SCÈNE XVII
veu. Mon père avait exigé que je vous répondisse moi-même, et cet entretien m'effrayait beaucoup. Mais l’air d’extrême bonté répandu sur votre visage me gagna tout à coup, et je parlai sans embarras, en toute sincérité, et assurée que mou refus ne pouvait vous offenser. En effet, vous sûtes me comprendre, et, me tendant la main, vous fîtes des vœux pour mon bonheur. Eh bien, ils ont été exaucés!
DK RANCIS.
Ah!... vous êtes heureuse?
CABRI ELLE
Oh! oui, bien heureuse! Et vos souhaits, comme ceux des bonnes fées de3 légendes, m’ont protégée. On dit que nos rêves ne se réalisent jamais: moi, je sais bien le contraire, et toute ma crainte est «le mal rendre à mon André la profonde et délicate affection qu’il me porte.
DE NANCIS, à part.
Ah ! pauvre femme !
G A CRI El.l.K.
Mais ce n’est pas mou mari seulement, c’est sa mère, c’est tout le monde ici qui m’aime et me gâte à l’envi!... c’est-à-dire que, si j’étais superstitieuse, j’en viendrais à redouter un malheur.
DE NANCIS.
Un malheur 1
CABRI ELLE
C’est vrai; quand je songe à la vie si belle qui m’est faite, je me trouve si privilégiée, si comblée, que parfois je me prends à inventer je ne sais quelles catastrophes imaginaires. Mais je suis folle, n’est-ce pas, et les proverbes mentent ? (Remontant vers la droite.) D’ailleurs, j’ai pu trembler pour mon bonheur quand il était tout personnel, peut-être égoïste; mais aujourd’hui qu'un devoir est venu le légitimer, je n’ai plus peur... Depuis la naissance de mon enfant, je suis tranquille et j’ai confiance! Puisque Dieu nous envoie une tâche, il nous laissera l’accomplir; il nous protégera à cause de notre enfant! (Elle ouvre la porte latérale.)
DE NANCIS, à part, très-ému.
La pauvre femme !
CABRIELLE.
Tenez, monsieur... monsieur... (Elle va le prendre par la main.) Venez donc le voir... il dort... N’est-ce pas qu’il ressemble à son père ?
DE NANGISj a par!.
Son père 1 (Haut.) Non, c’est à sa mère qu’il ressemblera.
CABRIELLE.
Ail! pOUVeZ-VOUS dire cela! (Elle décroche un médaillon et le présente à M. de Nangis.) Voyez ce portrait de mou mari... ne sont-ce pas les mêmes traits, la même expression? Prenez donc, (ne
Nangis prend le médaillon d’une main tremblante et le laisse tomber.) Ah ! mon pauvre portrait!... brisé!...
DE NANGIS, le ramassant et le lui rendant.
Pardon, madame!
GABRIELLE
Heureusement l’original me reste ! (souriant.) Mais je ne vous le confierai pas!
DE NANGIS, à part, descendant.
Assez ! assez !