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Une dernière passion

Ce fut une tempête du ciel qui me précipita dans ces orages du cœur où je fus foudroyé.

Nous revenions de chasser l'isard au haut du grand Salève.

— Alerte, alerte ! s'écria Frantz, le nuage nous gagne, il faut jouer des jambes si nous voulons atteindre le ravin de l'Ours avant qu'il soit devenu torrent.

A ce moment, le souffle de la tourmente nous enveloppa brusquement, un pin arraché du flanc de la montagne s'abattit devant nous avec un fracas formidable de branchages brisés, oscilla un instant, puis resta couché au travers de la route, surplombant à demi le précipice.

— Salut au géant qui tombe ! dit Frantz en soulevant son chapeau. Gottsei Dank!...

nous l'avons échappé belle Dix pas de

plus, nous étions écrasés !

Et, sans autres façons, il franchit d'un élan l'obstacle inattendu. Je le suivis, admirant ce jeune courage qui n'avait pas même bronché devant un si terrible hasard.

Mais ce n'était point l'heure des réflexions, l'ouragan était déchaîné : par interval- Vol 160. — iVb. 1,

les, des mugissements sourds montaient de la vallée, et, du plus loin de l'horizon opaque, déchiré par la foudre, un grand voile sombre, haché de pluie, traînant sur le lac plombé, semblait voler vers nous pour nous engloutir dans sa nuit humide. Au-dessus de nos têtes le ciel bleu.

— Mallieur aux pêcheurs attardés sur le lac, reprit Frantz; demain les gens de Genève pourraient bien en pleurer plus

d'un ! Ainsi va le pauvre monde !

Four ne point mourir de faim, ils vont jus* que dans le sein de la mort chercher leur pain de vie.

Un éclat de tonnerre, répercuté par les roches ébranlées, répondit à ces derniers mots. On eût cru que le mont vibrait sous nos pieds; puis le grondement roula d'écho en écho jusqu'aux cimes lointaines et s'éteignit. Le silence des solitudes alpestres reprit son empire, mais un silence morne, lourd, inquiet, comme si la nature craintive eût pressenti la venue de la tempête. Des aigles tourno3'aient sur les abîmes, jetant des cris plaintifs.

— Le Maître éternel vous donne un merveilleux spectacle, me dit Frantz, il y a là tout un chant [loui* votre prochain poème.

SEMAINE LITTERAIRE

Je ne répondis point, .je ne sais quelle rêverie s'éiait emparée de moi devant les sublimités de ce désordre. Ces grandes vapeurs noires, sillonnées par des clartés soudaines, dévoilaient par instants à mes yeux des aspects inconnus. C'était comme une vision apocalyptique, où tout était splendeur, mystère, infini. Il me semblait que cette route tant de fois parcourue s'ouvrait sur un monde nouveau où j'allais recommencer ma vie.

A un détour du chemin, Frantz s'arrêta ; et, me montrant au dessous de nous uu tourbillon sombre:

-^ Nous arrivons trop tard, dit-il; l'ouragan fait rage dans la Grand'Gorge et nous

enlèverait comme des plumes Si vous

voulez rentrer ce soir à votre château de î'Ombrée, il faut faire appel à vos jarrets de montagnard et descendre par le sentier des Biches, où nous serons à couvert.

— Allons, répondis-je.

Quittant alors la route, nous nous lançâmes à travers les pentes, nous aidant de jeunes sapins, et nous atteignîmes le sentier connu des seuls guides et des chas- .seura.

Wne demi-heure plus tard nous arrivions au bord du lac, du côté de Morey; mais ce détour nous avait conduits à une heure de marche du cliâteau : ce qui nous eut peu touchés, si, par disgrâce, nous n'eussions ; presque aussitôt été assaillis par l'orage q\\\ nous avait rejoints.

Autour de nous, nul abri : la nuit était venue; la grêle nous cinglait le visage, et notre mésaventure devenait cruelle quand le feu d'un éclair illumina tout à coup un chalet enfoui au milieu des arbres à cinquante pas de nous.

— Eh ! parbleu, voici notre affaire ! dit Frantz, c'est la villa du Lord; elle est déserte, mais nous sommes sûrs de trouver le tiosque ouvert.

Nous courûmes vers ce refuge inespéré.

Une porte en défendait l'entrée, Frantz tourna sans hésitation la clef.

— Entrons, reorit-il : nous sommes ici les maîtres. La villa est abandonnée depuis la mort de l'Anglais qui l'a bâtie, et je me suis déjà souvent abrité dans ce petit belvédère.

Je le suivis, tâtonnant dans l'obscurité. Il défit son sac et en retira une petite lanterne qu'il alluma.

L'intérieur du kiosque était élégant et confortable. Une large vitrine, s'ouvraat sur le lac et ouvragée de fines boiseries, attestait le haut caprice d'un Anglais millionnaire; sur les solives brunes du plafond couraient des guirlandes de fleurs sculp\ée3, peintes de couleurs naturelles, et dont le feuillage était d'or. Les parois de stuc, disposées en panneau.x, portaient des encadrements également boisés, agrémentés des mêmes motifs. C'était un mélange de bizari^erie et de goût, qui n'était point sans grâce. Pour meubles, une table de marbre blanc, un divan et quelques sièges de vieux cuir.

— Mais, c'est un temple à Mercure voyageur que tu me fais découvrir là! dis-je

enchanté.

— Ne l'aviez-vous jamais vu ?

— Jamais, et je rends grâce à ce lord de l'avoir bâti! car, je l'avouerai sans stoïcisme, je suis ht>rassé et j'attendrai tranquillement la fin de l'orage.

— En ce cas, vous pouvez dormir. A la façon dont le lac se comporte, j'ai bien peur que nous ne repartions que demain.

— Diable ! m'écriai-je ; mais nos provisions sont épuisées.

— Si vous avez faim, je vais courir jusqu'au proch5,in village ....

— Par ce temps? Dieu me garde de te laisser sortir.

— lîah ! pour une ondée, dit Frantz.

— Non, reste je t'en prie, ajoutai-je

comme il se levait ; d'aiileui's, je n'ai pas faim.

Il se rassit avec simplicité, habitué qu'il était à me voir user de sou dévouement.

Frantz MuUer était une de ces natures à la fois mâles et ingénues que forment la solitude et la liberté des montagnes. Il avait vingt-quatre ans, et son histoire était toucliaute. Son père, guide à Cbamounix, avait un jour sauvé la vie à un savant d'Allemagne, le docteur Vogel, en exploration dans les glaciers. Par reconnaissance, le docteur voulut se charger de Frantz, qui avait alors dix ans ; il l'emmena à Leipsick et l'éleva. Doué d'une intelligence rare, l'enfïiut était

UNE DERNEmE PASSION.

devenu, à dix-Iniit ans, \m des étudiants les plus estimés de cette université célèbre entre toutes, quand la mort du docteur Vogel vint tout à coup briser son avenir. Presque eu même temps, le vieux MuUer périssait dans une de ses vaillantes ascensions au Mont-Blanc. Seul soutien de sa mère, l'étudiant était revenu au pays. Sans ressources, il fallait vi\T8. Pour se faire guide comme son père, il suffisait d'avoir du cœur; Frantz n'hésita point. Une vie de périls et d'indépendance flattait son esprit fier. Epris de science, il trouvait dans cette continuelle contemplation de la nature l'occasion d'exercer des facultés peu communes; le docteur Yogel, qui l'avait déjà associé à ses travaux, laissait inachevé un ouvrage sur l'histoire naturelle, auquel il avait consacré toute sa vie. Frantz résolut pieusement d'achever l'œuvre de son bientaiieur. Il avait hérité de la bibliothèque du docteur, seul bien que celui-ci eût au monde ; aidé par cette volonté calme qui est le levier des solides esprits, il s'assimila tout : Géologie, Botanique, Physique, Chimie; déferles études l'avaient bien préparé; l'énergie, la reconnaissance, peut-être aussi la fortifiante discipline du malheur, firent le reste. Ses connaissances le rendaient précieux pour les explorations scientifiques ; il avait guidé tour à tour, venant de France, d'Angleterre ou d'Allemagne, des commissions de savants étonnés de trouver e» lui un confrère qui les aidait dans leurs travaux, et au contact desquels il avait élargi ses idées. De telles missions assurèrent bientôt son indépendance.

Un matin, dans la montagne, je l'avais rencontré; il connaissait mon nom et savait que j'habite l'Ombrée pendant quelques mois de l'année. Un hasard nous mit face à face. Au bout d'un quart d'heure de causerie noHS étions liés ; le soir nous étions amis.

Depuis trois ans, il demeurait à l'Ombrée avec sa mère. Une académie d'Allemagne l'avait chargé de travaux importants, et il allait publier le premier volume de l'œuvre du docteur Vogel.

Quoi que j'en eusse dit, mon estomac criait famine, je voulus lui donner le change en fumant un cigare, et je cherchais de

quoi l'allumer lorsqlie je retrouvai dans ma poche un papier que j'avais ramassé le matin sur la route, et qui ressemblait à une lettre perdue. Nulle enveloppe, aucun indice; il contenaii peut-être des documents précieux pour celui qui l'avait égaré. Je songeai que les lois de la discrétion devaient fléchir devant l'intérêt plus grave d'une restitution, je l'ouvris et je lus ce qui suit, d'une écriture fine et élégante:

(( Morey, juin.... »

» Ycra, mignonne Vera, victoire ! . . . .

J'ai vu le sauvagel Mlle Guimont, ta

gouvernante, dans son pieux désir de rabattre « nos imaginations romanesques, »

nous a jouées comme deux innocentes! . . . .

Elle le disait vieux il est charmant, ma

chère, charmant et élégant! et tu vas

retourner à l'instant à ce Mentor en jupes un de ses intermiual)les piêches, en prenant pour thème le mensonge^ — Aflile ton joli bec de princesse et pique ferme!

M Mais laisse-moi te raconter cette mémorable aventure dans tous ses détails. . . . Tune m'as pas écrit hier, méchante; le service de Sa Majesté laisse pourtant bien des loisirs, à Tsarkoë-Zelo .... A moins que mon absence ne jette la cour de Russie en désarroi enfin !

» J'avais donc, tu le sais, entraîaé ma noble tante dans deux excursions autour de la citadelle en question. Le lieu, du reste est charmant, et vaut qu'on le choisisse pour but de promenade. Je t'ai fait la description du château moyen-âge avec sa herse et ses mâchicoulis; cette demeure Itii sied bien ! Nos deux courses, tu le sais encore, n'avaient eu pour résultat que d'alimenter les sarcasmes de la chère princesse, qui ne va jamais par quatre chemins et prétend tout bonnement que je suis amoureuse: Pauvre Michel! « Tamara donc, disait-elle, où se cache-t-il, votre chevall er des nuages? » Ou bien: « Ma chère, s'il allait nous apparaître en monstre, au coin du bois, comme dans la Belle et la Bête ? y) Tu penses si je riais du bout de mes blanches dents ? Le chevalier restait daps

sa tour, et, en y regardant de bien p.iè3, la petite bête c'était moi. Mais il y a deux

SEMAINE LITTÉRAIRE

jours, nous y revenions pour la troisième fois, quant, arrivée devant la grille, j'aperçois un beau monsieur donnant ses ordres à un courrier qui allait partir. Le beau monsieur c'était lui, l'homme l'a nommé!

Nous étions sur ses terres, notre calèche assait tout près à le toucher, il se découvrit avec beaucoup de grâce Ma chère,

vois la fatalité .... je n'avais pas eu le

temps de relever mon voile Mais je le

vis très bien. — Avoue que tu grilles. — Eh bien, voici son portrait; je t'ai dit qu'il est jeune; pourtant il paraît avoir plus de trente ans, il est grand, à peu près comme Michel. Sa taille est dégagée, bien prise. Ce qui frappe tout d'abord en lai, c'est un grand air de race, une élégance aisée qui révèle le gentilhomme. Son visage est bien moins joli pourtant que celui de Michel, mais très expressif ; sur son front ou- Tcrt on lit les fatigues de l'étude et peutêtre aussi les ravages de la passion: une moustache brune ombrage sa lèvre fière; ses j'eux sont noirs, son regard est hardi et pourtant plein de bienveillance : la femme qu'il aime doit reconnaître en lui son maître; je voudrais un peu de cet air dominateur à Michel.... — Bon, encore!

— Je te vois rire, et je t'entends répéter pour la millième fois que ce qui nuit à Michel auprès de moi, c'est son titre de mari Enfin, quoi qu'il en soit, le monstre

est fort charmant. Aussi tu comprends mon dépit d'avoir manqué cette rencontre. J'avais rêvé je ne sais quel incident qui l'aurait forcé à nous arrêter au passage, et comme une sotte, je n'ai point même pensé à m'évanouir C'était pourtant bien simple; il me portait secours et nous introduisait

dans son château Timagines-tu ce

qu'on doit voir là dedans?

» Je revins l'oreille basse, ma tante riait sous cape de ma déconvenue. Pourtant je me moquai à mon tour, car tu n'ignores pas qu'elle raffoUe aussi des aventures.

» Mais je n'en aurai pas le démenti ! Tu connais ta Tamara, ma mignonne, et sa tête de page. Or donc, hier je fis seller Nina, et, suivie du petit Jim (un nouveau groom), je partis de grand matin. Inutile de te dire que j'étais flanquée de M. Albrige, mon écuyer, qui se tenait à mon cô-

té, raide et majestueux comme un Teuton qu'il est, et ne se doutant guère qu'il me menait à un pourchas galant. J'avais combiné un plan merveilleux pour forcer mon prince Souci dans son donjon féodal; arrivé à son avenue, je pousserais Nina au grand galop, comme si j'étais emportée, elle enfilerait la grille du château, tandis que M. Albrige et le petit Jim^ me croyant en danger, me suivraient et jetteraient de grands cris. — Le petit Jim a la voix très perçante. Alors, tu le comprends, à tout ce tapage le beau ténébreux mettrait infaiUiblemeut le nez à la lenêtre ; « Grand Dieu ! une jeune dame en péril! sauvons ses jours! » Il s'élancerait, arrêterait Nina d'une main vigoureuse, et je tomberais à demi morte dans les bras des femmes On soulèverait mon voile épais, et

alors Tu devines l'eUet de mon incomparable beauté ....

» Avoue, chère belle, ce petit roman

était-il ingénieusement combiné? Oui,

n'est-ce pas? — Eh bien, ma pauvre amie, arrivée au château de notre sauvage, Nina a passé devant la grille en stoppant au pas, comme une coquette qu'elle est, et moi je l'ai laissé faire, et bien plus, ayant entendu marcher dans l'avenue, je me suis imaginé que c'était lui ; je me suis sauvée comme une peureuse, à bride abattue. — Ne voilà-t-il pas une belle campagne?. . . .

)) Mais, je te le jure ici par mon grand serment, demain je me lève avec Phœbus, j'y retourne; une fois à la grille, j'appuyerai la main à gauche, et, si Nina passe, je la rouerai de coups !

» Je laisse mon épître ouverte pour te raconter tout au retour. »

La lecture de cette adorable lettre me plongea dans la stupeur. L'Ombrée est un château moyen-âge, et l'avant-veille, tandis que je parlais à un de mes gens à cheval, j'avais salué deux dames qui passaient en calèche.

— Allons, me dis-je, je suis l'objet d'une méprise! Et d'ailleurs, il y a aux environs plus d'un château à mine féodale

Mais avant que j'eusse le temps de formuler ma pensée, Frantz jeta un cri d'étonnement.

UNE DLRNIÈRE PASSION.

— Voyez-donc là, sar le mur, me dit-il, c«s mots écrits.

Il dirigea la lumière vers le milieu d'un panneau et lut:

« — Guillaume de Chandor. »

— C'est ma foi vrai, dis-Je en suivant l'inscription qu'il soulignait du doigt, c'est mon nom qui est écrit là !

— Quelqu'un de vos amis inconnus, quelque enthousiaste de vos livres a passé par ici Aux caractères, je jurerais que ceci est d'une main sentimentale.

— Bah! c'est le vieil Anglais, ancien possesseur du lieu, qui a voulu se rappeler le nom d'un de ses voisins.

— Votre nom n'est pas de ceux qu'on ignore, mon maître, dit Frantz, et vous calomniez votre gloire. Poète, philosophe, romancier, vous êtes trop célèbre pour qu'il vous soit permis d'être modeste.

Mais je ne l'écoutais point, je songeais à cette lettre que je tenais à la main et je me perdais dans les plus bizarres conjectures.

— D'ailleurs, reprit Frantz, ces mots n'étaient point écrits il y a un mois, et l'Anglais

— Ha ! dit-il tout à coup avec une nouvelle exclamation, en regardant à travers les vitres d'une fenêtre ouvrant sur le jardin.

— Quoi encore! dis-je; le spectre du Lord t'apparaît-il.

— La villa est habitée!. . . . J'y vois des lumières.

— Bah?....

— Oui.

— De sorte que tu m'as fait envahir par escalade et avec effraction un domicile privé.

— Tout juste !

— Diable ! dis-je, tiré brusquement de mon poétique émoi, par le réel posaïque de notre situation, nous voilà passés à l'état de criminels qualifiés ! et nous ferions piteuse figure si l'on survenait.

— C'est embarassant, reprit Frantz en m'interrogeant du regard.

— Je ne vois qu'un moyen, c'est d'aller à la villa demander l'hospitalité.

Comme je parlais, un bruit se fit à la porte, qui s'ouvrit à demi, puis se referma su-

bitement, et nous entendîmes sur le sable du jardin les pas d'un homme qui fuyait.

Nous étions évidemment découverts, il n'y avait plus à hésiter; nous sortîmes et, h travers l'obscurité, fort maltraités par la pluie battante, nous gagnâmes une allée qui conduisait à la villa éclairée à toutes ses fenêtres.

Nous arrivâmes, d'une coui'se, au péristyle, où nous voyions de loin quatre ou cinq valets en livrée; mais à peine eûmesnous pénétré dans la zone de lumière, que tous ces gens, effrayés, s'enfuirent, laissant la place vide.

Seuls au milieu de cette antichambre; notre mésaventure se compliquait de ridicule. N'osant appeler, nous attendîmes. Nul ne venait. Enfin, je me décidai à frapper à une porte; elle céda sous mon doigt, laissant voir une pièce à moitié sombre, au fond de laquelle était une autre porte qui s'ouvrait sur une chambre très éclairée. Presque au même instant, de cette chambre, une voix de femme se fit entendre;

— Entrez mais entrez donc !

J'avançai, suivi de Frantz, vers la portière à demi soulevée, qui nous laissa voir un riche salon. Une vieille dame était assise auprès d'une table et nous tournait le dos. Devant elle, un valet qui semblait fort agité. Comme nous mettions le pied sur le seuil, j'entendis la dame qui disait d'un ton languissant:

— Enfin donc, parlez, parlez; Kostinka,

où sont-ils ces voleurs? faites-les-moi

voir.

— Ah! madame, ils sont armés.

— Faites-les manger à l'office. Vous me les amènerez en apportant le thé.

Comme elle prononçait ces mots, le valet m'aperçut:

— Les voici, madamel

— A ce cri d'alarme, la dame fit placidement tourner son fauteuil, nous considéra, et de sa voix la plus traînante:

— Ça, Kostinka? dit-elle. Ah 1 bien oui, des voleurs! C'est des fleuves!

Notre intrusion tournait au burlesque; je

SEMAINE LITTÉRAIRE

l'excusai en peu de mots, déclinant nos noms et ma qualité de propriétaire d'un château voisin.

— Ab! fit la dame en riant, ce Koslinka, comme il est peureux ! Entrez donc, messieurs, je vous prie, et mettez-vous auprès du feu. Kostiuka, approchez deux fauteuils.

— Mais, madame, dis-je en hésitant, nous sommes trempés de pluie

— Eh bien, raison de plus, il faut vous

sécher! seulemenl, ajonta-t-elle d'un

ton suppliant, de grâce, ne pleuvez par sur ma petite chienne qui est là, dans ce coin... elle a des rhumatismes.

A cet accueil d'une si franche courtoisie, nous cédâmes sans réplique ; les manières de la dame avaient une aisance aristocratique mêlée de liauteur et de grâce qui trahissait au premier mot une femme du plus grand ton. Xonchalaramant couchée dans son fauteuil, elle laissait voir une taille d'une rare élégance. En déi)it de quelques mèches argentées qui se mêlaient à ses cheveux noirs, son visage gardait encore les traces d'une superbe beauté.

— A vous voir sur les chemins par le temps qu'il fait, je suppose que vous n'avez pas dîné, ajouta- t-elle... Kostinka, dites qu'on apprête tout ce qu'il faut et venez avertir dès qu'on aura servi.

Le valet sortit. J'étais consterné ; il me semblait reconnaître une des dames que j'avais saluées deux jours auparavant.

— En vérité, madame, dis-je, je suis confus, mais je n'ose i)lu8 m'cxcuser ; car au fond du cœur, en vous voyant, je suis charmé d'être si indiscret.

— Ah! Français que vous êtes, répliquat-elle en souriant, votre premier mot devait être une flatterie! — Je ne déteste point cela, malgré mes soixante ans! Contentez-vous de cet âge ... . je triche un peu, pas beaucoup ., A propos, nous ne sommes pas à un bal d'Opéra pour causer sous le masque de lintrigue ; je m'appelle la princesse de Goriitzin, je suis Russe, comme

vous pouvez l'entendre à mon accent

Je vous prie, coulez de ce côté, si cela vous est égal — J'habite cette villa depuis un mois, et je m'y ennuyais depuis huit jours

au moment de votre arrivée. Yoilà qui est fait !.... Et vous ?

— Moi, madame, je ne m'ennuie jamais, répondis-je sans trop savoir ce que je disais.

— Bon, ce n'est pas cela que je vous demande: les hommes, ça se distrait toujours... et les femmes aussi, du reste.... quand elles sont jeunes s'entend... Je voulais dire Vous m'avez décliné vos noms

tout à l'heure, mais, pardonnez-moi, je ne les ai point entendus.

— Mon ami, madame, s'appelle Frantz Muller et moi Guillaume de Chandor.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria la pirncesse,

qu'est-ce que vous me dites là donc ?

vous êtes monsieur Guillaume de Chaudor?....

— Oui, madame.

— Celui qui écrit de si jolis livres ?

— J'écris en eflfet des livres

— Ah ! quelle aventure !... mais Tamara va être ravie !... Sonnez donc, je vous prie !. .. Tamara, c'est ma nièce, une tête romanesque, une liseuse enragée...

Le domestique rentra.

Kostinka, ajouta-t-elle avec animation, priez la comtesse de descendre... dites-lui... Non, ne lui dites rien !. .. Seulement que je l'attends.

Kostinka sortit.

— Ach ! fit-elle joyeuse, avec cette aspiration gutturale si expressive quand elle passe sur des lèvres russes, que je vais m'amuser de son étonnement ! ... Imaginezvous, monsieur, qu'elle m'a trois fois fait virer autour du château à la seule fin de vous

apercevoir La voici je l'entends,

n'ayons l'air de rien.

Je ne pouvais plus douter; avant que je fusse revenu de ma stupéfaction, une porte s'ouvrit et je me crus un instant le jouet d'un songe oriental.

Grande, svelte, la comtesse Tamara était vêtue, à la russe, d'une sorte de corsage en kanaousse (i) pourpre, bordé d'or et fermé jusqu'au cou; autour de sa taille souple s'enroulait une longue écharpe, également soie et or, dont les bouts flottants retom-

(1) Étoffe de soie du Caucase,

baient sur sa jupe noire. Avait-elle vingt

ans ? Son visage, encadré de cheveux

châtains, avait la suavité de contours d'une Vénus grecque; son teint, d'une blancheur d'ivoire, donnait à ses grands yeux bruns une expression à la fois fière et douce qui captivait le regard et l'enchaînait.

C'était un type de beauté d'une grâce singulière que je n'avais jamais rencontrée, ni pressentie.

En apercevant des étrangers, un froncement léger rapprocha ses sourcils; elle s'arrêta sur le seuil, la tête levée, hésitante, avec un petit air de gazelle effarée.

— Venez donc, ma chère, dit langoureusement la princesse, que je vous présente deux voyageurs qui nous tombent du ciel avec la pluie.

Nous tournions le dos à la lumière, la jeune comtesse s'avança et s'iadina devant nos saluts.

— Ma chère, monsieur Guillaume de Chandor, dit la princesse.

En entendant ces mots, la jeune dame eut un frémissement de surprise, laissa échapper un livre qu'elle tenait à la main, et demeura rougissante, ses yeux fixés sur les miens: moi j'étais devant elle, silencieux, troublé.

Un éclat de rire de la princesse vint distraire heureusement notre gêne.

— Méchante tante, dit la jeune comtesse avec une moue de confusion adorable, vous m'avez trahie, je le devine; et vous augmentez mon embarras en me forçant à

l'expliquer Eh bien oui, monsieur, ajou-

ta-t-eile en s'adressantà moi avec un franc regard, j'aime vos œuvres et j'avais le plus vif désir de vous connaître.

Elle me tendit la main d'un geste si char, mant que je la portai à mes lèvres en ployant le genou.

— Puisque vous êtes à mes pieds, dit-elle avec un malicieux sourire, ramassez-moi mon livre Aussi bien ma tante ne manquerait point de remarquer que vous en êtes l'auteur.

— Permettez- moi de le garder, lui dis-je, en souvenir de vous.

— Je vous le donne, répliqua-t-elle en riant, à condition que vous m'en rendrez u i autre avec un mot de votre main.

On vint annoncer que notre dîner était prêt. Nous étions secs, et, sauf le négligé d'une tenue de chasse, admissible à la rigeur en villégiature, nous étions fort présentables. La princesse prit mon bras, cinq minutes après nous étions devant une table somptueuse dont la belle comtesse nous faisait les honneurs.

J'étais ébloui, fasciné parle charme presque bizarre de cette incomparable beauté. Elle portait la tête haute, avec des airs de jeune déesse d'une indicible fierté, et e« même temps, dans ses attitudes les plus fugitives, il y avait je ne sais quelles grâces farouches et virginales d'un attrait enivrant.

— En vérité, dis-je émerveillé, nous sommes tombés dans une aventure des Mille et une Nuits.

— Hé !. . . . vous n'en êtes pas si loin, me

répondit gaiement la princesse Vous

êtes servis par une odalisque.

La belle comtesse rougit.

— Ma tante m'appelle ainsi parce que je suis Géorgienne, dit-elle en riant.

— Et pour compléter votre illusion, reprit la tante, elle a pour nom Tamara.

— Je n'en sache aucun, madame, dis-jc, qui vous pût mieux convenir que ce nom de la belle reine de Mingrélie, chantée par Bousthawell.

— Ma mère, une princesse de Géorgie, était une de ses descendantes, monsieur, répondit la comtesse, et par tradition, depuis le X[I« siècle, les filles de notre maison ont toujours été appelées ainsi.

— Un nom païen ! reprit la vieille princesse.

— Mais je suis chrétienne, monsieur, je vous prie de le croire ! répliqua la comtesse

en riant Car un peu plus vraiment, ma

tante, me ferait passer à vos yeux pour une idolâtre.

Deux heures plus tard nous nous trouvions sur la route, emportés dans un coupé qu'on avait fait atteler. Je n'avais plus conscience de mon être réel. Cette maison enchantée nous apparaissant tout à coup dans la nuit, puis cette lettre perdue dont la lecture m'avait tout bouleversé, et enfin ce sa-

SEMAINE LITTÉRAIRE

Ion splendide, cette atmosphère de Meurs, cette vieille princesse avec son sourire de fée, et cette évocatîou soudaine d'une radieuse héroïne des contes de Galland, venant à moi la main tendue, tout cela flottait encore eu mon esprit ainsi qu'une vision charmeresse, et je fermais les yeux de peur qu'elle ne s'évanouît.

— Je ne croyais pas qu'on pût voir des houris sur terre, me dit Frautz.

— C'est vrai, répondis-je comme s'il eût défini ma pensée, rien ne peut mieux caractériser qu'un tel nom ce mélange de beauté asiatique et grecque, cette grâce voluptueuse à la fois hautaine et timide . . .

— Hé ! hé ! docteur ! s'écria Frantz,

qui me donnait ce titre à l'allemande. Quel enthousiasme !

— Ah ! dis je en riant, ne vas-tu pas me croire assez fou pour m'éprendre d'une telle merveille ? J'ai presque quarante aus, mon cher, ajoutai-je, non sans un soupir.

— Bah ! votre visage n'en dit rien !

— Merci de cet éloge à ma conservation naturelle, mon ami; mais la comtesse Tamara, vît-elle par tes yeux, a de par le monde un mari, et tout en elle dénonce qu'elle aime. Il n'en faudrait pas tant pour affermir ma raison si elle chancelait.

— Et votre cœur reprit-il, quel âge a-

t-il?

— Qui peut répondre à cette question, ami Frantz ? Mon cœur à vingt ans quand je rêve, et cent ans quand je vis ? mais qui peut savoir où finit le rêve, où commence la vie ? Depuis qne je scrute les passions humaines, je ne vois que raj^stère et nuit dans ces profondeurs voilées où se dérobe l'âme. Quant à moi, jeté par le liasard au plus fort du tumulte, j'ai trop vu le monde. Tantôt vainqueur, tantôt vaincu, j'ai aimé souvent, j'ai souvent souffert, et aucune souffrance ne m'a préservé d'une nouvelle chute. Mais, n'eussé-je point vu le néant de l'amour, j'arrive à cette heure douteuse où la jeunesse n'est plus qu'un crépuscule: si j'en garde encore un rayon, je ne dois pas moins prévenir l'ombre.

— JVous êtes un sage.

— jNon, je suis un peureux prudent.

La voiture entrait dans l'avenue de l'Ombrée; j^quelques minutes après, nous tou-

chions au péristyle du château. Jacqueline, qui nous guettait, accourut au-devant de nous.

— Guillaume, Guillaume, s'écria-t-elle en se jetant dans mes bras. Ah ! Dieu soit loué ! Enfin te voilà !

— Mais qu'as-tu donc, sœur, dis-je étonné de la voir si émue. Ta es toute pâle.

— Que vous est-il arrivé ? reprit-elle sans me répondre.

— Mais rien. Le mauvais temps nous a assaillis, la GrandGorge était coupée, ce qui nous a fait revenir par Morey, où nous avons trouvé une hospitalité charmante dans l'ancienne villa du Lord.

— Ta n'es pas blessé ? Vous n'avez

pas courn un danger.

— Aucun, si ce n'est celui d'être mouillés.

— Ah ! je respire, dit-elle en portant la

main à son cœur Monsieur Frantz, ajou-

ta-t-elle, maman Muller vient de rentrer.

— Mais pourquoi cette inquiétude, petite folle, re{)ris-je en la faisant asseoir, car elle était tremblante. Nous ne devions revenir que demain.

— Ne me gronde pas, dit-elle. Mais, imagine toi C'est un enfantillage !. . . . Tu

te rappelles bien, il y a trois ans, ce jour où tu t'es battu et où l'on t'a rapporté mourant Ce jour-là, tu le sais, j'avais va

notre mère en songe. Eh bien tantôt, ce

même songe m'est revenu.

— C'est l'orage qui t'a effrayée. Ne vas-tu pas te préoccuper d'un rêve ?

— Oh non î mais je suis peu habituée^

à dormir au milieu de la jouruée, et ce sommeil m'a paru singulier.... J'étais dans l'atelier et, le jour ayant baissé tout à coup, j'avais laissé mes pinceaux; je lisais, quaod, malgré-moi, je m'assoupis. . . .

La chaleur était étouffante et tu lisais ua livre ennuyeux I voilà tout !

— Oh ! c'étaient les épreuves du livre de Frantz !

— Dieu du ciel ! l'histoire des végétaux fossiles ! Tout s'expliqufi ! s'écria-t-il.

— Vous êtes un méchant moqueur, dit-elle boudeuse et riante à la fois. J'ai dix-huit ans monsieur, et quoique fille, je sais m'intéi*esser aux livres sérieux. Votre mère pourrait même vous dire qu'au moment où elle

s'est aussi endormie, je relevais une erreur. . ..

— Ma mère aussi ! exclama Frantz. Ah ! pauvre moi, que de pavots dans un seul chapitre !

A ce mot, la tristesse de Jacqueline ne tint plue, et, avec la mobilité d'impression de son âge, elle partit d'un grand éclat de rire.

— Ah ! que c'est bon de rire ! dit-elle, quand on a eu si peur !

Et elle essuya ses yeux encore rougis.

— Cela vous prouve, mademoiselle, l'utilité des savants, répondit Frantz.

— Et cela te démontre qu'une autre fois il ne faut point t'inquiéter de l'orage, dis-je en l'embrassant au front. D'ailleurs, n'avaisje point Frantz avec moi ?

— Ahl oui, Frantz ! un beau compagnon, qni s'arrête à chaque pas pour ramasser ses brins d'herbe ou ses petits cailloux ! . . . .

Une heure plus tard, tout était silencieux dans le château; l'orage avait passé, et dans le ciel éclairci brillaient des milliers d'étoiles. J'avais relu cette lettre étincelante et folle trouvée sur la route, la réflexion m'en avait fait pénétrer le sens précis. C'était le caprice fantasque d'une tête de vingt ans, avide d'émotions, curieuse de voir de près cet être chimirique et bizarre à qui les imaginatious romanesques prêtent si volontiers un prestige, et qu'on nomme un poëte. Il n'y avait dans cette aventure, très-flatteuse pour ma vanité littéraire, que le chapitre imprévu d'un roman et l'étude d'un type des plus gracieux. J'avais en outre résolu de garder cet écrit insigniflant dans mes mains. Le rendre à la comtesse, c'était lui révéler que je l'avais lu et froisser Violemment la pudeur de ses pensées intimes.

Accoudé â ma fenêtre et réveillé de ce rêve qui m'avait un instant ébloui, je contemplais la sécurité des monts. A mes pieds le lac, comme endormi de fatigue après la tempête; dans les feuillées du parc, quelques frôlements d'ailes et le chant timide dun rossiijcnol qui s'essayait, encore tout rempli d'émoi. Perdu dans mes pen-

sées, je respirais voluptueusement la douce fraiclieur des nuits. Tout ce calme et tout ce silence semblaient avoir envahi mon âme, et je ne sais quelle solennité régnait sur cette heure recueillie. Dans le miroir du passé, je revoyais ma vif si pleine d'émotions, de hasards, et mes espérances de gloire, et mes désirs accomplis. De chères visions se mêlaient à ces souvenirs; mon père, errant avec moi dans ces allées et, de sa parole animée, exaltant mon jeune esprit; puis ma mère, le suivant bientôt dans sa tombj et me laissant seul au monde à côté d'un berceau, douce paternité qui avait tout à coup mûri mes vingt ans; et ce sentiment étrange et charmant que j'avais alors senti naître en mon cœur, pour cette frêle créature qui était l'image vivante de ma mère, qui me rendait son sourire, son

regard et que j'élevais. Puis encore,

planant sur ces rappels paisibles, le tourbillon emporté de ma vie littéraire, mes aspirations, mes enthousiasmes, mes découragements; puis enfin mes premiers succès; et alors les luttes, les haines, et ces souffrances d'orgeuil, à la fois si cruelles et si chères. De folles amours avaient égaré mes sens, des passions ardentes avient dévasté mon cœur. Et j'étais ressorti plus fort de ces flammes où l'âme s'épure et se vivifie !....

Ce[)endant je ne sais quelle anxiété m'agitait, comme si ce retour sur ma vie eût été un adieu. Ce môme pressentiment qui m'avait un instant saisi sur la montagne me pénétrait de nouveau; il me semblait qu'après cette nuit allait briller une autre aurore inconnue.

— tt Tamara ! Tamara ! » murmurai-je.

Et mou cœur resta muet.

Le lendemain je fus réveillé par de fraîches voix qui chantaient un Hed allemand sous mes fenêtres:

ETeilleï-TOug, éreillci-TOua !

Le hibou c'est caché, l'alouette babille,

Et parles prés fieurirt s'en Tout les amoureux.

C'étaient Jacquline et Frantz qui me donnaient une aubade; près d'eux, la vieille

SEMAINE LITTÉRAIKE.

Marguerite ivruller qui môlait sa voix chevrotante au refrain.

— La charité, s'il vous plaît, mon bon moneieur I dit Jacqueline en me voyant paraître.

Je lui envoyai un baiser.

— Merci ! répondit-elle, avec une geutille révérence.

Et ils se mirent à me lancer des poignées de roses effeuillées que la mère Muller portait dans une corbeille.

— Ah îles vilains enfants ! criait la bonne vieille en essayant de se défendre, voilà ma récolte au vent !

— Huirah pour le docteur ! disaient Frantz et Jacqueline.

Et tout y passa, car Frantz prit la dernière poignée, l'éleva au-dessus de la tête de sa mère et la laissa retomber sur ses cheveux argentés.

Te voilà parée, mère; aUons à la danse ! dit-il gaiement.

Repris par le courant de mes aSections, je ne songeai plus aux rêveries de la veille. Je tirai de ma bibliothèque uu exemplaire du livre que m'avait si gracieusement donne la comtesse Tamara, j'y mis quelques mots et le lui fis porter avec ma carte.

Ce jour si bien commencé devait amener au château une grande nouvelle. En descendant au déjeuner, je trouvai dans ma correspondance une lettre venant de Leipsick. Je l'ouvris.

— Tiens, dis-je à Frantz, c'est de mon éditeur.

— Ah\ mon Dieu ! s'écria-t-il, est-ce qu'il serait mécontent de mon introduction ?

— Ah ! il s'agit bien d'autre chose Lis

ce qu'elle t'annonce.

Il prit la lettre en tremblant un peu; au bout de quelques lignes il s'arrêta ému, presque pâle; d'un signe je rassurai sa mère,

— Est-ce possible ? balbutia-t-il

— Mais va donc, poltron 1

L'éditeur m'apprenait qu'avant de faire les frais d'une publication des plus coûteuses, et voulant se renseigner sur la valeur des travaux du jeune savant, il avait soumis les manuscrits à l'appréciation de deux professeurs, anciens amis du docteur Vogel, chargés de reconnaître si rien n'était altéré

dans les principes du maître. Le résultat de leur examen était que la somme énorme de science apportée par Frantz dans l'achèvement de cette œuvre y ajoutait des documents si nombreux et des clartés si nouvelles, qu'ils ne croyaient pas possible de la publier sans mettre le nom de Frantz Muller à côté de celui du docteur Vogel.

— Mais c'est la renommée, mais c'est la richesse, dit Frantz, défaillant presque de joie.

— Eh bien, lui dis-je; n'auras-tu pas la force de supporter ta fortune ?

— Oh ! que si ! répliqua-t-il en embrassant sa mère.

— C'est mon fils ! c'est mon fils s'écria la vieille Marguerite frémissante d'orgueil.

Et Jacqueline avait des larmes plein l3S yeux comme si sa joie eût débordé.

— Eh bien, vrai, dit Frantz après que nous eûmes retrouvé le calme, il faut être fou pour douter de la Providence.

— Surtout quand on a vingt ans, de l'énergie, du cœur. . . . répondis-je.

— Et des amis tels que vous, ajouta-t-il,

qui m'avez soutenu, encouragé Sans

votre aide généreuse, sans cette hospitalité qui assurait mon existense et celle de ma mère, je n'eusse jamais peut-être achevé mon œuvre. Deus nobis hœc otia fecit !

— Bah! Mécène est resté l'obligé de Virgile ! dis-je en lui tendant la main: Ami, merci de ta gloire.

Notre vie solitaire était si bien remplie de travaux que rien n'en pouvait détourner le cours; Jacqueline, tout éprise d'une sainte Cécile qu'elle avait ébauchée, ne quittait plus son ■ chevalet et caressait son œuvre avec la passion d'un jeune talent qui vient de naître. Frantz, animé d'une nouvelle ardeur, ne sortait pas de la bibliothèque.

Cependant, uu matin, je songeai que je devais une visite de convenance à la villa du Lord. Je fis seller un cheval.

— Vous allez à Morey, me dit Frantz.

— Oui, qui te Ta dit ?

— Je le devine, répondit-il.

Et il me regarda dans les yeux comme s'il eût été embarrassé de formuler sa pensée.

— Docteur, ajouta-t-il enfin, vous m'avei

CNE DERNIÈRE PASSION.

avoué, l'autre soir, que vous aviez peur de l'amour.

— Eh bien ?

— Eh bien. . . . j'ai peur aussi pour vous.

— Es-tu fou ? m'écriai-je en haussant les épaules. . . . Je ne fais de romans que dans les livres, mou cher, rassure-toi.

Et, sans l'écoater davantage, je m'élançai an galop dans l'avenue.

Si radieu.x qu'il fût resté dans mon esprit, le souvenir de la comtesse Tamara n'avait point altéré le calme de ma vie; pourtant, je dois l'avouer, je n'eus pas plus tôt gagné le bord du lac que les paroles de Frantz me troublèrent un peu. Pourquoi cette inquiétude, ces craintes qui me frapi)aient pour

la seconde fois ? Avait-il donc lu sur

mon front quelque signe fatal ? Je m'interrogeai: J'allais la revoir et mon cœur ne battait pas plus vite: la curiosité seule m'attirait. Quel danger pouvais-je donc courir ? J'avais certes trop vécu pour redouter une de ces surprises violentes de l'âme ou des sens qui anéantissent la raison. J'en vins bientôt à me railler de cette préoccupation puérile.

— En vérité, dis-je en iMant, comme Frantz, je me crois encore vingt ans !

Et, piquant des deux, j'atteignis bientôt Morey; au détour du chemin, j'aperçus la villa du Lord. Précédé par ses grands platanes, ce joli château à l'italienne semblait détaché du flanc de la colline. A ses pieds se déroulait le parc, accidenté par des rochers sauvages couverts de lierre; une grande terrasse, élevée de deux ou trois mètres, bordait la route et dominait le lae.

Comme j'arrivais au bout de l'allée, un groom vint prendre mon cheval, et je me dirigeais vers le péristyle à colonnes de marbre quand un valet de pied m'arrêta.

— Madame la princesse fait sa sieste, me dit-il, mais si monsieur veut voir madame la comtesse, elle est dans le kiosque.

— Allez lui demander, je vous prie, si elle daignera me recevoir.

Il s'éloigna, puis revint une minute après.

— Madame la comtesse attend monsieur, me dit-il.

Je le suivis sous les grands ombragea, admirant ce parc que je n'avais qu'entrevu la

nuit. D'énormes massifs de fleurs tranchaient sur les gazons verts; ça et là des statues abritées sous les charmilles. Des cascades habilement ménagées répandaient leurs frais murmures et couraient sur les mousses. Je ne pus m'empêcher de sourire en songeant aux terreurs de Frantz:

« Voilà bien les jardins d'Armide ! » me disais -je.

J'arrivai bientôt à ce ftimeux kiosque qui nous avait sauvés de l'orage. Je ne sais pourquoi j'avais gardé l'idée d'une sorte de belvédère en ruine, et je demeurai tout surpris devant un petit temple grec d'un fort joli style, avec un fronton léger soutenu par des colonnettes. Autour de ces colonnettes s'élançaient à profusion des roses et des myrtes grimpants. On ne pouvait imaginer un nid plus charmant pour l'enchanteresse. -

La comtesse était assise sur le divan, près de la table; elle écrivait.

— Ah ! vous voilà enfin ! dit-elle en me tendant la main. Je commençais à vous croire oublieux.

— Discret, madame, je vous prie, répliquai-je en m'inclinant.

— Cette vertu ressemble trop à l'indifférence pour que je l'apprécie.

— L'indiflérence maintenant .... après l'oubli? En confidence, comtesse, rencontrez-vous souvent ces deux sentiments ?

— Jamais, je m'en vante 1 dit-elle rieuse. Je plaisante, car j'étais bien certaine de vous revoir.

— En effet, madame la comtesse, ma sympathie

— Oh ! je veux y croire, mais je comptais surtout sur un autre sentiment. . . . la curiosité.

— Madame

— Bah!.... avouez donc ! J'étais sûre que vous reviendriez pour étudier de près, et savoir ce que peut être eu dedans ce singulier petit animal de Géorgie dont la vue vous a si fort étonné l'autre soir, monsieur le philosophe.. . . Ne vous défendez pas, j'en suis ravie .... Je suis aussi une fille d'Eve, vous le savez bien, puisqu'une

SEMAINE IITTÉRAIRE.

trahÎBon de ma tante vous a révélé que ma curiosité avait devancé la vôtre.

— S'il est ainsi comtesse, j'avoue tout.

— Bien ! Mais permettez-moi, ajoutât-elle en reprenant sa plume; trois mots encore à écrire, ou mon idée s'envole Asseyez-vous ici, et regardez-moi pendant ce temps-là.

— Aussi longtemps que vous le voudrez, répondisje.

Et je m'assis en silence.

J'étais ému. A notre première rencontre, la comtesse Tamara m'était apparue dans un milieu si romanesque, si bizarre, si bien fait pour rehausser sa grâce, que je m'étais attendu à quelque désillusion, et j'étais surpris de la retrouver plus belle. La jeunesse rayonnait sur son front. Ses traits si fins et si purs étaient d'une délicatesse inouïe; son teint emuruntait au jour des transparences rosées qui donnaient à sa blancheur un éclat incomparable. La ligne ondoyante de son cou, où se jouaient quelque mèches de cheveux bruns, était d'une élégance adorable, et son bras nu, qui sortait à demi de sa manche flottante, avec un contour mer- Teilleux. Pour la seconde fois j'étais fasciné.

— Là ! dit-elle en repoussant sa plume, voilà qui est fait !

— Déjà ? répondis-je; arraché à regret à ma contemplation.

— Vous m'avez assez étudiée pour un jour...,

— Ma foi, vous vous trompez, comtesse, je n'oserais jamais tracer votre portrait.

— Allons donc ! modestie de poète,

dit-elle.

— Ce n'est guère par là que le poète brille, répliquai-je en riant.

— Alors c'est que je suis trop belle ! ditelle avec un soupir.

— Vous seriez la première femme qui s'en plaignît.

— Oh I je ne m'en plains pas, reprit-elle simplement, et malgré les ennuyeuses admirations que soulève sur mes pas cette singulière beauté d'odalisque pour parler

comme ma tante je vous avouerai même

qne je suis parfois flattée de ce don que d'autres appellent menteusement une vanité, et

ui me force à ne jamais sortir sans voile. J'ai le sentiment de l'art, c'est pour moi un

culte. Je suis d'une race où toute la grâce païenne survit encore dans toute sa fleur. Ne m'eût-on point tant vantée d'ailleurs.,., j'ai des miroirs, et j'ai pris de ma personne l'estime que j'aurais pour une superbe statue; je la pare de mon mieux, comme pour rendre grâce au dieu qui l'a formée .... Je n'ai qu'une crainte, c'est qu'on me croie coquette, et c'est pourquoi je vous parle ainsi .... Après cet aveu de ma propre opinion sur moi, vous voici débarrassé des madrigaux que tout homme qui m'approche m'adresse des yeux ou des lèvres, et qui m'humilieraient venant de vous Cela dit, mon

cher poète, causons' en artistes. Quand il vous plaira de me regarder, dites ua mot, et je poserai pour vous en silence .... Dois-je me taire ?

— Non, de grâce, comtesse, j'aime mieux vous entendre parler. . . . Vous me dites là des choses que je li'ai jamais entendues et qui vous vont si bien.

— Oh ! prenez garde, dit-elle avec un fin sourire, je suis peut être très-laide au dedans !

— Puisque je me risquer. . . .

— Mais c'est moi qui ai tout à perdre, re prit-elle vivement. J'ai l'ambition de faire votre conquête, et ce n'est point une facile victoire. . . . Vous vivez dans le royaume de l'idéal....

— Etes-vous bien sûre, madame, que je ne vous y aie jamais rencontrée ?

— Là ! voici que vous m'efi"rayez tout

d'abord, dit-elle.

— Je jurerais que votre imagination es^ une grande voyageuse ?

— C'est vrai, répondit-elle, sérieuse.

J'aime à parcourir ce beau pays des songes, et je crois, comme vous, que nous nous y sommes déjà vus. Oui, je crois à ces communions d'âmes qui s'ignorent et se cherchent à travers les espaces. J'ai si souvent ressenti des émotions qui me venaient d3 voua, j'ai si souvent dans vos livres retrouvé ma pensée et mon cœur ... Mais je m'étais fait une tout autre idée de vous.

— Serait-il indiscret de vous demander...

— Oh I tout ce qu'il y a de plus indiscret I dit-elle en rougissant.

— Ah ! il paraît que l'artiste seul a le

droit de vous étudier des yeux. Le pbilo- Boplie doit reste*' au seuil du sanctuaire.

— Je n'en livre point si imprudeoimeat la clef, répondit-elle en riant.

— Alors la partie n'est point égale entre nous, comtesse. Vous savez tout de moi et je ne sais rien de vous.

— Devinez ! répliqua-t-elle. « Femme voilée est toujours belle, » dit un de nos poètes d'Asie, et j'espère que vous allez me parer en imagination des vertus les plus rares.

— Eb quoi ! dis-je, ne m'aiderez-vous

point un peu ? De grâce, comtesse, un

simple fil pour me guider dans ce labyrinthe....

— Rien ! rien ! s'écria-t-elle d'un ton enjoué. Ariane s'y est prise ! D'ailleurs, saisje bien moi-même ce secret de mon âme

que vous voulez pénétrer ? Je sais que

j'ai dix-neuf ans, i'airae la vie, le bruit du monde qui me sourit et me flatte.... Mais j'aime aussi ce beau lac, cette villa solitaire, et le silence. J'ai l'esprit sérieux et le goût des études sévères, mais j'adore aussi les romans, les ballets et la pantomime. Je suis active, j'ai parfois une irrésistible rage de mouvement, une soif de dévorer l'espace, et je vole, emportée par ma jument Nina, comme si mon destin fu3'^ait devant moi et que je voulusse l'atteindre, . . A moins pourtant que je ne dorme tout le jour sur mes coussins, indolente comme une créole et pensive comme une fiancée .... Si vous pouvez saisir mon être intime au milieu de ces contrastes, vous serez tout aimable eu m'en faisant part.

— Vous avez dix-neuf ans, madame, c'està-dire l'enthousiasme et la foi, le sourire et les larmes.

— Ce qui veut dire, sans doute, que je n'ai point encore de caractère propre et que je ne suis qu'une enfant, monsieur le philosophe.

— Non pas; mais, puisque nous avons abordé la mythologie, je dirai seulement que Psyché s'éveille et qu'elle essaye ses ailes en ce monde nouveau, avant de prendre son essor. Devant vos dix-neuf ans, comtesse, la philosophie ne serait qu'une déesse aveugle; votre heure présente se résume en deux mots: Espérance, amour !

— Espérance, amour 1. . . . reprit-elle su-

bitement rêveuse. Oui, c'est bien là le m irage que je trouve au fond de mon cœur !...

Mais quelle est la réalité de la vie?

Vous qui savez tant de ehoses, croyez-vous au bonheur terre-tre ?

— Nen doutez jamais, madame, m'écriaije, c'est une loi de nécessité avant dêtre une grâce de Dieu!.... Demandez-moi plutôt si je crois à l'harmonie de l'univers. Le bon heur est la puissance conservatrice des mondes, il naît en nous et nous sommes presque toujours les artisans de nos douleurs.

— Vous avez été heureux, vous, alors ?. . . dit-elle.

— • J'ai souffert parfois des coups du hasard, mais le plus souvent de mes fautes, repondis-je.

Elle m'écoutait,-se3 yeux fixés sur les miens, avec ce léger froncement de sourcils si charmant, et qui est chez elle l'indice de la réllexion attentive.

— Et croyez-vous, reprit-elle d'une voix un peu émue, que la vertu, la raison puisse suifire à assurer le bonheur d'une vie ?

— Les livres des sages affirment que oui, madame.

— Et vous ?

— Moi, je crois que c'est du moins la plus efficace des consolations.

Elle demeura un instant silencieuse et comme penchée sur une contemplation intérieure, puis tout à coui», sans transition:

— Mon Dieu, que ce doit être enivrant d'être un homme ! dit-elle. De tout pouvoir, de tout vouloir. De marcher libre, sans chaîne et sans jupons !

— Parbleu, comtesse, répliquai-je en riant, je serais bien curieux de savoir ce que vous feriez de cette liberté mâle ?

— Je ne sais pas, répondit-elle avec conviction. Mais c'est égal Quelle fierté on

doit se sentir au cœur ! N'avoir pour maître que sa volonté; posséder ponr domaine

le monde ! Embrasser dans son idéal

l'infini ! Pouvoir aspirer à toutes les

gloires, à tous les héroïsmes ! Etre

Fantasio, Lara, Rienzi !

Elle était adorable. C3tte exaltation juvénile qui animait so;i visage si doux, cette assurance de grande dame, avec ces grands yeux limpides et ce regard presque naïf,

SEMAINE LITTÉRAIRE

■tout cela me suprenait, me déroutait, et je ne sais quelle timidité s'emparait de moi, ■comme au contact de ritinocence.

— Que! âge a votre mari, comtesse ?

lui demandui-je tout à coup.

— Mou mari ? dit-elle eu rougissant

beaucoup. Pourquoi me faites-vous cette question ?

— Pour deviner l'énigme que vous êtes.

— Je suis donc une énigme ? reprit-elle •avec un accent un peu inquiet.

— Oui, et une des plus charmantes, en vérité !

— Expliquez-moi pourquoi ?

— C'est que vous avez un caractère qui embrouille toutes mes conjectures.

— Et l'âge de mon mari est la clef de cette énigme ?

— Peut-être.

— Eh bien .... il a vingt-quatre ans ! ditelle. Y êtes-vous ?

— Moins que jamais ! m'écriai-je.

— Vous vous moquez, reprit-elle avee confusion. Et moi qui ai la bonté de répoudre à cet interrogatoire de curieux.

— Je vous jure, comtesse, que ma question avait son importance. A vous voir, à vous entendre, j'aurais juré que le comte avait plus de soixante ans.

— Fi ! le malhonnête ! Quand on

est faite comme moi, on choisit, monsieur, ajouta-t-elle en me regardant de haut avec cet air de coquetterie souveraine qui lui

sied si bien. Soixante ans grand Dieu !

pauvre Michel !

— Ah ! il s'appelle Michel ?

— Oui Est-ce que ce nom jetterait

une lumière sur ce « caractère. .. . cette énigme ? »

— A votre tour, comtesse, vous vous jouez de moi, mais je maintiens le mot, vous êtes un mys; ère.

— Quel bonheur, dit-elle joyeuse et en battant des mains avec une mutinerie d'enfant. Voilà mon philosophe dans le fossé !

A ce moment, une sorte de graltemeut se fit entendre à la porte et une voix prononça qiielques mots d'une langue qae je ne pus définir.

— Entre, Nianiouchka ! dit la comtesse.

La portière se souleva et une femme parut. A son costume, à ses traits, je devinai une serve géorgienne. Elle devait avoir environ quarante ans.

Son attitude était indolente, mais une sorte de flamme sombre semblait jaillir de son œil noir.

Elle s'arrêta devant raoi, puis, à quelques mots que lui dit Tamara, dans cette même langue inconnue, elle se mit à me considérer, et une conversation s'engagea entre elles à mon sujet; ce qu'il m'était facile de comprendre à leurs regards, qu'elles ne se gênaient pas pour diriger sur raoi. An bout d'un instant, Tamara se tut et demeura attentive, ses jolis sourcils froncés.

La femme parlait d'un ton grave et un peu emphatique; à un mot qu'elle prononça :

— Levez-vous, me dit la comtesse.

J'obéis, et elles recommencèrent un colloque animé. Moi, j'écoutais la voix de Tamara comme une musique délicieuse et étrange. Elle prenait dans cet idiome cadencé un timbre tout nouveau, des inflexions d'une fraîcheur et d'un charme indicibles; c'était une volubilité sonore et harmonieuse comme des accents de lyre mêlés à un babil d'oiseaux. Cette voix, cette musique, me frappèrent tout à coup comme un complément de sa grâce. A un certain mot de la Géorgienne, elle s'arrêta subitement, détournant les yeux; un ton rose colora sa joue, puis elle partit d'un éclat de rire.

— Ah ! s'écria-t-elle, cette Mollaré !. . . . elle est folle !

J'étais toujours debout comme une statue.

— Comtesse, faut-il tourner ? demandai-je.

— Non, c'est inutile Vous pouvez

même vous rasseoir, les paroles fatidiques sont prononcées.

— Eh quoi ! ce doux idiome est-il langue de cabale !

— Profane , c'est du géorgien le plus pur.... du Souanethi avec l'accent de Trébizonde, la langue du Nebchis Tchebosary.

— Et vous venez de fixer mon destin ? reprls-jo en plaisantant.

— Oh ! ne riez po'nt, répliqua-t-elle sérieuse; la trière de Mollaré était voiiant".

— Alors, comtesse, dévoilez-moi l'avenir.

— Cueillez cette fleur rouge et cette fleur blanche, me dit Mollaré d'un ton grave, et je saurai tout.

— A la bonne heure, dis-je, voilà une magie qui emploie do gracieux symboles !

Et, coupant les fleurs désignées, je les tendis à la Géorgienne; mais elle se recula vivement :

— Pas à moi ! s'écria-t-elle.

Elle dit rapidement quelques mots géorgiens à la comtesse, qui rougit de nouveau et parut se défendre.

Elles reprirent alors leur colloque animé. Je crus deviner que Mollaré insistait et je restais entre elles, mes deux fleurs à la main. Enfin Tamara, hésitante, troublée, s'approcha de moi.

— C'est un enfantillage ! dit-elle. Mais sa voix était un i)eu treml)lante.

Elle prit alors la fleur blanche de la main gauche, la rouge de la main droite, et, les réunissant d'une façon particulière, elle les remit à Mollaré.

— Vous allez vous moquer, reprit la comtesse en s'adressant à moi. Nous avons en Géorgie une foule de superstitions.... Mais venez, ma tante est réveillée, elle nous attend.

Nous sortîmes, elle prit mon bras. La Géorgienne marchait à quelques pas devant nous.

— Cette femme est bizarre comme tout ce qui vous touche, dis-je. C'est votre sorcière ?

— Oh! pauvre Mollaré! C'est tout

simplement ma Niania, monsieur, nne douce fonction qne vous ne connaissez point en France. En Russie, dans les familles nobles, il est usage, quand il naît un enfant, de ciioisir une jeune fille ou une jeune femme qu'on place auprès de lui en même temps que la nourrice et qui ne doit jamais le quitter. C'est ce que nous appelons la Mania : Nianiouchko, est le diminutif familier. Celle-ci m'est dévouée comme un chien, et passerait dans le feu sur un mot de moi.

— Ah 1. . . . Et me serait-ïl permis, com-

tesse, de vous demander quel destin elle me prédit ?

— Oh ! c'est défendu ! s'éeria-t-elle avec effroi. Elle seule peut parler, ou ce serait vous vouer à l'inimitié des dews et d'Ahrimane.

Nous arrivions à la villa. La princesse était ta une fenêtre du salon et fumait une cigarette.

— Et bien, dit-elle en nous apercevant. Tamara vous a donc pardonné, mon cher monsieur de Cliandor ?

— Ah ! répondit la comtesse, j'ai oublié de le gronder !

— Eii quoi, madame, aurais-je mérité votre disgrâce !

— Vous ne nous avez point dit que vous avez une sœur, reprit Tamara, et qui est

charmante C'est une amie que vous me

volez.

— Comtesse, la discrétion toujours

— Ah ! oui, parlons en, reprit la princesse avec ce gracieux traînement de l'accent russe, parlons-en de votre belle discrétion mêlée d'escalade ! sans reproches,

pourtant Mais entrez donc, je vous

prie; car du haut de ma fenêtre je me fais

l'eflFet d'être en chaire Pour un peu je

prêcherais.

— Prêchez, princesse, dis-je en riant; la grâce ne saurait prendre un plus aimable chemin pour descendre jusqu'à moi.

— Je ne convertis plus, mon beau monsieur ! Cherchez ailleurs qui vous catéchise.

— Tenez, reprit-elle comme nous franchîmes le seuil du salon, vous voyez que vous régnez partout dans cette maison. Depuis que Tamara vous a vu, c'est une rage, je suis moi-môme ensorcelée; et voici mademoiselle Renaud, que je vous présente, qui a mal à la poitrine de me lire une de vos histoires.

Je saluai la demoiselle de compagnie, personne à l'air sympathie et ouvert. Elle semblait avoir environ trente-cinq ans.

— En vérité, princesse, dis-je, voici la première fois que ma vanité d'auteur est à si belle fête, et, n'était ma commisération pour mademoiselle, je vous enverrais toute ma bibliothèque.

-. Oh ! répondit la lectrice, j'espère,

SEMAINE LITTÉRAIRE

monsieur, que vous ne croyez pas nu mot •de celle raillerie de madame la princesse.

— Ah ! fit la princesse, la voilà qui déserte ! Mademoiselle Renaud, ajouta- 1-

elle en se tournant vers moi, est votre compatriote, et vous devriez bien lui découvir un défaut pendant que vous êtes là.

— Mais, madame, mademoiselle n'a-t-elle point déjà celui de me lire ?

— Fat ! vous voulez qu'on vous démente. Mais neuni; vous m'avez rougi les yeux ce

matin et depuis que je ne suis plus en

âge d'être coquette je le suis bien davantage.

Le haut ton avec lequel tout cela était dit avait des élégances intraduisibles. Cet esprit décidé, avec cette parole languissante, avait des grâces si souverainement patriciennes, qu'on eût deviné la femme de •cour au premier mot.

— Mais J'y songe, dit-elle tout à coup, est-ce que la fujciée de ma cigarette ne vous ^êne pas ?

— En aucune façon, madame.

— Vous êtes bien heureux ! moi, je ne puis la supporter quand ce n'est pas moi

qui fume! Ce qui veut dire qu'il vous

est toujours permis de fumer eu même •temps que moi.

Et elle m'offrit une cigarette que je refusai; mais la comtesse la prit, en alluma le bout à une petite bougie qui brûlait sur la table, et me la présenta si gentiment que je dus céder, de crainte de paraître aflecté.

— A propos, reprit la princesse en prenant un livre que je reconnus pour celui que j'avais envoyé à la comtesse, et qui était relié à mes armes, expliquez-moi donc votre blason. Qu'est-ce, je vous prie, que cet oiseau sur azur qui s'envoie avec une couronne de comte dans le bec ?

— C'est un cygne, princesse, répondis-je.

— Et qu'est-ce qu'il chante, ce cygne ? demanda-t-elle.

— Il chante que le chef de notre maison était un chevalier ménestrel qu'on avait surnommé Chant-d'Or, et qui fut ennobli par le roi René.

— Peste ! vous ne datez point d'hier !

Mais nous ne disons plus rien de mademoiselle votre sœur.... Quand nous la ferezvous voir ?

— A ma première visite, madame, j'aurai l'honneur de vous la présenter.

— Vous êtes mille fois aimable. Mais, mon cher monsieur, vous ne voyez pas plus loin que le bout de votre nez si vous n'avez pas encore deviné que Tamara grille d'envie de

— Méchante tante, interrompit Tamara,

voulez-vous bien vous taire! Je ne

vous confierai plus rien ! Et d'abord vous aussi, vous

— Là, là, mignonne, ne vous fâchez pas ! répliqua en riant la princesse, moi aussi je grille également, si cela vous fuit plaisir. . . Tant il y a, cher monsieur, que puisque vous avez une jeune sœur dans votre château, rien n'est plus simple qu'une visite de notre part, et nous vous la ferons, s'il vous plaît.

Je ne pus me défendre d'un sourire au souvenir de la lettre perdue.

Il fut convenu qu'elles viendraient le lendemain déjeuner à l'Ombrée.

Il est dans la vie certaines heures troubles qui semblent la proie du Destin, certains milieux d'émotions non prévues qui nous enlèvent la perception nette du réel, comme si nous étions été tout à coup transportés dans le monde des fictions.

En dépit de ma vaillance et de la liberté de ma raison, je revins de Morey encore plus ébloui que la première fois. Mon imagination était surexcitée par je ne sais quel courant bizarre, comme si je fusse décidément mêlé à queUiue fantastique légende.

Rien n'y manquait, ni l'enchanteresse, ni le mystère, ni la magie. Je songeais à cet étrange colloque entre la comtesse et Mollaré, à cette sorcellerie de deurs que Tamara avait dû mêler de sa main, et je me demandais si, par un inexplicable accord de divination, la Mania n'en était pas venue, comme Frantz, à pressentir quelque influence fatale de la destinée de Tamara sur la mienne. Il n'était pas jusqu'à ce comte Michel qui ne fût pour moi un sujet d'étonnement. Il avait vingt-quatre ans, avait dit la comtesse, et il pouvait vivre loin d'elle ! Alors, me rappelant sa beauté,

UNE DERNIÈRE HASSION.

Je restais confondu: ils ne s'aimaient donc pas ? Et une inexplicable émotion m'agitait qui me fit presque peur : je me demandais si, moi, j'étais bien sûr de ne point l'aimer déjà

Cependant je vainquis encore ces dissolvantes pensées. J'avais trop vécu et j'avais trop de décision dans l'esprit pour m'abandonner sans combattre aux pentes sombres ou fleuries d'une passion ramanesque. Si adorable que fût la comtesse Tamara, n'avais-je point d'ailleurs pour rempart l'expérience du passé et la conscience que le plus fugitif espoir sérail une folie ?

Le lendemain se leva radieux comme pour fêter sa venue, et Jacqueline, dont la curiosité était déjà éveillée par nos récits sur cette merveilleuse étrangère, avait fait orner tout le château de fleurs. Frantz était absent. Vers midi, la calèche que je connaissais déjà apparut au bout de l'avenue et quelques minutes après s'arrêtait au perron.

Tamara sauta légère comme un oiseau, avant que j'eusse le temps de lui offrir la main.

— Ce n'est pas vous que je viens voir, vous le savez, me dit-elle.

El s'avançant vers ma cœur :

— Bonjour, mon amie Jaqueiine, ajoutât-elle en souriant.

Elle dit ces simples mots avec cette grâce si pénétrante qui semble le partum de sa beauté, et d'un ton si charmant que Jaqueiine tendit tout naïvement la joue.

— Elles sont vives à s'apprivoiser, au moins 1 me dit la princesse en entendant le bruit de deux baisers.

Ce début de la journée coupait court à toute gêne formaliste. Le déjeuner à peine fini, Jaqueiine et Tamara se levèrent.

— Visitons nous le parc ou le château? dit ma sœur.

— Je veux tout voir ? répliqua la comtesse.

Et, se tournant vers moi.

— Monsieur de Chandor, ajouta-t-elle avec sa plus noble révérence, faites la cour à la princesse ma tante, je vous prie; nous nous envolons.

— Mon Dieu, Guillaume, qu'elle est belle ! dit 'Jaqueiine émerveillée, c|es^ ,uii.jtjii^r-

gione qui marche. Ah ! si elle voulait poser ma Sainte Cécile !

— Je vous donne la tête avec le cœur, répliqua 'l'amara gaiement.

Et elles s'enfuirent.

Ainsi commença leur amitié.

Natures toutes deux expansives et spontanées, Jacqueline et Tamara eurent biett vite lié des relations étroites entre Morey et l'Ombrée, et il se passait peu de jours sans quelque excursion de l'un à l'autre château. Souvent quand la princesse, dont la santé était fort capricieuse, ne voulait point quitter son fauteuil ou préférait jouer aux cartes avec mademoiselle Renaud, Tamara s'échappait seule et nous arrivait en amazone, au grand galop de Nina. Puis, un matin, elle commença à venir poser pour la Sainte Cécile, comme elle l'avait promis. Frantz et moi nous travaillions près d'elles dans l'atelier de Jacqueline, qui nous servait de hall à l'Ombrée. Un jour, pour mieux remplir son personnage, dit-elle, Tamara s'assit à l'orgue; sa main erra d'abord timide sur les touches comme si elle eût cherché sa pensée, puis enfin elle commença une hymne de Haendel. Aux premiers accords, nous nous regardâmes surpris : c'était le talent et le sentiment d'un maître. Le chant mineur, pieux et mystique, planait sur un dessin d'arpèges lents, soutenus par une harmonie sévère, et nous écoutions muets ce style magistral et pur. Au bout de quelques mesures, elle comprit à notre attitude la profonde impression qu'elle produisait sur nous. Alors, gagnée elle-même par l'émotion, le regard perdu, elle laissa exhaler toute son âme. On eût dit qu'elle élevait vers Dieu sa mélodieuse prière; puis enfin le mineur plaintif se fondit dans un majeur glorieux, éclatant comme un chœur divin... Qu'elle était belle! Inspirée, frémissante, jetant à pleines mains les accords puissants, elle semblait avoir oublié et le monde et nous pour s'envoler dans les régions célestes. . . .

Quand l'orgue se tut, nous demeurâmes tous silencieux, oppressés. Elle se tourna

SEMAINE LITTÉRAIRE

vers moi avec un doux sourire; une larme coulait sur sa joue.

— C'est beau, la'est-ce pas ? dit-elle en me tendant la main, comme pour me remercier de l'émoi que je ressentais.

Quelques semaines s'écoulèrent... Ilélas ! je m'étais cru maître de mon cœur comme si notre cœur nous subissaitjamais pour maître. Confiant dans une vaine et trompeuse expérience, j'avais cru pouvoir braver le charme qui pénétrait jour à jour mes sens. Fier de ma froide raison, je vivais, imprudent, dans ce rayonnement de flammes qui devait m'embraser, me disant que je fuir I s à l'heure du danger; et, le danger venu, je restais, heureux d'une passion sans espoir. Non, je n'espérais lien et j'eusse

même rougi d'un fantôme d'espérance, car Tamara portait sur son front un rcHet de fierté pudique qui la défendait et la protégeait contre toute audacieuse pensée.

Et pourtant, parfois lorsque, mollement penchée à mon bras, elle errait avec moi sous les ombrages du parc, il me semblait surprendre dans ses doux yeu.x, dans le timbre de sa voix, cet abandon charmant d'un cœur qui déborde et se confie. Il arrivait encore que, sortant tous deux d'un silence rêveur qui nous avait un instant captivés, le même mot venait sur nos lèvres révélant une de ces communions de pensées et d'émois qui bercent les amants. Alors, ébloui de ma félicité, je me leurrais comme à vingt ans dun espoir insensé, a Ne pouvions-nous nous aimer d'une de ces amours immatérielles et chastes qui sont le refuge des tristes âmes violemment séparées parle destin ?.,..» Mais, dès qu'elle était absente, la raison me revenait implacable et lillusion s'évanouissait. Mon ascendant sur elle n'était que le prestige vain de ma célébrité éphémère. Enthousiaste, enivrée de la sève de ses dix-neuf ans, elle s'était éprise de poésie, son imagination idéalisant le poète sans jamais l'avoir vu. Elle poursuivait en moi sa chimère; mais de là à l'amour quel abîme ! Non, je n'espérais rien, je l'adorais sans désirs et sons but. Je savais qu'il me faudrait un jour la perdre et soufirir, et je savourais mes heures de joie, insouciant et charmé de voir refleurir en moi ce beau lis de la passion teint du sang de mou cœur.

Cependant nos liens se resserrèrent plus étroitement encore. Gagnée peu k peu par nos habitudes studieuses, Tamara prit un jour un crayon et commença à son tour un pastel de Jaqueline,elle dessinait naïvement mais voyait juste; encouragée par nous, ce qui n'avait été que le caprice d'un instant devint bientôt un goût très vif; elle vint alors presque assid fanent passer ses journées avec nous.

Le temps fuyait et, dans cette solitude alternée de travail et de loisirs, Tamara révélait jour à jour quelque charme d'esprit nouveau. Elle avait sur toute chose d'art un sens droit, un jugement net qui nous surprenait parfois, tant il était vif, poétique et spontané. Nous ne l'appelions plus que notre saint Cécile, et souvent, tandis que nous travaillions en silence, elle se mettait au piano et nous chantait quelque mélancolique ballade géorgienne, ou bien elle jouait avec Jacqueline, à quatre mains, quelque page de Beethoven ou de Weber.

— Mais vous m'avez enseigné le bonheur!.. . nous dit-elle un soir. Je ne soupçonnais pas les jouissances de ce paradis de

travail que vous vous êtes créé! Mais

je le possède, je le tiens cet idéal que je rêvais, lorsque, perdue dans mes longues heures d'oisiveté, je me récréais par quelque essai de dialogue avec ma perruche rouge !,... Grâce à vous, j'existe, je pense! Dans cette atmosphère de science, d'art, de poésie, où mon imagination, d'un coup d'ailes, s'élève et vous suit dans les régions qui m'étaient inconnus, je respire enfin!... Que d'intérêt à ces épanchemontsde votre

enthousiasme! que de charme à ces fiè-

res méditations où vous entraînez mon

cœur! Quels horizons immenses vous

avez dévoilés à mes yeux! Ah que le

pauvre grand monde où je vivais se meut dans un milieu borné ! il rampe et vous planez.

— Comtesse, dit Frantz en souriant, j'ai envie de profiter de cette ardeur d'études pour vous faire lire mon livre.

— Mais je l'ai presque tout lu, répondite le, en manuscrit, avec Jacqueline, et cet-

te histoire de la Niiture m'a captivée comme nn roman! Tout me semble nouveau, enivrant dans votre Éden où nul fruit ne m'était défendu. Chaque jour, ici une fleur nouvelle éclot pour moi: dans une page de Mo- 1 zart que je comprends mieux sous le pinceau de Jactiueline, sous votre plume ou

C(!lle de Guillaume Lorsque, suivant des

yeux la ligne qu'il trace, je vois naître sa pensée, mon cœur palpite ému comme si je l'inspirais, je goûte une part de sa gloire future, de la vôtre, et je me sens orgueilleuse de tout ce que nous créons!

— Tamara, dans son émerveillement, rac fait l'eiTet d'une jeune Scythe visitant Athènes, dit Jacqueline.

— Oui, c'est bien cela ! répondit-elle. Barbare, je suis émerveillée des splendeurs étalées à mes yeux, et au sein de cette existence si occupée, si pleine de joies délicates et Fi ffi lées, ma vie passée me semble vide, futile, perdue.

— Prenez-j'-garde, comtesse, disje, lorsque les barbares respiraient l'air de la molle lonie, ils perdaient le souvenir de leur pays natal.

— Eh bien, reprit Jacqueline, Tamara ne nous quittera plus, voilà tout.

A ce mot nous restâmes tous silencieux et comme émus de la même pensée inquiète.

— Folle! disje enfin avec une mélancolie que je ne pus vaincre, tu oublies que madame la comtesse à un mari.

— Ah ! c'eet vrai, répondit Jacqueline étourdiment; quel dommage!

Deviint ce regret si naïf Tamara rougit. Frantz ne put réprimer un éclat de rire.

— Je voulais dire, reprit Jacqueline,

que enfin si elle nous avait connus

plus tôt elle aurait pu faire un autre mariage. . , .

Ce vœu exprimé avec tant d'ingénuité était si transparent que je rougis à mon tour, comme si j'en eusse été le complice. Mais Jacqueline aval trop d'innocence pour s'arrêter au milieu de sa pensse.

— Que'le ravissante sœur j'aurais eue là! ajouta-t-elle avec un soupir.

— Mais, folle, encore une fois, tais-toi donc! lui dis-je eu me levant pour couper court à ce sujet.

— Qu'as-tu ? reprit-elle en ouvrant de grands yeux étonnés.

Je ne répondis point. Tamara était devenue pensive. Je m'approchai d'une fenêtre pour respirer et pour dissimuler l'altération de mon visage. Cette idée de séparation tombant tout à coup au milieu de nous m'avait causé un déchirement affreux. Frantz, heureusement, devina ma peine, il appela Jacqueline eL Tamara au piano pour leur faire entendre quelque marche Imrmonique qu'il avait trouvée pour accompagner a un air géorgien, et je restai seul, enseveli dans mou douloureux émoi. L'heure de la souffrance approchait, je n'en pouvais plus douter: peut-être même déjà quelque lettre da

comte Michel rappelait Tamara Le

trouble subit où venaient de la jeter les paroles de Jac'jueline, au moment où elle exaltait les attraits de son existence si bien remplie près de nous, n'était-il point l'indice de ses regrets de la quitter bientôt?. . . .

Ses regrets! Mais n'était-ce pas plutôt

d'espoir que palpitait son cœur ?. . . . d'espoir et d'amour? Elle allait revoir celui

qu'elle aimait !

Et de fougueux élans de jalousie m'oppressaient. .. .

Le crépuscule était venu. Accoudé sur la balustre, le front dans ma main, mon regard vers l'horizon pâlissant, je ne voyais qu'au dedans de mon âme, lorsqu'un soupir léger comme un souffle me fit tourner la tète

Tamara était près de moi. Me voyant tiré de ma contemplation:

— Qu'avez-vous, ami ? me dit-elle à son tcur, d'un ton si suave que mou cœur se fondit.

— Rien, répondis je, essayant un sourire; je songeais.

— Vous songiez à quelque chagrin secret, ajouta-t-elle en fixant ses yeux sur les miens.

Je ne pus supporter son franc regard et je me détournai.

— Guillaume, reprit-elle doucement, n'ai-je donc point encore conquis parmi

vous le droit de souffrir de vos peines?

J'ai tout partagé, jusqu'à ce jour, de ces nobles émotions qui m'étaient inconnues ! Je vous dois la vie de mon intelligence, de

SEMAINE LITTÉRAIRE

mon cœur, de mon âme ; et lorsque vous m'avez tout donné, suis-je donc encore une étrangère ?

Il y avait dans ces mots l'accent d'un si tendre reproche que des larmes me montèrent aux yeux.

— Eh bien, lui dis-je, je songeais que bientôt peut-être vous allez partir

— Quoi! s'écria- t-elle; c'est là la cause de votre tristesse

— N'y prenez point garde, répondis-je vivement; j'ai des heures de mélancolie où la moindre émotion exaspère ma sensibilité nerveuse — Et puis, il est des amitiés qu'on ne perd pas sans regrets ....

— Mais pourquoi songer à cette perte?... Il n'est pas besoin de séparation entre nous en ce moment, du moins.

— En ce moment, repris-je tristement; mais qui sait? le comte Michel. . . . votre mari.

A ce mot, je sentis courir dans sa main posée sur la mienne un frisson presque convulsif.

— Taisez-vous! dit-elle, taisez-vous !

J'allais répondre, surpris de ce mouvement étrange; mais Frantz et ma sœur s'approchaient de nous pour nous proposer de descendre au parc. Nous les suivîmes et notre tête-à-tête fut rompu.

Pourtant les gaîtés de Tacqueline ne réussirent point ce soir-là à nous entraîner. Tamara semblait être restée sous le poids d'un souci; à chaque instant ses regards se tournaient vers moi à la dérobée comme pour scruter ma pensée.

Son valet de pied vint lui annoncer qu'on avait attelé.

— C'est bien, dit-elle, j'irai jusqu'au bout de l'avenue. Suivez-nous.

Et, après avoir donné comme de coutume à Jacqueline le baiser d'adieu, elle tondit la main à Frantz ; puis, prenant mon bras :

— Accompagnez-moi, je vous prie, ajouta-t-elle.

Nous marchâmes un instant silencieux, comme si la même préoccupation inquiète se fût appesantie sur nous. Contre mon bras, sur lequel elle s'appuyait, je sentais les battements de son cœur. J'eus remords de l'attrister ainsi, et le me mis à lui parler

du premier sujet qui me passa par l'esprit. Elle m'écoutait sans répondre. Enfin, nous arrivâmes à la grille où sa voiture l'attendait.

Elle me tendit la main.

— A demain, lui dis-je, madame.

— Appelez-moi « mademoiselle, » répondit-elle doucement : je n'ai jamais été mariée!

Et la voiture partit.

Je demeurai étourdi, béant, ébloui.

Le lendemain, avant l'heure où nous l'attendions, un de ses gens à clieval m'a[»porta une lettre. Je l'ouvris avec un battement de cœur indicible. Voici ce qu'elle contenait:

(Villa du Lord ... . août.)

« Me pardonnez-vous, ami, cet étrange mystère que je n'ai point dévoilé plus tôt aux affections si tendres dont vous m'avez tous entourée! Depuis deux semaines déjà, je voulais parler, me reprochant de garder à vos yeux un déguisement frivole, et chaque jour je reculais devant cet aveu. Je vous avais trompés, j'avais conscience de mes torts, et je les aggravais en me taisant par crainte de déchoir dans votre amitié; je n'osais plus confesser cette faute première qui, bien que futile et innocente, n'en était pas moins une réserve, un manque de confiance, et peut-être de délicatesse, envers vos cœurs si pleins d'expansion pour moi. Mais n'ai-je point été assez punie, mon cher Guillaume, puisque hier votre cœur est resté fermé et n'a point répondu à ma

sollicitude? C'est la première fois que,

dans votre esprit toujours ouvert et où vous me laissez si bien lire, une pensée se dérobe et semble fuir mes yeux J'en ai ressenti une inexprimable douleur, et comprenant ce qu'à votre tour vous pourriez souffrir en me surprenant^un secret pour vous

je vous ai tout dit Me pardonnerez-

vous ?

» Non, la comtesse Tamara Tchessmine n'est pas mariée Tchessmine est le nom

de son père, et le comte Michel Woynoff n'est que son fiancé.

» Et maintenant que j'ai déchiré le voile, je veux me montrer à vous tout entière pour que plus rien de moi ne vous reste inconnu Ne vous eiïrayez pas, mon ami,

ce n'est point un roman! Quelques sourires et quelques larmes, vous le disiez un jour, toute ma vie tient en ces deux mots.

» Je vous ai quelquefois parlé des jours de mon eutance écoulée en Géorgie : mon père était Namiestnik, c'est-à-dire lieutenant de l'empereur; nous habitions un tief de ma mère, un vieux château féodal. — J'aime le vôtre qui m'y fait parfois songer. — Elevée comme une princesse des montagnes, pour guide, je n'avais que ma fantaisie d'enfant ; un peuple de serviteurs et de serfs m'obéissait. De là sans doute, mon ami, ces airs de jeune reine que vous raillez parfois et qui me sont familiers Il

fallait me voir à douze ans, vêtue en gai-çon, du costume pittoresque du Karthli, galopant du mont à la plaine, la plume au bonnet, emportée par mon poney noir et suivie de mon escorte de Tartares que je m'amusais à semer sur le chemin .... Vous auriez ri de mes airs de fierté lorsque, rentrant au château avec mon seul écuyer et quelques rares pages, je passais devant le poste qui battait aux champs pour mon retour. La cravache à la main, je faisais sonner sur les dalles mes petits éperons d'or, riant des terreurs de MoUaré qui courait après moi pour essuyer mon front, et, toute poudreuse encore, j'allais surprendre ma mère que j'embrassais en sautant sur ses genoux, au grand eflfroi de ses femmes qui me criaient

que j'abîmais sa belle robe Et c'étaient

des rires et des baisers sans fin On avait

peine à m'emmener pour me remettre en

petite comtesse Je ne savais pas lire,

mais j'avais une santé de montagnard. Pour flUlture de l'esprit, les chansons de MoUaré qui m'endormait le soir au récit de nos vieilles légendes, et m'initiait à toutes ces croyances bizarres qui semblent, en Géorgie, un reste de la mythologie persane : de là ces superstitions de mes dix-neuf ans qui vous fout encore sourire.

» Heureux souvenirs ! Heures trop vite

envolées! Un jour, une tombe s'ouvrit oii l'on enferma ma mère avec une part de mou

cœur Un long deuil auquel mon père à

son tour succomba Puis, cinq années

s'écoulent et ma vie de jeune fille commence.

» Je me vois à la cour parmi les demoiselles d'honneur, enviée, flattée ; j'ai seize ans et mon âme s'ouvre, avide de sensations nouvelles.

» Que vous dirais-je, ami, de cette saison où tout est rayonnement et mystère? .... J'ai vécu, à travers les fougues de l'imagination et les éblouissements de la jeunesse, ignorante de ce moi que, peu à peu, vous m'apprenez à discerner. Libre et maîtresse de mes volontés sous la tutelle facile de ma bonne tante; adulée, recherchée, j'ai suivi tous mes caprices, que je prenais pour des enthousiasmes; glacée sous l'étiquette et le cérémonial, j'ai toujours senti courir dans mes veines les flammes de l'Orient, ce qui a produit ce petit être bizarre dont le premier aspect vous a tant surpris. Impatiente de pénétrer le mot de la vie, j'ai cherché alors dans les livres ces enivrantes émotions de la passion idéale, dévorant

tout, poèmes et romans J'étais de trop

haut l'iguage pour être traitée en pensionnaire D'ailleurs, comme vous le dites

si bien, la haute aristocratie russe en est vraiment encore, en ce jour, à votre charmante société du xviii^ siècle ; elle en a la courtoisie, la grâce, les mœurs faciles et ces grandes manières perdues qui ne peuvent subsister que là où un peuple veut bien encore se croire esclave. A tous ces titres, ma chère tante est deux fois du temps passé ; par sa haute noblesse et par son âge. Indulgente et bonne, elle garJe en toute chose le souverain abandon d'une grande dame d'autrefois; ne concevant point qu'une fille de mon rang ait besoin d'autre protecteur que son orgueil de race et de fierté, elle m'a laissé cette liberté, qui n'est un péril, dit-elle, que « pour les petites sottes et pour les petites gens ! » Tout cela vous exque les contrastes qui vous semblent si curieux en moi, cette assurance de page, comme vous dites, et ces ignorances d'eu-' faut.

» J'avais été presque élevée avec le com-

SEMAINE LITTÉRAIRE

te Michel Woynoff, fils de mon tulear, un vieil ami de mon père, qui tient une des charges de la cour. Une vive aSection régnait entre nous; nous n'ignorions point que

nous étions destinés l'un à l'autre L'ai-

mais-je d'amour? Je le crus, lorsqu'il y

a six mois, sur le désir de l'empereur, on nous fiança. Le comte Michel avait vingtquatre ans ; son élégance et les agréments de sa personne le distinguaient entre tous. On admirait son esprit, quelques campagnes avaient attesté sa bravoure chevaleresque, et depuis le comte SamoïlofiT, t qui on le comparait, nul n'avait été plus envié à la cour. Je vous dis cela, mon ami, pour vous faire lire plus cluirement dans mon cœur, où tout est obscurité pour moi. L'aimais-je de cet amour ingénu qui naît presque d'instinct dans l'âme de toutejeune fille

à la vue du fiancé qu'on lui donne? L'ai-

mais-je comme l'époux de mes rêves?... Je l'ignore... Je l'aimais, je me sentais aimée. Sa présence me faisait tressaillir de joie, son absence m'était une peine, et dans le sanctuaire de mes pensées, son image était toujours radieuse comme une idole

» Au dernier séjour de la cour à Gatchina, uii soir, je traversais le parc, lorsque plusieurs hommes rassemblés attirèrent mon attention; ils sembl:)ient porter un blessé. Je m'approche, je reconnais Michel,

les habits en lambeaux Je me précipite

pour le secourir

» Guillaume ! Guillaume ! il était

ivre, grossièrement ivre ivre de vin I

» Dire ce qui se passa dans mon âme, je ne le puis encore à cette heure, mon ami. Le lendemain, je le revis souriant, tendre, empressé, paré de toute son élégance. Je pus vaincre le souvenir de la veille je ne m'enfuis. Pendant huit jours je vécus dans la retraite, torturée par les plus étranges combats. Je l'appelais comme en délire, je voulais courir à lui; puis, à la pensée de le revoir, un fantôme souillé se dressait devant mes yeux. En vain je voulais l'excuser d'avoir succombé à un vice que j'entendais dire assez légèrement partagé par bien d'autres de nos jeunes seigneurs. Je voulais l'aimer toujours mon idole gisait avec mon orgueil renversée dans la fange. « Enfin,

après un mois de luttes et de déchirements

que sa présence calmait et irritait tour à tour, j'ai voulu m'éloiguer pour chercher oin de lui l'apaisement de mes révoltes ou de mon amour.

» L'absence a assoupi ma peine, mais la nuit règne encore en mon cœur: j'ignore toujours si je l'adore ou si je le hais. Mais ce que je sais, ami, grâce à votre affe^îtion chère, c'est qu'on peut trouver dans la sereine contemplation des vérités et dans les saints enthousiasmes la consolation suprême à nos misères terrestres. Ce que je sais, c'est que vous m'avez révélé ces momies enchantés de l'artiste et du poète, ces fortifiantes joies de l'étude inconnues au profane vulgaire, et que je suis meilleure par vous.

» Vous savez tout de moi maintenant, ami; me pardonnerez-vous d'avoir si longtemps tardé à dissiper cette erreur. . . . qui vient toute de vous, en somme !.... Oui, monsieur, toute de vous.... Car, enfin, je ne vous ai jamais dit que je fus.se mariée,

moi Je n'ai à me reprocher que de vous

l'avoir laissé croire, de vous l'avoir laissé

dire ! Que s'est-il passé, je vous prie ?...

A notre première entrevue, on vous a présenté à la comtesse Tamara. — Oh ! le beau savant, qui ignore qu'en Russie les jeunes, filles portent leur titre ! . . . . Puis, partant sur cette belle idée que j'appartenais à un maître, vous venez me voir eu m'appelant (( madame, » gros comme les maisons !. . . . Fi le malhonnête ! . . . . et qui me donne un

mari de soixante ans encore ! Ne mé-

ritiez-vous pas une leçon, monsieur le docteur ? Mettez vos lunettes ! . . . .

» Je plaisante, ami, mais je suis triste, et j'en veux à ma tante qui m'a encouragée à ce jeu, n'y voyant qu'un bon tour, que je trouve fort méchant à cette heure. Nul ne nous connaissant ici, nous avions vu une sorte de sécurité dans ce déguisement futile, qui, nous délivrant toutes deux d'une sujétion, défendait en outre ma « singulière beauté » des poursuites audacieuses des pré> tendants. Mais je m'en veux surtout à moi, par la sotte peur de confesser une faute que chaque jour aggravait, d'avoir laissé durer un mois cette méprise qui était une offense

à notre amitié Me pardonnerez-vous ?

et Frantz et Jacqueline ? Je suis si

UNE DERNIÈRE PASeiON.

honteuse que je n'ose poiut vous voir au- | jour'hui.

» Mon Dieu, si vous alliez tous ne plus m'aimer ! »

Exprimer l'émotion où me jeta cette lettre, je ne le pourais jamais. D'abord je rae

crus fou. Libre ! Elle est libre ! me di-

sais-je, et une immense joie m'inondait. Non point que, dans ma pensée, sa liberté pût m'être une espérance; j'étais trop près encore de ma douloureuse abnégation. Je n'entrevoyais point d'avenir. Mais elle était

libre! Elle était libre !.. .. et ce mot

résumait pour moi toutes les félicités de ce monde.... Pendant quelques minutes je délirai ainsi; pujs, tout a coup, me précipitant à travers le château, j'appelai Frantz et Jacqueline.

Ils accoururent, et je leur fis lire cette adorable confession.

— Partons, dit Jacqueline, allons la chercher ! Pauve Tamara !

En un instant on eut attelé. Une demiheure après nous étions à la villa.

Un valet nous apprit qu'elle était dans le parc avec la princesse, près de la chute de Diane.

Nous nous élançâmes par les allées; à notre agitation, on eût pu nous croire frappés de folie.

Tamara était assise sous les ombrages, au pied de la Chasseresse de marbre. Accoudée mélancoliquement, le regard fixé sur la source sonore, elle ne pouvait nous voir. Elle entendit pourtant le bruit de nos pas sur le sable; elle tourna la tête et nous ai)erçut accourant, Jacqueline en tête.

Elle se leva surprise, décontenancée, essaya quelques pas vers nous, et s'arrêta tout émue .... Mais Jacqueline l'avait déjà saisie dans ses bras et l'embrassait àl'étoufi'er.

— Menteuse ! dupeuse ! enjôleuse 1 criaitelle.

Et chacune de ces épithètes, précipitées l'une sur l'autre, était scandée d'un baiser.

Rougissante, interdite, sa tête divine languissamment abandonnée sur l'épaule de ma sœur, Tamara demeurait toute honteuse. A travers ses longs cils baissés on voyait glisser des larmes Mais larmes et rougeur

étaient illuminées d'un ineffable sourire.

— Mademoiselle la comtesse, dit Frantz, perniettra-t-elle à son ami xMuller de lui baiser la main ?

Sans répondre, sans oser lever les yeux vers nous, elle lui abandonna une main et me tendit l'autre.

— Méchante, reprit Jacqueline, vous avez douté de nous !

— Oh ! non, s'écria Tamara, relevant le front, comme si douter de nous c'eût été une offense. Non, je n'ai pas douté ! Seulement, j'ai eu un peu peur... Je me sentais si coupable

— Je vous défends d'en jamais reparler ! interrompit vivement Jacqueline.

La bonne princesse ne se sentait pas de joie.

— Ach ! que je m'amuse ! disait-elle .... Comme ils y ont été pris ! Deux savants!

— Tante perverse, répliqua Tamara avec une impétuosité plaisante, c'est vous qui m'avez empêchée de les détromper !

— Hé là donc, chère, ils n'ont pas l'air do m'en vouloir beaucoup ! .

Il n'est point d'attachement vrai que ne resserre une peine. Comme une pierre tombant dans une eau dormante en montre mieux la profouflour, cet émoi passager, troublant un instant notre paix, nous découvrit la dévotion de nos cœurs.

Tamara, allégée d'un souci qui pesait sur son âme, délivrée d'un rôle qu'Ile craignait à chaque instant de trahir, se révéla alors à nous dans toute l'ingénuité de sa nature à la fois enfantine et sérieuse. Elle s'abondonnait avec Jacqueline à ces espiègleries de jeunne fille, à ces naïvetés de l'innocence si

charmantes Elle s'appelaient sœurs et

se tutoyaient Puis, c'était avec Frantz

des taquineries sans fin sur ses distractions de savant, malices auxquelles il répondait avec sa bonne placidité helvétique, tout en leur décochant quelque saillie plaisante.

Parfois nous l'appelions encore « madame )) par badinage ou par oubli. Alors elle devenait rouge comme au souvenir de son déguisement, et nous riions de ses confusions. Elle finissait par rire comme nous.

— Je sais bien que ce n'est poiut un repro-

SEMAINE LITTÉRAIRE

che, nous dit-elle une fois; mais je suis toujours sensible à ce rappel d'un temps où j'avais un secret pour vous. Je suis humiliée d'avoir eu un tort qui semblait une restriction de mon amitié ... Oh ! que je vou Irais trouver à mon tour quelqu'un de vous en faute. . . . pour me consoler.

— Ne vous faut-il que cela ? lui dis-je.

— Oh ! reprit-elle avec animation, un petit tort, seulement grand comme cela

Et elle montrait le petit bout de son doigt. Comme je me vengerais !

— Comment se porte votre amie... Yera ? lui demandai-je tout à coup.

— Vera ! dit-elle consternée, vous la

connaissez ?

— Hélas ! non, répondis-je en baissant la tête.

— Un mystère, un raj^stère ! s'écria-t-elle ravie, je tiens mon coupable.... Il a*peur.... Répondez, criminel, d'où savez-vous son

nom ? et, le sachant, pourquoi ne m'a-

vez-vous jamais parlé d'elle ?

— Grâce ! dis-je, je ne la connais pas

si ce n'est par un petit bout de papier que vous lui avez écrit un jour et.... que j'ai ramassé sur la route

— Ma lettre perdue ! C'est vous qui

l'avez trouvée ?

— Oui.

— Et vous l'avez lue ?

— Tout entière, répliquai-je avec un soupir. Il le fallait bien pour savoir à qui la rendre.

— Et vous l'avez gardée ?

— J'ai commis cette grosse discrèticn.

— Et vous aviez deviné de qui je lui parlais ?

— Comment pouvais-je m'y méprendre ?. . . — J'étais le seul sauvage de ces contrées. A ces mots elle partit d'un grand éclat de

rire.

— Oh ! l'hypocrite, le traître, le curieux ! s'écria-t-elle.

Il fallut expliquer tout le mystère à Frantz et à Jacqueline, qui ne comprenaient rien à cette scène inattendue. Tamara, jouant une grande colère, me redemanda sa lettre. J'allai la lui chercher! Mais elle

y fut bien prise car sur les réclamations

de Jacqueline, qui déclara avoir droit, ainsi

que Frantz, à une part de nos secrets, elle fut forcée de la lire à haute voix.

— C'est égal, dit-elle en finissant, me

voilà absoute et je ne serai plus seule

ici à rougir d'un mêlait.

Dans cette douce vie de confiance et d'abandon, les jours s'écoulaient pour moi sr pleins d'ivresse que j'oublais la blessure de mon cœur. Je la voyais à toute heure, sa vie était mêlée à la mienne. Que manquaitil à ma félicité, puisqu'il me fallait cacher cet amour et que ma jeunesse perdue me défendait d'espérer ?

Cependant, au bout de quelques semaines, un nuage, d'abord léger, vint obscurcir notre joie. Tamara devint peu à dH peu moins enjouée. Puis, bientôt, une sorte H de mélancolie envahissante sembla s'appesantir jour à jour sur son front. Nous la voyions parfois passer tout à coup du rire aux larmes, sans raison, sans transitioa apparente. Aux témoignages de notre sollicitude, elle répondait qu'elle était nerveuse et qu'elle ignorait son chagrin.

Il me fut aisé de comprendre qu'elle voulait dissimuler sa peine, et je m'en désolais. Nous n'avions jamais reparlé du comte Michel, comme si nous eussions craint tous deux d'aborder ce souvenir. Pourtant aussi parfois, lorsque nous étions seuls, on eût dit que ses yeux m'adressaient une interrogation muette, qu'elle me demandait secours contre les perplexités de son âme, et qu'elle me reprochait mon silence. Et mol, je me taisais terrifié par l'idée qu'elle allait peut-être me révéler la victoire définitive

de son amour sur le mépris Ce mot

prononcé, je la perdais à tout jamais ! En vain je me reprochais ma lâcheté, je ne pouvais surmonter la peur d'entendre tomber un tel aveu de ses lèvres. Et pourtant le doute me tuait; il me devint enfin si cruel qu'un jour je voulus connaître mon sort.

C'était le soir; nous étions assis tous deux sur la terrasse du parc, admirant les refiets du couchant sur le lac. Les brumes de la vallée enveloppaient lentement les monts de ces teintes lilas qui semblent à la fois

tissnes d'ombre et de lumière. A quelques pas de nous, Jacqueline et Frantz devisant avec hi vieille Marguerite.

Le calme de cette heure sereine nous avait pénétrés et nous demeurions rêveurs comme pour en savourer le charme mystérieux.

— Voyez donc là bas, me dit-elle, cette voile solitaire qui semble bercée sur un lac

de feu Ne dirait-on pas qu'elle vogue

en plein ciel?

— Oui, répondis-je, et celui qui la guide ne voit qu'un gouffre sombre.

— N'est-ce pas un peu l'image des félicités de ce monde? Celui qui les contemple de loin, les voit toutes radieuses, les rêve, les désire; puis souvent, lorsqu'il les atteint, il n'aperçoit plus que la nuit.

— Mon Dieu, m'écriai-je en riant, quelle pensée de désespérance pour vos dix-neuf ans?

— Oh ! non, reprit-elle, la désespérance est un ridicule que je n'ai pas, mon ami. Vous m'avez appris à croire, à réagir contre ces désertions de la volonté, contre ces abandonnements de soi-même qui livrent les faibles en pâture au moindre souci. Le combat peut être rude et me faire souffrir beaucoup, mais je sais qu'on peut vaincre, et j'ai trop d'orgueil pour ne point

compter sur ma vaillance Est-ce bien

dit, mon maître ? ajouta-t-elle en souriant.

Mais il y avait dans son accent une tristesse que voilait mal son sourire; je m'armai de courage, et pour me fermer tout lâche retour :

— Tamara, lui dis-je en la regardant dans les yeux, vous ne m'avez plus parlé du comte Michel.

Elle tressaillit et détourna son regard comnie pour me dérober sa pensée.

— Pourquoi me parlez-vous de lui ?

dit-elle enfin d'une voix tremblante.

— Parce que je crois que vous souffrez de son souvenir.

Elle se tut.

— A mon tour, repris-je au bout d'un instant, ne suis-je pas encore assez votre ami

pour vous interroger? Ou bien votre

plaie est-elle encore trop vive pour que j'ose y toucher ?

— Non, Guillaume, répondit-elle en me

prenant la main, il n'est rien de moi que

votre affection ne puisse interroger Ma

plaie est fermée et je ne souffre plus que des indécisions de mon âme.

A ce mot, qui m'était presque un espoir, j'éprouvai une indicible émotion.

— Hé quoi ! ne vous êtes-vous point encore résolue ? et votre amour

— Mon amour, reprit-elle avec un sourire navrant, a fait une trop grande chute. Il s'est froissé les ailes, et, je le crains, ne re» prendra jamais son vol.

— Ainsi vous n'aimez plus.

— Je ne sais que vous dire, ami

j'aime, je le sens à des élans subits d'allégresse qui, tout à coup, me transportent

dans le ciel de l'espérance Et pourtant

il me semble aussi que l'image de Michel pâlit et s'efface dans ma pensée. Le souvenir du honteux avilissement où je l'ai surpris ne m'irrite plus.... et pourtant je ne retrouve plus, en songeant à lui, ces transports qui faisaient bondir tout mon être.... On dirait même parfois qu'il est absent de

mes rêves comme si notre avenir était

séparé.

— Il vous écrit souvent ?

— Presque chaque jour, et ses lettres, qu'autrefois je n'ouvrais qu'en tremblant, me laissent froide; les expressions de son repentir, de son désespoir, de son amour, éveillent toujours en moi un sentiment de pitié.... mais ne me font plus verser des

larmes. Je le plains, je l'aime mais

comme un ami qui souffre et comme si je

n'étais point l'objet de sa peine lime

faut un effort de pensée pour me rappeler qu'une parole de moi pourrait le consoler.

— Et cette parole, dis-je anxieux, ne songez-vous point à la prononcer ?

— Non, je n'y songe point, répondit-elle presque avec l'accent de la terreur, et c'est ce qui m'épouvante; car alors je me demande si mon cœur est à jamais glacé. . , . puisque mon premier amour ne le fait plus tressaillir.

Et, disant ces mots, elle se voilà le visage de ses mains; à travers ses doigts je vis couler des pleurs.

— Vous me trouvez bien folle ou bien lâche, n'est-ce pas ? reprit-elle après un silence.

SEMAINE LITTÉRAIRE

— Non, je vous plains d'une constance qui vous est un tourment.

— Une constance qui m'est un tourment ! Ainsi vous croyez que je l'aime

toujours ?

— ruisqne vous souffrez encore par lui.

— Quel mot ! Et qui m'eût dit qu'on pût mais l'appliquer à l'amour! Ainsi'

vous avez souflert d'aimer, vous ?

— Oui, répondis-je en maîtrisant mon émotion.

— Pauvre ami !

— Rassurez-vous ! Tous le saurez peutêtre un jour ces douleurs-là sont souvent plus chères que la paix de l'oubli.

Elle demeura encore un instant pensive et comme émue par quelque contemplation intérieure.

— Et si je ne l'aimais plus ditelle hésitante, que penseriez-vous de moi ?

J'eus peur de me trahir; je restai miiet.

— Répondez ! répondez ! reprit-elle avec une sorte d'agitation fébrile; si je ne l'aimais plus ?

— Je répéterais, chère Tamara, ce que je vous disais tout à l'heure : a Vous avez dix-neuf ans. »

— Oui, j'ai dix-neuf ans ! s'écria-t-elle avec une indicible exj)ression d'amertame, et cela veut dire, sans doute, qu'un autre viendra.... que j'aimerai comme j'aimais Michel! Un autre, qui reprendra possession de ma vie, de ma pensée, de mon âme!.... Qu'est-ce doue alors que notre cœur si docile à l'oubli ?. . . . Qu'est-ce donc que cette chaste flamme que je croj-ais si pure ?

— C'est la flamme éternelle ! lui dis-je avec véhémence. Eteraelle, parce qu'elle est divine, et que rieu de Dieu ne meurt ni ne s'éteint !... C'est le raj^on do Prométhée qui féconde le monde. Ah ! bénissez, enfant cette Providence aimée, qui veille sur tout, d'avoir permis à nos cœurs ces illusions renaissantes qui nous l'endent la jeunesse, la foi, le bonheur même où, perdus dans les ténèbres du doute, nous ne voyons plus le

ciel Tamara, Tamara, ne blasphémez

pas, même sur la croix de votre passion !... L'amour est toujours saint, toujours pur !... et celui qui refleurit sur une tige brisée,

même au soir de la vie, s'épanouit encore dans l'azur d'un printemps !

— Ainsi, c'est donc vrai, reprit-elle, on aime et l'on oublie? Ah! Guillaume, vous me faites bien mal !

Lorsqu'elle nous eut quittés, je rentrai chez moi; j'avais soit de solitude pour apaiser le tumulte de mes sens Tamara

n'aimait plus !. . . J'avais lu dans son cœur, et le trouble de son âme n'éiait plus que l'étonnement de voir s'éteindre un amour que, dans ses enthousiames ingénus, elle avait cru éternel. Combattue par ses naïts remords d'un refroidissement qu'elle s'exagérait comme une inconstance, elle voulait en vain ranimer l'étincelle: sa passion a'était plus que cendres. Tout l'attestait: ses résolutions, ses combats, ses défaillances !... L'amour ne se laisse point discuter: il s'impose, il règne, et tant qu'il est debout, la

raison est son esclave Tamara n'aimait

plus! Je le sentais, je le voyais, et je

n'osais laisser exhaler ma joie. De timides espoirs se glissaient un à un dans mon esprit; je les chassai^^, me croyant assailli par le démon du délire, 'l'amara n'aimait plus ! . . . . Mais alors elle ponvait donc m'aimer ! J'avais peur de m' abandonner à ce rêve insensé, et je le poursuivais dès qu'il semblait me» fuir. Je n'en étais plus à songer aux saisons écoulées: n'avais-je point en mon cœur la jeunesse et l'amour?.... Qa'avais-je donc perdu de mes vingt ans ?... Eh quoi ! pour quelques années qui n'avaient fait qu'effleurer mon front, j'avais désespéré ?. , . J'avais désespéré, alors que je sentais encore bouillonner en mon sein toutes les sèves de la vie !. . . .

Eq proie à ces enivrantes pensées, je n'essayais point pourtant de formuler mon espoir. Mes visions de bonheur flottaient, encore indécises et voilées, et je n'osais les contempler en face, do i)eui' de les faire évanouir . . . Tamara n'aimait plus .... que m'importait le reste ? Les droits de son fiancé abolis, n'étais-je point assez habile pour l'emporter sur les rivaux de l'avenir ?. . . Ma fortune et le nom de mes pères me faisaient l'égal de tous. Ma renommée

ajoutée à mon blason ne me permettait-elle point de lutter contre toutes les grandesses, puisque le seul bruit de mon nom m'avait déjà conquis Tamara avant qu'elle me connût ? . . . L'attrait du l'omanesque, ce tentateur des jeunes âmes, avait eatraîné vers moi son imagination entliousiaste. Fort de mou ascendant sur sa raison déjà captive, que me restait-il à faire pour égarer son cœur ignorant et crédule, pour surprendre ses sens agités de vagues désirs qu'elle ne savait comprendre ? Je la voyais chaque our, je saurais l'attirer pas à pas sur ces pentes fleuries de l'amour où son innocence ne pourrait échapper au vertige.... Elle m'aimerait J'étais fou !

Pourtant, je dois l'avouer, lorsque le calme de la nuit eut dissipé ce délire, de plus saines pensées revinrent à mon esprit: je rougis presque de mes divagations. Profiter de l'abandon de Tamara pour tenter une séduction morale qui devait décider de sa vie, ce pouvait être une hsbileté d'amant, mais, à coup sûr, c'était abaser déloyalement d'une hospitalité à laquelle elle se confiait... Et puis, n'était-ce pas empoisonner à tout jamais ma félicité ?.. Devenu son époux, pourrais-je jamais croire moi-même à la sincérité de cet amour pris au piège de mon égoïsme ?. . . Pourrais-je jamais croire à la possession de cette âme surprise, violentée dans les enivrements d'un philtre trompeur? Un jour elle se réveillerait de

cette illusion mensongère, et je la verrais près de moi morne, résignée, glacée sous

mes étreintes Grand Dieu, la posséder

ainsi !

Mais que sont les projets, les résolutions, quand notre cœur est esclave ? . . . . Je revis Tamara, j'oubUai tout. Je sentis que ma pensée ne m'appartenait plus, que mon âme était toute eu elle; que ma raison, ;si Aère d'une vaine expérience, était désormais soumise à cette candeur ingénue, souveraine de mes émotions, de mes volontés.

Je m'étais inquiété la veille dii trouble où je l'avais laissée. Je craignais d'avoir déchiré trop brutalement le voile do ses teniros illusions et de l'avoir fait souffrir.

Je la retrouvai ce jour-là presque souriante, comme si, pour elle aussi, les hautes Vol. 160. — 2fo. 2.

méditations de la nuit eussent été salutaires. Elle devina ma pensée.

— Merci, ami, dit-elle en me tendant la main.

— Vous avez dû me trouver cruel hier, murmurai-je.

— Vous avez eu raison !. . . . Il est de ces blessures auxquelles il faut porterie fer rouge. J'ai un peu crié sur le moment mais

je suis soulagée.

— Et vous me pardonnez de vous avoir causé cette douleur ?....

— Guillaume, s'écria-t-elle avec un doux accent de reproche, voulez-vous bien ne jamais prononcer ce mot de pardoa ! . . , vous avez souffert plus que moi, je l'ai bien vu.

— Oh ! oui, je vous le jure !

— D'ailleurs, ne faut-il pas que vous m'enseigniez la vie.

Tout heureux de ce calme que je voya's renaître, enchaîné à ce sourire, je ne sentais plus ma peine. J'attendais. . . quoi ?.. . je l'ignore, mais j'espérais.

Délivrés tous doux d'une contrainte où nous nous étions si longtemps attristés, nous osions alors chaque jour aborder ce sujet de nos communes alarmes, son amour pour le comte Michel, et chaque jour me semblait une conquête. L'àpreté de ses souvenirs se fondait peu à peu dans une calme indifférence, et, docile aux notions plus absolues que je lui donnais de la vie, cette indiSérence ne l'eSrayait plus comme un crime.

— Oui, je le sens, vous disiez vrai, mon ami, me dit-elle un jour: la nature ne saurait permettre ces suicides de l'âme que nous appelons désespoirs, et c'est plus haut que nos désillusions qu'il faut chercher la vérité !

En l'entendant parler ainsi, je ne pouvais plus douter de la victoire de sa raison sur son cœur. Son idéal enseveli dans un honteux souvenir, elle reprenait cette liberté que, dans ses innocents sarupules, elle avait cru à jamais aliénée. Libre enfin, elle concevait déjà qu'elle n'était point fatalement déshéritée d'amour par une px'emière erreur de son âme.

— C'est un veuvage ! me dit-elle un autre jour en riant.

—Et vous avez vu bien des veuves consolées ! répliquai-je.

SEMAINE LITTÉRAIRE

— C'est vrai ! Mais vous, reprit-elle,

avez-vous donc vraiment aimé plusieurs fois ?

— Je l'ai cru jusqu'à mon dernier

amour. Mais celui-là. . . .

— Eh bien. . . celui-là ?. . , répéta-t-elle, comme je n'osais achever.

— Celui-là m'a fait comprendre que ce que j'avais pris pour des passions ardentes n'étaient que de vaines illusions de mes sens.

— Mais ce sont ces illusions qui sont effrayantes 1 dit-elle. Où trouver la lumière ?

— Hé, qu'importe ? si l'on aime et si

l'on est heureux !

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