LE DEVOIR L'EMPORTE SUR LES OBJECTIONS
Aussitôt que le j>ige de la Cour des Preuves eut quitté le docteur Rivard, celui-ci chercha Trim des yeux, décidé à le suivre et à avoir une explication avec lui. Le docteur connaissait parfaitement Trim et sa sagacité ; il craignait qu'il n'eut découvert quelque chose, qui aurait pu peut-être lui causer de l'embarras par la suite. Mais Trim était disparu, et le docteur s'en retourna chez lui fortement inquiété à l'endroit du nègre, quoique d'ailleurs tout semblât lui sourire. Le reste de la journée il ne put chasser de son esprit l'impression que la vue et la présence de Trim lui avait faite.
— Oh ! oh ! maître Trim, se disait-il à lui-même en marchant seul à grands pas dans son étude, tu veux te mêler des affaires qui ne te regardent pas ;
prends garde que je ne te trouve encore sur mon chemin ; tu t'en repentiras î voudrais-tu épier mes actions, par hasard ? nous verrons.
A huit heures le docteur se rendit au pied de la rue Bienville, où l'attendait Pluchon.
« — Eh bien, M. Pluchon, quelles nouvelles ?
— Rien, aujourd'hui, rien.
— Tu n'es pas allé à l'habitation des champs pour savoir des nouvelles du capitaine ? et du serpent à sonnettes ?
— Non, je n'y suis pas allé, j'ai eu bien autre chose à faire ; mais je me propose d'y aller demain matin de bonne heure.
— C'est bon. S'il y a quelque chose d'important, tu viendras me le dire chez moi ; si au contraire tout a été comme il faut, tu me conteras ça ici demain soir.
— Convenu.
— J'ai besoin de savoir une chose, M. Pluchon ; il faut que vous l'appreniez de la mère Coco, voici : c'est de savoir quel est l'enfant qu'elle a conduit à l'hospice des aliénés, sous le nom de Jérôme, il y a à peu près une dizaine d'années ; quel est le nom des parents de l'enfant, s'ils vivent encore, où ils sont, et comment l'enfant lui a été remis et par qui. Je tiens à savoir tout cela, c'est important.
— J'en parlerai à la mère Coco ; est-ce pour l'orphelin dont vous vous êtes fait nommer tuteur ?
— Ça ne vous fait rien, M. Pluchon ; faites ce que je vous dis et voilà tout ; ne parlez pas de moi à la mère Coco. Quand vous aurez obtenu d'elle ce que je désire apprendre à l'égard de l'enfant, vous lui direz que, si quelqu'un, n'importe qui, la questionne sur le même sujet, elle ait à répondre « qu'elle ne s'en rappelle pas du tout, si ce n'est que ceux qui » lui remirent l'enfant, pour le conduire à l'hospice, lui dirent : que son » père était immensément riche ».
— Oui, docteur.
■ — A propos, je vais avoir besoin de vous dès ce soir.
— Comment ça !
— Je m'en vais de ce pas chez M. le Juge de la Cour des Preuves, vous savez où il demeure ?
— Parfaitement.
— Je crains qu'il n'y ait quelqu'un qui épie ou fasse épier mes pas ; ce n'est peut-être qu'une fausse crainte, mais enfin je le crains ; je voudrais que vers dix heures vous veniez faire un tour auprès de la maison de M. le Juge, et si vous voyez Trim, le nègre de Pierre de St-Luc, je veux que vous l'empoigniez.
— Trim !
— Oui, Trim.
— Mais on ne l'empoigne pas comme ça !
— Prenez deux ou trois hommes avec vous, quatre, six même s'il le faut ; et si, au moment où je sortirai de chez monsieur le Juge, il me suit, sautez-lui dessus, baillonnez-le et conduisez-le chez vous ; je ne voudrais pas qu'il soupçonnât que je me sois mêlé de cette alïaire.
— Je ne pourrai pas le conduire chez moi.
— Et pourquoi ?
— Parce que, d'abord, je n'ai pas de place convenable pour le mettre
CHAPITKE DIX-HUITIÈME 125
en sûreté ; en seconcl lieu, parce que je n'ai personne pour le garder, et que je ne puis rester à la maison toute la journée. Mais laissez faire, je sais où le mettre.
— Et où le mettrez-vous ?
— A l'habitation des champs.
— Oh ! non ; oh, non, pas là. Je ne voudrais pas pour tout au monde qu'il vît son maître !
— Son maître, soyez tranquille quant à celui-là, il ne reviendra plus pour raconter son histoire, à moins que ce ne soit une histoire prochaine !
Le docteur ne fit pas attention au trait de finesse de Pluchon, qui lui parut de mauvais goût.
» — Faites comme vous voudrez, lui répondit-il brusquement ; ne manquez pas toujours de venir ce soir à dix heures, même un peu avant.
— J'y serai et bien accompagné !
— Comment saurais-je que vous êtes arrivé ?
— En passant sous la fenêtre, je chanterai :
» Montre-moi ton petit poisson ».
— C'est très bien ».
Le docteur, en quittant Pluchon, se rendit tout droit chez le juge, où il arriva, comme la pendule sonnait huit heures et demie.
« — Vous êtes ponctuel, docteur, lui dit le juge en le voyant entrer.
— C'a toujours été une de mes maximes, ponctualité dans le devoir, répondit le docteur Rivard, en faisant un profond salut au juge.
— Je le sais, mon cher docteur, je le sais ; c'est une maxime que vous pratiquez à la lettre. Entrons dans mon étude ; le temps est un peu frais, malgré la belle et chaude journée que nous avons eue ; j'ai fait préparer un bon feu, et nous nous chaufferons en parlant d'afïaires.
Le juge approcha deux fauteuils de la grille, dans laquelle pétillait un feu de bois de cyprès jetant une brillante flamme. Après quelques minutes de silence, pendant lesquelles le docteur examina furtivement l'expression de la physionomie joyeuse du juge, ce dernier prit une lettre de son portefeuille et la présentant au docteur Rivard :
» — Lisez ceci, mon cher docteur; j'aurai ensuite quelques questions à vous faire.
Elle était adressée à
« L'hon. Tancrède R...
Juge de la Cour des Preuves, Nouvelle-Orléans ».
Le docteur ouvrit la lettre et lut attentivement ce qui suit :
St-Martin, 31 octobre 1836.
« Mon cher Tancrède,
«Aussitôt que j'eus reçu ta lettre, je me suis rendue, suivant ton désir, » chez le vénérable curé de la paroisse, messire Curato, auquel je la commu- » niquai. Il se rappelle fort bien avoir marié en 1820, le 19 mars, mon- » sieur Alphonse Meunier à une demoiselle Léocadie Mousseau, duquel » mariage naquit un enfant, qu'il baptisa, le 21 mai 1823, du nom de » Alphonse Pierre. Léocadie Mousseau, mourut à la paroisse St-Martin » des suites de ses Couches. Le petit Alphonse Pierre fut mis en nourrice
» chez une femme du nom de Charlotte Paquet. Cette femme était une » bonne personne, mais son mari paraît avoir été un fameux ivrogne et un » mauvais sujet, du nom d'Edouard Phaneuf. Au bout de quelques mois, » Phaneuf et sa femme partirent pour Bâton-Rouge, emportant l'enfant » avec eux, dont on n'entendit plus parler depuis.
» C'est tout ce que j'ai pu obtenir de renseignements.
» Le petit Jules est bien portant, il ne s'ennuie pas du tout. Maman » est un peu mieux, quoiqu'encore bien souffrante de son rhumatisme. » Nous nous plaisons tous bien ici. Je pense retourner avec les enfants la » semaine prochaine. Adieu, mon cher Tancrède «.
» Ta femme affectionnée,
» Éloïse R... »
Le docteur Rivard, après avoir parcouru la lettre, prit une prise de tabac, pour cacher l'émotion que cette lecture lui avait causée, quoiqu'il s'attendit bien, d'après ce que lui avait dit Jérémie, à quelque chose de semblable de la part du juge. Après s'être mouché, il remit tranquillement la lettre au juge sans lui dire un mot.
)) — Eh bien, docteur, que dites-vous de cela, reprit le juge après avoir un instant examiné l'impression que la lecture de cette lettre pouvait avoir faite sur sa figure.
— Ma foi, je ne comprends pas, monsieur le juge, où vous en voulez venir, répondit le docteur avec la plus parfaite indifférence. Je savais depuis longtemps que monsieur Meunier avait eu un enfant de son mariage avec cette demoiselle Mousseau dont parle cette lettre ; mais la mère mourut en couches et l'enfant est mort depuis longtemps, du moins à ce que j'ai toujours entendu dire à ce pauvre monsieur Meunier.
— Comment, l'enfant mort ! reprit le juge avec vivacité.
— C'est ce que monsieur Meunier a toujours cru, quoiqu'il me semble lui avoir entendu dire qu'il n'avait jamais pu en obtenir de preuves certaines.
— Ah ! continua le juge, comme si un poids eut été ôté de dessus sa poitrine, monsieur Meunier n'a jamais eu de preuve certaine de la mort de son enfant !
— C'est ce qu'il m'a dit, du moins, quoiqu'il fût bien persuadé que son pauvre petit Alphonse n'existât plus.
— Savez-vous ce qui a porté M. Meunier à croire à la mort de son enfant ? Le docteur Rivard se passa la main sur le front, et demeura quelque
temps plongé dans la plus profonde réflexion, comme s'il eut voulu rappeler à sa mémoire d'anciens souvenirs.
» — Pardonnez, je suis obligé de recueillir mes souvenirs, la chose m'était tellement échappée de l'esprit.
— Prenez votre temps, docteur.
Et le juge tisonna le feu, dans lequel il jeta quelques éclats de cyprès. A la lueur de la flamme qui reflétait sur la figure du docteur, on eut pu voir une certaine hésitation qu'il surmonta néanmoins bien vite, et, après s'être servi d'une prise de tabac, il reprit :
» — En effet, je me rappelle que le petit Alphonse fut mis en nourrice, comme le mentionne votre lettre, chez une excellente femme, l'épouse d'un nommé Phaneuf, qui était absent depuis un an. Au bout de quelques mois, Phaneuf revint, demeura quelque temps avec sa femme à la paroisse