‹ Une discrétion; comédie en un acteChapitre 2 sur 8 · MADAME DE FABAS, M. DE REUILLY · texte numérisé non relu

MADAME DE FABAS, M. DE REUILLY

MADAME DE FABAS.

Ah, VOUS venez à point nommé. Imaginez-vous ^e je rentre tranquillement d'une tournée de visites. Quand je dis tranquillement, c'est une façon de parler. Quinze mercredi, songez donc ! Quinze fois les mêmes visages et les mêmes histoires. Nous "nous suivions comme dans une procession. Il aurait été plus simple de louer un omnibus. Et savcz-vous ce qui ra'arrive pendant mon absence ? Ce meuble qui est tombé ici par la cheminée.

M. DE REUILLY

Il n'y a pas de quoi vous désoler; c'est un Boule

authentique, de la bonne époque ; vous savez que je suis connaisseur.

MADAME DE FABAS.

Mais on ne peut tolérer, qu'un meuble, fût-il de Boule et authentique, fasse ainsi invasion chez vous, furtivement, sans dire comment ni pourquoi. Je passerais encore lî\-dessus, car cela se découvrira un jour. Mais il paraît, d'après le commissionnaire qui l'a apporté ici. que ce meuble a appartenu à Mademoiselle Phina. Sans doute, une baladine ou une créature quelconque.

M. DK REUttiLY,

En quoi cela peut-il vous toucher ?

MADAME DE FABAS.

La bonne question ! Vous trouvez tout simple que nous héritions du mobilier de ces demoiselles?

M. DE REUILLY

Là francl)<3ment, avez-vous la prétention que les potiches (jue je vois sur votre cheminée n'aient jamais appartenu qu'à des mandarins ayant

mérité le prix Monthyon dans leur pays? Cfoyezvous que tout le bric-à-brac qui garnit votre boudoir, et qui y est venu des quatre points cardinaux, n'a point traversé des lieux profanes, avant de se donner rendez- vous ici? Ces deux perles qui relèvent encore le rose de vos jolies oreilles onx-elles été détachées de leur coquille nacrée à votre intention, et envoyées sous triple cachet h votre joaillier, afin que leur pureté ne fût pas ternie en route? Si votre délicatesse s'effarouche à ce point, renoncez alors à la moitié des élégances et des curiosités de l'art moderne, sans parler de l'ancien. Il faut prendre le monde comme il est. Depuis Aspasie et Phryné, pour ne pas remonter plus haut, jusqu'à Sophie Arnould et la Duthé, sans m'aventurer plus près, c'est pour les ancêtres de Mademoiselle Phina (du cAté gauclie, s'entend) que Golconde et le Brésil ont livré leurs pierres les plus précieuses, que le génie de la ciselure, de la gravure et de la sculpture a enfanté ses chefsd'œuvre les plus rares en joyaux, en objets d'orfèvrerie et en meubles de prix. Vous imaginez-vous par hasard que ce soit le luxe des honnêtes femmes feulement qui fasse vivre ces artistes sans rivaux,

auxquels Paris doit de ne le céder en rien îiux plus belles époques de la Renaissance? La vertu possède assez de privilèges pour n'avoir pas à envier à ce que vous appelez le vice, les coûteuses folies qu'il inspire, et dont il jouit, d'ailleui's, |)eu de temps: il laisse bientôt échapper ces merveilles qui, en passant dans vos mains, ne gardent plus rien de leur péché d'origine.

MADAME DE FABAS.

Vous feriez un excellent professeur d'esthétique galante; seulement je vous j)réviens que je n'irai pas i\ vos conférences. Vous. sentez le roussi. Monsieur le docteur. Mais il ne s'agit pas de cela. Mettons que vous ayez raison, et que ce que vous avez la bonté de nommer la vertu doive borner son ambition à recueillir, en fait de luxe et de fantaisies, les épaves du vice. Je veux bienmaccoramoder de votre théorie, mais à la condition d'avoir un petit rayon de lumière. Je sais que ce meuble appartenait à Mademoiselle Phina, mais je n'ai pas le moindre soupçon de qui le cadeau me vient. C'est trop de scienced'un côté et trop d'ignorance de l'autre, et je ne veux pas que ce meuble

demeure chez moi, dussé-je avoir recours aux Petites Aflîches pour m'en débarrasser.

M. DE REUILLY

J'espère, Madame, vous sauver de cette extrémité. Ce meuble vous a été envoyé par moi.

MADAME DE FABAS.

Par vous?

Par moi-même. Nous avons parié, l'autre jour, une discrétion, au concert, à propos d'une sonate que vous disiez être de Bach, tandis que je la prétendais de Scarlati. J'étais dans l'erreur, et le hasard m'ayant conduit à l'hôtel Drouot, j'y ai remarqué ce meuble qui m'a paru joli ; je l'ai acheté, sans trop faire attention à la source d'où il provenait, et j'ai pris la liberté de vous l'envoyer. S'il vous déplaît, je le ferai reprendre.

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