MADAME DE FA BAS
Je présume que je suis en dehors de ce petit arrangement.
M. DE REUILLY
Dans le déménagement du meuble elle a oublié de retirer un paquet de lettres d'un des tiroirs, et j'ai promis de le lui renvoyer. Vous permettez ? {Il va au meuble et en ouvre les tiroirs.)
MADAME DE FABAS.
Faites... Je me tiens à une distance respectueuse. Vous voyez que je suis raisonnable. L'œil me démange bien un peu.
M. DE REUILLY
Rien., rien., rien. Il n'y a plus que ce tirotr, mais impossible de l'ouvrir ; il est à secret.
MADAME DE FABAS s' approchant.
Voulez-Tous que j'essaie ? Nous sommes plus liabiles que vous à ces inventions. {Elle pousste un ressort, le tiroir cède.) Voilà que Cela s'ouvre.
M. DE REUILLY saisissant un paquet de lettres.
Et voilà les lettres.
(Les lettres se détachent et s'éparpillent sur le parquet. M. de Reuilhj et Madame de Fabas les ramassent.)
-MADAME DE FABAS.
Tenez, je vais vous aider. Comme vous êtes agité!... On dirait que vous avez des autographes par là. Je fais un joli métier de rassembler la correspondance de Mademoiselle Phina. Il ne me manquerait plus que de l'éditer, avec une préface de ma main.
M. DE I5EUILLY.
Donnez.
MADAME DE FABAS.
En voilà encore une... (Avec un nwin'nucnt.)
Ah!..
M. DE REUII.I.Y.
Qu'y a-t-il ?
MADAME DE FARAS.
Je connais cette écriture... je la connais trop bien,
M. DE REUILLY
Toutes les écritures se ressemblent aujourd'hui. Cette lettre pourrait être de moi. Elle l'est peutêtre.
MADAME DE FABAS.
Pas de fausse générosité. Cette lettre est de M. de Fabas. Je m'explique fort bien maintenant votre embarras, et l'insistance que vous mettiez à vouloir faire disparaître ce meuble. La rencontre est curieuse.
M. DE REUILLY
Madame, ne vous hâtez point de juger.
MADAME DE FABAS.
Ne craignez rien. Je n'aime pas le mélodrame
au théâtre, et je n'en donnerai pas le spectacle chez moi. Je suis trop de mon temps pour ne pas fermer les yeux sur certaines faiblesses, lorsque le scandale ne les rend point intolérables, ou que l'habitude ne les transforme pas en vice. Mais je suis aussi trop femme pour me refuser à toute vengeance permise, et pour ne pas essayer de déranger un peu la quiétude de M. de Fabas à mon sujet. La jalousie pourra le mettre sur la voie de l'amendement. — Monsieur de Reuilly, vous me faites la cour.
Parfaitement, Madame.
MADAME DE FABAS.
Vous continuerez à me la faire.
M. DE REUILLY
Avec bonheur.
MADAME DE FABÂS.
Même après le retour de M. de Fabas, surtout après son retour.
M. DE REUILLY
Vous pouvez y compter.
MADAME DE FABAS.
Vous n'irez pas trop loin pourtant.
M. DE REUILLT.
Madame, je tâcherai.
MADAME DE PABAS.
Je vous avertirai, d'ailleurs ; et si j'oubliais, c'est vous qui me préviendriez,
M. DE REDILLY.
Cela me parait plus difficile.
MADAME DE FABAS.
En y mettant de la bonne volonté... Pour com-
mencer, ne m'avez- vous pas offert une loge pour un spectacle ?
M. DE REUILLY
Oui, Madame, pour la Reine Indigo.
MADAME DE FABAS.
Nous irons. La loge est-elle en vue.?
M. DE REUILLY
Pas trop.
MADAME DE FABAS.
Tant pis. Je voudrais que Ion nous remarquât, et que le bruit en allât jusqu'à M. de Fabas, dans les steppes de la Russie. Nous prendrons Madame de Granval et M. Dussolier.
M. DE REUILLY
Ne m'avez-vouspas dit que Madame de Granval était sourde et que M. Dussolier tombait en léthargie en entrant au théâtre ?
MADAME DE FABAS'.
Tant mieux, cela nous fera deux chaperons assortis. Il faudra songer ensuite à autre chose. N'y a-t-il pas des courses dimanche ?
M. DE REUILLY
C'est le jour du grand prix de la ville de Paris.
MADAME DE FABAS.
J'irai. Vous aurez soin de ne pas manquer.
M. DE REUILLY
Je passerai plutôt la nuit dans les tribunes.
Je serai dans ma calèche neuve et j'aurai une toilette dont on parlera. Vous me montrerez cette demoiselle Phina. Je suis curieuse de la connaître. Vous organiserez la suite de ce programme. Nous aurons quelque chose chaque jour.
M. DE REUILLY lui baisant les mains
Ah, Madame, vous me comblez de bonheur.
MADAME DE FABAS.
Prenez garde, je suis obligée de vous avertir déjà. M. de Fabas finira par s'émouvoir, ou c'est qu'il est gelé, et on me le renverra dans un bloc, de Saint-Pétersbourg. A propos, et ce meuble ?
M. DE REUILLY
Voulez-vous que je le fasse prendre ?
MADAME DE FABAS.
Nullement. Il restera ici pour M. de Fabas. Mon mari l'aura perpétuellement sous les yeux ; il le verra le matin, le soir et la nuit, en rêve. Ce sera son cauchemar.
M. DE REUILLY
Le meuble de Méduse.