XLVI. — T.A VJK KTKBNELLK 'M
Au ciel donc, nous verrons Dieu : les saintes Écritures le (lisent, l'Église l'enseigne par ses grands Docteurs, comme par le plus humble de ses Catéchistes : Vulchimus.
Nous verrons Dieu, non selon le mode actuel de vision : par reflet, comme dans la glace d'un miroir, ou derrière un transparent ; car il n'y a que deux manières de connaître les objets : si ce n'est pas en eux-mêmes, ce ne peut être qu'au moyen de leur représentation : Vel cj- corum subslaiitia, i:cl ex eorioii aimilifiidine (i) : mais clairement, intuitivement, sans intermédiaire, face à lace : Vidonus nunc pev spccidum, in cnlgmale ; tune aittcm facie ad faciem (2).
Nous verrons Dieu, non, à la vérité, selon tout ce qu'il est, cela est impossible et dépasse de toute la hauteur de l'infini les forces d'une intelligence créée (3); mais du moins comme il est, <'t tel qu'il est: Videhlmus siaUi est (4) : l'unité de son essence, la trinité des Personnes ; toutes ses perfections en général, et chacune en particulier, saijonté, sa justice, sa sagesse, sa sainteté, sa toute-puissance, son omniscience ; et non moins que ses perfections, ses œuvres, sinon toutes celles ({u'il pourrait faire, du moins toutes celles qu'il a faites, dans les trois ordres, de la nature, de la grâce et de la gloire.
Nous verrons Dieu, et le connaîtrons d'autant mieux que luimême nous rendra plus aptes à cette vision immédiate, à cette contemplation intuitive, en fortifiant notre esprit, en dilatant notre capacité naturelle de connaitre, en la faisant plus noble, plus élevée, plus étendue, plus propre à soutenir les splendeu)-s de l'Être divin. On admire que, dans l'ordre de la nature, la rétine de notre œil, si petite, si infinitésimale qu'elle soit, est pourtant faite de telle façon, (pielle enveloppe de son rc^gard, une montagne avec toute sa masse, un océan avec toute son étendue, un monuMKMit avec toute son altitude. Soyez, l)ien plus étonnés que, dans Tordre i\c la gloire, au ciel, notre âme, quelque limit(''e qu'elle soit par sa condition de créatui'e,
(I) Catpch. Rom.
ii) I. Cor. c. XIII, v. l'J.
(:!) Deus cnijus esse est inliiiitiuii, ost iiiliiiili' cogiioscihilis ; iiiilliis aiiliMii intellcctus creatiis potesl Dciiiu iiiriiiite cogiiusccrL'. S. Tiiom. I. p.<|, \ii. ail.7. (i) I. JoAN.N. c. III, V. i2.
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voie Dieu pourtant dans toute sa grandeur et sublimité, parce que, moyennant un don particulier de sa munificence, il agrandira la puissance visuelle de cette âme, et la proportionnera à l'immensité, à l'infinité de son être (i) ... Oh! Que vous êtes bon, ô mon Dieu ! Et de quels trésors de dilection pour vos créatures votre cœur est plein !
Et maintenant, imaginez, si vous le pouvez, les merveilleux effets qui seront produits par cette présence de Dieu, vu sans voile et à visage découvert.
L'amour d'abord, l'amour de Dieu. Mais quel amour! ... le plus vif, le plus enflanmié, le plus avide de tous les amours. Moins prompt Ip trajet de la flèche lancée pai* un bras vigoureux, moins rapide le vol de l'oiseau dans les régions de l'air, que l'élan de l'àme vers Dieu. Elle le verra, cet Être des êtres, souveraine bonté , souveraine beauté , liien unique qui renferme tous les biens ; elle le verra, et tout aussitôt elle tendra vers lui, elle volera, elle se précipitera, elle sera entraînée par le poids lui-même de son amour : Amov meus pondus meum.
La transformation ensuite, la transformation en Dieu ! Certes, il ne nous faut rien moins que l'autorité des Écritures pour nous justifier à nous-mème l'emploi que nous faisons d'une expression aussi hardie. Nous savons, dit saint Jean, que lorsqu'il se montrera dans sa gloire, nous lui deviendrons semblables : Scinms quoniam cum apparnerit, smiiles eienmus (2). Saint Paul pense de même, et s'exprime en termes équivalents (3) ... c'està-dire, si nous les comprenons, ces grands voyants des destinées futures, que nous serons absorbés en Dieu, abîmés en Dieu, plongés en Dieu, comme le fer est plongé dans le feu et devient feu lui-même, et qu'ainsi, à cela près que nous ne perdrons pas notre personnalité propre, pas plus que le fer ne cesse d'être fer quoique dans le feu, nous ressemblerons à Dieu, nous vivrons de la vie de Dieu, nous serons transformés en Dieu, divinisés, déifiés.
(1) C'pst ce lion |iarticHlier, sans lequel nous ne verrions pas Ditni, et avec lequel nous le verrons, que la Théologie appelle : La lumière de gloire, selon cette parole du Psalniiste : In lumiue tuo, videbimus Lumen : Nous verrons li« Lumière, à la faveur de la lumière elle-même.
(2) I JOANN. c. m.
(3) II Cor. c. m.
XLV(. — LA VIE i':ti:i{nel[-k 401
dans la mesure où une créaturo peut rétn.' : Scimas quoniam eum apparuerit, similea ci erimua (1)... O jouissance impossible à décrire ! O joie aussi intense que durable ! 0 l)onli('ur plein, plus que plein, vraiment débordant ! Est-il besoin de le dire? N'est-ce pas la conséquence nécessaire de la vision de Dieu, de la possession de Dieu, de notre absorption en Dieu, de notre unification avec Dieu '.' ...
Et pourtant le sujet n'est pus (Micore épuisé. J'ai seulement dit le principal de la béatitude, ce qui en fait le fond et l'essence. Mais comme à tout principal, il y a ici des accessoires ; et, certes, ce ne sont point des quantités négligeai )les (2). Par exemple :
La beauté du lien . . . Sans nul doute, ce n'est qu'un acces- .Koire ; ce qui fait le ciel, c'est la seule pré.sence de Dieu, et non le lieu : Dieu voilant sa face dans le ciel, le ciel ne serait plus le ciel : Dieu se laissant voir en enfer, l'enfer cesserait d'être l'enfer. 11 est donc ti'ès exact de dire, que le lieu de la béatitude n'est qu'un accessoire. Mais quel accessoire! ... Si un jour vous en avez le loisir, lisez dans l'Apocalypse de saint .lean la description qu'il fait du ciel. Quels flots de lumière ! Quelles splendides demeures ! Partout l'or le plus pur, les eaux les plus limpides, les diamants les plus recherchés (3) ! ... Qu'il faille entendre toutes ces choses au sens spirituel, je n'en disconviens pas ; mais je n'en conclus pas moins à la beauté du lieu, puisque, pour nous en donner quelque idée, on emprunte à la terre ce qu'elle a de plus riche et de plus enviable.
La société des Saints ... autre accessoire de la béatitude. Oui, de cette société qui habite le lieu, j'oserai dire ce que j'ai dit du lieu lui-même : que ce n'est qu'un accessoire ; n'y eùt-il qu'un seul élu dans le ciel, cet unique élu n'en serait pas moins parfaitement heureux par la possession du souverain Hien, qui est Dieu. Mais ici encore quel accessoire ! ... Aux
(1) Jaiii cil.
(^) Duo bonoruin i;eiicia, (nuiruiii altenini :nl iK-alitiuiliiis iiaturain pLM'liiiet, alleruiii ipsani boatitiulinem consequilur : quare illa cssentialia, luec vero acccssoria bona. Catécli. Hoin. Et il ajoute : lUa in ininiis distiiictionc iiti oportebit.
(3) Apoc. 0. XXI.
l'L.Vl. — I.IC SYMl!. DES AP. — 'l^fi.
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jours de sa vie mortelle, saint Jean Ghrysostonie avait voué un eulte particulier à saint Paul, c'était son saint de prédilection, et on l'entendait souvent s'écrier: Oh! que je voudrais donc voir le grand Apôtre, le sublime Paul ! ... Ce désir sera rempli, et avec celui-là tous les autres. Nous les verrons, tous les •Mus, heureux habitants de la sainte Cité, peuple immense, innombrable armée, formée de toutes les nations, de toutes les tribus, de toutes les langues : T7(/( tio-bam maynam quant (UiiumercD-e nemo poterat, ex omn'ihuti f/eutibus, et tribuhus, cl pnpulis, et. Ungiàs (1). Nous verrons les patriarches, les prophètes, tous les anciens justes, les glorieux apôtres, les mai'tyrs portant la palme, les vierges avec leur auréole, les docteurs qui brillin'ont comme les astres au firmament, tous ceux qui furent pasteurs vigilants, tous ceux qui furent brebis fidèles, tous les saints de la loi nouvelle. Nous les reconnaîtrons, et il.s nous reconnaîtront ; nous les rechercherons, et ils nous rechercheront ; nous les aimerons , et ils nous aimeront. J'en ai dit quelque chose déjà, j'ai promis d'y revenir. Dans le ciel, tout le monde se connaît, tout le monde s'estime, tout le monde s'aime ; chacun est heureux du bonheur de tous, et tous le .sont du bonheur de chacun. C'est pour tous le même royaume, la même famille, la même mai.son. Dans ce royaume, jamais de sédition, niilla seditio ; dans cette famille, jamais de querelle, neque lis ; dans cette maison, il n'y a que des frères ; aucun ami n'en sort, aucun ennemi n'y entre : Unde amicus non exit ; quo inimicus non intrat. C'est à l'état permanent, la paix, le repos, la joie, la justice : Ibijjux, qides, gaud'mm, juslitia. Ainsi s'exprime saint Augustin, qui, mieux que tout autre docteur, peut-èti'c , a décrit les ravis.santes beautés du ciel (2j.
Enfin, et quand le temps en sera venu, il y aura un dernier accessoire à la béatitude... la reprise de possession par l'âme du corps qu'elle avait occupé pendant la vie. Quel état, et quel état ! Quelle transformation s'est faite ! Mortel autrefois, maintenant immortel ; passible autrefois, maintenant impassible; corruptible autrefois, maintenant incorruptible ; autrefois pe-
(1) Apoc. c. vu. (2) Ix PsAL. xux et l.xxiv.