‹ Une dernière passionChapitre 2 sur 8 · XV · texte numérisé non relu

XV

Un événement inattendu et charmant vint encore ajouter un jour à ma félicité.

Si bien cachées que je crusse à tous les yeux les raj'onnantes agitations de mon âme, Frantz et Jacqueline e» surprenaient chaque jour à mon insu quelque lueur. Leur sollicitude s'était émue d'abord; mais soit que, aveuglés par leur aSection pour moi, ils eussent bientôt conçu quelque espoir, soit que Jacqueline, en ses confidences avec Tamara, eût deviné que le comte Michel ne m'était plus un rival, ils avaient respecté ma réserve, et jamais un mot de leurs bouches n'avait trahi leur complicité de discrétion.

Un matin que Tamara n'était point venue déjeuner avec nous, j'errais, en l'attendant, sur la terrasse du château, qui domine la route jusqu'au lac. Jacqueline marchait près de moi sans rien dire, lorsque, arrivée à un endroit où nous venions chaque soir, elle prit un siège.

— Restons ici, me dit-elle, nous l'apercQvrons de plus loin.

Je m'assis sans répondre. Jacqueline se tut; j'étais depuis mou lever préoccupé d'un chapitre dont je cherchais la forme, et, dans nos habitudes de travail, nous savions trop le prix de la méditation pour jamais la troubler entre nous.

Pourtant au bout d'un instant, me voyant distrait, Jacqueline rompit le silence.

— Dis-moi, Guillaume, dit-elle, n'as-tu jamais songé à te marier ?

— Ho ! ho ! répliquai-je étonné: quelle grosse question tu me fixis là !

— Honore-la d'une toute petite réponse, reprit-elle en riant. Y as-tu jamais songé ?

— Jamais !

— Et pourquoi ?

— Mais c'est un interrogatoire en règle ! dis-je un peu embarrassé.

— En règle... et à fond! repartit-elle d'un petit ton décidé dont la gravité me fit sourire.

— Eh bien, je n'y ai jamais songé parce que le désir ne m'en est jamais venu.

— Parfait ! je m'attendais à ces détours... Précisons: pourquoi ce désir ne t'est-il jamais venu ? Tu ris Eh bien, je vais parler pour toi. Tu n'as pas songé au mariage parce que tu avais une jeune sœur à élever.. .. Est-ce cela ?

— Voyez-vous la devineresse ?

— Tu as craint que, jalouse de ton affection, je ne souffrisse d'un i)artage où je n'aurais pas eu la plus belle part. Tu as pensé que ta femme n'aurait peut-être point pour ta sœur la même tendresse que toi. . . Ose nier !

— Mais il pourrait bien être aussi, répliquai-je, que je n'eusse jamais rencontré de fille ou de femme que j'aimasse assez pour lui confier mon bonheur et le tien.

— Voilà le passé Mais aujourd'hui,

reprit-elle en souriant, n'aurais-tu pas rencontré une fille assez belle, assez noble pour nous deux. ... à qui tu no craindrais plus de confier notre bonheur ?

— Que veux-tu dire ? lui demandai-je avec un battement de cœur.

— Pourquoi, depuis l'instant où cette calèche que je vois tout là-bas, a paru au tournant de la route, ton visage soucieux s'estil soudainement éclairé ?

— Jacqueline, tais-toi! dis-je effrayé de sa pensée.

— Guillaume, mon frère chéri, tu l'aimes ! s'écria-telle avec une effusion de joie et en me saisissant dans ses brus. Tu l'aimes, méchant, tu me le caches, et tu souffres

— Tais-toi ! répétai-je encore plus ému, c'est folie !

— C'est sagesse ! iuterrompit-elle aves véhémence en me mettant la main sur la

bouche. Elle t'aimera, si elle ne t'aime déjà....

— Ah ! ne me berce pas de ce rêve !

— Un rêve ? Mais si tu savais ce

qu'elle me dit de toi. . . . si tu pouvais l'entendre quand sa belle âme émue d'enthousiasme se montre à nu devant moi !. . . . Elle t'aime, te dis-je !

— Te l'a-t-elle donc avoué ?

— Hé, le sait-elle..., et faut-il qu'elle l'avoue ?.. M'as-tu donc révélé ton secret,

toi, orgueilleux ? et n'ai-je pas lu dans

ton cœur fermé? Elle t'aime, inconsciente encore de ce sentiment trop nouveau pour ne point refïra}'er après le désenchantement qu'elle vient de subir. Mais la fin de ses irrésolutions, de ses luttes, son indiflérence décidée pour le comte Michel, n'attestent-elles point l'empire d'un amour naissant qu'elle ignore ? Mais dans dix jninutes elle sera ici; lorsqu'elle arrivera, regarde-la donc, si tu as des yeux !

Je l'écoutais ravi. Sa parole semblait le reflet de mes fugitifs espoirs, elle les fixait. Je ne me défendais plus que pour me faire convaincre.

Jacqueline savait le chemin de mon cœur. Terrassant un à un les doutes que je soulevais timidement, avec l'éloquence persuasive de la tendresse, elle me révéla mille preuves de l'attachement de Tamara qui m'avaient échappé, ou auxquelles je n'avais osé croire et, par des déductions qui me surprenaient dans cet esprit ingénu, elle m'amenait à partager sa confiance en l'avenir

— Mon Dieu, lui dis-je, par quel mystère es-tu devenue tout à coup si savante ?

— C'est que j'aime ! l'épondit-elle

avec une douce fierté.

— Tu aimes ?

— Sans doute ! Où voudrais-tu que

j'eusse pris tant de science ?. . Vois, là-bas, eebonUrantz qui relève si naïvement les fleurs que le bord de ma robe a froissées. ..

— C'est lui que tu aimes ?

— Qui le mérite plus que lui, après toi !

— Et il t'aime aussi ?

— Pardi ! répliqua- 1- elle, avec un superbe sourire; ne vas-tu pas t'en étonner.

— Il te l'a dit ?

— Oh ! pauvre Frautz comme tu le

calomnies ! Il est comme toi, grand frère, il se croit bien caché derrière] le voile de sa modestie, de sa timidité, « Ver de terre amoureux d'une étoile ! » Mais l'étoile voit tout, et c'est pour lui qu'elle laisse tomber ses rayons d'or Ah ! je suis bien

heureuse, va ! ajouta-t-elle tout à coup

en penchant sur mon épaule sa tête charmante.

— Sœur chérie, m'écriai-je en la baisant au front, tu seras heureuse, je te le jure ! . . . J'avais rêvé pour te protéger cette main franche et loyale

— Je le sais. Je l'ai compris repritelle avec enthousiasme. ... Je devine tout depuis que j'aime !.... Tu lui parleras, n'est-ce pas ? car toi seul peux l'encourager. Nous ferons ton mariage et le mien le même jour.

— Folle, dis-je, ne songeons qu'à ton bonheur !

— Tiens, sage sceptique, répondit-elle, la voici !.. .. Regarde comme elle est belle... et comme elle est vivante.

Tamara accourait vers nous.

— Vous m'attendiez, pauvre ami ? ditelle en me tendant la main.

Et dans sa voix, brisée par la course, vibrait une tendresse émue, comme si elle eût été implorer le pardon de son absence et qu'elle eût souSert de notre séparation d'un jour. La molle étreinte de sa main avait l'abandon d'une caresse.

En embrassant Jacqueline, elle vît une larme mal efi"acée

— Qu'as-tu ! dit-elle, tu pleurais !

— Oui, répondit en riant Jacqueline; envie-moi ces pleurs !

— Qu'arrive-t il donc ? reprit Tamara souriante en voyant un sourire.

— Il arrive un mariage, répliqua Jacqueline.

— Un mariage ?

— Oui .... le mien.

— Avec Frantz ?

— Tu l'as dit !

— Oh ! quel* bonheur ! s'écria Tamara avec une franchise qui lui valut un nouveau baiser.

SEMAINE LITTÉRAIRE

— Tu vois, me dit Jacqueline avec un regard malicieux, si nous autres filles nous savons comprendre à demi-mot ? Tamara n'avait point reçu mes confidences pourtant Aveugle que tu es, va !

— Cela prouve tout simplement, dis-je en riant, que vous êtes deux rusées.

— Oui, répondit-elle. Courbe-toi devant mous, philosophe, qui ignorait que nous âevmous toujours qui nous aime.

Il me sembla voir passer une rougeur sur le front de Tamara, mais ce ne fut qu'un «clair.

fîToQS convînmes à l'instant que je parlerais le jour même à Frantz.

— Appelons-le, dit Tamara; pourquoi retrancher de sa vie quelques heures de joie ?

— Soit I répondis-je; le veux-tu, Jaeque- Ine ?

— Je le veux,répliqua-t-elle bravement... naais je me sauve !

Et elle se leva en hâte.

— Poltronne ! dit Tamara.

— Je voudrais bien t'y voir, belle moqueuse l répliqua Jacqueline eu ajustant son

©ijapeau de paille. Arrangez-vous Mais

tn me raconteras tout, ajouta-t-elle comme eîîe allait prendre sa course.

— Je te le promets, dit Tamara, ravie d^avance du rôle qu'elle allait jouer.

— C'est bien, reprit Jacqueline, je vais renvoyer Sauve-qui-peut !

Et, ramassant ses jupes dans ses mains f oar mieux courir, elle partit. Nous la vîmes bientôt arriver près de Frantz. Elle afarrèta, lui dit quelques mots, et continua 3Si fuite vers le château.

— Quel ange nous avons là pour sœur ! me dit Tamara.

<(e mot me remua jusqu'au fond de l'âme.

Frantz arrivait près de nous.

— Vous avez besoin de moi ? dit-il.

— Oui, répondis-je, absolument pour ce dont il s'agit.

— Jacqueline ne vous a-t-elle rien dit? demanda Tamara avec un grand sérieux.

— Elle m'a dit: Allez là-bas, et tenez-vous

ant.

•Eh bien, te tiens-tu ? repris-je en ri-

— Oui, répliqua-t-il bonnement, ouvrant ses grands yeux bleus d'un air étonné.

— Bon gare à toi ! Jacqueline

t'aime, veux-tu l'épouser ?

Frantz allait s'asseoir; il fit un bond sur ses pieds.

— Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu !...

s'écria-t-il avec tous les signes de la véritable détresse, que me dites-vous ?

J'ai peur de mal comprendre.

Et il regardait Tamara comme s'il eût imploré son secours au fond d'un abîme.

— Nous sollicitons votre main pour Jacueline, reprit-elle en souriant.

Il essaya de parler, n'y put réussir; mais il réussit très bien à saisir Tamara par la tête, à l'embrasser sur les deux joues avant qu'elle eût le temps de se reconnaître; après quoi il me sauta au cou les yeux pleins de larmes Puis, soudain.,., j'allais commencer un discours. ... il partit comme un trait, courant après Jacqueline, dont la robe blanche se détachait au loin, ainsi que deux ailes, sur le vert des charmilles.

— Qu'ils sont heureux ! dit Tamara avec une molle langaeur.. .. Guillaume, que la vie est belle pour ceux qui savent aimer !

Elle me dit ces mots avec une si adorable abandon que je faillis tomber à ses pieds ; mais je n'osai, et nous regagnâmes le château.

En entrant dans l'atelier, nous trouvâmes Frantz et Jacqueline assis près delà tenêtre, la main dans la main, les yeux rougis, un ineflable sourire aux lèvres, beaux, charmants; la transfiguration de l'amour.

A notre vue, ils se levèrent, saisis d'un doux embarras comme deux enfants surpris en faute. Jacqueline accourut cacher sa rougeur dans mes bras. Frantz semblait étonné qu'une trappe ne s'ouvrait point sous ses pieds, pour l'engloutir.

— Allons; allons, dis-je avec un grand

sérieux; consolez-vous il reste encore

quelque espoir à vos infortunes !

Et tous alors de rire, émus d'une indicible joie.

— Frantz m'a volé deux baisers, dit Ta- 1 mara; il faut qu'où me les rende !

L'infidèle ! s'écria Jacqueline, dé

Comment raconter les heures qui suivirent ? Jacqueline s'échappa avec Tamara pour exhaler toute son âme. Frantz, presque accablé de son bonheur, resta près de moi.

— Mais c'est impossible c'est impossible ! disait-il. Je n'ai rien fait pour mériter

une pareille félicité ! Mais qui êtes-vous

donc, vous qui me donnez, en ouvrant la main, ce que je n'aurais jamais osé demander à Dieu dans mes rêves ?. . . . Qui êtesvous donc ?

— Parbleu, je suis ton frère, répondis-je, ne me cherche point un autre nom dans le ciel !

Hélas ! hélas ! que !a douleur est prompte à venir au milieu de nos ivresses !

Un domestique entra.

— Voici les lettres de madame la comtesse, dit- il.

Le courrier de poste passait à Morey vers midi. Lorsque Tamara était à l'Ombrée pour tout le jour, un de ses gens à cheval lui apportait sa correspondance.

Je la fis avertir: elle arriva bientôt avec ma sœur.

— Eh bien, dis-je à Jacqueline en riant, ton bonheur commence-t-il à te paraître moins lourd ?

— Chut! répondif-elle à mi-voix, j'en ai un autre qui m'oppresse.

— Bah ! lequel ? celui de Frantz?

— Non le tien.

Et elle mit un doigt sur ses lèvres en me montrant Tamai-a qui lisait près d'une table.

— Que veux-tu dire, folle ? repris je en l'amenant à l'écart.

— Elle sait que tu l'aimes, me dit Jacqueline rapidement. Elle vient de me l'avouer... Et elle ne part pas Conclus !

Eperdu, je tournai les yeux vers Tamara.

A ce moment, elle décachetait une dernière lettre. A peine l'eut-elle ouverte qu'elle se troubla, un tremblement couvulsif saisit sa main .... elle pâlit.

Je me précipitai la voj'ant défaillir, je la reçus dans mes bras.

— Mon Dieu ! raecriai-je, qu'avez-vous ? — Rien, rien ! répondit-elle d'une voix

brisée, rassurez-vous

— C'est cette lettre, dit Jacqueline, qiù t'annonce un malheur

— Non, non, répliqua-t-elle vivement ! .

la surprise, voilà tout Cette lettre est

du comte Michel Il arrive demain.

Cette nouvelle m'atterra comme un coupt de foudre. En vain je m'étais élevé jusqu'à l'espoir, l'arrivée du comte Michel me précipitait du haut de mes rêves. Un mot de lui avait sufli pour réveiller les orages de ce cœur mal apaisé. D'un mot il ressaisissait son empire et la courbait sous le joug de son premier amour. Elle avait tremblé I... Elle si fière ! Je l'avais vue presque défaillante à l'idée de le revoir. Elle l'aimait crcore .... ou bien elle avait peur; et, de quelque côté que se portât ma pensée, je rq voyais pour moi que détresse. Pouvais-je la défendre contre le souvenir et l'illusion ? . . ■. Pouvais-je la protéger contre cet ami de soa enfance, jeontre ce fiancé librement choisi ?

Le lendemain elle ne vint pas, et je restai tout le jour morne, accablé, anéanti. Frantz et Jacqueline, attristés de ma peine, erraient silencieux autour de moi, n'osant laisser exhaler leur bonheur. On eût dit qu'un voile de deuil s'était subitement étendu sur cette maison dont Tamara était le sourire, et qu'elle était à jamais morte pour nous.

Le second jour, elle ne vint pas. Eu proie à mes pensées amères, je la voyais heureuse, enivrée, reconquise ^par cet amant jeune et beau, qu'une longue absence avait rendu plus cher. Les luttes de l'orgueil et de lamour n'avaient servi qu'à l'absoudre. Elle avait soullert par lui .... j'étais per'ia ! Il revenait regretté, paré d'un nouveau prestige, et, daas la première effusion de leurs âmes trop longtemps séparées, ils avaient tout oublié.

Jacqueline essayait en vain de dissiper mes alarmes:

— Elle ne l'aime plus ! me disait-elle. Crois-tu donc qu'en un instant il puisse reprendre sur elle cet ascendant que déjà elle avait su vaincre, même au plus fort de ses combats ?

Mais Jacqueline elle-raèrae n'était point convaincue, et sa solicitude trahissait

SEMAINE LITTÉRAIRE

son anxiété. J'étais dévoré d'impatience; j'aurais voulu courir à More}' pour 3^ chercher la certitude de mon désastre; deux fois jçi fis seller un cheval, et puis je restais.

Le troisièraejour, enfin, une lettre arriva; quelques ligues brèves, presque contraintes Elle nous disait ses regrets de ne

point nous voir et nous priait à diner pour le lendemain, à la villa du Lord, avec le comte Michel WoynotF.

— Tu le vois, dit Jacqueline, elle pense k nous.

— Tamara ne peut nous oublier, reprit Frantz, quels que soient ses chagrins, c'est près de nous qu'elle viendra chercher la force et la résignation.

— Hélas ! répliquai-je, c'est le bonheur qui la sépare de nous.

— Non, dit Jacqueline, son bonheur est ici î Son bonheur sera le tien, je le sens, je le vois 1

J'allais répondre, je m'arrêtai eSrayé.

Sous le poids de ma peine, je n'avais pas encore songé aux révélations -contenues dans ces tmis derniers jours; ma passion B'était plus un mystère, nous en parlions ourertemeut, nous discutions même mes chances d'avenir; ma plaie était à nu, Frantz et Jacqueline en souffraient avec moi.

— Mais tout cela est insensé, dis-je, et vous êtes en vérité aussi fous que moi ! . . . , Laissons donc ce rêve absurde et ne pensons qu'à vous. N'avons-nous point ici du bonheur pour nous trois ? Vous êtes jeunes, vous vous aimez . . . Parlons de vos amours, que dans mon égoïsme aveugle, j'ai l'air â'oablier. . . . Vous êtes heureux ?

■— Ob ! oui, dirent-ils en se prenant par h. main avec une spontanéité charmante.

— Est-ce que vous n"avez pas causé entre voss du jour où nous ferions lo mariage ?

— Si, me dit Frantz; nous le ferons le même jour que le vôtre.

— Encore ! m'écriai-je; perds-tu l'esprit ?

— Je suis là-dessus de l'avis de mademoiselle Jacqueline, reprit-il avec un grand sérieux.

— Mais as-tu donc oublié tes terreurs d'autrefois ?

— J'avais peur de vous voir aimer Tamara.... J'avais raison. Aujourd'hui j'espère... et )e ne crois pas avoir tort.

— En quoi !. . . malgré l'arrivée du comte Michel ? . . . .

— A cause, précisément, de l'arrivée du comte Michel .... Sa présence va contraindre Tamara à reûort d'une résolution qu'elle n'eût peut-être point osé prendre, combattue par le souvenir.

— C'est vrai ! dit Jacqueline.

— Vous êtes deux enfants, répliquai-je.

Votre tendresse pour moi vous leurre.

Pourtant leur confiance allégea mou sourire Je n'étais donc point déchu de tout

espoir puisqu'ils espéraient. Frantz, dans le calme de son espiùt pénétrant, avait dit le mot juste : Tamara allait être forcée de décider son avenir et sa vie. Je n'aurais pas du moins à souflVir longtemps la torture de ce doute mille fois plus déchirant qu'un réel désespoir. « Demain, me disais-je, je les verrai tous deux et je saurai déjcà mon sort. »

Le lendemain se leva triste et nuageux comme un jour néfaste. Une de ces pluies fines, serrées, particulières aux pays de montagnes, nous confina dans le château toute la matinée. Tourmenté d'une impatience fébrile, je me renfermai pour ne point révéler mon trouble, puis bientôt ma solitude m'effraya et je revins dans l'atelier ra'asseoir devant la Sainte Cécile. C'était une de ces œuvres que le miracle de la tendresse seule peut enfanter. Tamara était là, vivante pour moi, inspirée, son doux regard levé vers le ciel. Le pinceau de Jacqueline, jusqu'alors timide et hésitant, s'était tout a coup affranchi ; il y avait dans cette toile une liberté d'allure qui était presque du talent. Mais il y avait plus encore, il y avait mes souvenirs.

Jacqueline me surprit dans ma contemplation.

— Elle nous sourit, dit-elle Et tu doutes—

Enfin l'heure arriva de pirtir pour la villa du Lord. Je fis atteler. En ce moment, le soleil sortit des nuagesi et la pluie cessa; je ne pus me défendre d'en concevoir un augure favorable. Depuis trois jours je lau-

guissais daus la nuit de l'absence J'allais la revoir.

Frantz et Jacqueline, souriants comme leurs espérances, étaient déjà assis côte à côte daus la voiture; je montai sur le siège et, prenant les guides en main, je lançai mes chevaux comme si j'eusse tremblé de ne jamais arriver assez tôt pour retrouver Tamara.

Cependant, quand j'aperçus Morey, je me sentis tout à coup oppressé. Hélas ! quel changement entre nous! Quel allait être son accueil ?

Nous arrivcâmes à la villa; les persiennes étaient closes comme dans une maison abandonnée; le parc, trempé d'humidité, était désert. Un frisson me saisit, je m'imaginai qu'elle était partie Heureusement

un valet, nous voyant venir du fond de l'allée, parut sous le péristyle.

Quelques secondes après on nous annonçait chez la princesse.

Je Iranchis le seuil avec un battement de cœur. Du premier coup d'œil j'aperçus le comte Michel, qui se leva à notre entrée. Tamara accourut au-devant de nous, embrassa Jacqueline avec effusion, puis me tendit la main.

— Bonjour, ami, me dit-elle en souriant.

Mais, quel que fût son effort pour paraître enjouée, un inexprimable embarras se trahit dans son accent, dans son geste moins abandonné.

— Monsieur le comte Michel Woynoff, ajouta-t-elle en me présentant son fiancé, aussitôt que j'eus complimenté la princesse.

— Je suis depuis longtemps de vos admirateurs, monsieur le comte, me dit-il avec une aisance gracieuse; laissez-moi espérer que, vous trouvant en cette maison, je deviendrai aussi de vos amis.

Je répondis de mon mieux à ces paroles flatteuses, et pris la main qu'il me tendaic avec une cordiale franchise. J'étais forcé de reconnaître le tact plein de délicatesse de cet accueil. En me donnant ce titre de comte quo je ne signais point sur mes œuvres, il saluait courtoisement daus le poète le gentilhomme de son monde.

— Eh bien, mignonne, dit la princesse à

Jacqueline, j'ai donc appris déjà la grande nouvelle! Tous voilà presque une dame Recevez-vous les compliments pour

votre mariage?

— De vous, madame, répondit Jacqueline, tout compliment m'est cher et vient à son heure.

— Voyez- vous la jolie rusée! . ... elle élude, elle a presque l'air de n'en pas convenir Et ce jeune monsieur Frantz, le

beau philosophe qui sourit là avec une raine innocente

— Princesse, dit Frantz, moi j'avouerai tout.

— Oui, grave docteur. Il paraît qu'en étudiant les sentiers de la Nature vous avea trouvé le chemin des cœurs!

— Il est si savant ! répliqua Jacqueliae en riant.,

— Ah ! ... . elle avoue aussi 1 s'écria

la princesse. Que c'est charmant des fiancés! Venez vous asseoir là, près de moi,

tous les deux.

Elle leur fit place sur le divan. Tamara les joignit, et une conversation s'engagea, assez animée pour que je pusse, en y prenant part, m'isoler de mes pensées. J'observais mon rival, et mes terreurs me reprenaient. Le portrait que m'en avait ua jour tracé Tamara m'était resté dans l'esprit, et, par cet instinct de jalousie naturel au cœur de tout amant, je l'avais cru flatté, dicté par le souvenir enthousiaste d'un premier amour En voyant le comte Michel

je ne pus me défendre de la peur, si ce mot peut s'appliquer au sentiment étrange d'admiration et d'envie qu'il m'inspira tout d'abord. Il avait une de ces beautés élégante» et cavalières qui font rêver les héro'ines de VAstrée. Il était presque trop beau, mais ii avait daus toute sa personne un mélange de grâce et de virilité qui rejetait tout soupçon°de fatuité, tant il était sans apprêt C'était le type du Nord dans toute sa pureté, grand, svelte, dégagé, les cheveux et la barbe blond foncé, des yeux bruns. Une sorte de mollesse passionnée adoucissait la liardiesse de son regard pénétrant. Sa bouche avait ce charmant sourire slave, à la fois si plein de caresse et de fine ironie; n.ais ce qui dominait surtout en lui, c'était cet inexprimable ton de grand seigneur, ce

SEMAINE LITTÉRAIRE

parfum de race qui fait les Brummel et les j Dorsa3^ 11 avait légèrement l'accent russe, mais l'aisance de sa parole décelait une intelligence des mieux cultivées, et, au courant de cet entretien folâtre il -lui échappa plus d'un trait qu'aucun causeur de l'esprit le plus français n'eût désavoué.

Bien que le comte eût avec Tamara cette ïéserve de haut goût qui n'abandonne jamais les gens de bonne compagnie, il perçait sous leur langage, lorsqu'ils s'adressaient l'un h l'autre, une sorte de familiarité voilée qui trahissait leur amitié d'enfance. Elle l'appelait Michel, il l'appelait Tamara, et je subissais une âpre ialousie en songeant à la longue communion de souvenirs-qui les liait. Je sentis tout à coup à quel point j'étais un étranger pour elle, et le peu de racines que devait avoir dans son cœur cette affection d'un jour qu'elle avait eue pour moi.

Je crus remarquer bientôt qu'un vague gentiment de contrainte pesait sur l'enjouement de Tamara ; son regard semblait fuir le mien, et, lorsqu'il le rencontrait, j'y surprenais an trouble inexplicable, comme si je lui eusse été une gêne, une souffrance ou un reproche. Etais-je donc déjà déchu, même de son amitié?

Cependant j'étais assez maître de moi pour ne rien laisser paraître de ma peine. Les réparties de la princesse donnaient à eette causerie le tour plaisant d'un badinage sentimental plein d'allusions pour le comte Michel et pour Tamara, et j'y répondais de mon mieux, le sourire aux lèvres.

Heureusement le dîner vint interrompre ce sujet brûlant. Par courtoisie, le comte Michel amena la conversation sur l'œuvre de Frantz; il en avait lu le premier volume publié, et il en fît l'éloge presque en érudit. Le comparant aux ouvrages précédents du docteur Vogel, il sut avec justesse y signaler les inovations toutes personnelles du jeune savant déjà célèbre, et surtout ce côté vulgarisateur qui est le lot de notre science moderne. Je m'étonnais de la variété de connaissances, si superficielles qu'elles fussent parfois, qui se révélaient une à «ne dans cet esprit d'un'homme du monde ôîsif; bien qu'il parlât avec légèreté, riant

lui-même de ses ignorances de profane, on devinait aisément, sous l'insouciance du gentilliomme, le germe de rares facultés. Comme la plupart des Russes, il savait presque toutes les langues; il avait beaucoup lu, et il apportait dans ses idées ce tour original, cette saveur d'images exotiques qui donne un Rii^ebikler de Heine un cachet d'humour si incisif et si charmant à la fois. Mais ce qui rehaussait surtout l'attrait de sa personne et de son esprit, c'était cette tieur de la jeunesse qui prête une grâce au moindre sourire, au moindre mot.

Le soir venu, nous étions sous la vérandah, où nous avions pris le café. En quelques heures, le soleil avait séché le sable des allées; la princesse proposa de descendre dans le parc. Nous la suivîmes, continuant le propos commencé; puis bientôt, au hasard des sentiers, nous nous trouvâmes divisés par groupes. Tamara, me voyant à l'écart, s'approcha de moi et prit mon bras. C'était le premier instant de la journée oii je pouvais enfin lui parler seul à seul, et pourtant je fus si ému que je ne sus rien dire. Elle se méprit à mon trouble.

— Etes-vous fâché contre moi, ami ? me dit-elle doucement.

— Fâché contre vous répondis-je,

comme si ce mot imprévu n'eût contenu aucun sens.

— Depuis trois jours, j'en suis sûre, vous avez pensé que je vous oubliais.

— Non, dis-je, essayant un sourire ; j'ai pensé que vous étiez toute au bonheur d'une ancienne affection.

Elle ne répondit point, et nous marchâmes un moment en silence.

— Pourquoi ne me dites-vous rien de Michel? reprit-elle enfin d'une voix un peu tremblante.

— C'est que je n'ose vous interroger, craignant de vous déplaire en allant audevant de votre confidence.

Rien de vous ne peut me déplaire, Guillaume, parce que je connais votre cœur.

— Eh bien, aloi'S, répondez à la question qui me touche le plus: Etes-vous heureuse?

UNE DLRNIÈRE PASSION.

— Je ne pais encore répondre à cette question, mon ami, car j'ignore moi-même ce que je ressens. Mais ce que je puis vous dire, c'est que je ne senffre pas.

— Pourtant repris-je anxieux, l'arrivée du comte Michel ....

— L'arrivée du comte Michel ne change rien à l'état de mon âme.

— Cependant il est votre fiancé.

— Oui, je vous comprends, et vous voulez savoir si, en le revoyant, l'amour d'autrefois s'est réveillé. Eh bien, là encore, je ne puis vous répondre, car depuis trois jours je m'interroge en vain. Non point que je sois encore tourmentée par le souvenir de ce qui m'avait détaché de lui.... J'ai oublié cette chute de mon orgueil, et d'ailleurs je sais qu'il s'est corrigé

— En ce cas, dis-je, s'il a votre pardon, c'est que vous l'aimez.

— Croyez-vous donc qu'un amour éteint se ranime?. . . .

— Ecoutez-moi, Guillaume, reprit-elle après un instant, et faites pénétrer la lumière dans mon esprit, car je ne me reconnais plus. En revoyant Michel, il m'a semblé d'abord ne plus retrouver en lui le fiancé de mes rêves, comme si le charme était rompu et que nous fussions devenus étrangers l'un à l'autre. Non point qu'il eût perdu au désenchantement de mes pensées: au contraire, il me parut mieux qu'autrefois... je ne sais quel étonneraent me saisit comme si j'eusse gardé de lui une image incomplète, affaiblie Et cependant, mon cœur

n'a plus éprouvé l'émoi de nos saisons heureuses. J'ai couru à lui sans trouble, la main tendue, oubliant le fiancé pour l'ami.

Je me crus affranchie de mes irrésolutions passées... Pourtant un sentiment étrange, un sentiment que je ne puis définir, succéda peu à peu à ce calme Est-ce l'amour d'autrefois qui refleurit après le désastre de mon cœur ? Est-ce l'amitié

de notre enfance qui survit à mes désillusions? Il me semble que ce n'est rien

de tout cela. C'est plutôt comme une séduction nouvelle qu'il exercerait sur moi. Je l'avoue, si je ne l'avais pus aimé, je pourrais croire aujourd'hui que je l'aime

mais avec je ne sais quelle apathie secrète Je ne retrouve plus ces agitations

qui me saisissaient à sa vue ; je l*airae, je pourrais le croire, du moins, mais je me sens si maîtresse de ma raison que je doute de mon cœur.

— Et s'il venait réclamer ses droits de fiancé, dis-je eu tremblant, auriez-vous la force de lui résister?

— Je vous avoue que je ne me suis point

interrogée en ce sens Il y a dans votre

question une idée de contrainte que je ne sais comprendre.

— Il peut cependant vous rappeler que vous êtes engagée

— Oh! mon ami, vous avez mal jugé Michel si vous croyez qu'il ose agir ainsi.

— Enfant, faut-il donc avoir recours à cet appel extrême pour forcer un cœur timide? Il vous aime, la pitié vous laissera sans défense contre ses supplications.

— Non, non, répliqua-t-elle avec un mouvement de fierté, il a trop d'orgueil pour s'abaisser jusqu'à soUciiter un amour qai n'irait pas au-devant de lui

— Maisvous l'aimez! m'écriai-je, oubliant ma réserve. Vous l'aimez, puisque vous le défendez ainsi!

A ce mot presque brutal, je la vis tressaillir comme si j'eusse blessé son âme. Elle leva vers moi ses grands yeux humides, et avec l'accent navré du reproche:

— Ah! vous êtes injuste, Guillaume ! ditelle, et ce n'était point là ce que j'attendaia de vous!

— Pardon ! pardon ! repris-je honteux; mais tout m'effraye pour vous, à cette heure où vous allez décider de votre vie entière! Tamara, si vous l'aimez, n'écoutez

que votre cœur. Ne rougissez point d'une clémence qui le relève de sa chute. L'amour n'a point de faiblesses, ses abnégations sont des héroïsmes, ses immolations des gloires! Le comte Michel est digne de vous si vous l'aimez!

— Merci , dit-elle en me serrant la maia; je retrouve en vous l'ami des jours passés. Mais ne tremblez point pour moi: si je suis hésitante, c'est que je me recueille; et, je vous le jure, je ne déciderai de mou sort

qu'après vous avoir consulté Eles-vous

rassuré?

— Oui, répondis-je plus calme, et n'ou-

SEMAINE LITTÉRAIRE

bliez point en tout cas, Tamara, que si vous aviez besoin d'un frère, je serais là pour vous protéger.

En ce moment, nous entendîmes la voix ûe la princesse et de Jacqueline dans une allée voisine qui venait aboutir, à quelques pas de nous, dans celle que nous suivions ; puis, tout à coup, du massif qui les séparait une apparition surgit. C'était Mollaré.

— Que fais-tu là ? dit Tamara.

La Géorgienne ne répondit pas. A sa confusion il me fut aisé de comprendre qu'elle nous épiait et que, surprise de l'autre côté par les promeneurs, elle était sortie de sa. eaebette pour n'être point vue par la princesee.

Tamanale «on^prit aussi sans doute. Elle lui diti quellquGS mots géorgiens d'un air sévère.

Mollaré balbutia, voulut répondre ; mais, d'un geste irrité, Tamara lui montra le chemin.

La Géorgienne courba humblement la tête, porta la main à son front en signe de soumission et s'éloigua en me jetant un regard farouche.

— Qu'est-ce donc ?.... demandai-je à Tamara

— Rien! rien! répondit-elle, calmant

avec peine son irritation. Elle est un peu folle depuis quelque temps. .. Mais je saurai mettre un terme à ces obsessions servîtes.

An même instant, la compagnie débouchait (levant nous; la j)rinccssû nous aperçut.

— Eh bien! nous cria-t-ellc, vous voilà de retour tous les deux? Je parie donc, déjà, que vous avez fait un grand voyage dans les nues. Dites-nous ce que vous avez découvert.

— Yotre parc est trop charmant pour qu'on le quitte ainsi, princesse, même pour les nuages, répondis-je le plus indifféremment que je pus. Nous avons causé, voilà tout.

Vnc demi-heure plus tard nous quittions la villa. Le comte Michel avait loué à Morey un chalet de paysan pour s'y loger, il BOUS accompagna, et nous fîmes la route à Vied jusqu'au village. Rien dans son affabi-

lité ne trahit qu'il eût le moindre soupçon sur mes sentiments pour Tamara.

— J'aurai le plaisir de vous voir souvent, je l'espère, dit-il comme il prenait congé de nous, car je compte rester ici deux ou trois mois.

Je dus répondre en l'engageant à visiter l'Ombrée ; il me remercia avec beaucoup de grâce et me tendit la main en signe d'acquiescement, après quoi nous nous séparâmes.

Lorsque, de retour au château, je pus réfléchir aux événements de ce jour, je repassai une à une rffes émotions ressenties. Assuré que Tamara n'avait pas pris encore celte détermination suprême que javais redoutée, j'analysai mes chances d'espoir. Je ne pouvais me le dissimuler, le comte Michel était un de ces rivaux contre lesquels la lutte était sérieuse. Le prestige de jeunesse qui l'entourait n'était point, comme j'avais voulu le croire, le seul charme que j'eusse à combattre; les élégances de sa parole, son intelligence ouverte le rendaient encore redoutable, et me défendaient presque de compter sur cet ascendant de l'esprit que je m'imaginais devoir être mon arme la plus sûre Et puis, qu'était cette

fumée d'une fausse gloire de poète auprès de la poésie radieuse de ses vingt-cinq ans? Je ne pouvais plus douter après l'aveu de Tamara, il exerçait de nouveau sur elle ces fascinations dissolvantes de l'amour qui triomphent des plus fières volontés. 11 l'aimail comme moi, je l'avais lu dans ses yeux. Tamara était à la merci de l'entraînement d'un jour, et je n'avais i>!u3 d'espérance que dans une de ces mystérieuses résolutions du cœur dont l'imagination semble l'unique guide.

Eclairé sur les dangers que ma passion avait à surmonter, je résolus de défendre pied à pied mon bonheur. Ce n'était plus l'instant des irrésolutions timides, comme aux jours où j'attendais tout de l'oubli. Il fallait conquérir Tamara hésitante et ne point m'annuler par un lâche abandon de moi-même. Je n'avais plus à combattre un souvenir, le plus dangereux des rivaux ; le

UNE DERNIÈEE PASSION.

comte Michel était là devant moi; et les excitations de la lutte exaltaient mon courage. Qu'avais-je à perdre dans ce dnel, où ce qui me restait de mon âme était l'enjeu? C'était le dernier souffle de ma jeunesse expirante, c'était ma dernière flamme.

Yainqueur, je retrouvais toute une vie ; et, avec le rajeunissement de mon cœur, les

énergies renaissantes tout un avenir de

félicités!

Le lendemain je retournai à Morey. Tamara ne m'attendait pas, elle m'accueillit avee effusion.

— Que vous êtes bon, dit-elle, de ra'apporter un peu de vos joies de l'Ombrée!

Le comte parut aussi enchanté de me revoir. C'était l'heure où la princesse faisait sa correspondance avec mademoiselle Renaud; nous gagnâmes les ombrages du parc, puis, tout en devisant, arrivés devant le kiosque, je proposai d'y entrer pour goûter la fraîcheur. Tamara y consentit, et, tirant une petite clef de sa poche, elle nous introduisit.

Depuis mon premier tête-à-tête avec la comtesse, je n'étais jamais revenu dans ce sanctuaire où s'était noué le doux roman de ma vie. J'y remarquai des changements qui annonçaient que Tamara en avait fait sa retraite intime: quelques portraits dressés sur la table, au milieu de vases pleins de fleurs; des livres, des albums ; dans un angle un piano, avec une partition toute ouverte.

— Mais vous ne m'aviez point encore montré ce délicieux pavillon, dit le comte ; il est charmant avec cette échappée sur le lac.

— C'est ma solitude, répondit en souriant Tamara.

Je ne pus me défendre d'une secrète joie à la pensée qu'elle y gardait peut-être mon souvenir, et je la remerciai presque du regard. Et puis, le mystère qu'elle avait fait au comte de cet asile de ses méditations n'était-il point déjà une restriction de son cœur?

Noos engageâmes une causerie, effleurant mille sujets. Jetais trop maître de moi pour n'y point remporter quelques avantages. Comme tous les étrangers, le comte «tait curieux de connaître nos illustrations

artistiques et littéraires. Mes relations amicales avec la plupart des célébrités de notre époque me fournissaient un grand nombre d'anecdotes et de détails intéressants. Puis nous parlâmes musique.

— Connaissez-vous nos mélodies russes ?

me dit le comte.

Il se mit au piano et m'en chanta quelques-unes avec une voix charmante. Je le complimentais, lorsque tout à coup je le vis considérer avec attention quelque objet qui semblait l'intriguer au-dessus du piano. Je suivis son regard .... mes yeux s'arrêtèrent sur la place où, Frantz et moi, nous avions un jour été si surpris de trouver mon nom tracé.

— Tiens ! dit le comte comme Frantz:

«Guillaume de Chandor.... » C'est votre nom qui est écrit là.

— Oui, quelque vieux souvenir, sans doute, de mon ancien voisin, répondis-je.

— Ah! dit-il d'un air indifférent.

Temara garda le silence, mais je crus

voir une rougeur légère passer sur son front. A ce moment, la princesse nous rejoignit.

Il me fut impossible, ce jour-là, de causer seul à seul avec Tamara Cependant, comme je prenais congé:

— Et notre sœur Jacqueline? me ditelle, et Frantz?

— Ils vous regrettent, répondis-je, au milieu de leur télicité.

Par discrétion, le comte se retira près de la princesse. Tamara prit mon bras pour me conduire jusqu'à la grille.

— Avez-vous fixé le jour du mariage? reprit-elle.

— Oh ! pas encore ! dis-je. Notre sœur Jacqueline, ni Frantz, ni moi, ne le fixerions sans vous consulter un peu.

— Quels amis vous êtes tous !

— Mais vous ne me dites rien de vous ! rei)ris-je après un instant.

— Je me recueille, répondit-elle, attendez quelques jours.

Lesuriendemain, elle vint àl'Ombrée avec la princesse et mademoiselle Renaud; le comte Michel les accompagnait. La princesse voulut voir la Sainte-Cécile, nous allâmes à l'atelier de Jacqueline. En y entrant, le visage de Tamara s'éclaira d'un rayon. Elle

SEMAINE LITTÉRAIRE

courut à sa place accoutumée, rien n'y était changé. Sur son chevalet, l'ébauche commencée; tout auprès, sur la table, sa boîte, ses crayons; puis, à portée de sa main, deux ou trois cartons à ses armes, où elle serrait ses études. Elle était heureuse de retrouver tous ces muets témoins de ses heures actives, qui semblaient la rappeler et l'attendre. Le comte ne put réprimer un léger mouvement de surprise à la voir ainsi chez elle à l'Ombrée, et de rencontrer là divers objets familiers qu'il lui connaissait, et qui, parleur présence en ce lieu, attestaient une intimité étroite entre nous. Pourtant je fus le seul, je crois, à surprendre le fugitif regard qu'il jeta sur Tamara et sur moi, comme si un soupçon se fût glissé dans son esprit. 11 admira franchement le tableau de Jacqueline, en homme qui s'était attendu à quelque essai naïf d'une demoiselle du monde, distrayant ses loisirs avec des pinceaux. Il sut louer avec tact, critiquer même avec goût, rehaussant ainsi le prix de l'œuvre, et son étonnemeiit, qu'il ne cachait pas, était le plus délicat éloge. Frantz l'écoutait avec ravissament et rougissait comme si l'on eût chanté ses propres louanges.

Tandis que je faisais les honneurs de mon château, Tamara et Jacqueline s'étaient échappées, et nous les vîmes bientôt passer sur la pelouse, leurs bras entrelacés autour de leurs tailles souples.

— Les voilà donc envolées pour leurs grandes conQdences, dit la princesse. Que je voudrais les entendre dans un petit coin !

— Princesse, repartit le comte, si pour comi)ensation vous voulez les miennes

— Ah ! oui, dit-elle, j'en entendrais de

belles ! Les confidences d'un colonel de

cosaques.... Mademoiselle Renaud, en êtesvous friande là, bien entre nous ?

— Grand Dieu, madame, je me sauve !.... dit la charmante vieille fille avec un plaisant eflfroi.

— Michel, reprit en riant la princesse, i] faudra qu'elle y passe ! Vous nous conterez cela ce soir, pendant que nous lumerons, en l'absence de Tamara.

— Si l'on me force à entendre vos confessions, dit gaiement made noiselle Renaud, je redis tout à la comtesse.

— Maladroite ! répliqua bravement la

princesse. Taisez-vous donc, ou bien il ne nous racontera que des histoires à l'eau de rose !

La journée finie, lorsqu'elles nous eurent quittés, Jacqueline accourut à moi toute joyeuse.

— Grande nouvelle ! me dit-elle. Préparetoi à voyager.

— A voyager ? répondis-je. Que signifie cette idée bizarre ?

— Cela signifie que Tamara s'ennuie de mon absence et peut-être bien de l'absence. . . d'autres personnes. Or, nous avons tra raé entre nous un petit complot qui concilie fort bien les convenances envers le comte Michel et notre désir de ne point nous quitter au moins huit jours.

— Mais abrège donc ton exorde ! dis-je, rassuré par soft air rayonnant.

— Voici ce que nous avons comploté: Ta. mara ne connaît pas les glaciers. Depuis deux ans, tu dois m'y conduire.... nous partons tous ensemble après-demain pour Charaounix.

— Avec elle ?. . . après-demain ?. . . m'écriai-je, ne pouvant croire à cette bonne fortune.

— C'est décidé irrévocablement !. . . N'essaye pas la résistance, ajouta-t-elle en souriant, nous nous sommes monté la tète làdessus.... En cas de révolte de ta part, j'ordonne à Frantz de nous enlever toutes deux ! Et il le ferait, oui-dà !

En quelques heures les préparatifs furent convenus, le plan concerté, l'itinéraire fixé comme si nous eussions dû partir le jour même. Puis alors, nous songeâmes qu'à ce beau projet il ne manquait plus que l'agrément de la princesse, qui n'était point encore consultée. Tamara ne pouvait entreprendre sans sa tante une pareille excursion.

— Bah ! dit Jacqueline, Frantz lui fera préparer de bonnes petites étapes, bien commodes, bien confortables; elle ne se fatiguera pas, je l'ai promis.

— Je réponds du confortable jusqu'à Servez, répliqua Frantz; mais de là au Brévent

— Monsieur, reprit-elle, si la foi abaisse

les montagnes, l'amour ne saurait être moins puissant Arrangez- vous !

— Je les abaisserai, répondit Frantz en riant.

Le lendemain, un mot de Tamara nous annonça le consentement de la princesse. Notre départ était décidé pour le jour suivant. Frantz fut chargé de tout ordonner sur le chemin. ii'»

A l'heure dite, un grand mail-coach découvert, attelé de quatre chevaux, nous emportait sur la route de Sallanehes, où nous devions coucher le soir. Dans l'intérieur, la bonne princesse, entourée de coussins, devisait avec mademoiselle Renaud et la mère Muller, qui ne se sentait pas de joie à l'idée de revoir Chamounix, ses vieux amis, le pauvre vieui chalet qui avait abrité son existence heureuse, et pourtant si pleine de jours de misères. Derrière, Frantz et le comte Michel. Jacqueline et Tamara, en touristes passionnées, étaient juchées près de moi sur le siège de devant, d'où je conduisais. Nos gens nous avaient précédés la veille avec un relai, pour préparer en même temps les logis.

Ravie à l'idée de passer une semaine en courses aventureuses, Jacqueline n'arrêtait point son babil Tamara, enivrée d'espace, d'air et de liberté, oubliait les soucis de son âme, et c'était un concert d'allégresse !. . . On eût dit qu'elles marchaient à la conquête du monde. Et moi, tout au bonheur de les voir si rieuses, je ne songeais qu'à ma félicité présente Les plus folles imaginations caressaient ma pensée; en les entendant se tutoyer comme deux sœurs, je rêvais qu'elle était ma femme, et que cette douce protect'on que j'étendais sur elle devait durer toujours.

Yers midi nous arrivâmes à Bonneville.

Un déjeuner nous attendait, servi sons les ombrages, au bord de l'Arve.

— Mais M. Muller a une baguette de magicien, dit la princesse en apercevant le service à son chiffre, et jusqu'à son somawar pour le thé.

— Je suis redevenu guide, princesse, ré-

pondit Frantz, et j'ai pris l'engagement de vous faire voyager avec votre villa.

— Bah ! répliqua- t-elle gaiement, à la guerre comme à la guerre ! J'ai été prisonnière de Schamyl !

— Ah ! mon Dieu, s'écria Jacqueline, prisonnière chez les Circassiens ! . . . . Que vous avez dû avoir peur, princesse !

— Pas trop ! pas trop ! Il y a trente ans de cela; j'étais jolie, reprit la princesse avec son aplomb de grande dame; on m'a traitée comme il convenait ! . . . .

— Et vous avez vu Schamyl ?

— Comme je vous vois, ma belle; il m'a

gardée huit jours Pourquoi riez-vous,

mauvais sujet ? reprit-elle de sa voix traînante, en s'adressant au comte Michel qui dissimulait mal un sourire.

— Je ris, princesse, à l'idée que Schamyl ne pouvait jouer un meilleur tour au général qui le poursuivait que de lui enlever sa femme.

— Ah ! menteur, vous riez d'autre chose, je le sais bien ! dit-elle en souriant de son air le plus dégagé. J'ai su, donc, les histoires qu'on a répétées dans ce temps-là. . . Ce qui m'a le plus amusée, c'est qu'il en a encore coûté cent mille roubles à mon mari pour me ravoir.

— Cent mille roubles, combien ça fait-il ? demanda la veille Marguerite Muller sérieusement, comme si elle eût supputé ea elle-même le prix que pouvait bien valoir la princesse.

— Quatre cent mille francs, ma chère madame Muller, répondit la princesse, ni plus ni moins.

— Ah Seigneur ! s'écria la mère de Frantz, le bon mari !

La princesse partit d'un éclat de rire à cette naïveté si franche de la bonne et simple femme, et ce courant de gaieté nous entraîna tous. Ce mélange de luxe et de grâce champêtre était charmant. Autour de nous tout respirait le bonheur. A nos pieds, l'Arve qui murmurait sur les roches polies; au delà de l'autre rive, le môle escarpé, sa bf.se entourée de sapins noirs, puis le Machilly avec sa Pointe du Roi inaccessible, et plus loins les crêtes hérissées des monts Yergi qui déchiraient le ciel.

Nous reprîmes notre route presque à re-

SEMAINE LITTÉRAIRE

gret. Tamara n'avait encore rien vu de la Suisse et tout la ravissait; c'était à tout instant des surprises et des cris de liesse, quand un site lui rapellait ses montagnes de Géorgie. Son regard alors clierchait le mien, plein de gratitude, comme si ces douces visions de son pays natal eussent été mon œuvre.

Nous arrivâmes le soir k Sallanclies.

Frantz avait fait merveille; tout un côté de l'hôtel était réservé pour nous. Le lendemain matin, nous partîmes pour Servez et le mont Blanc.

Comment suivre tous les souvenirs de ces jours fortunés, ces mille faveurs que me créaient pas cà pas nos libres abandons et nos courses errantes ? Tamara était heureuse, et j'étais heureux comme elle. On eût dit qu'au sein des sublimités grandioses qui nous entouraient, les soucis faisaient trêve en nos cœurs et que nous ne savions plus soufiFrir. Le comte Michel était le plus aimable compagnon de voyage qu'on eût pu souhaiter, et, malgré ma jalousie, en le voyant si simplement empressé pour tous, je m'étonnais de me sentir peu a peu gagné à l'amitié franche qu'il me témoignait. Tamara s'en aperçut.

— Merci, Guillaume, dit-elle un jour, de vos bons sentiments pour Michel; j'aurais eu quelque peine à vous voir garder des préventions contre lui.

— Mais je n'en ai jamais eu, répondis-je. ~ Oh ! les premiers jours vous ne l'aimiez pas, reprit-elle en souriant.

— Ne sachant rien de lui, dis-je, j'étais inquiet du trouble où vous jetait sa présence, rien de plus.

Chaqne heure nous apportait un plaisir ; mais où ce fut une fête, ce fut à notre arrivée à Chamounix.

Frantz était né dans ce village, où tous le connaissaient et l'aimaient. Les guides, ses anciens amis, avaJent pris le devant pour annoncer son retour. On nous attendait, et quand on l'aperçut dans cette superbe voiture, au côté d'une princesse, un frémissement d'orgueil agita tous ces braves cœurs.—

Bonjour, Frantz ! bonjour Frantz !

et des mains loyales se tendaient vers lui; il ne savait à qui ré|)oiidre. Sans bien comprendre la célébrité du jeune savaut, entant

de leur pays, ces bonnes gens savaient ses-

succès et sa fortune Ils l'embrassaient,

les hourras éclataient Et Jacqueline

pleurait de joie.

— Ma foi, me dit Frantz ému, je me console de n'être pas le premier dans Rome !

Avant d'entrer dans l'hôtel, nous partîmespour-^Mer vi.siter la maison de Frantz; la foule^Kbus faisant cortège. Frantz marchait en tête avec Jacqueline ; la vieille Marguerite rayonnait de fierté à mon bras. Tamara sui vait avec le syndic des guides, et sa sui'- 'prenante beauté faisait émoi.

Au bout d'un instant, une nouvelle circula dans la foule, ébahie de voir une jolie demoiselle comme Jacqueline au bras de Frantz; puis un mot fut bientôt dans toutes les bouches.

— C'est sa fiancée ! dit-on.

— Yrai ?

— Oui.

— Une comtesse riche à acheter le pays ! Nous arrivâmes à la maison de Frantz.

— Voilà mon domaine, dit-il en riant.

C'était une pauvre chaumière couverte

eu chaume, une porte, une fenêtre. Pour y pénétrer, on descendait deux pas. Nous entrâmes dans une assez grande chambre recrépie à la chaux et garnie de vieux meubles en chêne, luisants de cette propreté suisse qui réjouit le regard; sur les murs, des images naïves et des certificats donnés au vieux Muller.

— Voilà mon diplôme de guide, dit Frantz en nous montrant un cadre noir à l'angle duquel était un grand sceau rouge.

Rien n'était touchant comme ce contraste des misères passées avec les joies du présent. Le contentement était sur tous les visages, à la pensée qu'un si digne cœur avait surmonté ses dures épreuves, et que l'avenir était si beau pour lui.

— Frantz, viens-tu là ? dit la mère en désignant une porte qu'elle ouvrit.

C'était la chambre où Frantz était né, où, .son père était mort. Au fond, près d'une fenêtre donnant sur un jardin, un grand lit couvert de serge verte; au-dessus, un bâtonde guide brisé, accroché près d'un chapeau où se voiraient encore quelques taches sanglantes.

Je ne via rien autre que ce simple rappel

d'une action d'éclat, d'héroïsme, qui disait qu'à soixante- cinq ans le pauvre guide s'était tué, en retirant d'un précipice deux voyageurs dont nul ne savait le nom.

Frautz et sa mère allèrent prier devant ce lit. Jacqueline les suivit et s'agenouilla près d'eux.

Nous restâmes sur le seuil, le front nu, attendris.

Notre quartier général fut établi pour huit jours à Chamounix. Un chalet fort coquet avait été loué pour la princesse. Tamara et Jacqueline, le comte et moi nous logions à l'hôtel; mais de tout le jour nous ne nous quittions pas. Le temps était merveilleux pour nos excursions; dès six heures du matin nous partions allègres, en vrais touristes.

Rien n'étuit charmant comme les enthousiasmes de Jacqueline et de Tamara devant les merveilles étalées à leurs j'eux. A chaque pas, Frautz contait une iiistoire sur les gisements, sur les glaciers, sur une fleur qui sortait sa corolle de pourpre des fentes d'une roche; nous nous groupions tous autour de lui, écoutant cette parole simple, cette science profonde qui savait être attrayante.

— Mais c'est le plus adorable des romans qu'il nous conte ! dit une fois la princesse.

— Oui, princesse, et un roman dont l'héroïne est toujours jeune, malgré tant d'aventures.

Et tout à mon amour, je trouvais chemin faisant mille gracieuses aubaines: c'était presque toujours moi que Tamara appelait lorsqu'elle avait besoin d'aide, et l'illusion me suivait; j'oubliais que tous ces bonheurs ne devaient durer qu'un jour, j'en venais à croire qu'elle m'aimait. Et pourtant Michel était là heureux comme moi; pourtant, lorsqu'ils causaient tous deux, je surprenais parfois dans les yeux de Tamara le reflet des tendresses passées. Alors je doutais.

Mais un incident inattendu vint tout à coup nous créer à tous une situation des plus singulières.

Le dernier soir que nous devions passera Chamounix, nous revenions du Jardin; l.i journée avait été fatigante pour Jacciueliûa

et Tamara. Après avoir dîné au Montanvers,où la princesse nous avait attendus avec mademoiselle Renaud, pendant notre ascension, nos jeunes amies étaient rentrées au chalet; Frantz nous ayant aussi quittés, nous avions doue, Michel et moi, regagné riiôtel assez désœuvrés.

— Si vous n'êtes pas trop fatigué, voulezvous fumer un cigare dans votre chambre ou dans la mienne, avaut de dormir? me dit le comte.

— Très volontiers, répondis-je, il n'est pas tard.

Nous entrâmes chez lui, et nous fûmes bientôt installés dans d'excellents fauteuils, admirant par la fenêtre ouverte les splendeurs d'un soleil couchant qui enflammaient au loin les cimes neigeuses.

Je ne sais quel hasard de causerie avait amené notre entretien sur la pi-inocseo, ot Michel, en badinant, me disait quelques anecdotes de cour sur les passions qu'elle avait inspirées autrefois et le laisser-aller de grande dame avec lequel elle les avait traitées. . .. Tout en parlant, il versa dans une petite timbale d'or de l'eau-de-vie d'un flacon que son valet de chambre avait déposé sur la table.

— En voulez-vous ? me dit-il.

— Merci.

— Vous avez tort, reprit-il, vous ne sauriez vous imaginer le goût de cet ambre liquide dans de l'or.

— Ma foi, je l'avoue, cela ne me tente guère, je n'en ai jamais bu.

— Jamais! C'est un sens qui vous

manque, poète que vous êtes.

— Mais il me semble que vous-même vous n'en buvez guère, car je vous vois chaque soir remplir ce gobelet, et c'est à peiue si vous y trempez vos lèvres.

— Oui, mais je le savoure des yeux

A!i! vous êtes bien heureux, vous, ajouta-til avec un soupir, de pouvoir vivre sans ces philtres qui nous changent en brutes. . . .

— Mais c'est un bonheur qu'il vous est bien facile d'obtenir.

Et l'habitude, dit-il, ce tyran de notre

vie !

— Et la volonté ? répliquai-je.

— Oh ! la voient J < st u;ie belle chose

en philosophie ! Mais je voudrais bien vjir

SEMAINE LlTTÉRAIllE.

comment elle vous empêcherait de geler, en campagne, s'il vous lallaît monter à cheval par la neige, au lever du jour. Ou bien parader seulement une heure ou deux, en petit uniforme, sans dolman, sur la place Saint-Alexandre-Newski, avec vingt-cinq degrés de froid !

— Mais, en ce moment, nous n'en sommes point là, je pense.

— Hé ! comptez-vous pour rien ce cri de la bête qui est eu nous.. . . cette domination de la matière stupide qui réclame, toujours plus avide, même le poison dont nous lui avons fait un besoin ?. . . . En plein été, mon sang gèle si je ne lui donne.... cet aliment de combustion, comme dirait notre savant Frantz. Nous vivons sous un climat meurtrier et nous défendons notre vie. A dix-sept ans, nous sommes soldats. Pour ne plus paraître enfants, nous buvons plus que des hommes. Joignez à tout cela cette fausse volupté de l'ivresse qui nous attire...

— Casse-cou ! Michel, dis-je en riant, vous alliez me convaincre; ce mot est de trop.

— Hé ! pourquoi ne pas le dire ? Tontes les vertus humaines ne côtoient-elles pas

un vice ? Sans doute, il est absurde de

succomber à cette ridicule faiblesse, d'éteindre tout à coup, stupidement, ce flanibeau sacré de Tintelligence a qui nous fait presque deux, » pour employer votre langue de poète. Mais dites-moi, depuis quand a-t-on trouvé le moyen de vaincre les passions ?... Et vous-même, n'avez-vous pas fait bien des folies, si j'en crois la renommée ?. . . .

— Oh ! je ne me donne point pour un sage, dis-ie en souriant. Mais vous le savez, chacun de nous n'admet que sa manie.

Pourtant il me semble que souvent une passion chasse l'autre, surtout quand c'est l'amour qui naît

A ce mot il me regarda dans les yeux.

— Ah ! vous savez mon histoire, ditil, et cette malheureuse faiblesse d'un jour qui a peut-être à jamais détruit le bonheur de ma vie.... C'est Tamara qui vous l'a révélée.

— Oui.

— Et pourtant, reprit-il tristement, je vous le jure, je m'étais corrigé, ce fut un entaîueraent d'un soir. Depuis cette

heure, je me châtie. Vous le voyez, ce flacon que je viderais sans sourciller est là

qui m'attire et je n'y touche point

Jour et nuit je le fais placer à portée de

ma main, j'y goûte pour me tenter et

je résiste.

— Mais pourquoi vous exposer à cette tentation ?

— Pour me convaincre moi-même, et pouvoir bientôt donner à Tamara ma parole que je ne succomberai plus.

— Ne la lui avez-vous point encore donnée ! demaudai-je.

— Non, j'attends d'être sûr de moi.

— Et elle croira à ce serment ?

— Oh ! répliqua-t-il, en souriant avec fierté, elle y croira comme à son Evangile.

Il y avait dans son accent une si noble confiance que je tressaillis. Eu effet, il respirait en lui une de ces loyautés chevaleresques qui s'imposent et qu'on ne discute pas. Tamara me l'avait déjà dit.

J'eus peur qu'il ne pénétrât mon trouble.

— Je vous plains sincèrement, lui dis-je, d'en être réduit à de telles luttes.

— Oui, je suis bien à plaindre, n'est-ce

pas? Car, en vérité, c'est absurde,

étant ce que je suij.

Je ne sus que répondre, pendant un instant il garda le silence.

— Mais vous, Guillaume, reprit-il enfin, en fixant son regard sur le mien, vous avez aussi votre peine.

— Ma peine?.... dis-je effrayé. Que voulez-vous dire ?

— Oh ! ne vous inquiétiez pas, réponditil avec calme. Je suis digne de vous comprendre. A quoi servirait donc d'avoir des cœurs comme les nôtres, si nous avions des sentiments vulgaires ?

— Michel, taisez-vous ! dis-je vivement.

— Pourquoi ? reprit-il. Vous aimez Tamara comme moi, vous n'avez aucune raison pour vous en défendre

— Pardonnez-moi, Michel, répliquai-je avec embarras, on peut supposer ou deviner les plus secrètes pensées, mais un galant homme n'a pas le droit d'avouer son amour pour une jeune lille comme Tamara, alors qu'elle est fiancée

— Hélas ! fiancée dit-il avec

amertume, croyez-vous qu'elle le soit encore !

— Rien que je ne sache ne l'a déliée.

— Merci, dit-il en me tendant la main,

vous êtes fidèle à vous-même Gardez

votre secret, et pardonnez-moi de l'avoir effleuré. Vous êtes juge de votre conscience comme moi de la mienne. Si j'ai parlé ainsi, c'est que nous ne pouvons être, ni l'un ni l'autre, de ces ridicules héros de roman qui maudissent ciel et terre au moindre échec

de leur passion Ne parlons donc que

de moi, de moi qui l'aime à mourir de sa perte, et qui pourtant mourrais encore avec joie, si je croyais qu'elle pût être heureuse d'un autre amour que le mien.

— Que dites-vous, Michel ? m'écrial-je ému.

— Cela vous étonne? Voyons, Guillaume, ce n'est plus le fiancé qui est devant vous, j'ai accompli moi-même ma déchéance Me croyez-vous donc assez

aveugle pour n'avoir pas su deviner que vous êtes prêt comme moi au sacritice

quand il s'agit du bonheur de sa vie ?

Mais alors pourquoi donc m'avez-vous donné votre amitié, à moi qui étais son fiancé ?... Pourquoi vous ai-je donné la mienne, à vous que je savais un rival .... si ce n'est que nous nous sommes dévoués tous deux à sauver des misères du monde cette âme si tendre et si noble? Gardez votre secret, Guillaume, vous n'avez rien à m'apprend re.

Je restai un instant confondu, humilié de tant de grandeur, et je me demandai si j'étais aussi digne d'elle que lui. Mon cœur me répondit.

— Michel, dis-je en serrant sa main, je l'aime comme vous!.... comme vous, je suis prêt à donner le peu de joies qui me

restent pour assurer son bonheur ! A

partir de cette heure nous sommes liés par un pacte de dévouement à sa vie. . . . dûtelle m'aimer aucun de nous deux !

— Ne le souhaitons pas ! dit-il avec un indicible mouvement d'orgueil, il en est peu qui nous vaillent !

11 y avait dans ces étranges paroles un tel mélange d'héro'isme et d'abnégation que je le regardai éperdu, a Ne le souhaitons

pas ! » osait-il dire. Ce mot me parut sublime.

— Michel, m'écriai-je, vous m'épouvantez Je me demande comment elle pourrait ne pas vous aimer et je me sens

perdu !

— Hélas ! dit-il avec tristesse, il y a si longtemps qu'elle sait ce qui se cache en mon âme qu'elle n'y regarde plus ! . , . .

Je quittai Michel, tout palpitant des sentiments tumultueux qu'un tel entretien devait soulever en moi.

J'étais presque atterré de l'admiration qu'il m'inspirait. Il me semblait que ma jalousie eût été désormais misérable devant ce fanatisme d'amour à la fois si plein de grandeur et d'humilité. Je me sentais heureux qu'il eût forcé le secret de mon âme, et qu'il m'eût délivré de ce voile de di.-ssimuiatioii qui m'amoindrissait à mes yeux. Notre rivalité s'ennoblissait tout à coup et s'élevait à la hauteur d'un culte dont Tamara était l'idole.

Le lendemain matin, lorsque je revis Michel, à la façon dont nous nous tendîmes la main, nous comprîmes tous deux que, depuis la veille, notre atïection s'était changée en une de ces estimes que rien ne peut plus altérer.

Nous allâmes au chalet, tout était prêt pour notre départ.

Le soir même, après avoir quitté la princesse et Tamara à la villa du Lord, nous rentrions à l'Ombrée.

Certes rien n'est plus ordinaire entre honnêtes gens que de se tenir en estime, même fût-on rivaux; mais, si fort est le courant des idées prévues, je n'avais jamais songé que Michel pût me devenir un ami; et quand, de retour à l'Ombrée, je pus me recueillir froidement, ce ne fut jioint sans quelque surprise du changement survenu entre nous. J'essayais de croire que nous avions cédé tous deux à un moment d'enthousiasme,que la réflexion ramènerait bientôt Michel à son égo'israe d'amant, l'aveu de ma passion pour Tamara nous deviendrait une cause de haine, ce lieu commun de la

SEMAINE LITTÉRAIRE

rivalité vulgaire Ma:s, en dépit de moimême, ma conscience parlait plus haat que ma jalousie et me forçait à reconnaître que sou héroïsme était sincère. Alors je me demandais avec effroi par quelle &u[)érionté je prétendais l'emporter sur lui.

Cependant rien n'annonçait encore que Tamara fût prête- à renouer avec Michel ce lien de leurs fiançailles tacitement rompu. Durant ces huit jours où nous ne nous étions presque point quittés, j'avais pu lire dans son âme : elle avait pour lui une de ces affections confiantes que n'altère

point aisément l'absence Etait-ce plus

que l'amitié? Etait-ce moins que l'amour ?

Nous eûmes bientôt repris le cours do nos habitudes interrompues. Presque chaque soir, j'allais à Morey, et Tamara m'adre.ssait des reproche.s quanrl j'étnis ua Jour sans venir. A l'agitation fiévreuse qui l'avait un moment entraînée pendant notre vojage avait succédé une soi te de calme réflé- <ih\, où l'on devinait le recueillement d'un austère débat; j'avais peur de la troubler en l'interrogeant.

— Que taites-vous là-bas à l'Ombrée ?

me demanda-t-elle une fois en soupirant.

On eût dit que son âme était restée avec nous et qu'elle languissait de ne plus nous voir.

— Nous vous regretton.s, lui dis-je, mais, hélas ! nous reviendrez-vous jamais ?. . . .

Elle détourna les yeux comme pour me 'dérober sa pensée.

— Ami, dit-elle enfin, je me suis imposé ■un mois d'épreuve avant que de décider de ma vie. . . . Laissez-moi mon courage. . . .

Quand je la quittais le soir, Michel partait toujours avec moi; je l'accompagnais jusqu'au village et nous parlions d'elle.

— Guillaume, me dit-il un jour, elle .souffre dans ces combats de son cœur, et nous devons être confiants entre nous. Si douloureuse que puisse être pour vous ou pour moi la vérité, il faut nous la dire, et lui épargner ainsi l'effort cruel d'éloigner l'un de nous. Je vous engage ma parole de ne rien vous cacher au moindre espoir qu'elle me donnerait, comme je m'engage à partir, sans la revoir, le jour où vous me diriez

qu'elle vous a cbsisi.... Voalez-vous me faire la même promesse]?

— Sans hésiter ! répondis-je.

^ — Oh ! reprit-il, je n'avais pas douté de vous.

— Merci, lui dis-je, car en agissant ainsi vous venez au-devant d'une parole que je n'«sais prononcer.

— Et pourquoi donc, lorsqu'il s'agit de Tamara ?

— C'est qu'en vérité nous sommes dans une situation si étrange, que je me demande parfois si nous aurons la force de rester jusqu'à la fia fidèles à ce pacte qui réclame presque des abnégations surhumaines.

— Et pourquoi faiblirions-nous, dit-il, si nous sommes forts maintenant ?

— C'est qu'à cette heure toute notre force est en elle, ou plutôt dans l'espoir que nous gardons tous deux !

— Craiguez-vous donc que notre amitié ne puisse résister à la désespérance qui doit frapper l'un de nous ?

— Michel, vous en êtes à votre première douleur. Vous avez l'âge des enthousiasmes

— Laissez-moi croire aux sublimes vertus de l'amour, Guillaume, aux nobles aspirations qu'il éveille. J'ai mal vécu, vous le savez; j'ai souillé mon esprit et mon âme dans cette débauche des sens qui nous saisit tous à vingt ans. J'ai mené la vie d'ua soldat, et je sens encore en moi le germe de vices mal étouffés.... Et puis, il y a peut-être du vrai dans votre proverbe qui dit que sous le Russe on trouve un Cosaque: notre pays est encore nu peu sauvage.... Je le confesse, aux premiers jours je vous ai détesté et maudit; vous me le rendiez bien, du reste, je l'ai vu; mais Tamara était

entre nous. Que pouva,i3 je d'ailleurs ?

Je savais que vous m'étiez un rival; mais si Tamara vous eût aimé, elle me l'eût dit. Alors, mieux inspiré, j'ai compris que nos colères et nos haines étaient impuissantes. Une épée ne saurait trancher de tels nœuds. J'ai compris enfin que vous vous montriez plus digne d'elle en la respectant jusque dans son fiancé, et je n'ai point voulu rester au-dessous de vous, quoi qu'il m'en pût coûter, de peur de déchoir à ses yeux. J'ignore maintenant, Gaillau;ne, ce que l'ave-

nir fera do notre amitié présente. A mes heures de doute, je le confesse encore, un méchant levain fermente en mon cœur; je comprends que nous puissions redevenir ennemis, mais jamais, je vous le jure, je n'ai pensé que nous puissions un jour cesser de nous estimer.

Cependant Tamara était toujours impénétrable. Je n'osais plus l'interroger comme autrefois, craignant de froisser son âme. Elle savait mon amour, je ne pouvais plus lui parler de Michel, mais je devinais à l'expression confiante de ses yeux qu'elle s'appuyait sur mon dévouement et qu'elle me savait prêt à souffrir pour elle. Pourtant tout me devenait cruel; si je la voyais triste auprès de moi, je m'imaginais qu'elle cherchait le mot qui devait à jamais me séparer d'elle. Etait-elle pour moi souriante .... je songeais que peut-être elle voulait déjà me consoler de sa perte. (Chaque soir, en revenant avec Michel, je tremblais à l'idée qu'il allait me révéler son bonheur.. .. Je souff"rais autant de mes espoirs que de mes découragements.

Un incident bizarre vint bientôt me dénoncer un périlque je ne soupçonnais point. Un jour, je partais avec Michel et nous étions déjà sortis, quand Tamara accourut et nous rappela.

— Pardon, me dit-elle, cest Michel que j'appelle.

Elle lui dit alors quelques mots en russe ; il répondit de mè-iie. Je m'éloignai, bien queje ne pusse les comprendre, et j'attendis au bout de l'allée. Peut-être surpris-je dans leurs gestes quelques indices, mais je ressentis je ne sais quel pressentiment qu'ils parlaient de moi, et un serrement de cœur me saisit. Us causaient avec animation; deux fois Michel fit quelques pas pour me rejoindre, et deux fois il retourna près d'elle.

Craignant de me montrer indiscret ou défiant en les observant ainsi de loin, j'avais gagné la grille du parc, lorsque tout à coup je me trouvai face à face avec MoUaré.

A son attitude, je crus deviner qu'elle m'attendait.

— Que me voulez-vous ? lui dis-je.

Elle ne répondit pas; elle- restait immobile; son œil noir fixé sur moi avait une expression à la fois franche et résolue.

Eu ce moment, nous entendîmes les pas de Michel! Moilaré s'eîlaça pour me faire place. Je passai, croyant m'être mépris; mais je n'eus pas plutôt mis le pied sur la route, qu'elle s'élança, derrière moi, et, presque avant que j'eusse le temps de ra'étonner, jela vis tremper ses doigts dans un petit vase d'argent surmonté d'une croix, qu'elle tenait dans sa main, puis je sentis tout à coup au visage quelques gouttes d'eau qu'elle me jeta par trois fois en répétant ces trois mots:

— Tchour ! . . . . nacJta mesto sviato !

— Folle ! s'écria avec colère Michel qui nous avait rejoints: Est-ce ainsi que tu m'obéis ?

Il voulut la proudre pnv \o. bras ; mais elle se débattit avec une force étrange, lui échappa, et exaltée, vociférant plus fort, marchant sur moi:

Tchour!.... naclia ynesto sviato!

répéta-t-elle comme en délire.

Mais d'un bond Michel l'atteignit et la saisit cette fois avec tant de fureur qu'il fallit la renverser; je vis sa canne levée

— Michel ! Michel ! lui criai-je, que faitesvous ?

Il s'arrêta.

— Ta-t'en ! dit-il à Moilaré, frémissant de colère, va dire à Kostinka de t'enfermer dans ta chambre pour huit jours.

Et il la lâcha si brusquement que le vase d'argent tomba à terre; l'eau se répandit sur le sol avec trois petits morceaux de charbon qui y étaient contenus.

Seio-neur ! dit Moilaré. l'eau sainte est

prolanée; nous expierons tous le sacrilège '

Michel s'arrêta terrifié, il devint très

pâle

La Géorgienne ramassa le vase en se signant.

Je te pardonne, dit-il vivement, tu ne

seras pas punie. .

Moilaré lui jeta un regard triste et s'eloignaen silence. Une consternation si profonde était sur leur visage que je n'osais parler. Nous gagnâmes la route.

— Pardon, Guillaume, me dit enfin Mi-

S P: M AINE LITTÉRAIRE

chel, et merci d'avoir arrêté ma violence. Je me suis montré un peu trop Russe, ajouta-t-il avec un sourire forcé; mais si vous viviez au milieu de nos sex'fs, vous comprendriez la nécessité de ces exécutions sommaires.

— Mais que signifie donc tout cela, et d'où vient l'émotion que je vous vois ?

— Nous avons une foule de superstitions dans notre pays et, bien que je sois un peu philosophe, je ne secoue point aisément le joug des préjugés vulgaires. Cette stupide scène était un exorcisme contre vous, moitié sorcellerie, moitié religion. ... De là ma sotte colère d'abord, et puis mon émotion quand l'eau bénite a été répandue dans la poussière.

— Mais à quel propos cette incantation ? demandai-je.

— Oh ! cela tient à bien des causes, ditil; Mollaré a pour moi comme pour Tamara une affection fanatique, elle m'a vu naître, elle a prédit,quandnous étions enfants, que nous serions époux Il y a dans ces esprits fermés des divinations singulières; elle sait que vous aimez Tamara, ses prédictions sont en péril et elle vous hait de toute la force de son attachement pour moi .... Ajoutez à cela qu'cà ses yeux vous êtes un hérétique, n'étant point de la religion.grecque, et vous comprendrez son animosité farouche et cette absurde conjuration.

— Elle sait tout, dites-vous ?

— Parbleu ! répliqua-t-il, c'est elle qui m'a fait venir pour vous tuer, afin de délivrer Tamara d'un sort que vous lui aviez jeté ! Or, comme vous êtes encore vivant, elle emploie charmes contre charmes, et vous livre chaque jour aux divinités de l'enfer.

— Que signifient les paroles qu'elle vociférait avec tant de véhémence ?

— C'est la formule contre le démon;

Tvhour ! nacha mesto sviato ! Ce

qui veut dire: « Arrière, notre lieu est sacré. M Tamara, qu'elle persécute à chaque instant de ses visions de folle, m'avait rappelé tout à l'heure pour me dire de la surveiller "^e suis arrivé trop tard; mais

nous allons prendre quelques mesures de rigueur, pour mettre un terme à ces extra-

vagances, car, sans que vous le sachiez, elle est toujours sur vos pas.

— Laissez donc en paix cette pauvre femme, dis-je en riant, je suis si peu encliu à la peur des sorciers.

— Mais c'est qu'elle tourmente aussi Tamara ! Je vous le répète, et vous l'avez pu voir, nous nous défendons mal de ces superstitieuses croyances. . . Et puis enfin. . . cela est ridicule à dire quand il s'agit d'une femme, ajouta-t-il en souriant, mais il faut tout prévoir, Guillaume, et vous garder, car Mollaré, voyant linefïicacité des sortilèges est assez folle pour vous suivre, an soir que je ne serais pas là, et vous planter, par derrière, un couteau entre les deux épaules.

L'avertissement était des plus sérieux, le fiinatisme de Mollaré m'était depuis longtemps connu: une faible main de femme suffit à un poignard quand c'est l'exaltation qui la guide. Mais je ne songeai pourtant point sur l'instant au danger très réel que je pouvais courir. Les révélations de Michel me plongèrent en de tout autres pensées... Je n'en pouvais plus douter, tous savaient mou amour.

« Mais alors, me disais-je, mon es[»érance n'était donc point une cliimôre ? Elle peut donc m'airaer, puisque cette Mollaré, qui sait les agitations de son cœur, me redoute ainsi? «

Je ne dormis point cette nuit-là.

Le lendemain, je ne vins à Morej', que le soir. A la façon dont Tamara me tendit la main, je compris qu'elle savait déjà l'équipée de la veille, et qu'elle me demandait pardon. Pourtant elle ne m'en dit point un mot.

J'imitai sa réserve: aborder ce sujet, c'eût été froisser la délicatesse de son âme. Comment parler de Mollaré sans rappeler la cause de sa haine ? Pour effacer aussitôt une préoccupation visible, je m'empressai d'engager avec la princesse un de ces entretiens légers auxquels elle était toujours prête; mais, à mon grand étoimoment, elle le laissa tomber presque aux premiers mots. Je ne sais quelle tristesse pesait sur tous.

UNE DERNÈmE PASSION.

D'^ regard j'interrogeai Michel; je devinai à son geste qu'il était survenu quelque événement fâcheux dont il était lui-même ému.

J'eus peur nn instant d'être l'objet de ce trouble; mais l'attitude de Tamara me rassura, et quelques douces paroles me pz'ouvèrent que je n'avais rien perdu de son affection.

La princesse nous appela pour sou whist, que nous faisions quand le temps était mauvais, et, grâce à cette diversion, nous fûmes bientôt engagés dans une de ces causeries du jeu, si propres à voiler les préoccupations.

Tamara, a.ssisc au piano, cherchait quelques essais de mélodie d'uiiemain distraite.

Il y avait un quart d'heure que nous jouions, quand la princesse qui, ce soir-là, faisait trêve à ses lazzi contre mademoiselle Eenaud, me dit tout à coup :

— Quel âge avez-vous, monsieur de Chandor ?

A cette question si inattendue, je levai la tête, croyant avoir mal compris.

— Quel âge avez-vous ? répéta-t-elle.

— J'ai quarante ans, madame, dis-je un peu troublé.

— Vraiment, répondit-elle, je ne l'aurais pas cru à vous voir. Vous serablez bien plus jeune.

Elle se tut, comme si cette question eût été tout à fait indifférente; mais, à un regard qu'elle jeta vers Tamara, je crus deviner qu'elles avaient parlé de mon âge entre elles, et j'en fus presque effrayé. Notre partie reprit son cours ; nous réussîmes enfin, Michel et moi, à l'animer un peu, et nous atteignîmes ainsi l'heure de prendre conc;é. La soirée était fraîche, Tamara mit une capeline au moment où nous nous levions.

— Eb quoi, sortez-vous ?..., lui dis-je, le parc est humide de pluie

— J'ai besoin d'air, répondit-elle, je vous accompagnerai jusqu'au bout de la pelouse.

En disant ces mots, elle prit mon bras, et nous sortîmes, laissant Michel avec la princesse, qui l'avait retenu et lui parlait bas. Tout ce mystère m'inquiétait de plus en plus.

— Mon Dieu ! dis-je à Tamara, qu'est-il

donc arrivé ? Bien sûr vous avez appris

aujourd'hui quelque fâcheuse nouvelle.

— Non, non, répondit-elle vivement, ne vous attristez pas, mon ami, ce n'est rien qui puisse vous alarmer

— Mais c'est du moins un chagrin qui vous fait souffrir

— Ne m'interrogez pas, Guillaume, ditelle presque avec l'accent de la prière, Michel vous dira tout.

Une cruelle pensée traversa mon esprit.

Elle avait sans doute décidé de sa vie, et Michel allait m'annoucer mon malheur. Je fis appel à mon courage, et malgré le déchirement douloureux de mon âme:

— Tamara, dis-je eu lui serrant la main, quoi qu'il advienne entre nous, n'oubliez point que je bénirai toujours votre souvenir. . . . et que je resterîii toujours pourvous un ami, un frère ....

— Que dites-vous ? s'écria-t-elle avec effroi. Vous parlez comme si vous m'adressiez

un adieu Guillaume, que vous ai-je

fait. ... ou qu'avez-vous donc compris ?

Vous voulez partir !

— Non, non, répliquai-je navré à la vue de cette émotion vive. C'est vous qui vous méprenez . . .

Mais elle semblait ne point me croire. A ce moment le comte nous rejoignit:

— Michel, lui dit-elle, parlez vite, il souffre de notre tristesse ....

— Mais c'est une folie, dit .Michel, il n'y a point même là do quoi s'inquiéter un instant.

— Vous l'entendez ! reprit-elle essayant de sourire pour me rassurer. Ainsi donc, Guillaume, à demain, ajouta-t-elle en me regardant dans les yeux.

— A demain, répon^lis-je.

Elle nous quitta et nous gagnâmes la route.

— Qu'est-ce donc ? dis-je enfin à Michel...

— Une extravagance nouvelle de Mollaré, répondit-il, ne vous inquiétez pas outre mesure ! Tout ce qui en résultera, je l'espère, ce sera de renvoyer en Géorgie cette pythonisse de malheur qui finirait par noua rendre tous insensés comme elle.

— Qu"a-t-elle fait ? Parlez vite.

— Vous savez qu'hier, reprii, Michel, je lui avais ordonné de gnvOev s.i chambre. Or,

SEMAINE LITTÉRAIRE

ce matin, ne la voyant point paraître, Tamara s'informa; on lui dit que la Nlania était enfermée par mon ordre. Elle comprit qu'il était sans doute survenu quelque événement qui avait motivé cette rigueur et n'insista point d'abord; mais, soit curiosité inquiète, soit compassion de cette folle pour qui elle a toutes les faiblesses, elle ne put résister au désir de la voir. Elle alla la trouver et apprit ainsi cette ridicule scène de la route et surtout la profanation que ma violence avait occasionnée. Je ne sais de quelles visions MoUaré accompagna son récit, tant il y a qu'cà mon arrivée, je trouvai Tamara si cliagriue que je fis appeler Niania pour lever sa consigue et la sermonner d'importance en présence de la princesse; il fallait l'effrayer assez pour qu'elle n'osât tenter rien de plus grave envers vous. Je

m'attendais à une crise d'exaltation; à lua

grande surprise, Mollaré arriva devant nous morne, sombre, abattue; elle se mit à genoux, reconnut ses torts, et promit de cesser ses conjurations diaboliques. Par malheur, une si subite soumission m'inspira de la défiance, je voulus la lier par un serment, la seule cliaîue sûre avec de telles gens.

« — Ainsi, lui dis-je, tu promets de ne plus tourmenter ta maîtresse avec tes idées folles ?

» — Je le promets, répéta-t-elle.

» — Tu promets de ne plus offenser le comte de Chandor.

» — Je le promets.

» — Tu le jures sur la Vierge.

» — Je le jure sur la Vierge, réponditelle d'une voix assurée. Le comte de Chandor est mon maître, et il peut marcher sur moi, je ne peux plus rien contre lui. Ahrimane a parlé.

» — Que veux-tu dire ? demanda imprudemment Tamara.

»— Ahrimane a parlé, répéta Mollaré...

Le comte Micliel Woynoff et le comte de Chandor seront tous deux vos époux. »

— Quoi! m'écriai-je, interrompant Michel, c'est ce stupide conte qui a ému Tamara à ce point ?

— Hé, mon ami, répliqua-t-il, s'affranchiton jamais des croyances qui nous ont bercés? Non, Tamara necroit poiut à ces

divinations magiques ! Mais il en est^de

la superstition comme de la foi^ la raison va d'un côté, l'instinct de l'autre. Non, Tamara chrétienne ne craint rien d'Ahrimane ni de ses génies endiablés; mais. . . . que vous

dirai-je enfin ? C'est une fille d'Asie, le

pays des légendes et des chimères. Elle est superstitieuse comme une Russe doublée d'une Géorgienne Elle rit des pratiques de cabale de Mollaré, et elle s'est affectée de cette prophétie stupide qui prédit la mort à l'un de nous, dans un avenir assez prochain pour que, devenue veuve, elle puisse épouser le survivant

— Mais il est absurde de croire à ces songeries ! m'écriai-je,

— C'est absurde ! c'est ridicule ! c'est fou I répIiqua-t-il, et demain, je l'espère, Tamara

n'y pensera plus mais il n'en est pas

moins vrai qu'elle en a souffert tout le

jour Il n'est pas jusqu'à la princesse

qui n'en ait perdu sa gaieté pour un soir. . . Aussi vais-je tâcher de me débarrasser au plue tôt de cet oiseau de malheur. . . .

— Dieu veuille que ce soit bienôtt ! dis-je, mais cro3'^ez: vous que Tamara y consente ?

— Oh ! j'aurai de la peine à obtenir son éloignement; car, au fond de tout cela, cette maudite sorcière est si fort attachée à sa maîtres'-e que le plus grand châtiment qu'on puisse lui inlliger, c'est de la priver de sa vue. Elle est prise alors d'un tel désespoir que, vous le voyez, Tamara faiblit et la rappelle

— Ce qu'il y a de positif dans cette histoire, mon cher, ajouta-t-il en riant, c'est que parla voix d'Ahrimane l'un de nous est condamné à mort: faisons nos testaments.

Allégé de mes inquiétudes, je plaisantai avec lui sur ce thème des superstitions bizarres, communes même aux plus solides es[)rits: le grand Condé, et Ne.vton, et Schiller. Michel me confessa sa faiblesse à l'endroit de quelques-uns de ces préjugés si nombreux en Russie; je l'en raillai.

— Vous riez, répondit-il, et vous avez raison .... Mais si je vous disais, à cette heure, que ce n'est point l'un de nous que menace la prophétie de Mollaré .... qu2 c'est la mort de Tamara qu'elle prédit

— Oh ! taisez-vous ! m'éciai-je, saisi d'u i indicible effroi.

— Tous le voj'ez bien, esprit fort, dit-il, vous avez tremblé et pourtant vous saviez que ce n'était qu'une épreuve.

— Oui, vous avez raison, je l'avoue, répliquai-je soucieux, il y a dan«s cette seule pensée qu'on désigne à la mort un être jeune et plein de vie. je ne sais quelle froide et mystérieuse épouvante.. . Je comprends maintenant l'émotion de Tamara.

Ainsi que nous l'avions prévu, quelques jours sutfirent à effacer l'impression de cet incident puéril. C'était le rêve maladif d'un cerveau à moitié troublé par un dévouement fanatique, et cette aventure nous créait, en vérité, une situation si délicate que nul de nous n'en pouvait parler. Et pourtant, contradiction bizarre, c'était précisément notre silence qui accusait et confirmait l'étrange complication oîi nous étions jetés. Sans un mot, de moi sans un aveu, j'étais définitivement dénoncé, reconnu comme un prétendant à la main de Tamara, à l'égal de Michel, sans qu'aucune restriction de l'an de nous protestât. Tamara se taisait et mon mutisme attestait mes vœux.

La princesse, avec ses insouciances de grande dame et son indulgente tendresse pour Tamara, n'était point une femme à s'eflrayer beaucoup d'une prophétie qui annonçait deux passions à sa nièce, et, sans mettre en doute l'infoillibilité de la Géorgienne, elle interpréta tout uniment la prédiction dans un sens moins tragique.

— Cela m'étonuerait pourtant, me dit-elle un jour, car Tamara a des idées si arrêtées sur le mariage. . . . Enfin on n'y peut dOuC

rien, n'est-ce pas ? L'important c'est

que personne n'on meure I Après tout. Mollaré n'est pas le destin. , . . elle nous a déjà conté tant d'histoires ! . . . .

— Tout ce qu'il y a de plus clair là-dedans, ajouta-t-elle, c'est qu'il faut maintenant que Tamara se décide.

Cette conclusion de la princesse était du moins le mot juste de la singulière situation qu'avait dévailée si brusquement MoUaré.

Près de deux semaines nous séparaient encore du terme de cette épreuve que Tamara s'était imposée avant de décider son sorfe;

chaque heure accroissait le trouble de nos âmes. .. 11 était impossible, en efi"et, qu'elle ne se résolût pas bientôt devant ces douloureuses anxiétés dont elle était la première à souffrir.

Cette prévision, qui devait être si fatale à l'un de nous, ne tarda point à se réaliser, et trois jours s'étaient à peine écoulés qu'un changement subit dans l'esprit de Tamara me fit pressentir mon malheur. Elle devint tout à coup sereine, comme si les hésitations de son cœur eussent été désormais fixées. Puis je remarquai bientôt dans sou maintien auprès de Michel je ne sais quel mélange de doux abandon et de pudiques réserves qui me peignirent au cœur. Bien qu'elle fût toujours aussi affectueuse avec moi, je sentais vaguement sous son expansion comme un effort de pitié. Etions-nous un instant isolés, elle semblait craindre de rester seule près de moi.

En vain, par ces étranges sophismes dont nous nous berçons si aisément, j'essayais de m'abuser, je voulais me convaincre que je me méprenais sur son trouble, qu'elle me fuyait parce que j'étais aimé ! L'inexorable doute revenait acharné, et je lui cachais ma peine, de peur qu'elle ne s'en aftligeât. Je ne vivais plus ....

Cependant Michel ne m'annonçait point son triomphe; sur son front, dans ses yeux je devinais l'espoir, et l'on eût dit parfois que, comme Tamara, il n'osait me révéler mon arrêt. . ..

Alors, aigri, découragé, je l'accusais de manquer à la parole que nous avions échangée. . . J'en venais à les accuser tous deux de se jouer de ma douleur.

Eleiitôt, le cœ'ir gonflé d'amertume, tout me devint suspect entre eux; le moindre mot, un regard excitaient ma jalousie. Chaque jour ajoutait à ma désespérance. Je les voyais heureux, souriants, et leurs sourires étaient une insulte à mon âpre désolation.

Un soir, en quittant Tamara, il lui dit quelques mots géorgiens auxquels elle répondit en riant. Je ne sais quelle afireuse pensée me traversa l'esprit, je me crus l'objet de leurs moqueries, l'irritation jusque-là contenue déborda tout à coup. Je répondis à peine à l'adieu de Tamara, et

SEMAINE LITTÉRAIRE

dès que le comte et moi nous eûmes gagné la route:

— Michel, lui dis-je d'nn ton plein de fiel, avez-vous coutume de tenir votre parole ?

A ce mot, il s'arrêta et me considéra avec un étonnement profond.

— Hé quoi ! rcpondit-il, Guillaume, en sommes-nous Là?

— Vous savez mieux que moi où nous en sommes, répliquai-je sèchement. C'est pourquoi je vous renouvelle ma question, s'il faut vous l'adresser deux fois.

Il ne put réprimer un frémissement, mais presque aussitôt il reconquit son calme, et fixant sur moi son clair regard:

— Guillaume, me dit-il, vous ne pouvez

m'offenser à cette heure du moins

Je suis prêt à vous répondre Mais

donnez-moi d'abord la main.

11 y avait dans son accent une si cordiale émotion que je rougis de mon agression brutale. Je pris sa main tendue:

— J'ai eu tort, îllchel, balbutiai-je, et pour ce moment d'oubli

— Taisez-vous ! s'écrig-t-il vivement, Tamara est entre nous !

— Oui, Tamara est entre nous, repris-je et depuis quelques jours je souflre comme un damné. C'est pourquoi, Michel, je vous en conjure, parlez !.... Je suis perdu, n'est-ce pas ?

— Ecoutez-moi, Guillaume, répondit-il soucieux, et écoutez-moi surtout avec le cœur d'un ami. Oui, j'ai compris vos anxiétés, mais si je ne me suis tu, c'est que je n'avais rien avons dire.

— Rien ? répétai-je. Me croyez-vous donc aveugle ?

— Non! Mais vous êiës j.tloux et

vous voyez mal. . . . Pourtant, ajouta-t-il, il est vrai qu'un changement est survenu dans les pensées de Tamara ....

— Et me jureriez-vous, ^Michel, que ces pensées nouvelles ne vous sont point favor£:bles?

— Puisque vous m'y forcez, Guillaume, répondit-il, je parlerai. Eh bien oui, dans ma loyauté, je le confesse, depuis quelques jours l'espoir m'est revenu que Tamara m'aime encore, et qu'elle m'a pardonné.

Dans sa voix, dans ses yeux, dans ses expansions plus vives, il me semble retrouver

le reflet des tendresses regrettées. Oui , j'ose espérer. . . Mais, sur ma foi, aucune parole n'est sortie de ses lèvres qui confirme moB bonheur; je doute encore comme vous....

et j'attends !

Si j'avais pu garder quelques illusions, la loyale franchise de Michel les eût anéanties. Pourtant, mieux inspiré, je fis un retour sur moi-même, et, comprenant l'inanité de mes vaines colères devant les entraînements de deux cœurs que rien n'avait pu désunir, je ne songeai plus qu'à me montrer digne de Tamara en lui oflrant jusqu'cà mes douleurs

Alors, é;)ouvanté, je contemplais l'avenir Jetais terrassé par une de ces inex-

horables passions après lesquelles la vie est brisée. Ma jeunesse n'était plus, mes quarante ans étaient sonnés, et le désastre de mon âme était irréparable. La dernière heure de l'espérance s'éteignait, j'allais entrer dans la nuit

0 temps, faucheur sinistre de nos saisons heureuses, ponrquoi-nous laisses-tu survivre â nos désenchantements ? Hélas ! déchirante pensée, j'étais au terme fatal où tout se Métrit autour de nous, où l'on n'a

plus de joies que dans la souvenance

Grand Dieu ! voir jour à jour des rides

à son front se creuser plus profondes, se dire: Tout est fini ! Adieu les heures d'ivresse et les amours rêvées ! Adieu les doux aveux murmurés en tremblant, et les sourires pleins de caresses, et les ineffables abandons ! Ne plus pouvoir être aimé jamais jamais! Et souffrir le désespoir d'un amour méprisé Tamara, Tamara.... qn'as-tu fait de ma vie? Mais non.... je t'aime.... je t'aime et ne te maudis pas !

Perdu dans ma détresse, je songeai à fuir pour lui épargner du moins le spectacle de ma misère. Jacqueline et Frantz m'en dissuadèrent. Pendant deux ou trois jours, je cédai, craintif, à l'idée de troubler leur bonheur. Mais durant ces trois jours, la vérité apparut encore plus certaine cà mes yeux. J'étais devenu importun à Tamara; dans ses effusions peut-être plus vives se déce-

lait un trouble involontaire. Il me vint à l'idée que la peur seule retenait encore le mot qui devait fixer mon sort.

— Tamara, Ini dis-je au dernier soir, savez-vons que Michel est un des plus nobles cœurs que j'aie jamais rencontrés ?

A cette parole si inattendue sans doute sur mes lèvres, elle eut un sursaut d'étonnement.

— Oui, je le sais! répondit-elle troublée. Mais, Guillaume, pourquoi donc me ditesvous cela aujourd'hui ?

— Je vous le dis, chère sœur, parce que je sais que vous êtes heureuse de l'amitié sincère qui nous unit tous deux.

— Guillaume, dit-elle tout émue, il y a dans votre voix un accent qui me navre.. . Je veux savoir toute votre pensée.

Et des larmes remplirent ses j^eux fixés sur les miens. Je fis un dernier appel à mon courage.

— Ma pensée, Tamara, répondis-je, c'est

que je veux votre bonheur quelque prix

qu'il puisse coûter !

J'eus à peine prononcé ces mots que je la vis porter son mouchoir à sa bouche comme pour comprimer un sanglot, puis soudain elle se leva et s'enfuit éperdue, me laissant consterné.

Michel était à l'autre bout du salon, assis sur un divan, auprès de la princesse.

— Qu'est-ce donc ? s'écria-t-il inquiet. Qu'avez-vous dit à Tamara ?

Il fit quelques pas pour la suivre, la princesse l'arrêta.

— Laissez, dit-elle vivement, j'irai près d'elle. Ce n'est rien .... mais partez tous deux.... il vaut mieux qu'elle sache que vous n'êtes plus là.

Nous sortîmes, et dès que nous fûmes sortis, je rapportai à Michel les paroles que je venais de dire à Tamara.

— Guillaume ! s'écria-t-il, si jamais mon

amitié fléchissait, rappelez-moi ce jour

Mais confiez-moi la vérité à moi: est-ce que vous voulez partir ?

— Oui, répondis-je, mes forces sont à

bout Pourquoi attendrais-je la fin d'une

vaine épreuve que, dans son austère loyauté, Tamara s'était imposée ? Tout en elle dénonce que je suis condamné. ... Je veux

lui épargner le chagrin de me voir souBFrir de son bonheur.

— Sur ma parole, reprit-il gravement, elle ne m'a point encore dit d'espérer.

— Est-il donc besoin qu'elle le dise ! m'é-

criai-je avec un amer découragement

Michel, Michel, ajoutai-je, presque avec l'accent de la menace, qu'elle soit heureuse ! car, à la moindre douleur qui viendrait de vous je serais là !

— Guillaume, ne nous quittez pas ainsi, je demanJe deux jours encore, afin qu'elle ne croie pas que je vous ai éloigné.

— Et pourquoi prolonger sou ennui ?. . . . Il parut hésiter un moment.

— C'est que dans deux jours, reprit-il enfin, ce sera l'anniversaire de la mort de sa mère qui m'a aimé enfant; et nous venons de décideravec la princesse que, ce jour-là, je lui demanderai si je sais encore son fiancé.

Etrange faiblesse huaiaine, je venais moimême de prononcer mon arrêt, et ce mot de Michel me perça le cœur.

J'épuisai ma dernière goutte de fiel.

— Promettez-moi, dès qu'elle aura parlé, de m'écrire à l'instant, afin de nous épargner à tous le déchirement d'un adieu

— .e vous le promets, répliqua-t-il.

— C'est bien, j'attendrai jusque-là!

Le jour suivant, je reçus ce mot de Michel:

« Cher Guillaume, lord Staunley, un ancien compagnon de voyage à moi qui est depuis deux jours à Genève, vient me visiter avec son yacht; il me sait de vos amis et me prie de vous convier à une partie sur le lac qui nous prendra la matinée. Je cède à sa courtoise sollicitation. Répondez par l'exprès que nous vous mandons, ou venez. »

Une lettre fort gracieuse de lord Staunley était jointe à ce mot. Je m'excusai en quelques lignes de ne pouvoir les accompagner. J'avertis Jacqueline que nous partirions sans doute le lendemain pour Paris. Elle ne put retenir ses larmes.

— Eh quoi, dit-elle, me séparerai-je d'elle ainsi, sans la revoir ?

— Fais atteler, répondis-je, et va à la villa de Lord avec madame Muller... Seulement, songes-y bien, tu dois être assez cal-

SEMAINE LITTÉRAIRE

me pour qne Tamara ne soupçonne point qne cette visite est un adieu.

Elle partit, et dès que je me trouvai seul auprès de Frantz, je ne sais quelle folle pensée m'agita. « Si dans sou épancbement avec Jacqueliue, Tamara allait lui dévoiler

son âme et lui annoncer mon bonheur?

Si je m'étais trompé?. ...»

Hélas! que l'espoir est lent à s'enfuir! Pendant toute cette matinée je passai par toutes les affres de l'attente.

Mais Jacqueline revint: Tamara l'avait accueillie comme toujours avec la plus affectueuse tendresse, mais pas un mot de ses lèvres n'avait trahi son secret, et comme si elloeût craint d'être interrogée, elle ne s'était point éloignée de la princesse.

— Pourtant, dit Jacqueline soucieuse, je voudrais que tu eusses le courage de rester

— Non, répliquai-je, c'est pour elle surtout qu'il nous ftiut partir.

Elle ne répondit point, craignant d'irriter ma peine.

— Tu sais qu'elle t'attend aujourd'hui... ajouta-t-elle pourtant.

Aux approches du soir, j'étais sur le chemin de Morey et je songeais que peut-être

j'allais la voir pour la dernière fois La

dernière fois quel implacable mut !

Quelques heures encore de lumière et puis les ténèbres et l'éternel désespoir.

a Allons, j'ai fait un beau rêve, me dis-je amèrement, mais le réveil est rude. »

J'avais depuis un quart d'heure gagné le bord du lac, mes chQ,vau.x ne sentant pas ma main s'étaient lancés à toute vitesse sur cette route qu'ils avaient si souvent parcourue, quand tout à coup un en sonore frappa mon oreille; il me sembla entendre mon nom. Je jetai les yeux autour de moi, le chemin était désert, mais l'appel s'étant répété vers la rive, je reconnus la voix de Mic!:el; puis j'aperçus une barque qui s'approchait à force de rames, et d'où l'on me faisait signe d'attendre.

J'arrêtai, cinq minutes après Michel abordait.

— J'ai de la chance, dit-il, d'avoir reconnu votre voiture, car le diable m'emporte, ces animaux de bateliers auraient mis plus

d'une lieure pour me conduire à Morey!

Vite, filons, je suis eu retard.

Il monta près de moi et nous partîmes.

— Vous avez eu tort de ne pas venir, reprit-il bientôt. Mon cher, ce Crésus de SLauuley a un yacht aménagé d'une façon supérieure, et nous avons fait tout en voguant un déjeuner parfait Sans compter

que j'ai gagne un pari de cinq cent louis k mon hôte

J'écoutais à peine, distrait par un de mes chevaux qui rompait ses allures et me tirait à la main comme s'il eût voulu s'emporter.

— Parbleu, dit Michel, la gourmette est cassée elle le pique, sans doute!

Et avant que j'eusse le temps de retenir les guides de la voiture lancée au grand trot, il sauta sur la route et se jeta à la tête des chevaux.

— Etes-vous fou, Michel? lui criai-je, effrayé d'une si dangereuse imprudence.

— Bah! répliqua-t-il, j'en ai fait bien

d'autres Là, là quiète .'.... Belle bête

que ce Tomy!

Mon groom rattacha la gourmette et nous continuâmes notre route. Mais nous n'eûmes pas plus tôt fait cent pas que je fus frappé de la singulière animation de Michel. Il parlait avec une verbosité bruyante que je ne lui avais jamais vue.

— Quel pari avez-vous donc gagné ? lui demandai-je.

— J'ai fait mordre la poussière à la fière

Albion! La poussière est lo mot, ajou-

ta-t-il en riant Figurez-vous, mon cher,

qu'après une heure de table, Staunley, qui boit comme une mouche, mo porte un défi au Xérès alterné de Porto. Il propose cinq

cents louis d'enjeu .... J'accepte A

l'heure qu'il est Staunley est sous sa table d'ébène, examinant de près les fleurs de son tapis.

Tandis qu'il parlait, je le considérais avec attention.

— Mais, malheureux, vous êtes étourdi ! lui dis-je.

— Allons donc! exclama-t-il, pas même

une pointe de 2;aietéIJe savais que Staunley n'achèverait pas même sa première bouteille, et j'en ai souvent bu deux ou trois sans sourciller. Car au fond de tout cela, Guillaume, je suis fort triste en songeant à vos

ennuis Mais, bah! MoUaré a prédit que

Tamara serait bientôt veuve!

Je ne pouvais plus douter : Michel, ne songeant pas qu'il n'avait plus coutume de boire, s'était laissé surprendre, et, bien que son ivresse n'altérât point sa raison, elle se trahissait dans sa parole véhémente

Untî idée infernale me traversa l'esprit.-

Je voulus la repousser, mais elle devint plus âpre

« Le conduire ainsi à Tamara c'était le destituer à jamais de ces espérances qui étaient mon supplice »

Pourtant, je dois le dire, je ne sais quel remords me prit.

Deux fois je mis la main sur mes guides pour arrêter. Le démon me tentait. . . . Le courage d'une lâcheté, et j'assurais peutêtre le bonheur de ma vie. ... Le cri de ma conscience s'élevait en moi, je l'étouffai.

« Après tout, ma jalousie ne me justifiaitelle pas ? »

Je fouettai mes chevaux avec rage, tremblant d'arriver trop tard et que l'air ne dissipât les fumées qui excitaient sou cerveau

Mon visage refléta sans doute ma pensée

— Per Baco! dit Michel en riant, Guillaume, vous avez l'air du diable !

Ce mot »ne déconcerta. Je ne répondis pas, mais je me sentis rougir. Déjà nous avions passé le village, et au-dessus de la colline pointaient les toits de la villa.. ..

Tout à coup je songeai à Tamara, à ce serment que je lui avais fait la veille de m'immoler à son bonheur. C'était son âme

que j'allais avilir et par une action

déshonorante, même à mes propres yeux...

— Eh bien, me dit Michel, vous vous arrêtez?

Sans lui répondre, je fis descendre mon domestique et lui ordonnai d'aller en avant nous attendre chez la princesse.

— Ah ça, que signifie? reprit le comte.

— Cela signifie, dis-je avec calme, que je vais vous reconduire chez vous.

— Mais vous êtes fou, à votre tour!... Jevais à la villa, mon cher.

— Non, vous n'irez pas ce soir, répUquai-je d'un ton résolu.

— Et pourquoi, je vous prie?

— Parce que vous êtes ivre, Michel, et que je ne veux pas que Tamara vous voie ainsi.

— Ivre, s'écria-t-il atterré. Guillaume... . Guillaume.... c'est là une horrible raillerie ! . . . .

— Je vous dis ce qui est Et je vous

avertis Depuis longtemps vous avez

perdu l'habitude du vin, et vous avez compté sur votre tête d'autrefois.

Une pâleur livide s'étendit tout à coup sur son visage. Il me regarda éperdu.

— Sur votre honneur, Guillaume, repritil, me dites-vous la vérité?

— Sur mon honneur, je vous jure que vous vous perdez si vous allez à cette heure chez Tamara.

Il demeura un instant immobile, l'œil fixe, presque hagard, comme s'il eût interrogé sa raison obscurcie Puis il baissa la tête, courbé sous la terreur et la honte Il

nie fit pitié.

Je revins vers Morey, n'osant parler, de peur d'aviver cette peine. Michel vacillait sur le siège. On eût ^\t que sa volonté éteinte sous la douleur, l'ivresse l'avait subitement envahi.

Nous arrivâmes à sa demeure. Sur le seuil parut un de ses gens.

A la façon dont son maître descendit, cet homme devina tout; il-s'avauça pour le soutenir.

Ce fut le dernier coup pour 3Iicliel; il leva la main, furieux, presque en délire, et frappa le valet avec tant de brutalité qu'il l'envoya rouler sur le sol.

— Michel! lui criai-je sévèrement, de tels oublis sont-ils dignes de vous?

— Bah! un moujick?.... Allons,

adieu, je vais cuver mon vin, ajouta-t-ild'un ton farouche. — Ah ! je suis un bien vil misérable!

J'eus remords de l'abandonner ainsi; j'allais descendre.

— Restez, restez! J'ai bien assez de moimême pour témoin de mon ignominie

Oh! le Cosaque! le cosaque] ! répétait-il

SEMAINE LITTÉRAIRE

avec un indicible accent de rage, je ne le dompterai jamais !. . .. Allons, suis-moi, brute, cria-t-il au moujick qui tremblait.

Et, marchant vers la porte, il allait disparaître quand il se retourna vers moi.

— Guillaume, dit-il, vous êtes le plus généreux des hommes; je ne l'oublierai pas.

Sans répondre, je lui tendis la main.

— Allons donc! s'écria-til avec un

inexprimable rire de mépris pour lui-même,

donnez votre main à mon valel il a

plus l'air d'un homme que son maître!

En disant ces mots, il entra précipitamment, rabattit la porte avec tant de violence que je la crus brisée, et j'entendis aussitôt éclater dans la maison un retrain de buveur que Michel chantait à tue-tête d'une voix dont aucune parole ne saurait rendre l'accsnt.,.. C'était le sarcasme du damné insultant à sa géhenne.

Un frisson parcourut mes veines, et je m'éloignai en hâte pour tuir ce cri de désespoir qui me glaçait. J'étais terrifié et j'oubliais presque ma peine devant une si profonde misère.

J'arrivai à la villa. Tamara était à la fenêtre du salon qui touchait au péristyle.

Avant que j'eusse le temps d'arrêter mes chevaux:

— Est-ce que vous n'avez pas vu Michel? me dit-elle. Est-ce qu'il ne vient pas ?

Elle l'attendait, elle n'espérait que lui !

— Il aura sans doute épronivé quelque contre-temps, répliquai-je, évitant de répondre directement à ses questions.

A mon entrée pourtant, elle vint a-u-devant de moi et comme de coutume me tendit sa main à baiser. Afin de détourner ses idées, je lui parlai aussitôt de la visite de Jacqueline. La princesse se mêla à l'entretien et je me vis heureusement délivré de la contrainte où les interrogations de Tamara m'avaient jeté tout d'abord.

Nous fûmes bientôt engagés dans le courant habituel de nos soirées ; la princesse me proposa une partie d'échecs ; j'acceptai avec empressement ce secours inespéré qui me permettait de garder le silence et de me l'ecueillir.

Encore quelques heures de sa chère présence et puis la séparation pour jamais!. . . Et tandis que je subissais ces désolantes

pensées, je voyais Tamara inquiète, troublée. A chaque instant elle se levait pour aller à cette fenêtre d'où elle pouvait voir venir Michel; après une attente, elle revenait taciturne, accablée.

— Il faut qu'il lui soit arrivée un accident, dit-elle enfin, avec émotion.

— A qui, dit la princesse, à Michel ?

N'allez-vous donc pas imaginer, chère, qu'il a fait naufrage sur le lac; avec un bateau qui va sur mer? ....

— Mais la nuit est venue, reprit Tamara, et il devait amener lord Staunley à dîner.

— J'ai vu le yacht se dirigeant vers Villiers, lui dis-je; le veut est contraire pour revenir.

C'était la direction dans laquelle Tamara avait pu suivre des yeux les voiles, et cette explication était si plausible, qu'en effet Michel avait dû prendre une barque pour traverser le lac à la rame .

La soirée s'écoula pour moi dans une horrible tristesse de la voir ainsi. Si j'avais pu douter encore, ce moment eût suffi à me révéler mon désastre.

. Enfin quand l'heure fut passée où l'on pouvait encore l'attendre, Tamara se leva, ne résistant plus à son anxiété.

— Je vais envoyer savoir s'il est revenu, dit-elle.

— Mais nos gens sont couchés, dit la princesse, il n'y a plus de levés que Kostiiika et nos femmes

— J'irai, dis-je vivement.

— Non, répondit Tamara, je neveux pas.

Jenny peut prendre votre voiture.

— Mais j'y pense, repris-je aussitôt, il est encore mieux que je dépêche Mathieu, mon cocher! ....

Et je sortis craignant qu'elle ne changeât d'avis. Mathieu était un vieux serviteur en qui je pouvais me fier, je lui donnai mes ordres; il partit.

Un quart d'heure après, il revint au salon m'annoncer que le comte Michel venait de rentrer chez lui.

— Tout s'explique alors, dis-je, il est près de minuit, il a dû me croire parti depuis

longtemps et n'a point osé venir Tout

cela revient à dire que je suis indiscret. . . .

Tamara me regarda dans les yeux comme si elle eût eu un soupçon.

Je lui tendis la main en souriant.

— A demain! lui dis-je Ne rêvez pas

naufrage.

— Après-demain, j'irai voir Jacqueline, l'épondit-elle en appuyant sur ces mots.

— Ce sera un grand bonheur pour l'Ombrée, répliquai-je le plus gaiement que je pus.

A peine eus-je gagné le parc, que mon cœur éclata. Et tout le long de la route, je fus obligé d'essuyer les larmes qui m'aveuglaient

Le jour qui devait être si plein d'événements se leva. Il tut rapide comme un de ces ouragans qui passent entraînant tout dans leur vol, et;i,nos trois existences furent jetées au cours fatal qui devait les briser.

Résigné à mon immolation, j'avais décidé de partir sans revoir Tamara. A quoi bon prolonger mon supplice .... Etais-je sûr de ne point faiblir, à cette heure déchirante de la séparation Verrais-je

sans pâlir sur son front le raj-onnement d'un amour dont Michel allait arracher l'aveu Sauraient-ils me cacher leur joie?..

Ah! Dieu tant l'aimer. .. et devoir tant

souflrir!

Courbé sous mon désespoir, fuyant les yeux, j'errai tout le matin dans le parc cherchant les traces encore vives de sa chère présence. A chaque pas, je trouvais un rappel de mes espérances si vite envolées Ici, c'était le massif où chaque matin elle cueillait une fleur; là, elle m'avait parlé de Michel, image alors pâlie par l'absence. Peut-être à cette heure de défaillance avait-elle cru m'aimer? Que de troubles et que de rêves en mon âme inquiète, quand elle me disait ses combats ! Hélas! elle l'avait revu, et c'était déjà dans le lointain du souvenir qu'était ensevelie ma

féhcité passagère Ingrate, ingrate I

Elle savait pourtant mon amour Mais

que pouvait sa pitié contre les entraînements de son cœur?

A l'amertume de mes regrets se mêlèrent Vol. 160. — Ifo. 3.

bientôt les élans d'une jalousie insensée. Je me reprochais d'avoir arrêté Michel, alors que, la veille, il allait se dégrader à ses

yeux pour la seconde fois Et je l'avais

stupidement sauvé ! Et je poussais moimême dans les bras de Tamara ce malheureux que la passion la plus enthousiaste et les sentiments les plus nobles étaient impuissants à défendre contre de telles chutes... .

Il me vint tout-à-eoup une réflexion terrifiante

« Mais c'est elle que je perds en le sauvant!.... Elle le croit corrigé de ce vice

abject.... et j'aide à l'abuser! Qu'arri-

vera-t-il, grand Dieu, alors qu'enchaînée à jamais, elle reconnaîtra son erreur.... Et quoi, égaré par un faux point d'honneur, je me tairais quand je la vois sur le bord de l'abîme? ■»

Je n'eus pas plus tôt abordé cette idée qu'elle prit possession de moi. Je vis Tamara éperdue d'horreur au lendemain de

son hymen

* « Mais dénoncer Michel, c'est m'avilir, pensai-je. Eh bien oui, c'est vil!... Après?,.. Reculerais-je devant une lâcheté qui la sauve Qu'est-ce donc que ce dévouement

stérile qui s'arrête au premier cri de ma

conscience? Tamara me méprisera

peut-être mais elle sera sauvée! »

La sauver, la sauver ! Ce mot résumait toutes mes incohérentes pensées, il retentissait en moi, étoultant mes scrupules... Je courus faire seller un cheval.

— Où vas-tu? me dit Jacqueline effrayée de mon désordre.

— Je vais la sauver, répliquai-je.

Et, piquant des deux, je partis.

Cependant il est à tout renoncement de

nous-mêmes un effroi pudique de l'âme que les sophisraes de la passion ne peuvent apaiser. Je ne fus pas plus tôt à moitié route que je songeai à la bassesse de cette délation De quel front oserais-je revoir Tamara après une action si honteuse ? Et

pourtant je ne pouvais laisser accomplir cette trahisott dont mon silence me faisait le complice.

Combattu par ces pensées, je résolus alors d'aller trouver Michel et d'avoir avec lui une explication décisive. Je ferais appel

SEMAINE LITTÉRAIRE

à sa conscience, à sa loyauté, et dussé-je me mettre violemment entre lui et Tamara, j'empêcherais du moins cette union sacrilège.

Rassuré par cette détermination virile, qui sauvegardait ma loyauté et n'exposait que ma vie, je me hâtai vers Morey. J'arrivai à la demeure du comte; un de ses gens me dit qu'il était depuis le matin chez la princesse.

Cette nouvelle m'atterra comme un coup de tondre. Je songeai que peut-être déj<à avait eu lieu cet entretien suprême où l'on devait arracher l'aveu de Tamara.

Dix minutes après, j'étais à la villa du Lord.

En entrant au salon, je ue vis point Michel. La princesse et Tamara étaient seules. Au premier coup d'œil, je devinai que j'arrivais trop tard. La princesse avait les yeux rougis; Tamara, debout près de la fenêtre, semblait en proie à une animation fébrile.

Ah! c'est vous? dit-elle distraitement. Avez-vous rencontré Micbel?

— Non, rëpondis-je, on m'a dit chez lui qu'il était ici.

— Il vient de nous quitter, reprit-elle. Sa voix était altérée, la main qu'elle me

tendit était brûlante, et j'y sentis un tremblement convulsif.

— Qu'avez-vous? lui dis-je inquiet.

— Rien, rien, répondit-elle en détournant les yeux.

Et elle s'éloigna comme si elle eût craint que je surprisse sa pensée. Une agitation nerveuse se trahissait dans ses mouvements. Elle était pâle.

J'interrogeai la princesse du regard; elle porta son doigt à ses lèvres pour me recommander la prudence; puis, après quelques paroles indilîérentes, elle sortit, nous laissant seuls tous deux.

Une horrible angoisse me saisit: je comprenais qu'il venait de se passer quelque événement grave, irrémédiable peut-être pour elle, et qu'il ne me restait plus désormais d'autre recours qu'une e.xplication violente avec Michel. Je n'osais parler, et Tamara semblait avoir oublié ma présence.

.ij.jNous demeurâmes ainsi muets pendant

une minute, qui me parut un siècle. Enfin je m'armai de courage.

— Tamara, lui dis-je, est-ce à cause de moi que vous souQrez?

Elle tressaillit comme si je l'eusse brusquement éveillée d'un rêve.

— A cause de vous? dit-elle étonnée. Oh! non, vous ne sauriez pas me faire souffiir. . . vous.

— Mais vous pourriez craindre de m'affliger, ajoutai-je, et, dans ce cas, laissez-moi vous rappeler que je bénirais jusqu'à la duuleur qui me viendrait de vous ....

Sans me répondre, elle tourna vers moi ses grands yeux humides, et, plongeant son regard dans le mien:

— Pauvre Guillaume ! murmura-t -elle. Vous veniez me dire adieu, n'est-cepas?

Je voulus parler ; l'émotion me coupa la voix. Mais je songeai qu'il n'était plus d'espoir et qu'il fallait lui épal^ner jusqu'à l'ennui de me bannir.

— Eh bien, oui, chère sœur, répondis-je

essayant un sourire; une lettre quelques

aflaires exigent ma présence à Faris

Elle secoua la tête d'un air de doute, sans quitter mon regard et comme hsant dans mon âme.

— Guillaume, me dit-elle enfin, Michel part dans une heure.... et je vous donne ma main. Voulez-vous encore me quitter?

Je ne pus retenir un cri.

— Tamara ! Tamara ! exclamai-je

éperdu. Ayez pitié de moi J'ai peur de

m'abuser!

La joie m'entrait si brutalement au cœur que je crus qu'elle allait me tuer. . . .

— Guillaume, reprit-elle, je sais depuis longtemps que vous m'aimez

— Mais vous? . . . m'écriai-je.

— Ne m'interrogez pas, dit-elle en mettant sa main sur ma bouche. En ce moment

je ne pourrais vous répondre Plus tard

je vous dirai tout Maintenant, allez vite

près de lui, il souBre il a besoin de votre amitié

— Mais votre agitation m'effraie!,...

Tamara, je n'ose vous quitter ainsi

— Non, non, ne tremblez pas pour moi !

reprit-elle en m'implorant. C'est pour lui que nous devons craindre. Il est désespéré Hâtez-vous

Dix minutes après, j'étais à la maison de

Michel Un de ses gens m'ouvrit; sans

attendre qu'il m'annonçât, je me précipitai vers une grande chambre qui servait de salon.

Michel était assis immobile, accoudé sur une table et sa tête dans sa main.

En m'apercevant, il Ot un geste brusque, comme si mon aspect l'eût blessé ; mais presque aussitôt, avec cette force d'âme que je ne pouvais me défendre d'admirer en lui, il reprit son calme.

— Je vous attendais, me dit-il. Vous venez de la villa.

— Ouï, répondis-je, et là j'ai appris

Il vit mon hésitation.

— Vous avez appris que je pars, ajoutat-il. Merci d'être venu.

— Et il se tut. Je ne sais quelle aigreur se trahissait dans son accent.

— Michel, repris-je ne sachant comment toucher à cette profonde douleur, votre amitié. ... ou votre estime pour moi a-t-elle faibli ?

— Je vous estime toujours, Guillaume, répondit-il d'une voix où je sentis l'effort de la volonté

— Et votre résolution de partir est irrévocable ?

— Irrévocable ! répéta- t-il.

Nous gardâmes encore un moment le silence. Ma raison était bouleversée par de telles émotions que j'étais aussi accablé que lui.

— Michel, dis-je enfin, vous rappelezvous le serment que nous nous sommes fait l'un à l'autre ?

A ce mot une vive rougeur monta à son front pâle.

— Faut-il donc vous le dire, Guillaume... et ne voyez-vous pas que je n'ai rien oublié ?

— Eh bien, repris-je, me permettrez-vous quelques questions qui intéressent peut-être le bonheur de Tamara ?

Cette fois encore il ne put retenir un tressaillement, mais ce fut sa dernière marque de laiblesse.

— Pardonnez-moi, mon cher, dit-il alors, mais en vérité je viens de recevoir un tel

coup Ah ! c'est rade, allez ! Mais

vous avez raison, tout n'est pas fini, il faut songer à Tamara.

— Je viens de la trouver dans un état d'exaltation qui m'inqniète, repris-je, et je voudrais savoir

— Vous voulez savoir ce qui s'est passé entre nous ? continua-t-il voyant mon hésitation ...

— Oui, Michel, car notre tâche ne serait remplie qu'à moitié, si nous ne la protégions pas contre une résohition irréfléchie...

— Oh ! rassurez-vous, s'écria-t-il avec amertume, ma déchéance est bien complète ....

— Vous en êtes sûr, Michel ?

— Ah ! comme vous l'aimez, vous ! dit-il.

— Oui, et c'est parce que je l'aime ainsi que vous devez tout me révéler, si pénible que soit pour tous deux ce moment.

— Oh ! ma confession n'est pas longue, allez ... et depuis hier j'avais pressenti mon sort. Ce matin, j'allai à la villa, comme nous l'avions convenu avec la princesse, et

nous eûmes avec Tamara cet entretien

à l'issue duquel je devais vous écrire ....

— Eh bien ? dis-je oppressé.

— Eh bien, reprit-il, je rappelai à Tamara que nous avions été fiancés. La

princesse l'exhorta à son tour Enfin,

que vous dirai-je ? Tamara semblait

fléchir je touchais mon bonheur de la

main quand elle me dit ces simples mots :

(( Mie^iel, êtes-vous corrigé et me ré-

pondez-vons de l'avenir ? »

— Guillaume, ajouta-t-il avec véhémence, j'eus un moment la pensée de me sauver

par un mensonge dussé-je vous jeter le

démenti à la face, dussé-je vous tuer. Mais

ses yeux étaient fixés sur les miens Je

dis la vérité et je fus perdu !

Tandis qu'il parlait, une horrible anxiété

m'agitait. Un mot me vint aux lèvres

Je n'osais le prononcer mais le souvenir de Tamara domina ma lâcheté.-

— Et si elle vous redemandait d'engager

SEMAINE LITTÉRAIRE

l'avenir par un serment ? repris-je avec

un effort.

— Allons donc! s'écria-t-il avec un

inexprimable geste d'indignation, est-ce qne j'ai une parole ? . . . .

Je ne pus me défendre d'un mouvement de pitié à la vue de ce malheureux qui, doué des plus nobles instincts, eu venait à confesser ainsi cet inexorable mépris de loi-même.

— Alors, vous partirez sans la revoir ? dis-je après un instant.

— Sans la revoir. Oh ! vous n'avez plus

rien à craindre de moi 1 ajouta-t-il avec

TDUD sourire contraint.

— Michel, vous êtes injuste, repris-je gravement.

— Bah! passez-moi cet accès! s'é-

cria-l-il avec un amer sarcasme. Ce n'est pas à vous que j'en ai c'est à la misérable brute que je porte en ma peau.

Un domestique entra.

— Ab ! tout est prêt ? reprit Michel.

Allons, Guillaume, bonne chance! Les

plus courts adieux sont les meilleurs, descendons.

Je le suivis; je ne trouvais pas un mot • pour apaiser ce désespoir ironique.

— A propos, mon cher, dit-il avec un mauvais rire, pendant que ses gens déposaient quelques objets dans la voiture, c'est TOUS que la prédiction de Mollaré désigne maintenant au trépas

— Michel, répondis-je, vous souffrez beaucoup; laissez-moi vous accompagner josqu'à ce soir ....

— Bahi.... je vais la mener bon train, ma souffrance ! J'emporte avec moi des consolations Dans une heure, il n'y paraîtra plus !

— Que voulez-vous' dire ? demandai-je effrayé.

II était déjà en voiture.

— Cela veut dire, mon cher, répllqua-t-il avec un sourire qui me fit mal, que je vais m'emvrer comme un cosaque que je suis !...

II me montra plusieurs flacons d'eau-derie déposés sur la banquette. Puis, avant qoe j'eusse le temps de lui tendre la main...

— En route coquins ! cria-t-il à ses

Et la voiture partit, me laissant sur la place, consterné.

Mais les chevaux n'avaient point fait cent pas qu'ils s'arrêtèrent tout à coup .... La portière s'ouvrit. Michel sauta à terre et revint en courant. J'allai à lui.... son visage était ruisselant de larmes.

— Guillaume, me dit-il, vous valez mieux que moi Embrassez-moi et gardezmoi votre amitié !

11 se jeta dans mes bras comme un enfant. Je voulus parler, mais avant que j'eusse le temps de balbutier un deraier adieu, il s'enfuit.

La voiture s'éloigna.

Pendant je ne sais combien de temps, je restai là, sur la route, suivant des yeux un tourbillon de poussière qui courait vers Genève. Je ne sais ni ce que je ressentis, ni ce que je pensai. J'étais atterré, anéanti.

Enfin je sortis de cette léthargie de mes sens. Je songeai à Tamara et je repris le chemin de la villa.

La princesse était seule au salon.

— Je vous attendais avec impatience, me dit-elle. Tamara est malade de toutes ces

émotions. Elle est au lit Vous avez vu

Michel ?

— Il est parti, répondis-je, il m'a navré !

— Ah ! le malheureux ! dit-elle avec un geste de compassion .... Mais il faut rassurer Tamara c'est l'ami de son enfance laissez-moi retourner près d'elle.

Par prudence, je crois qu'il vaut mieux que vous ne cherchiez pas à la revoir aiyourd'hui

Je quittai la princesse dès qu'elle m'eut assuré que Tamara n'avait besoin que de repos, après une trop violente secousse, et que les soins d'un médecin étaient superflus. Puis, pressé de recueillir mes pensées, je revins en hâte à l'Ombrée.

Frantz et Jacqueline m'attendaient. A mon abattement, à l'altération de mon visage, ils crurent que tout était fini pour moi.

— Nous sommes prêts, dit Jacqueline.

— Michel est parti, répondis-je, et nous restons près de Tamara.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-elle en chancelant comme si elle n'eût eu de courage que contre le chagrin.

xxxr.

Quand je fus seul et que j'eus calmé l'ef- Iroyable tumulte de mes seus, je songeai.

An moment où l'aube se leva, j'aclievais cette lettre iacohérente :

« Tamara, vous aimiez Michel et Michel est parti ! Il est parti en emportant votre âme et vous laissant brisée.

Pour la seconde fois, éperdue de douleur, vous désespérez de l'amour, de la vie, de vous-même, et, dans l'égarement de vos angoisses, vous voulez immoler ce cœur qui vous fuit tant souffrir et l'enchaîner à jamais.

» Tamara, je vous aime et je n'accepte pas une parole échappée au délire. Je vous aime et je vous supplie de ne point écouter la pitié qui vous a fait tourner les yeux vers moi. Ne voyez pas ma souffrance, ne regardez qu'en vous Qu'importent mes

regrets! Le temps use toute peine;

j'ai moins peur de ma misère que de votre déception, et ce n'est plus que dans votre bonheur que je peux désormais puiser la joie. Tamara, chère sœur aimée, qu'une heure d'amertume n'engage pas à jamais votre avenir. Ne prenez point une chute de votre orgueil pour le désenchantement de la vie ! Oui, je vous aime, Tamara; mais, Bachez-le, je cesserais de vous mériter si je laissais ainsi décider votre sort. Bientôt peut-être j'aurai perdu tout courage; et je

vous implorerai soyez sourde à ma

plainte, je vous le crie du fond de ma détresse: Michel est encore entre nous. Si vous palpitez à son souvenir, gardez, gardez cette foi que vous m'avez donnée. Vous ne m'avez rien dit vous êtes encore libre ! Libre ! oh ! rappelez-vous ce

mot quand ie vais vous revoir ! L'ami peut consoler vos tristesses, mais l'amant mourrait d'un froid regard.

» Dans quelques jours, je pourrai croire à ma félicité si vous la confirmez après

l'apaisement de votre cœur Tamara,

j'ai peur de vous voir souffrir N'écoutez ni compassion, ni ressentiment; ne songez qu'à votre bonheur Grand Dieu!

peut-être regrettez- vous déjà une parole imprudente Ah! ne redoutez pas ma

vue chère sœur, c'est un frère qui va

revenir à vous; tendez-lui la main sans trouble, un mot ne vous a point liée ! Je voua, aime, mais je ne veux pas d'une joie quL vous coûterait une larme Tamara, Michel est encore entre nous Vous ne

m'avez rien dit ! »

Ce dernier holocauste de mon amour accompli, je me sentis plus fort et j'attendis. Dans la matinée je reçus ces quelques liguesde Tamara :

Tilla du Lord. Jeudi.

(( Guillaume, vous avez toutes les noblesses, et je ne puis me montrer digne de vous qu'en me soumettant aux austères méditations que votre fierté m'impose. Je reprends cette parole que vous ne voulez accepter qu'après l'apaisement de mon cœur. Je la reprends, ami, pour la garder pieusement dans mon âme jusqu'à l'heure où vous croirez en moi

» Pauvre Guillaume, un nuage a passé sur ma vie, vous en avez l'essenti l'ombre. Mais pourquoi désespérer, pourquoi douter ? N'avez-vous point déjà ressuscité

mon espoir enseveli ? . . . . Non, Michel n'a point emporté mon âme, et s'il la laisse brisée, la vôtre n'a- 1- elle point de fortes ailes ? Ami, prêtez-moi votre appui si vous me voyez chancelante recueillez-moi si vous me croyez égarée. Rouvrez-moi ces régions enchantées du rêve où j'avais déjà reconquis la paix Je veux vivre je veux vivre et je vous tends la main ! Guillaume, vous êtes mon refuge et ma raison... Ce que vous exigerez de moi, je le ferai , . . Ne tremblez donc plus pour ma faiblesse. .. Que puis-je craindre avec un ami tel que

vous ? Guillaume, il est des chutes d'or-

guU desquelles on ne se relève pas Non,

Michel n'est plus entre nous pourtant

que votre volonté soit faite. Je ne vous ai rien dit votre sœur vous attend. »

J'étais si las des émotions des derniers jours et je m'étais si volontairement dévoué au sacrifice, qu'il me fallut relire vingt fols cette lettre pour en pénétrer le sens et comprendre tout ce qu'elle m'apportait de peine et de joie. Certes, je ne pouvais douter, c'était là le cri d'un cœur découragé; mais

SEMAINE LITTÉRAIRE

était-il donc impossible de ranimer l'espérance dans cette jeune âme blessée par les

désillasions de son premier amour de

ce premier amour qui n'a souvent que la durée d'une aurore, et qui s'éteint si vite an sein du goufifre sombre qu'on appelle les réalités de la vie ? Abandonnée, éperdue dans le naufrage de ses croyances, Tamara jetait vers moi sa plainte; ce qu'elle cherchait, c'était le port assuré contre de aouvelles tempêtes, c'était la paix, c'était

l'oubli Et quel oubli ! l'oubli d'un

fiancé qu'un vice dégradant séparait d'elle à jamais ! Eh quoi, lorsqu'elle me confiait sa vie, j'hésiterais à tenter cette résurrection suprême !

J'osais déjà rêver que je pouvais lui rendre l'amour.

Soutenu par de telles pensées, je ne songeai plus qu'à la revoir. Je n'avais rien dit à Jacqueline de cette décisive résolution de Tamara qui m'avait tant agité. Je lui montrai la lettre que je venais de recevoir.

Nous convîuiies à l'instant de partir tous pour Morey, afin de lui épargner le trouble où devait la jeter une première rencontre avec moi, après les événements de la veille. En cinq minutes nous fûmes prêts.

Cependant ce ne fut point sans une émotion vive que j'arrivai à la villa du Lord. Un valet nous dit que Tamara était au petit pavillon. Je compris qu'elle avait voulu me revoir en ce lieu si plein de nos souvenirs, et où Michel n'avait presque jamais pénéiré.

Comme nous y arrivions, j'aperçus tout à coup MoUaré qui semblait garder le seuil. Dès quelle nous vit, elle vint à nous. Nous «rûmes qu'elle s'éloignait pour exécuter quelque ordre. Mais, arrivée devant moi, elle m'arrêta du geste.

— Que me voulez-vous ? lui dis-je.

— Je veux votre pardon, répondit-elle d'un ton humble.

— Vous aimez votre maîtresse, répliqoai-je, et vous ne m'avez point offensé en croyant la défendre.

— Il faut que vous prononciez le mot que je vous demande, reprit-elle, ou je ne serai pas en paix.

— Eh bien, je vous pardonne, Mollaré, âis-je, soyez en paix.

Alors, ployant à demi le genou, elle prit gravement ma main et la posant sur sa tête:

— Tous êtes mou maître, dit-elle, et je vous servirai fidèlement.

A cet acte de servage qui ne pouvait s'adresser qu'à l'époux de Tamara, un indicible trouble s'empara de moi.

— Mollaré, lui dis-je vivement, vous n'avez d'autre maîtresse que la comtesse Tamara Tchessraine C'est elle seule que

vous devez servir — elle est là, n'estce pas ? ajoutai-je pour couper court à

cette scène.

— Elle vous attend, répliqua la Gréorgienne en s'inclinant.

Elle marcha jusqu'à la porte, souleva la

portière J'hésitai sur le seuil. Frantz

et ma sœur entrèrent. Tamara accourut audevant d'eux.

— Jacqueline, Jacqueline !.... s'écria-telle, c'est toi !

Et elle se jeta dans ses bras Mais, ne

me voyant point :

— Et Guillaume ? ajouta-t-elle inquiète.

— Nous te l'amenons, dit Jacqueline en

riant. A moins qu'il ne se soit sauvé

Tiens, le voici !

A ma vue, Tamara rougit, baissa les yeux... Et je partageais son trouble. . . .

Mais presque aussitôt Jacqueline saisit nos deux mains, et, les mettant l'une dans l'autre:

— Allons, le frère et la sœur, ajouta-telle gaiement en soulignant ces mots, ditesvous donc bonjour. . . .

A ce rappel tendrement ironique de nos émois, Tamara tourna vers moi son regard humide.

— Ah ! Guillaume, dit-elle, comme je vous ai fait souiirir 1

Le lendemain, dès le lever du jour, Jacqueline et Frantz parcouraient lesjardius de l'Ombrée et dévastaient les parterres. C'était la fête du retour. Nous attendions Tamara, et l'on eût dit qu'elle nous revenait après nu long exil.

A sa place, si longtemps déserte dans l'a-

telier de Jacqueline, tout fut remis en ordre comme au jour oii elle l'avait abandonnée. Sur son chevalet, une étude de fleurs commencée. Le bouquet qui lui servait de modèle était resté là flétri, comme pour nous rappeler son absence. La grande afi'aire fut de le renouveler. Frantz s'en alla courir la montagne pour trouver quelques cyclamens aux corolles de pourpre, indispensables au premier plan, et ce fut un cri de victoire lorsqu'il les rapporta. Sur le piano ouvert, une partition qu'elle y avait laissée; tout auprès, un de ses gants oublié.

Lorsqu'elle arriva, noug l'accueillîmes comme si elle nous eût quittés la veille. Sans me lever, je lui tendis la main.

— Tu es en retard, belle dormeuse, dit Jacqueline en riant.

— Bonjour, Sainte Cécile, dit Frantz comme autrefois.

A ce rappel de nos heureux jours passés, Tamara comprit aussitôt que nous voulions effacer jusqu'à l'ombre de ses tristes souvenirs, et, pour ne point assombrir notre joie, elle feignit aussi l'assurance.

Mais l'effusion avec laquelle elle se jeta dans les bras de Jacqueline trahit sa gratitude.

Nous eûmes bientôt repris notre ancien train de vie. Chaque matin, Tamara revenait à l'Ombrée. Mais pourtant, en dépit de Ba volonté de paraître enjouée, elle avait une animation fiévreuse qui dénonçait encore les agitations de son cœur. Nous le devinions, ce n'était qu'en attirant sa pensée hors d'elle-même que nous pouvions la guérir, et nous nous efforcions de réveiller ces enthousiasmes qui déjà l'avaient sauvée.

Nous la traitions comme un enfant malade; elle s'en apercevait et nous payait d'un tendre regard.

— Je suis encore un peu engourdie, ditelle un jour; mais n'y prenez point garde, c'est parfois le recueillement et point la

tristesse Je me sens si bien aimée par

vous tous !

Sous la chère influence de Tamara tout reflorissait en moi. Bien qu'elle souffrît encore, je voyais pourtant la résignation rentrer peu à peu dans son âme, et quand parfois la mélancolie qui siégeait sur son front s'éclairait d'un sourire, à ces charmantes que-

relles d'amoureux que se faisaient Frantz et Jacqueline, il me semblait que cette atmosphère la pénétrait. J'en venais à me dire qu'elle n'avait point aimé Michel et que sa souff"rance n'était que le chagrin de me voir douter d'elle. A cette idée, je me sentis bientôt pris d'une crainte mortelle : « Ne pouvait-elle à son tour se méprendre sur cette passion dominée par une si froide sagesse ? »

Et pourtant je n'osais encore parler, tremblant de troubler la quiétude où je la voyais revivre.

Un incident vint me forcer de sortir de ma réserve, et provoquer entre nous cette explication que nous semblions fuir tous deux.

— J'ai reçu une lettre de Michel, me ditelle un jour.

— Ah répondis-je étonné de la voir

aborder ce sujet. *■

— Il est arrivé à Moscou, reprit-elle sans trouble, et il me charge de le rappeler à votre amitié. Il va partir pour le Caucase.

— Lui répondrez-vous ? demandai-je.

— Je comptais le faire, mon ami A

moins pourtant que vous n'en décidiez autrement, ajouta-t-elle avec douceur.

— Mais, Tamara, dis-je ému, avez- vous donc besoin de me consulter en cela ?

— Oui, Guillaume. Michel, malgré tout, me sera toujours cher comme un ami d'enfance; mais je ne voudrais pas cependant que vous ressentissiez un ennui de cette affection N'êtes-vous pas mon frère ?

ajouta-t-elle en souriant.

— Ah ! m'écriai-je, vous êtes un ange,

suivez votre cœur Ainsi, c'est bien vrai,

vous pouvez sans souffrir contempler le passé ?

— C'est dans le passé qu'a été ma souffrance, reprit-elle d'une voix un peu tremblante; si j'en garde l'empreinte, c'est qu'on ne peut effacer le souvenir

— Ainsi Michel ?

— Oh ! parlez de lui sans crainte, ami, reprit-elle Bravement comme j'hésitais. L'heure est venue où nous ne pouvons plus reculer sans faiblesse devant un fantôme qui

nous sépare Michel a été mon fiancé,

reprit-elle, nous nous sommes aimés

Vous voyez que j'ose i:»rononcer ce mot qui

SEMAINE LITTÉRAIRE

vous effraye pour moi Mais uous avons

reconnu qu'il y avait entre nous une insurmontable barrière, et nous nous sommes séparés dignement, en nous rendant nos paroles et eu nous tendant la main .... Guillaume, c'est bien là, n'est-ce pas, le souvenir que vous avez peur d'évoquer Dites maintenant toute votre pensée ....

Je l'écoutais, j'interrogeais son visage; ses grands yeux, où se reflétait son âme, ne se baissaient point sous mon regard. Je bravai tout.

— Tamara, lui dis-je, si Michel vous donnait sa parole de ne plus jamais succomber dans l'avenir, l'aimeriez-vous encore ?

Elle tressaillit à ce mot.

— Pauvre Guillaume, reprit- elle, vous êtes cruel envers vous-même, par trop de générosité pour moi. Pourtant je crois comme vous qu'il faut que nous osions tout

nous dire Ami, donnez-moi votre main,

afin que vous sentiez que la mienne ne tremble pas à ce moment de mes plus secrets aveux.

Tout mou sang reflua vers mon cœur.

— Guillaume, ajouta-t-elle, vous avez eu raison de douter un jour. . . . Lorsque il y a un mois je m'offris à vous, j'étais folle de douleur; la déception m'avait brisée .... je ne songeais qu'à mettre un obstacle entre Michel et moi. Et quand je reçus de vous ce mot qui me déliait d'une parole imprudente, je le confesse, j'ai éprouvé je ne sais quel sentiment de joie, comme si cette liberté que vous me rendiez eût pu m'être encore une espérance Dans un pi'emier

élan, je songeai à Michel. ... Mais ce fut bientôt pour le comparer à vous. . . Je vis

sa fiiiblesse et votre héroïsme Ami,

vous savez toutes les inconséquences du

cœur oui, j'en fais l'aveu, si vous ne

m'eussiez point déliée, peut-être eussé-je regi'etté de vous avoir engagé ma foi dans

un accès de délire Mais dès que, libre

par vous, je pus délibérer eu paix sur ma destinée, je ne vis plus que morrabandon. . , Michel était àjamais perdu pour moi, et vous qui m'aimiez, vous, le seul refuge de mon âme abattue, vous repoussiez par fierté les restes d'une affection souillée par le plus dégradant souvenir.

— Non, non, Tamara, m'écriai-je, je vous

le jure, ma seule pensée fut de vous protéger contre vous-même !. . . . J'ai craint que la pitié n'égarât votre cœur !. . . .

— La pitié, Guillaume, reprit-elle vivement, la pitié quand il s'agit de vous !...

Ah ! OUI, vous avez dû le croire, puisque, moi-même aussi, un moment je l'ai cru.

Mais à cette heure, ami, nous avons changé de rôle: c'est vous qui me sauvez .... c'est moi qui accepte votre sacrifice et vos abnégations... Guillaume, je suis comme au sortir d'un mauvais rêve dont on ressent encore l'oppression lorsque déjà l'on respire de s'en voir délivré. Mais la raison m'est revenue, vous le voyez puisque je vous tiens ce langage. Ne craignez donc plus, ami, de me parler de moi. Mes yeux sont ouverts. Une résolution hâtive n'était point digne de nous, je l'ai compris. Soyez mon guide dans cet austère examen de mon cœur qui doit décider notre sort, et'-lorsque, sûre de moi-même, je vous tendrai la main, acceptez-la avec confiance .... Il n'y aura plus de souvenir entre nous.

Rassuré par cette loyale confession, j'osai enfin m'abandonner à l'espoir, et Tamara, heureuse de ma sérénité, semblait jour à jour reconquérir la paix. Délivrés de la contrainte qui glaçait nos expansions, nous ne craignions plus d'interroger nos âmes. Elle me disait ses plus secrètes pensées, et je raffermissais sa foi en l'avenir en lui donnant de plus saines notions de la vie. Elle n'avait plus à lutter contre des irrésolutions; son amour pour Michel était condamné; riea ne pouvait le relever à ses yeux, la fatalité avait creusé entre eux un abîme, et cet abîme c'était le dégoût.. ..

Quedirai-je? Ranimée à la chaleur de nos affections, entraînée dans ce courant intellectuel où son imagination un moment affaissée reprenait son essor, Tamara semblait convertie à l'oubli.

— Quand on pense, nous dit-elle en riant, qu'avec mes dix-neuf ans je me suis déjà crue deux fois désespérée à jamais !

Et c'était chaque jour de longues conférences entre elle et Jacqueline, qui me rapportait le soir quelque nouvelle preuve de son affection.

UNE DERMâRE PASSION.

Un matin, à propos d'un merveilleux bracelet antique que Tamara portait toujours et que nous admirions, ma sœur alla chercher un coffret renfermant les diamants de ma mère, pour les montrera Frantz, qui ne les avait jamais vus. Puis, pour les mieux contempler elle-même, il lui vint l'idée d'en parer Tamara, qui fut bientôt ornée comme une idole. Par cet instinct de coquetterie naturel au cœur de toutes jeunes filles, elles s'amusèrent longtemps à ce jeu.

— Tiens, voici le cadeau que je te destine pour le jour de mon mariage, dit tout à coup Ja<:queline à Tamara.

Je ne remarquai point le bijou qu'elle lui désigna. Je ne sais quelle idée étant venue à Jacqueline, elles se mirent à chuchoter à voix basse; il me parut que Tamara se défendait. Tout en discutant, elles jetaient de furtifs regards vers moi.

— Poltronne ! dit Jacqueline en riant.

A ce mot, Tamara rougit. Elle hésita encore un instant, puis elle céda enfin.

Et moi, tout heureux de la voir sourire, je feignais de ne point les observer.

Cependant la journée s'écoula sans que rien me révélât l'objet de leur complot.

Le soir venu, nous étions sur la terrasse devisant gaiement entre nouSj quand je fus bientôt frappé d'un air de mystère et de certains coups d'oeil d'intelligence qui s'échangeaient.

— A propos, dit tout à coup Jacqueline sans le moindre essai de transition, quelqu'un de vous a-t-il jamais vu une fiancée plus infortunée que moi ?

— Ton sort est eu effet déplorable, répondis-je en riant.

— Sans compter, ajouta-t-elle avec un soupir, que j'ai un frère aveugle....

Un trouble cliarraant s'empara de moi; je me rappelai qu'un jour, à cette même place, Jacqueline m'avait dit ce même mot, alors que je ne voulais pas croire que Tamara savait mon a nour.

— Aussi cette disgrâce ? dis-je ému.

— Oui, plaisante, reprit-elle, pour masquer ton infirmité!.... Regarde un peu ma main je te prie ... . Que vois-tu ?

— Qu'elle est mignonne.

— Puis ensuite ?

— Un peu maigre.

— Impertinent devant Frantz ! s'é-

cria-t-elle en faisant la moue.

— Bon, repris-je, je vois trop maintenant, à ce qu'il paraît.

— Oh ! le beau voyant ! qui ne voit

seulement pas qu'il y manque un anneau de fiançailles.

— Tiens, c'est vrai ! dis-je Frantz, je

te rapelle à la tradition.

Frantz se prit à rire comme si tout cela eût été une énigme dont je ne devinais rien. Depuis un instant Jacqueline s'était emparée de la main de Tamara et la tenait sous mes yeux près de la sienne .... Soudain uae indicible émotion me saisit.

Tamara avait à son doigt un anneau qu'avait toujours porté ma mère. Je compris tout.

— Enfin, s'écria Frantz, il l'a vu ! ce

n'a point été sans peine !

Et Tamara me laissait sa main.

— Guillaume, dit-elle avec une adorable confusion, me reprendrez- vous cet anneau î

Enivré, attendri, je pus à peine balbutier ces mots :

— Je vous aime, Tamara, et je vous donne ma vie

— Nous l'acceptons, répliqua gaiement Jacqueline

— Enfin, ajouta-t-elle, je l'avais bien dit que ton mariage se ferait le même jour que le mien !

Le lendemain, la bonne princesse confirmait mon bonheur,

— Mon Dieu, dit-elle pourtant, que va dire l'empereur ?

Notre mariage fut fixé à un mois.

Il est des joies inespérées qui semblent frapper l'esprit de vertige, s'emparent de nos instincts, de notre sagesse, comme si l'âme humaine n'était résolue que contre la douleur.

Tout me le criait: Tamara ne se donnait à moi que séduite, entraînée par son imagination . . . Une pu.lique révolte de ses sens la séparait à jamais de Michel, et, se croyant à jamais déshéritée des exaltations de l'amour, elle se réfugiait fièrement dans le

SEMAINE LITTÉRAIRE

calme mystique d'une existence intellectuelle, où son cœur, épris désormais d'un plus pur idéal, ne subirait plus la déception cruelle. Désenivrée de ses espéran,ces, elle se résignait à un mariage de raison. Je ne possédais pas son âme. . . .

Et pourtant, insensé, j'osais rêver pour elle le bonheur ! Je me disais que je saurais ranimer l'étincelle divine et la foi. Ebloui, j'oubliais tout: les périls du passé, les menaces de l'avenir. Et, ne sougeant qu'à ma félicité présente, je ne voyais devant nous qu'un mirage enchanté.

Que dire des jours qui suivirent ? . . . Tamara, consciente du bonheur qu'elle répandait sur nous tous, s'abindonuait aux espoirs qu'elle taisait naître. Ce milieu de tendresse que créaient autour de nous les jeunes amours de Frantz et de Jacqueline la pénétrait peu cà peu, l'illusionnait. Elle souriait en voyant des sourires .... A dix-neuf ans, comment ne pas croire à la vie ?

Cependant quelques difficultés, prévues d'ailleurs par la princesse, ne tardèrent point à se manifester. Par sa naissance et surtout par sa qualité de fille d'honneur, Tamara était trop en vue à la cour pour qu'il lui lût possible de contracter une union sans la soumettre au moins à l'approbation souveraine. Quelques amis, chargés de cette mission délicate, annoncèrent bientôt qu'il ne serait point prudent de solliciter l'agrément du Tzar, au moment même où l'on rompait un mariage qu'il avait désiré. Nous apprîmes en même temps que Michel s'était

généreusement attribué l'initiative de cette rupture, et que c'était par suite d'une disgrâce qu'il était envoyé au Caucase. Héritière d'une grande fortune territoriale, Tamara, devenant Française en m'épousant, était en outre forcée par la loi russe de réa- User tous ses biens. . . . Bien que ce ne fussent [>oint là des difficultés insurmontables, elles ne laissèrent pas de nous agiter un peu. Cependant une lettre, fort digne, du comte Woynoff, père de Michel et tuteur de Tamara, arriva bientôt pour nous rassurer au moins sur le plus réel obstacle que nous eussions à redouter. Il donnait son consentement loyal à notre union.

Au grand effroi de la princesse, que rien ne pouvait émouvoir au monde, si ce n'était l'idée de mécontenter le Tzar, nous résolûmes de nous marier sans éclat. Mon père, depuis longtemps châtelain de l'Ombrée, avait été élu citoyen de Genève, titre qui m'avait été transmis. A la faveur de ce privilège et grâce à de sûres relations, il m'était aisé de passer outre à toutes les formalités d'ambassade qui nous eussent peutêtre jetés dans d'interminables délais. C'était en même temps épargner à Tamara l'eGFort d'une résistance ouverte au cas où de hautes influences eussent agi pour essayer de la rappeler à la cour. Une fois résolus, nous n'eûmes plus qu'à nous abandonner à ces doux et mystérieux bonheurs des fiancés... heures rayoïmantes qui sont comme l'aurore d'une nouvelle vie.

Un mois après, nous étions mariés, le môme jour que Frantz et Jacqueline.

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