‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 79 sur 207 · CHAPITRE VINGT-ET-UNIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-ET-UNIÈME

plit une œuvre de nécessité et d'habitude, que pour satisfaire un appétit qu'il ne semblait pas avoir. Avant de se lever de table cependant, il dit à Mme Regnaud :

« — Vous devez avoir hâte de savoir comment il se fait que l'on m'ait cru mort, et que l'on ait enterré un étranger pour moi.

— Eh bien ! oui, Pierre ; j'avoue que j'en suis assez curieuse.

— J'ai été la victime d'un odieux mais habile complot, et c'est afin d'en découvrir les auteurs que je vous demande la permission de rester encore quelques jours avec vous. J'ai besoin de rester caché pour quelque temps aux yeux du monde, qui doit me croire mort.

— Certainement ; reste tant que tu voudras.

— J'aurai encore besoin d'abuser de votre bonté jusqu'au point de vous prier de vouloir bien me permettre de recevoir dans ma chambre quelques personnes que j'ai prié M. Léonard d'aller chercher.

— Mais sans doute. Je t'ai déjà dit que tu étais chez toi ; ne te gênes pas, sans cela tu me ferais de la peine et à Mathilde aussi.

Le capitaine jeta un coup d'œil sur la jeune fille, dont la douce figure un peu pide s'anima sous le regard de Pierre, en s'entendant nommer par sa mère.

» — J'ai encore une faveur à vous demander, c'est de me permettre de vous faire attendre encore quelques, jours, avant de vous raconter mon histoire.

— Tu ne pourrais pas nous en dire un petit bout, tout petit ? demanda Mme Regnaud, dont la démangeaison, à l'endroit de la curiosité, tenait de cette vertu si intactement préservée par son sexe, depuis qu'elle lui fut spécialement léguée par notre première mère.

— Excusez-moi pour le présent.

— Ah ! Pierre.

— Ah ! monsieur Pierre, ajouta timidement Mathilde.

— Il m'est pénible de vous refuser, mais c'est impossible, absolument impossible pour le présent.

— Quand donc ?

— Peut-être ce soir pourrai-je vous en dire une partie.

— C'est bien, mon Pierre, répondit Mme Regnaud qui vit, à l'expression sérieuse du capitaine, qu'elle n'en obtiendrait rien pour le présent ; nous ne te pressons pas, car je sais que, si tu le pouvais, tu le ferais ».

Le roulement d'une voiture qui s'arrêta devant la porte, mit fin à la conversation. Bientôt M. Léonard entra avec Sir Arthur Gosford, que le capitaine avait envoyé chercher. Sir Arthur, qui n'avait pas été prévenu par M. Léonard, demeura immobile d'étonnement en apercevant le capitaine. Ce dernier ne put s'empêcher de sourire de la contenance de Sir Arthur.

« — Donnez-moi donc la main, Sir Arthur, n'ayez pas peur de me toucher, je ne suis pas un revenant, quoique vous ayiez assisté à mon enterrement hier.

— Qu'est-ce que tout cela veut dire, s'écria enfin Sir Arthur, qui avait eu peine à trouver la parole et qui n'avait osé en croire ses yeux ; mais qu'est-ce que tout cela veut dire ?

— Ça veut dire. Sir Arthur, qu'hier vous me croyiez mort, et qu'aujourd'hui vous avez de la peine à croire que je ne le sois pas encore, lui dit le

capitaine, en le prenant par la main et le conduisant dans sa chambre. Excusez-moi si j'ai pris la liberté de vous envoyer chercher, au lieu d'être allé vous voir moi-même. Vous allez bientôt en savoir la raison. Faitesmoi le plaisir d'entrer. En attendant, M. Léonard voudra bien, dit-il en se tournant vers ce dernier, aller chercher un agent de police dans l'activité, l'intelligence et la discrétion duquel on puisse placer la plus grande confiance.

— Je vais tâcher de trouver le vieux André Lauriot.

— C'est justement l'homme qu'il me faut.

Aussitôt que M. Léonard fut parti, le capitaine ferma la porte et prenant une chaise près de Sir Arthur, lui dit :

» — Vous êtes surpris. Sir Arthur, et vous avez raison de l'être ; mais il y en a bien d'autres qui le seront plus que vous ! Il ne s'en est pas fallu grand'chose que je ne devinsse la victime d'un infernal complot, monté, je n'en doute pas, dans le but de me priver de la succession de mon vénéré bienfaiteur, M. Alphonse Meunier.

— Je n'ai pas besoin de vous dire mon étonnement, M. de St-Luc, vous le présumeriez assez si vous ne l'aviez pas lu sur ma figure. Mais je vous avoue, que je ne pouvais m'expliquer comment vous aviez pu vous noyer, et je n'avais aucun doute que vous n'étiez tombé victime de quelqu'assassinat. Mais comment vous êtes-vous échappé ?

— C'est Trim, mon nègre, qui m'a délivré des mains de mes bourreaux, qui à leur tour sont mes prisonniers ; les chefs du complot m'échappent encore, du moins celui qui en était le chef et la tête, mais je suis sur la piste, et avant longtemps, j'espère, ce soir peut-être, je l'aurai en ma puissance. Mais, Sir Arthur, pardonnez-moi de vous retenir si longtemps, je vous avais envoyé chercher pour vous prier de vouloir bien vous charger de quelques lettres pour le Canada. Comme vous ne deviez rester que quelques jours à la Nouvelle-Orléans, je craignais que vous ne partissiez sans que je pusse vous voir.

— Je devais partir ce matin, mais je suis forcé de rester ici encore quelques jours.

— Je suis bien content, j'aurai occasion de vous voir encore.

— Bien certainement.

— Et comment est mademoiselle Clarisse ?

— Très bien, je vous remercie.

— Et Miss Thornbull ?

Sir Arthur baissa la vue, une légère pâleur passa sur son front, et il répondit après un instant d'hésitation :

» — Je ne l'ai pas vue depuis avant-hier soir, elle n'était pas trop bien. Et changeant brusquement de conversation, il continua : je n'en reviens pas vraiment, M. de St-Luc ; vous dire combien je suis heureux de vous revoir aujourd'hui hors de danger, plein de vie et de santé, quoique vous ayez l'air un peu changé, n'est pas nécessaire. Notre amitié, formée et cimentée dans des circonstances comme celles sous lesquelles elle a commencé, est trop profonde pour que nous avons besoin de protestations mutuelles, afin d'y croire. Si vous ayez besoin de moi, si je puis vous être de quelque service, dites, je suis à vos ordres ; si vous avez besoin d'argent, ma bourse vous est ouverte. Vous êtes plus riche, bien plus riche que moi, je le sais ; mais je sais aussi que, pour quelques jours au moins, vous ne pourrez jouir de votre fortune.

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