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Une disparition mystérieuse [microforme]

Un jour, en faisant des recherches dans les archives de la police à Paris, Alexandre Dumas père découvrit un dossier qui lui fournit le sujet de Monte Christo, le plus extraordinaire de tous ses romans.

De même en Angleterre, paraît-il, on pourrait sans peine trouver dans les voûtes des cours de justice les pièces de plusieurs procès célèbres dont le fond ou peutêtre de simples incidents, arrangés d’une manière habile, feraient la fortune d’un romancier ou d’un dramaturge moderne. M. Hawthorne assure même que certains drames de la vi: réelle dont le retentissement n’a guère dépassé le voisinage des tribunaux, donneraient matière à une œuvre artistique sérieuse. Entre autres, il cite la disparition du révérend David Poindexter, au commencement du siècle, et il en raconte, telles qu'il les a connues sur les lieux, toutes les circonstances, dans un récit simple et vrai, préférant à une histoire dramatisée une histoire authentique.

Nous allons suivre son exempie et ses traces.

David Poindexter naquit à Londres en 1785, d'une ancienne et respectable famille de Sussex, Il fit ses

études à Oxford avec l'intention d'entrer dans les ordres, et, de fait, en 1810 nous le voyons pasteur de la petite ville de Witton, près de Londres.

Il trouva là de quoi vivre. Les débordements du grand-père et du père avaient presque appauvri les Poindexter, et David paraît n'avoir eu à cette époque d'autre revenu que sa modeste prébende. Il était pauvre, mais ses talents l’autorisaient à compter sur une position brillante dans la carrière où il était entré ; cependant il s’irritait contre sa pauvreté, il accusait sa destinée : preuve qu'il avait hérité une large part du tempérament mal équilibré qui avait conduit sa famille au bord de l’abîme.

Au physique, c'était un bel homme, d'une beauté frappante, saisissante : longue chevelure noire, sourcils épais et les yeux bleus ; la bouche et le menton d’un dessin gracieux, mais peu énergique ; figure longue et mince, bien régulière. Il prêchait avec éloquence, et lorsque le sujet échauffait sa verve naturelle, il arrivait à des

. , effets d'émotion intense. Très populaire parmi les femmes, quoiqu'il les traitñt toutes avec une égale =)

froideur, il l’était moins chez les hommes, avec qui

cependant il montrait beaucoup moins de gêne et de réserve.

À la fin de la deuxième année de son installation à Witton, on sut qu'il recherchait une jeune fille des environs, mademoiselle Edith Saltine, unique enfant d’un colonel en retraite. L'opinion fut bienveillante pour l’un et l’autre. On voyait là une affaire de cœur; car si le brave colonel était revenu de ses campagnes chargé de gloire et de rhumatismes, il n’en avait pas rapporté d'argent. Comme il n'avait guère que sa demi-solde pour vivre, la dot de sa fille ne

‘pouvait tenter personne. D'ailleurs, Edith était char-

mante et jolie, et quant au révérend David Poindexter, il paraissait profondément épris. Il n’est pas rare de voir des caractères, jusque-là timides ou réservés, manifester, une fois touchés par la passion, plus de fougue que d’autres bien plus démonstratifs dans le cours ordinaire de la vie.

Le colonel Saltine se montra, d’abord, assez peu sympathique à ce futur gendre. Vieux, valétudinaire, il s'était habitué aux soins de sa fille comme à la jouissance d’un droit et il ne goûtait pas du tout l’idée de se voir délaissé pour l’amour d’un pasteur de belle prestance. La liaison paraissait devoir être brisée dès ses débuts, car Edith était absolument dévouée à son père et ne se serait jamais imaginée de lui contester le pouvoir de disposer d'elle à son gré; mais Poindexter était épris, il sut se rendre agréable au colonel, il avait le secret de la persuasion; il fit surtout bien comprendre que le colonel, sa fille et son gendre ne formeraient qu’une même famille habitant sous le même toit, dans la même aisance modeste, avec les mêmes habitudes calmes et régulières. Le vieux militaire oublia sa mauvaise humeur.

Il se dit toutefois, tacticien de la bonne école, qu'il y avait lieu de ne rien brusquer, et il laissa traîner la campagne jusqu’à la fin de l’année.

Un soir—c'était au commencement de décembre— Poindexter diînait avec le colonel et Edith. Celle-ci s'était retirée pour passer au salon, et le pasteur, tout en’ saluant le colonel d’un dernier verre de vin, amena la conversation sur l’objet de ses constantes préoccupations.

—Pourquoi, dit-il tout à coup, ce mariage ne se feraitil pas tout de suite? Voici Noël bientôt ; rendez donc ce jour doublement mémorable en m’accordant cette faveur.

—Pasteur David, s'écria le colonel, vous êtes impatient comme le diable !

—Mais, répliqua vivement Poindexter, pour être pasteur on n’en est pas moins homme.

—Ho! je concède qu'un certain nombre de pasteurs sont peut-être des hommes, et franchement, mon cher David, si je n'avais pensé trouver en vous que des litanies et des credos, j'aurais encore plus mal accueilli vos prétentions à devenir mon gendre.

Poindexter écoutait tête basse sans mot dire, mais l'instant d’après, regardant le colonel dans les yeux :

—Vous avez connu mon père : eh bien ! je suis le fils de mon père.

—Cette pensée-là, répondit le colonel, m'a traversé le cerveau plus d’une fois, mon révérend ami, et pour dire la vérité, je ne vous en ai pas moins aimé pour cela. Mais alors que diable faites-vous dans la chaire? Je respecte la chaire de vérité, assurément; mais, théorie à part et parlant au point de vue pratique, dites-moi s’il existe si peu de fous dans le monde qu’un homme de cœur et d'esprit comme vous soit forcé d’exercer votre sot métier ?

—Théorie ou pratique, répondit le pasteur d’un ton grave, on voit dans l'Eglise autant d'hommes distingués que partout ailleurs. Quoi qu'il en soit, je l'avoue au père de la femme que j'aime, je ne suis pas content de ma destinée ; mais vous savez bien comme moi que de nos jours on est entraîné dans la carrière bien plus par le fait de la naissance que par l'inspiration du Ciel. N’était la loi de primogéniture, mon cher colonel Saltine, l'Eglise d'Angleterre ne serait plus qu’un temple sans prêtres.

—Tonnerre ! s'écria le colonel, moitié souriant moitié grinçant des dents, je suis de votre avis. Donc, si le surplis ne vous fait pas, prenez l’uniforme.

—Non; l'excès de discipline ni l'excès d'activité ne me conviennent ; ce qu’il faut à ma nature c'est l'air vif de la grande liberté... Ma vraie profession, ajoutat-il en riant, serait dix mille louis de rentes.

—À qui le dites-vous ! répondit le colonel en soupirant. Et comme ce serait beau et dans la pratique et dans la théorie !.… Mais soyons sérieux: voyez Edith, puisqu'il le faut, et j'irai vous retrouver tout à l'heure pour décider de cette affaire de mariage.

Poindexter rejoignit Edith au salon, et ils eurent ensemble une conversation intime d’une heure. Au moment où le bruit de pantoufles traînant sur le parquet les avertit de l’approche du colonel, Poindexter disait :

—En somme, je doute parfois que vous m’aimiez réellement, entièrement, sans réserves.

—C'est que, répondit-elle, en certains temps je ne vous trouve pas vous-même; on dirait que vous êtes un autre, je doute presque de votre identité.

Le colonel n’entendit pas cette dernière bribe de conversation. Il s’assit, en grommelant comme de coutume, dans son large fauteuil près du feu de grille. Edith lui mit un coussin sous les pieds, son bonnet grif sur sa tête chauve, et lui apporta sa vieille pipe. Après avoir lancé savamment au plafond une longue bouffée de tabac :

—Mes enfants, dit-il, si le cœur vous en dit, vous pourrez commencer à tenir maison dans un mois ; pour moi, cela m'est égal.

Aucun des trois personnages ne prévoyait ce qui pouvait arriver dans ce court laps d’un mois.

IT

David Poindexter était né d’un second mariage de son père, et il ne connut pas sa mère, née Lambert, qui mourut quelque temps après lui avoir donné le jour. Son oncle, David Lambert, riche agronome, fut son parrain et lui donna son nom de baptême. Il était célibataire, et l’on disait que jadis il avait eu des relations étroites avec une étrangère d’une grarde beauté et de mœurs faciles ; personne ne prétendait avoir vu cette femme, mais la légende permettait d’expliquer certains points mystérieux de l'existence du vieux garçon. |

Quoi qu'il en soit, l'enfant atteignait sa huitième année lorsque son parrain quitta brusquement l’Angleterre, sans dire où il allait ni quand il reviendrait. Il ne revint jamais ; personne n’entendit plus parler de lui. Onl'’oublia. Sa maison et ses fermes étaient louées, muis les locataires ne se souvenaient plus de Lambert que comme d'un simple nom, et la nouvelle génération, en parlant de “la vieille maison Lambert,” ne se demandait pas d’où venait ce nom-là. David

Poindexter lui-même n'avait plus de son oncle qu’une:

réminiscence vague comme celle d’un songe d'antan.

Aussi, jugez de sa surprise lorsque, le lendemain de la conversation rapportée dans le chapitre précédent, il reçut une lettre de l'avocat de feu David Lambert, l’informant que ce dernier était mort à Constantinople, célibataire, intestat, sans héritiers directs. Dans ces circonstances, sa fortune, consistant en propriétés situées à Witton et à Londres, estimées cent soixante mille louis, et en un dépôt de quatre ou cinq mille

louis, revenait de droit à son plus proche parent survivant, qui n’était autre que David Poindexter. L'avocat priait, en conséquence, le révérend gentleman de vouloir bien lui donner ses ordres.

C'était un samedi matin. Poindexter était assis à sa table de travail, occupé à écrire son sermon du lendemain, Après avoir lu la lettre, d’abord tout d’un trait et avec stupéfaction, ensuite plus lentement, en faisant de fréquentes pauses, il se renversa dans sa chaise et resta près d'une heure aux prises avec les émotions multiples qui l’envahissaient comme une avalanche. Les impressions les plus diverses animaient tour à tour sa physionomie, enflammaient son œil bleu foncé, ou contractaient ses lèvres nerveuses.

Puis il se leva, en frappant un violent coup de poing sur la table.

Oui, c'était donc vrai, bin réel! Lui, David Poindexter, pasteur pauvre, escluve, il y a une heure, et, en ce moment, comme par un coup de baguette magique, libre, riche, puissant, héritier de sept mille louis de rentes !

Et le sermon de demain ?…

A cette pensée, il fit quelques pas dans son bureau, souriant, l'œil plein d’éclairs, les joues enluminées. Il se dressa de toute la hauteur de sa taille, étendit les bras, se prit la poitrine à deux mains et, après un long soupir :

—AÀh !.. quel soulagement !

. Et quelle force de vie nouvelle gonflait ses veines ! Il s’approcha vivement de la fenêtre, l’ouvrit toute grande, et respira à pleins poumons l’air glacé du ma-

tin. Liberté! Emancipation !.. Là-bas, au-dessus de la tête sombre des cèdres, il voyait la tour grise de l’église. Voilà où, pas plus tard que hier, je me nourrissais de mon propre désespoir, se disait-il sans peutêtre s’en rendre compte ; mais—et cela, il le comprenait nettement—cette tour vénérable est aujourd’hui la tombe d'un passé bien et dûment mort. À quoi sert de persuader au prochain de se repentir de ses péchés ? Vaut bien mieux rechercher pour soi-même les fautes qu'on doit éviter.

À sa üroite, il apercevait aussi le toit de tuiles rouages de la modeste maison du colonel Saltine. Là était sa fiancée, celle qu’il aimait d’un amour pur et sincère.

Elle aussi, se dit-il, m'a fait défaut. Elle a pensé que je n'étais pas moi-même. Fort bien ! à l'avenir, je serai moi! Caant au sermon de demain. Je ne ferai plus jamais de sermons.

Il retourna à sa table, saisit les feuillets déjà écrits, les jeta dans la grille, et pendant que les parcelles brûlées du papier s’envolaient par la cheminée, représentant pour lui les. derniers vestiges de ses anciens travaux, il se répétait, à voix basse, es se souriant à luimême :

—Non, jamais, jainais.. jamais!

Puis, reprenant un sang-froid relatif, il revin, à sa table et écrivit à la hâte plusieurs lettres, dont une à l'adresse d'Edith Saltine. Il fut surpris de s’apercevoir alors qu’il passait midi. Il n’eut que le temps de faire sa toilette, de boire coup sur coup deux verres de sherry, et de prendre la diligence de Londres.

Il y avait chez lui, à l'instar de beaucoup d’hommes impressionnables, une certaine tourriure d’esprit dramatique qui le portait à regarder le monde comme un

théâtre où il devai, jouer son rôle avec art et de la manière la plus imposante possible. Aussi, le soir de ce même samedi, l'avocat de M. Lambert trouva-t-il en lui, non sans surprise, un homme calme, hautain, indifférent, qui semblait dédaigner les biens terrestres et supporter avec une sorte d’impatience les responsabilités qu'impose la gestion d’une fortune.

Je ne veux pas, disait-il, que cet héritage me gêne

F dans l’accomplissement de ma haute mission; il faut L arranger cette affaire une fois pour toutes, afin qu’elle aille ensuite, en quelque sorte, toute seule. D'abord,

, je dois prendre pour acquis, w’est-ce pas? que vous de vous êtes assuré qu’il n’y a pas de parent plus proche

= que moi.

—Il n'y :. a pas, répondit l'avocat, à moins que M: Lambert ne se soit marié et qu’il ait eu des enfants.

—Mais alors a-t-il jamais voulu me faire héritier de « > ses biens ?

—$'il a quelquefois songé à la mort, il a dû assurément penser à vous.

Bref, Poindexter consentit à accepter une traite de mille louis, et il prit congé de son avocat.

Il retourna à ses chambres, kôtel Tavistock (Covent

‘ Garden). Après dîner, il fit une toilette nouvelle et fut

au théâtre entendre Kean, qui ce soir-là jouait du

Shakspeare. Il revint tard, dormit d’un sommeil agité, et se réveilla le matin tout fiévreux.

nature qui, pour Poindexter, n’existaient pas hier !

C'était le jour du Seigneur. Il ne put s'empêcher de songer à son église de Witton, à ses ouailles, au calme de sa vie passée, à ses études théologiques, à sa fiancée. Quels songes avait-elle faits durant cette nuit ? Comment allait- elle accepter ce changement extraordi-

naire dans l’existence du modeste pasteur ?

Il ouvrit la fenêtre. Une bouffée d'air surchargé de fumée s’engouffra dans sa chambre, en même temps que l’infernale cacaphonie des mille bruits de la Cité. Cela | ! ne valait certes pas le matin ensoleillé de la veille à MS Witton ; mais aujourd’hui que de vues nouvelles sur la

Au déjeuner, comme il finissait son café, il fut accosté par un gentleman qui lui dit :

—Pardon, monsieur, je ne me trompe pas, votre nom « ) est Poindexter ?

Celui-ci reconnut à l'instant Harwood Courtney, fils de lord Derwent, un homme à la mode, un habitué des grands clubs. Il avait bien vingt ans de plus que David, à preuve qu'il avait accompagné son père dans quelques-unes de ses escapades; mais pour David il arriveit à point comme le représentant des cercles qu'il voul it connaître et fréquenter.

—Vous ne vous trompez pas, monsieur Courtney, répondit-il tranquillement. Avez-vous déjeuné? Ily a déjà longtemps que nous ne nous sommes vus.

—Oui, en effet. Si je me rappelle bien, vous aviez | pris par un chemin différent du mien. Mais, vous le ER:

savez, nous autres pécheurs, nous comptons toujours sur ‘l'intervention opportune de nos excellents pasteurs pour éviter les accidents. sérieux.

—Je vous comprends ; mais permettez-moi de vous dire que j'ai renoncé au ministère.

Poindexter prononça ces mots avec un naturel, une désinvolture dont il fut étonné lui-même ; déjà pour lui c'était là une vieille nouvelle.

—Vraiment, vraiment! s’écria Courtney avec une pointe de surprise et d’une curiosité que sa bonne éducation lui défendait de laisser voir davantage. — Alors, vous pourriez peut-être vous arranger de façon à venir, sans cérémonie, diner avec moi ce soir. J'aurai un ou deux amis... une petite réunion très tranquille du dimanche.

—Vous êtes bien aimable, j'accepte avec plaisir. Je comptais me coucher de bonne heure ce soir, mais une veillée tranquille, cela me va.

—Donc, c'est entendu. Et maintenant, après votre café, que diriez-vous d’une promenade au grand air ?

—J’en suis encore.

Poindexter et Courtney passèrent la journée ensemble, | - et le ci-devant pasteur, vers le soir, avait déjà fait la connaissance de quelques-uns des hommes les plus en vue dans ce monde élégant qui s'appelle lui-même modestement /a société. Il n’avait pas manqué de laisser entendre que sa fortune lui rendait la vie facile, mais il disait cela par phrases incidentes, sans paraître y toucher, d’un air si dédaigneux que Courtney, qui cependant était un fier sceptique, n'eut pas l’idée que son l jeune ami, en jetant sa soutanelle aux orties, fût sous ven l'influence du vil métal. “David Puindexter, dit-il,

ef

n’est pas un fou. Il a de l’étoffe, il vaut deux fois son père, car il faut se lever matin pour trouver un homme qui, ayant été dans les ordres, a réussi à se comprendre lui-même et à découvrir sa propre valeur.”

À vrai dire, Poindexter se trouvait, par son intelligence et par ses études, supérieur à la plupart de ceux qu'il rencontrait. Ïl lisait dans leur âme, et restait luimême impénétrable. Il avait un certain air d'autorité qui imposait. La culture intellectuelle préparatoire aux travaux évangéliques avait imprimé sur son caractère, sur toute sa personne, un cachet ineffaçable, en avait fait un esprit droit et à la fois souple, maïs aussi très concentré et, chose bizarre, très dissimulé.

Contrairement à ce qu’on serait porté à supposer, l'étude des problèmes de la vie future lui avait appris à traiter les affaires de ce bas monde avec une rare facilité. Il est vrai qu’en matière d’entregeni, il n'avait guère à s'occuper des détails, des formules, des mots de passe, qui semblent être sacramentels dans certains milieux : il était bien élevé et naturellement distingué ; ensuite, le fait seul d’avoir vécu jusque-là dans le clergé l’excusait d'ignorer les petites nuances des usages du monde. D'ailleurs, feindre l'ignorance pouvait lui paraître un excellent appoint dans le commerce des hommes.

Le diner de M. Courtney, fort tranquille sans doute au point de vue de l’amphytrion, ne laissa pas cependant de présenter un contraste sensible avec les petites fêtes du jour du Seigneur auxquelles Poindexter s'était habitué à Witton. On but passablement de vin. La conversation, d’abord un peu contrainte à cause de la présence du nouvel ami, ne tarda pas à prendre des allures plus dégourdies. On se leva de tuble assez tard, puis quelqu'un proposa d'aller au club. Proposition vite acceptée par tous, y compris le pasteur,

Un quart d'heure après, Poindexter était accoudé sur le tapis vert, jouant, la première fois de sa vie, aux cartes pour de l'argent.

Il perdit d’abord sept cents louis—plus d’or qu’il n’en avait palpé durant les trois dernières années ; mais il garda son sang-froid comme un vétéran de la dame de pique, si bien qu’à trois heures du matin il retournait à l'hôtel avec cinq cents louis de gain net.

Quel changement rapide et radical dans son existence! Voilà bien ce que lui disait sa raison ; mais ses émotions, ses sensations intimes ne parlaient pas si haut. Il lui paraissait tout naturel, après s'être égaré, d’avoir retrouvé son chemin.

On dit que l'enfant des bois, fils de sauvages, mais élevé au sein de la civilisation, s’il lui arrive un jour de respirer la brise de la prairie ou le parfum des forêts vierges, déchire les oripeaux de l’homme blanc et se lance tout frémissant au grand air de la liberté dont il avait pris l'instinct dans son berceau. Quelque chose de semblable se produisait chez David Poindexter. Héritier des passions fougueuses de ses pères, il avait été jeté par les circonstances, de force, brutalement, dans un genre de vie qui répugnait à ses talents comme à ses ambitions endormies, non pas domptées ; maintenant la destinée, réparant ses torts à

son égard, lui rendait ses droits de naissance et le remettait dans son véritable élément. (Cela devait arriver, c'était simple justice.

Du reste, cette partie de cartes avait laissé dans la mémoire de Poindexter moins de traces qu’un incident passé inaperçu des autres et insignifiant en soi.

L'un des invités au dîner, nn homme déjà sur l’âge, à chevelure rousse, aux yeux gris perçants, en se faisant

présenter à lui, l’examina avec une attention très vive et lui dit avec un embarras qu'il ne chercha pas à dissimuler :

— Est-ce que nous ne nous sommes pas déjà rencontrés ?

—C'’est possible, mais je suis forcé d’avouer que je ne m'en souviens pas.

—Le nom n'était pas le vôtre, monsieur Poindexter, mais quant à la figure, je vous en demande pardon, il me semble que je pourrais jurer…

—Mais où avez-vous fait cette rencontre, reprit David.

—À Paris, chez M..., répondit le gentleman en donnant un des noms les plus connus de la noblesse fran-

çaise.

—Et vous êtes bien certain de cela ? | —Oh ! oui... il n’y a qu’un mois. |

—Mais c'est que je ne suis jamais allé à Paris, et depuis trois ans je n’ai pas perdu de vue les cheminées de Londres. Comment s'appelait votre ami? demanda Poindexter.

—Ma foi! je me le suis demandé moi-même en vous voyant. Le nom m'est échappé de la mémoire : je crois que c’est un nom italien. Quoi qu’il en soit, j'ose me permettre de vous dire que c’est un homme de grande mine et très distingué.

Sans doute, il n’est pas rare de voir deux personnes qui se ressemblent au point de tromper l’œil même de leurs familiers ; mais Poindexter se savait une physionomie à part, caractérisée, accentuée, et l'erreur du vieux

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