‹ Une de perdue, deux trouvéesChapitre 91 sur 207 · CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME

et la plus péremptoire par des témoins qui ont parfaitement connu l'enfant avant qu'il fut perdu et pendant qu'il était en nourrice.

« J'établirai par ces mêmes témoins qu'ils ont une parfaite connaissance de la perte de l'enfant, et des recherches infructueuses que l'on fit pour le retrouver ; enlin j'étabhrai que l'enfant, après avoir été plusieurs années abandonné et relégué parmi les fous de l'hospice, a été reconnu, par une espèce de miracle, pour le fils si longtemps perdu de M. Meunier ».

L'exposition était claire et simple. Tout le monde était dans l'attente. Le docteur Rivard regardait tour à tour son avocat et le juge.

» — Je vais maintenant faire entendre les témoins. Huissier ! veuillez appeler le témoin nommé Toussaint Délorier.

— Toussaint Délorier ! cria l'huissier.

— Si la Cour veut me le permettre, demanda M. Préau, je prendrai la liberté de suggérer à mon savant confrère, qu'il conviendrait de faire venir devant la cour ce fils de M. Meunier.

Il y eut un mouvement d'approbation universelle parmi l'auditoire ; plusieurs avocats appuyèrent la suggestion. Le docteur Rivard jeta un coup d'œil inquiet sur M. Préau, dont l'air d'indifïérente bonhomie ne trahissait aucun sentiment hostile. Le docteur ne savait que penser.

» — J'aimerais bien à savoir, reprit M. Duperreau avec animation, en quelle quahté M. Préau fait cette demande ? Je voudrais bien savoir quelles parties ou quels intérêts il représente ?

Tous les yeux étaient tournés sur M. Préau qui répondit avec le calme le plus parfait :

» — Je ne vois pas que ma proposition ait rien de si étonnant, ou qui puisse tant exciter mon savant confrère ; je ne l'ai faite que parce qu'elle m'a paru naturelle. Je ne prétends représenter aucune partie dans cette cause, puisqu'elle se poursuit Ex parte : je n'agis que comme Amicus Curiœ. Je n'ai pas l'honneur de connaître M. le docteur Rivard, que je vois aujourd'hui pour la première fois, quoique sa réputation, si bien méritée d'homme de bien, soit plus d'une fois parvenue à mes oreilles. Je n'ai pas le moindre doute sur l'exactitude des allégués de la requête, dont la lecture, je l'avoue, m'a vivement intéressé. Je ne vois pas du tout comment vous pouvez vous opposer à ce que M. le docteur Rivard envoie chercher cet enfant ; je suis bien sûr que votre client n'y a aucune objection. D'ailleurs il me semble qu'il est dans l'intérêt de la cause même, que l'enfant comparaisse devant les témoins, qui l'ont connu dans son enfance, afin qu'ils puissent aujourd'hui l'identifier, comme aussi il est dans l'intérêt du pubhc de pouvoir s'assurer que celui qui réclame la succession de M. Meunier est bien son fils et son héritier. Le docteur Rivard verra, comme moi, qu'il est de son intérêt de faire venir l'enfant, tant pour sa satisfaction que pour celle du public. Au reste, quant à moi je n'y tiens pas, et c'est parce que je savais que Son Honneur M. le juge n'avait pas d'objection de suspendre les procédés, pendant quelques minutes, afin de gratifier l'audience dans" un désir, et je pourrais dire dans un droit aussi légitime.

Deux ou trois avocats se levèrent simultanément, pour représenter au juge la justesse des remarques de M. Préau. Son Honneur le juge qui se sentit, lui aussi, quelque curiosité de voir l'enfant, remarqua : « qu'en effet il serait bien à propos que le docteur Rivard allât chercher son pupille ».

Le docteur Rivard qui, au fond, ne voyait aucun inconvénient à faire

paraître le petit Jérôme, qu'il était bien certain que personne ne reconnaîtrait, s'offrit, de bonne grâce, de l'aller chercher, — Il prit une voiture de louage, et ne tarda pas à revenir avec le malheureux orphelin qui, en vo^^ant tout ce monde, eut peur et se mit à pleurer, en se cachant le visage sous les basques de l'habit du docteur Rivard. La foule s'ouvrit pour laisser passer le docteur, qui alla reprendre sa place à côté de son avocat, avec le petit Jérôme. La vue de ce petit être chétif et imbécile, causa une impression pénible de pitié dans l'auditoire, qui s'était figuré, pour l'héritier d'une si fabuleuse fortune, un enfant intelligent et bien constitué.

» — - Procédez, M. Duperreau, lui dit le juge.

M. Duperreau, après avoir fait assermenter le témoin, lui demanda s'il avait connu M. Alphonse Meunier et sa femme? s'il avait connu l'enfant? s'il avait appris que l'enfant avait été perdu, et jamais retrouvé ?

A toutes ces questions le témoin fit une réponse affirmative.

» — Et où avez-vous connu l'enfant de M. Meunier, lui demanda le Juge?

— A la paroisse St-Martin, Votre Honneur ; il avait été mis en nourrice chez la femme Phaneuf, qui l'emporta à Bâton-Rouge.

— Et après ?

— Et après, c'est tout. Votre Honneur.

— Vous avez dit que l'enfant avait été perdu.

— Oui, Votre Honneur ; faut-il que je répète ce que j'ai déjà dit ?

— Pas besoin. Regardez maintenant cet enfant, et dites si vous croyez qu'il soit le même que celui que vous avez vu en nourrice chez la femme Phaneuf ?

Le juge désigna du doigt au témoin l'orphelin Jérôme, qui se voyant ainsi pointé au doigt, eut peur et se glissa sous la table. Plusieurs personnes se mirent à rire ; le docteur Rivard, vexé de la conduite de son pupille, lui dissimula un innocent coup de pied à la chute de l'épine dorsale, sous la table, par forme de muette admonition. Le petit lâcha un faible cri, et revint sur son siège, en se frottant d'une main là où ça lui démangeait, et de l'autre, cherchant à refouler une larme qui se rebellait sous sa paupière.

» — Oui, Votre Honneur, je crois que c'est le même, répondit le témoin avec aplomb.

— C'est bien ; vous pouvez descendre maintenant, excepté que quelqu'un veuille vous poser de nouvelles questions.

Le docteur Rivard jeta un coup d'œil inquiet sur M, Préau, qui s'occupait, avec la plus parfaite indifférence, à hre une gazette, quoiqu'il n'eût pas perdu un mot de la déclaration du témoin,

M. Duperreau fit ensuite assermenter M. Charon, le chef de l'hospice des AUénés, qui prouva que le petit Jérôme avait été amené à l'hospice, ainsi qu'il avait été porté aux registres. Il certifia que l'extrait des registres, produit en cour, était conforme à l'original ; que les deux bouquins (qu'il montra) avaient été apportés et déposés à l'hospice, comme la propriété de l'orphehn, quand il y fut amené. Il prouva aussi que l'extrait de naissance d'Alphonse Pierre, produit en cour, était le même extrait qui avait été trouvé, par Son Honneur le juge, dans les bouquins ; enTin que l'entrée des registres correspondait avec l'extrait de naissance,

» — Et avez-vous aucun doute, lui demanda M, Duperreau, que Jérôme ne soit Alphonse Pierre, l'enfant de M. Meunier ?

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