‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 68 sur 207 · CHAPITRE DIX-HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-HUITIÈME

St-Martin, d'où il partit avec elle pour Bâton-Rouge, emmenant l'enfant.

— Oui ! c'est bien ce ({ue m'écrit ma femme.

— Après quelques mois de résidence à Bâton-Rouge, la femme de ce Phaneuf mourut ; le petit Alplionse fut confié aux soins d'une veuve, dont le nom m'échappe en ce moment, qui en eut soin pendant un an ou plus.

— Et où était Phaneuf tout ce temps-là ?

— Il était parti sans que l'on sut où il était allé.

— C'est extraordinaire, néanmoins, que monsieur Meunier ne se soit pas alors plus occupé de son enfant !

M. Meunier n'était pas à la Louisiane quand sa femme mourut. Il fut obligé de partir le lendemain du baptême de l'enfant pour la .Jamaïque, d'où il s'embarqua pour aller à Canton pour afïaires de commerce. Ce ne fut qu'après une absence de dix-huit mois qu'il revint.

A son retour, il se rendit immédiatement à la paroisse St-Martin, où il apprit en même temps la mort de sa femme et la disparition de son fils ! Le parrain et la marraine de l'enfant ne demeuraient plus à St-Martin. Il se rendit de suite à Bâton-Rouge pour y chercher son fils. La femme de Phaneuf était morte. Phaneuf n'avait pas reparu. La veuve, qui avait pris soin de l'enfant pendant près d'un an, avait quitté l'endroit sans que M. Meunier put savoir de quel côté elle s'était dirigée ! Il revint alors à la Nouvelle-Orléans, où il subit une longue maladie, pendant laquelle il me confia ce que je viens de vous raconter.

» — Et ne put-il obtenir d'autres renseignements sur son enfant ? demanda le juge vivement intéressé.

— M. Meunier fit faire les plus minutieuses recherches, il n'épargna ni l'or ni l'argent, il envoya des exprès dans toutes les directions. Pendant deux à trois ans toutes ses recherches furent inutiles. Il désespérait de jamais retrouver son fils, quand un jour il reçut une lettre qui lui disait : « que la femme, qui avait la dernière eu soin de son enfant à Bâton-Rouge, avait été vue à la Nouvelle-Orléans, avec l'enfant qui était bien chétif ». Cette nouvelle réveilla toutes les douleurs de ce pauvre M. Meunier ; il fut obUgé de garder le Ut pendant plusieurs jours. Les recherches furent renouvelées par toute la ville et les faubourgs ; la police fut employée, les plus généreuses récompenses furent ofïertes. Inutile ! rien ! il ne put rien découvrir. 11 n'y avait point à la Nouvelle-Orléans de femme de ce nom-là., c'est curieux que je ne me rappelle pas du nom !

— Ne serait-ce pas la femme Coco-Letard, reprit le juge en souriant. Le docteur se leva tout droit, de l'air le plus étonné ; c'est ça, s'écria-t-il,

c'est ça ! c'était son nom, Coco-Letard ! comment l'avez-vous appris, M. le juge ? ou plutôt comment l'avez-vous deviné? c'est un nom si peu commun !

» — Continuez, docteur, je vous dirai cela tout à l'heure.

Le docteur se laissa tomber dans le fauteuil, plutôt qu'il ne s'y assit. Il se passa à plusieurs reprises la main sur le front.

» — C'est étrange ! dit-il, comme se parlant à lui-même... puis reprenant son récit, il continua : M. Meunier avait fait donner dans tous les journaux le signalement de son fils, tel que l'on le lui avait dépeint. Quelques mois après, on vint apprendre à M. Meunier qu'un enfant, de quatre à cinq ans, s'était noyé en jouant sur le bord de la levée. La description de l'enfant correspondait parfaitement au signalement qui en avait été donné

dans les journaux. On lui rapporta aussi qu'une femme du nom de... comment l'appelez-vous ? ah ! Coco-Letard ! pleurait son enfant qui s'était noyé.

— C'est étonnant ! interrompit le juge dont l'intérêt était excité au plus haut degré, c'est étonnant !... continuez, mon cher docteur.

— Je me trouvais en ce moment avec M. Meunier, nous montâmes tous deux en voiture. Quand nous arrivâmes sur la levée, la vieille femme n'y était plus, et le corps de l'enfant n'avait pas encore été retrouvé. M. Meunier donna instruction à plusieurs des personnes présentes de venir immédiatement l'informer, aussitôt que l'enfant ou sa mère aurait été trouvé. Après être restés plus d'une heure sur les lieux, nous retournâmes chez lui. Ce pauvre M, Meunier, je n'oublierai jamais l'état dans lequel il rentra à la maison ; il avait le cœur navré ; il ne pleura pas, son œil était sec, il avait les yeux fixes ! Dieu ! quelle expression dans ses yeux ! j'imagine encore le voir là devant moi, quand il s'assit dans son fauteuil. Sa figure était d'une pâleur livide, une sueur froide suintait de son front. Il demeura près d'une demi-heure dans la même position, sans remuer un muscle, toujours le même regard fixe ! Je m'étais assis près de lui attendant dans la plus grande inquiétude le résultat de cette crise. Au bout d'une demiheure environ, il se leva, s'essuya le visage de son mouchoir, fit trois à quatre tours dans la salle, puis s'arrêtant en face de moi, il me dit ces mots, que je n'oubherai jamais : « Dieu me punit dans mon enfant des fautes » que j'ai commises dans ma jeunesse, et des infortunes que fai laissées au » Canada » .'

» M. Meunier fit dire des messes pour son enfant, ainsi qu'il en avait fait dire pour sa femme. Depuis ce temps il n'entendit plus parler ni de la femme... j'oubUe toujours son nom...

— Coco-Letard.

— Coco-Letard ; ni de son enfant, son pauvre petit Alphonse, qu'il n'eut jamais le bonheur de presser sur son cœur de père !

Ici le docteur Rivard laissa échapper un profond soupir et s'essuya les yeux, après quoi il continua :

» — Ainsi vous voj'^ez, M. le juge, que l'enfant de M. Alphonse Meunier n'est bien que trop malheureusement mort.

— Je ne vois pas ça du tout ! répondit le juge, qui se frotta les mains de plaisir, en voyant que le récit du docteur, si naïvement narré, ne faisait que confirmer l'identité du petit Jérôme avec le petit Alphonse ; je ne vois pas ça du tout !

— Comment ?

— Supposez que le petit Alphonse ne se soit pas noyé, car puisqu'on n'a pas retrouvé son corps dans l'eau, on peut bien supposer cela.

— Que voulez-vous dire ? M. le juge, s'écria le docteur.

— Supposez encore que la Coco-Letard, fatiguée des soins qu'elle donnait, ou du trouble que lui causait cepetitorphelinchétif, dont elle ne connaissait pas le père, ce qui est clair, l'ait conduit à quelqu'hospice d'ahénés !

— Pas possible, M. le juge, pas possible ! Il n'y avait alors à la Nouvelle-Orléans qu'un seul hospice des ahénés, et j'en étais le médecin. Il n'aurait pu y être introduit sans que je l'eusse remarqué !

— Si vous ne l'eussiez pas remarqué !

— Comment aurais-je pu né pas le remarquer ?

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