MADAME DE PARAS
Non pas. Il est charmant , et je vous remercie de l'idée. Seulement, jo voudrais bien savoir...
Vous me direz que c'est de la folie. D'ailleurs comment?...
M. DEREUILLY.
Madame, j'ouvre l'oreille comme devaient faire les Grecs pendant que parlait le Spliynx, avecî une prodigieuse envie de comprendre.
MADAME DE FABAS.
C'est que mon idée est si absurde... Connaissezvous cette demoiselle Phina?
M. DE REOU^LY.
Si je vous disais oui, quelle opinion auriez -vous de moi?
MADAME DE EABAS.
Ni meilleure ni pire que celle que vous méritez probablement.
M. DE REUILLY
Eh bien, je la connais, comme la connaît tout Paris, pour l'avoir vue aux courses, aux premières représentations, dans tous les endroits où la
bonne société est tellement mêlée à la mauvaise que l'une se prend pour l'autre tout naturellement, et que Caton tutoie Lydie, comme s'ils faisaient ensemble un petit baccarat tous les soirs.
MADAME DE FABAS.
Serez-vous bientôt sorti de l'antiquité ? Vous n'êtes pas Caton-, j'imagine, mais vous pourrez savoir de Lydie de qui lui venait ce meuble.
M. DE REUILLY
Plalt-il?
MADAME DE FABAS.
Mettez que ce soit une curiosité ridicule, ou supposez, ce qui est mt)ins déraisonnable, que je ne veuille pas m'exposer à ce que le donateur, s'il est de mes amis, trouve ce meuble cliez moi et le reconnaisse. C'est bien asse;î que je sache dans quel lieu il a séjourné. Donc, mon beau chevalier, entrez en campagne, ou sinon, malgré tous mes égards pour votre gracieuseté, ce meuble reUnirnera à ThôU'i Dronot. oii il sera vendu au profit de mes pauvres.
M. DE RBUILLY,
Vous me donnez encore là une jolie commission. Je serai bien reçu de Mademoiselle Phina lorsque je viendrai lui dire: — « Mademoiselle, une belle dame pour qui j'ai de l'amitié... « Ce nest point, assez ; il faut que je colore davantage pour avoir quelque chance d'être écouté de la jeune ])ersonne. » Une belle dame dont je suis amoureux, » car vous savez que je suis amoureux de vous ?
MADAME DE FABAS.
Parfaitement. Je l'ai même écrit à mon mari pour l'engager à abréger son séjour en Russie, mais il a une confiance désolante, et cela ne lui fait rien.
M. DE REUILLY
« Une belle dame dont je suis très- amoureux, éperdument amoureux... » Je suis obfigé d'accentuer pour fîiire de l'effet sur Mademoiselle Phina. et puis c'est la vérité.
MADAME DE FABAS.
Cela est convenu, mais finissez donc votre morceau d'éloquence.
M. DE HEUILLY.
«... Tient absolument à savoir de quelle main vous venait certain meuble 1^'oule que vous avez eu l'indélicatesse de faire vendre à l'hôtel Drouot. Vous comprenez, Mademoiselle, que je ne me suis chargé d'une pareille commission que- dans l'espoir...avec la certitude delà récompense la plus... la plus... »
MADAME DE FABAS, vivement.
Monsieur... Monsieur !...
C'est là un argument nécessaire, dont je crois l'effet certain. Ces demoiselles, au moins, rendent justice au véritable amour, et lorsqu'elles sentent qu'il y a une passion réelle enjeu...
MADAME DE FAIiAS.
Eh bion, aimez-les, je ne m'y oppose pas, et pour commencer faites la cour à Mademoiselle Phina. Vous déposerez ce meuble à ses })ie(is; ce sora une restitution.
M. DE REUILLY
Vous êtes impitoyable. Il n'y a donc rien au bout de ma mission aflreusement délicate.
MADAME DE FABAS.
Que voulez-vous qu'il y ait ? « Un grand merci ; bien obligé. Monsieur. " Vous m'avez fait un cadeau; je vous demande de me le rendre acceptable, si c'est possible. Une autre fois vous choisirez ailleurs que dans le garde-meuble de la cocotterie parisienne.
M. DE REUILLT.
Cocotterie ! !
MADAME DE FABAS.
J'ai dit cocotterie? C'est votre faute. Jamais je n'ai de ces expressions avec personne que vous.
M. DE REUILLY
Je ne serai pas exigeant. Vous me permettrez de vous offrir une loge pour la Heine Indigo. La musique est de Johann Strauss, que vous aimez beaucoup.
■il)
MADAME DE FABAS.
Soit. Mais qui voulez-vous que je conduise avec moi ? Car vous n'avoz pas la prétention, je présume, que nous allions en tête à tête.
M. DE REUILLY
Vous prendrez Madame de Granval et M. Dussolier.
MADAME DE FABAS.
Vous arrangez les choses à merveille. Madame de Granval qui est sourde comme un boulet de canon, et M. Dussolier qui s'endort en entrant au tliéàtre, et qu'il f;uit tirer par la manche, à la fin du spectacle, pour le réveiller. J'aimerais mieux aller avec vous tout seul. Ce ne serait pas plus compromettant, et j'y mettrais au moins de la franchise.
M. DE HEUILLY.
Vous amènerez qui vous voudrez, et me laisserez même k la porte do la loge, si cela peut satisfaire votre cruauté. A tantôt.