‹ Une dette de jeunesse comedie en un acte, en proseChapitre 17 sur 88 · SCENE XII · texte numérisé non relu

SCENE XII

DK NANGIS.

J’ai fait preuve, de beaucoup de patience jusqu’ici, monsieur, et je voudrais en montrer jusqu’au bout; mais buissons. (Silence.)

" LUCIEN

Soit donc! Vous avez été offensé, et vous voulez vous venger; c’est votre droit... Un des miens vous a fait injure; nous avons ainsi contracté envers vous une dette d'bon* neur... Eh bîen, laissez-moi la payer, laissez-moi vous donner la satisfaction que vous exigez. .

DE NANGIS

Que dites -vous?

LUCIEN

Ne suis-je pas le frère d’André?

DE NANGIS

Allons! vous n’y pensez pas !

LUCIEN, suppliant.

Colonel, André est la plus cbère affection de notre mère. 11 n’a jamais «esse de l’entourer de ses soins, de sa lendresse. En le tuant, vous la tuez. Moi, c’est durèrent, je l’ai habituée depuis longtemps à mon absence. ..Colonel, laissezmoi me battre à la place de mon frère !

DE NANGIS

Encore une fois, vous ne songez pas à ce que vous dites, monsieur, (il va pour sortir.) %

LUCIEN, avec force.

Arrêtez, monsieur de Nangis !

DE NANGIS

Qu’est-ce donc ?

Au nom de la raison ! de la justice !

DE NANGIS

De la justice !...

LUCIEN

Des années se sont écoulées depuis la faute d’André.

DE NANGIS, railleur.

Et vous allez invoquer la prescription, n’est-ce pas *?

LUCIEN

Non, monsieur ; mais mon frère n’est plus seul, n’est plus libre aujourd’hui... 11 a une femme, un enfant, des liens et des devoirs nouveaux. En le frappant, vous allez atteindre deux êtres qui ne font qu’un avec lui, deux innocents auxquels vous ne pouvez vouloir de mal.

DE NANGIS. Il pose son chapeau et sa cravache sur le guéridon.

Et voilà les raisons que vous osez faire valoir pour me désarmer? Ainsi, un homme remplit ma vie de désolation et d’opprobre; aucune considération ne l’arrêle; mon bon-

* Lncien, de Nangis.

us

UNI- DETTE Dlî JEUNESSE.

lieur, il ne s’en soucie pas; mon honneur, il le foule aux pieds... en souriant peut-être !...

Colonel !

I>E NANGIS

Et puis, quand l’heure sonne où je viens lui demander compte de mon existence détruite, il faut que je m’abstienne parce que cet homme est heureux ! 11 faut «pie sa maison me devienne sacrée ! Il faut que je m’arrête, saisi de respect, devant sa félicité! Que je lui tasse des excuses peut-être pour avoir troublé un instant l’harmonie de sa vie de famille!... Voilà ce que vous osez me dire !

LUCIEN

Mais... ‘

DE NANGIS

Vous voulez m’apitoyer sur la douleur d’autrui... mais vous ne vous êtes donc pas avisé de supposer que je puis souffrir, moi aussi ? L’idée ne vous est donc pas venue que je pouvais l’aimer, cette femme qu’on m’ajuise, et que je ne veux pas seulement venger l’affront que j’ai reçu, mais punir un rival dont je suis jaloux, même dans le passé? Eh bien, oui, monsieur, j'aimais ma femme; j’avais ce ridicule de plus. Chaque fois que je me séparais d'elle pour reprendre une vie de fatigues et de dangers, à laquelle je ne voulais pas l’associer, mon cœur se brisait. Quand là-bas, en Afrique, j’ai appris la nouvelle de sa mort, j’ai cru que je deviendrais fou de douleur. Hier, lorsque je suis rentré dans ma maison en deuil, je me suis enfermé dans sa chambre, comme en un sanctuaire, pour y savourer mon désespoir à loisir, pour y recueillir, ainsi que des reliques, les moindres objets que sa main avait touchés... Tenez, j’ai couvert de baisers et de larmes (il tire une lettre de sa poche.) le livre qui renfermait ce billet infâme! Ah! j’avoue qu’à cette foudroyante révélation, j’ai eu un moment de vertige, durant lequel tout est devenu ténèbres, chaos, épouvante autour de moi. Heureusement cela n’a pas duré, et je suis revenu à la raison; j’ai séché mes larmes, et je me suis souvenu qu’il me l’estait à porter cette lettre à son adresse. Lisez-la, monsieur ! (U la lui met Tiolemment dans la maiu.) Je veux que VOUS la lisiez. (Il remonte. — Lucien lit la lettre, et se laisse tomber, comme découragé, sur la causeuse.) Comprenez-vous enfin que je veuille me venger?

LUCIEN

Plus bas, de grâce ! (il se lève et oublie la lettre sur la causeuse.)

DE NANGIS, très-exalté.

Vous m’avez parlé, je crois, de femme et d’enfant... de malheur et de désastre à conjurer... Et que m’importe, à moi, le mal que je pourrai faire!... Votre frère, monsieur, est venu provoquer l’une de ces haiues aveugles qui ne con-

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