‹ Une discrétion; comédie en un acteChapitre 8 sur 8 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

LES PKÉCÉDENTS, BAPTISTE.

BAPTISTE

Une lettre pour Madame.

MADAME DE FABAS prenant la lettre .

Donnez. — De mon mari...,

BAPTISTE

La dame qui est déjà venue pour la loterie de bienfaisance, s'est présentée pour avoir la réponse de Madame. Je lui ai dit qu'il y avait du monde. Elle repassera un peu plus tard.

MADAME DE FABAS.

C'est bien. (Lisant.) 9 Chère femme aimée, enfin me voici délivré. L'acte de concession est signé, et c'est pour toi, pour notre petite Marthe que je suis heureux surtout de la bonne fortune qui m'arrive. J'ai été obligé de rester quelques jours h Saint-Pétersbourg, pour les dernières formalités;

aussitôt qu'elles seront remplies, j'accourrai vers vous. Ah, si tu savais la hâte que j'ai de te revoir ! Pendant ces longues journées que j'ai passées dans l'isolement, en face de moi, j'ai fait bien des réflexions; et cette confession, que nous autres voltairiens nous refusons à l'Eglise, je l'ai faite h moi-même. Je t'assure que j'ai été un pénitent très-sincère et un confesseur fort rigoureux. J'ai mis au pardon des conditions strictes, mais douces dans leur sévérité, que tu approuveras. Plus d'une fois je m'étais oublié à la poursuite de l'ombre, et j'avais négligé l'agréable proie qui m'attendait à la maison, sollicitant le chasseur froid et distrait. Le chasseur ne rôdera plus hors de son domaine. — L'essentiel c'est que je n'ai pas compromis mon cœur dans ce vagabondage; je te le rapporte entier, bien à toi, rafraîchi et meilleur par cette épreuve de la solitude. Tu en pourras bientôt juger.

Tes lettres ne me parlent plus de M. de Reuilly. Est-ce qu'il te fait toujours la cour ? Cela ne me déplairait pas extraordinairement. Si j'avais eu à choisir, j'aurais volontiers songé à lui. Malgré ses qualités aimables, il n'est point

de ces hommes qui donnent de l'ombrage, et je ne serais pas sans profiter de la bonne garde qu'il doit faire autour de toi pour son propre compte, si mon cher trésor ne se gardait point tout seul j)

M. DE REUILLY

' Voilà qui est gracieux. Je suis touché du portrait. On tâchera de faire voir qu'il est flatté.

MADAME DE FABÂS.

Dites-moi, cette lîeine Indigo est-ce vraiment joli?

M. DE REUILLY

A parler sincèrement ce n'est pas de la musique savante ni de la haute littérature, mais cela danse tout seul. — Pourquoi cette question ?

MADAME DE FABAS.

C'est qu'en lisant cette lettre, j'ai senti en moi quelque chose comme un souvenir et un avertissement c\ la fois. J'ai revu des lieux et des jours lointains. On a de ces visions rapides où les misères du présent disparaissent, chassées par la

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mémoire des grandes fêtes du cœur, et qui sont une sorte de lumière à l'entrée d'un chemin obscur. J'aime toujours M. de Fabas, et il est votre ami. Nous allions faire une sottise, moi en me donnant des apparences de femme légère, vous en ayant l'air de me compromettre, car les choses n'eussent pas été plus loin, ou la sottise eût été plus grande. Et tout cela pour une discrétion à propos d'une sonate de Bach, et parce que Mademoiselle Phina a fait vendre ses meubles pour payer sa couturière. Franchement, l'effet n'eût pas été proportionné à la cause. — Que déchirez-vous donc là. Monsieur?

M. DEREUILLY.

Cette lettre que vous avez ramassée, et dont l'écriture vous paraissait avoir une certaine ressemblance avec celle de M. de Fabas. A présent nous sommes tous vertueux.

MADAME DE FABAS lui tendant la main.

Merci. Il no reste plus d'autre corpe de délit que ce meuble.

BAPTISTE entrant.

Madame, cette dame est encore là pour la loterie de bienfaisance.

MADAME DE FÂBAS.

Elle nous tire de difficulté. Le meuble ira à cette loterie. (A Baptiste.) Dites à cette dame quelle aura une réponse aujourd'hui, {a M. de Reuiliy.) Cest vous. Monsieur, qui enverrez le meuble en votre nom et qui récolterez les bénédictions des pauvres, sans compter les sourires (les dames patronesses.

M. DE HEUILLY.

Voilà un meuble qui aura fait bien du chemin.

Ce n'est peut-être pas sa dernière étape. Je ferai prendre un gros paquet de billets à M. de Fabas. Ce sera toute ma vengeance. Et qui sait si ce meuble ne reviendra point ici, par la main de la charité ?

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