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CHAPITRE DEUXIÈME

bordure de ses voiles et de sa brigantine, dont le gui dépassait les bastingages des deux tiers de sa longueur. Aussi la marche du Zéphyr était-elle supérieure. Il n'y avait dans toute la marine américaine qu'une seule frégate qui put lui disputer le pri.\ de la marclie quand il ventait bon frais, et pas un navire pouvait l'approcher quand il s'agissait de naviguer au plus près.

Le Zéphyr avait été originairement construit à Baltimore pour une compagnie de marchands Brésiliens et destiné à la traite des nègres sur les côtes d'Afrique. Le père Meunier en avait fait l'acquisition sur les instances réitérées de son « gueux de Pierre », quelque temps après que l'un de ses navires fut devenu la proie des pirates dans le golfe du Mexique. Cette acquisition avait été faite plutôt dans la vue de satisfaire le désir de Pierre que par spéculation, les dépenses de chaque voyage se montant à beaucoup plus que les profits.

L'équipage était considérable et toujours au grand complet, sur le pied de guerre ; car ses ennemis au Zéphyr, c'étaient les forbans qui infestaient à cette époque, toutes les mers par où il devait passer. C'était un équipage choisi, composé d'hommes forts, vigoureux et d'une bravoure éprouvée.

Nous remarquerons, en passant, le gros Tom, que nous connaissons déjà"^ un peu. Il faisait à bord les fonctions de bossman, veillait au détail des ancres, des câbles, des orins, et exerçait son commandement sur le gaillard d'avant. D'une force prodigieuse, il disait qu'il n'y avait que le Docteur Trim qui put le renverser à la lutte, et que le capitaine Pierre qui put le battre à coups de poings.

Un autre personnage qui, quoiqu'exerçant à bord une fonction inférieure, n'en était pas moins d'une grande importance, c'était le Coq, cuisinier en chef et seigneur de la Cambuse. Son nom était Trim ; les matelots l'avaient honoré du titre de Docteur. Le Docteur Trim donc était un nègre, du plus bel ébène, à la tête de bœuf, au nez écrasé, aux lèvres en bourrelets, avec un col où les nerfs se dessinaient comme des cordes, des épaules d'une gigantesque envergure, des bras et des poings comme des massues, des cuisses énormes, des jambes tellement bombées en dehors qu'elles pouvaient sans difficulté, quand elles étaient rapprochées, donner passage à un boulet de quarante-huit.

Trim était l'esclave du capitaine Pierre. Je dis esclave, oui, esclave bien plus par la volonté que par la loi. Vingt fois le capitaine avait offert la liberté et vingt fois Trim l'avait refusée. Trim n'aurait pu vivre loin de son maître ; il l'avait accompagné en France, en Angleterre et partout. Depuis quinze ans qu'il lui appartenait corps et âme, il ne l'avait pas quitté deux jours de suite. Trim lui était attaché de cet attachement qui ne s'explique pas, mais qui existe ; c'était l'attachement du chien pour son maître ! Trim aimait autant les coups que son maître lui aurait donnés, que les caresses ou les amitiés qu'un autre lui aurait faites. Non pas que Trim fut insensible aux bons traitements, ou que son maître le maltraita jamais ; au contraire, jamais maître ne traita mieux son serviteur. Le capitaine aurait dit à Trim : « jette-toi au feu », et Trim s'y fut jeté sans hésiter, sans même chercher à savoir pourquoi son maître lui donnait cet ordre. Trim avait les organes de la vue et de l'ouïe développées à un point extraordinaire. De plus, Trim était doué d'une rare intelligence et d'une

exquise finesse, ce que l'on aurait été bien loin de s'attendre à trouver sous une si rude enveloppe. Trim était un homme précieux ; aussi le capitaine savait-il l'apprécier à toute sa valeur.

En attendant, jetons un coup d'œil sur les passagers du Zéphyr, nous retournerons ensuite à terre, où nous trouverons d'autres choses pour nous occuper.

D'abord il y avait mademoiselle Sara Thornbull, la fille du consul anglais à Matanzas. C'était une johe blonde de vingt ans, un peu nerveuse et mélancohque.

Sa compagne Clarisse Gosford, était bien la plus gentille et la plus aimable jeune fille que l'on put voir de son âge. Elle n'avait que seize ans. De beaux cheveux noirs s'échappaient en boucles de dessous son chapeau de paille rond. Ses grands yeux noirs et vifs, son teint frais, ses lèvres d'un vermeil de bouton de rose, une certaine expression mutine, lui donnait l'air le plus coquettement espiègle et agaçant que l'on peut imaginer. Une robe de moussehne blanche et une ceinture de ruban bleu emprisonnait sa légère taille. Ses petits pieds étaient enfermés dans deux souliers de maroquin noir.

A côté de Clarisse, était son père, sir Arthur Gosford, cousin de lord Gosford, Gouverneur des Provinces de l'Amérique Britannique. D'un caractère grave, d'un cœur sensible et plein de philantropie, il revenait d'une visite qu'il avait faite dans les possessions anglaises, à la suite de l'acte d'émancipation, pour y examiner le sort des nègres, dans le but d'améliorer leur sort.

Enfin, venait le comte d'Alcantara, noble Brésilien d'origine Portugaise. C'était un vieux garçon d'une cinquantaine d'années. D'une taille audessous de la moyenne, il portait d'immenses talons de bottes pour se grandir. D'un teint de pomme cuite et avec un nez en virgule, il avait encore des prétentions à la beauté. C'était un galant de première volée. Il prétendait à de grandes connaissances miliLaires, du moins il ne parlait que guerres et batailles. De plus il se croyait marin !

Déjà le Zéphyr était sorti de la rade et la brise du large, qui commençait à enfler ses voiles, le faisait gracieusement inchner à bâbord. Léger comme une hirondelle, il semblait courir sur les vagues, qu'il rasait de ses vergues immenses.

Laissons-le poursuivre sa route et retournons au rivage pour suivre l'homme au feutre blanc, qui s'était élancé ventre à terre, à travers les bois d'orangers et de bananiers qui bordent les alentours de la ville de Matance ou Matanzas, comme les Espagnols l'appellent.

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