‹ Une dernière passionChapitre 8 sur 8 · DE L'INFLIENCE LU PIANO DANS LA FAMILLE · texte numérisé non relu

DE L'INFLIENCE LU PIANO DANS LA FAMILLE

— Je cherche un ap^^artement au raidi ou au nord, an i remier ou au cinquième étage, grand ou petit, peu m'importe, pourvu qu'il soit cà l'abri des atteintes de tout piano.

— Ah ! mon bon, des appartements comme celui que vous désirez seraient trop beaux Il n'y en a pas.

Ou bien enfin :

— Les soirées de Mme Tanguiu sont tristes. Il y va peu de monde.

— Est- ce qu'elle n'est pas aimable et ne fait pas bien les choses, Mme Tanguin?

— Mais si, elle est très aimable, au contraire; les rafraichissemeuts sont abondants et les potages circulent depuis une heure du matin. Seulement, elle a deux demoiselles qui jouent sur le piano des morceaux à quatre mains.

— C'est ça ! Voilà ce qui éloigne les invités. Ah ! le piano ! le piano ! qui nous délivrera du piano ?

De pai'eilles plaisanteries semblent usées; mais on est loiu encore de rendre au piano toute la justice qui lui est due. Cet instrument, si plein d'éclat dans une salle de concert, sous les doigts d'un virtuose, est pourtant, avant tout, l'instrument des réunions intimes. C'est à ce titre surtout qu'il mérite une sérieuse attention et qu'il a droit à toutes les sympathies.

Le piano, sans contredit, offre un grand attrait pour la famille. Il anime le Jtome, comme disent les Anglais, et délasse des labeurs de la journée. Aussitôt le dîner terminé, un des enfants ouvre le meuble précieux et promène ses doigts sur le clavier pour rappeler quelque motif favori ou déchiffrer la partition d'un nouvel opéra. Le chef de la maison serait peut-être sorti ce soir-là pour aller prendre ailleurs des distractions que son intérieur semblait ne pouvoir lui offrir ; mais, attirré par les sons de l'instrument, il passe au salon, où les autres enfants et sa femme viendront bientôt le rejoindre.

Après ce premier motif joué en vient un autre, puis un autre et un autre encore; si bien que les heures s'écoulent ainsi dans la plus charmante et la plus heureuse intimité, à l'audition d'un concert, modeste sans doute, mais plein d'attrait pour tous.

Si l'oreille souffre parfois de l'inexpérience de l'exécutant, le cœur, plus indulgent que l'oreille, pardonne aussitôt les maladresses du jeune musicien, et de ces bonnes et admirables soirées, résulte toujours le raffermissement des plus douces et des plus saintes affeetionS; les affections de famille.

Dans les grandes villes, où tant de plaisirs, plus ou moins coûteux toujours, et où tant de distractions, souvent dangereuses, viennent chaque soir solliciter hors de chez, lui le père de famille, le piano est un véritable ami, économe et prudent, qui retient le chef de la maison auprès de ses enfants^ et parle parfois plus sûrement cà l'âme que les plus beaux livres des plus fameux moralistes.

Le piano a, bien plus souvent qu'on ne le croit généralement, triomphé de l'estaminet et des cercles, où le jeu est presque toujours le véritable but des réunions, dont la conversation n'est que le prétexte.

Mais c'est surtout en dehors des grands centres de population, dans les petites villes et la campagne, que le piano exerce toute sa bienfaisante influence. Que faire pendant les longues soirées d'hiver, où chacun renfermé chez soi, vit de ses propres ressources intellectuelles? — De la musique avant tout. Et quel- genre de musique pourrait-on faire, si ce n'est de la musique de piano ? Le piano est à lui seul tout un orchestre, autant par l'étendue de l'échelle des sons que par l'heureuse disposition du clavier, lequel permet, comme on sait, d'exécuter avec facilité plusieurs parties simultanées. Il rappelle avec bonheur les morceaux d'orchestre qu'on a entendus, et donne une idée très sutîisante des grandes compositions aux exécutions desqu'elles on n'a pu assister. Aussi le piano a-t-il été de tout temps l'instrument favori des compositeurs Des chefs-d'œuvre nombreux ont été écrits pour cet instrument par tous les grands mùsicieiis classiques et modernes.

Et voilà précisément les raisons qui ont fait du piano un meuble depuis longtemps indispensable, noa-seulement dans chaque maison en France, mais partout à l'étranfi-er.

SEMAINE LITTÉRAIRE

Le rôle du piano, d'ordinaire tout de gaieté et de tendre plaisir, est devenu, dans de certaines circonstances, le douloureux înterprète des plus navrantes et des plus lugubres émotions. Chopin, sentant la mort approcher, voulut dire un éternel adieu à l'instrument qui avait traduit ses poétiques inspirations et lui avait valu tous ses succès. On avança un piano jusque auprès du lit du malade ; Chopin, l'œil voilé par la mort et les mains glacées, essaya de tirer quelques sons de l'instrument. Une mélodie suave, pénétrante et toute remplie de regrets, se fit entendre, mais le musicien ne put achever sa douloureuse improvisation. 11 retomba couché sur son lit de souflrances et mourut quelques heures après.

Lablache, l'incomparable artiste, l'homme de bien par excellence, dont le monde musical portera toujours le deuil, tenta de chanter en mourant, afin, disait-il, de finir comme il avait toujours vécu, dans le culte de son art. — Va, dit-il à un de ses enfants, va te mettre au piano ei accompagnemoi.

Le fils, le cœur navré, les yeux en pleurs, mais s'ctforçant de cacher son émotion, obéit à son père.

Lablache chanta alors le premier couplet d'une romance anglaise, douce et triste à la fois: Home, siveet Icome. (Maison, douce

maison. — Il avait tant aimé la famille, lui!) Mais, au second couplet, la gorge du chanteur se contracta et pas un son ne put sortir.

— Ah ! dit Lablache, je ne puis plus chanter, je suis un homme perdu.

Et il mourut en eflet la iiuit de ce jour.

Une autre lois, c'était à Madrid.... Mais je m'arrête, car ce n'est point pour évoquer de funèbres souvenirs que j'ai entrepris d'esquisser cet article. J'en ai dit assez, je crois, pour faire justice de toutes les fades plaisanteries qui ont le piano pour objet, et pour montrer son heureuse influence dans la famille, où il trouve sa véritable place. « Rien ne séduit, a dit Ovide, comme une » belle voix: que les jeunes filles apprennent » donc à chanter; plus d'une a fait ainsi ou- » blier sa laideur. Quelles retiennent, soit » les airs que nous entendons sur nos thé- » âtres, soit quelques chansons égyptiennes. )) Celle qui veut profiter de mes avis doit » savoir également tenir le piètre de la main )) droite et la cytharo de la main gauche. »

Le conseil d'Ovide était excellent. Il serait meilleur encore de nos jours, où le piètre misérable et la chétivccythare sont remplacés par le piano.

Oscar Cohettant.

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