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gentleman l'impressionnait plus qu'il n'aurait voulu l'avouer. C'était peut-être ridicule ; tout de même à chaque minute un petit souflle d'imagination lui répétait à l'oreille: Ce double de toi-même, c’est l’homme que tu aurais dû être.., que tu dois être.
Et cette idée fantastique lui restait clouée au cerveau.
À la fin de la semaine, monsieur l’oindexier retourna à Witton.
Il avait au préalable mandé à qui de droit le changement survenu dans son existence, et donné les ordres nécessaires pour que tout fut réparé dans “la vieille maison Lambert.”
Il était parti de Witton à pieds, sans le sou, malheureux dont le royaume n’est pas de ce monde; ilrentrait conduisant un superbe attelage et devenu de beaucoup le plus riche et le plus important citoyen de l’endroit.
Dire qu’on lui fit une réception cordiale, ce serait exagérer. On l’accueillit avec ce respect de convention que l’on prodigue à la fortune, et dans les hommages qu'il reçut il y avait des réticences dont le ci-devant pasteur dut souffrir. Ses paroissiens avaient à choisir en lui ou du grand propriétaire ou du ministre traitre aux autels : le cas était embarrassant.
Poindexter souriait en analysant cette situation, mais il était mal à l’aise, car il sentait bien que sa tenue extérieure ne donnaït qu'une faible idée des révolutions si vite accomplies dans l'intimité de son être. Il avait pensé à convoquer une dernière fois sa congrégation pour expliquer franchement sa situation ; il y renonça en face du sentiment public. Il se barricada de silence
et de fierté.
Une seule personne avait le droit de lui demander compte de sa conduite.
Et il ne songeait pas sans émotion à sa prochaine entrevue avec Edith.
Mais comme les situations tranchées sont, pour les esprits actifs, préférables à toutes les autres, Poindexter n'hésita pas; le soir même il était chez le colonel Naltine.
Edith le reçut dans son boudoir, le colonel étant retenu au lit depuis quelques jours par une nouvelle attaque de rhumatisme. Elle se leva à son entrée, toute rougissante de joie et d'anxiété. Un simple coup d'œil de femme lui fit constater son changement de costume, car, sans avoir tout à fait mis de côté ses habits de la bonne époque, il les avait notablement modifiés. Elle le regarda avec effroi, il lui baïisa la main avec de grandes cérémonies, ils échangèrent quelques paroles émues sur le beau temps, sur le charmant aspect des ‘ campagnes, sur ia santé des amis-et connaissances.
Enfin, Poindexter, toujours résolu à tirer sa situation au clair, lui dit:
—Eh bien! ma chère Edith, tout change... excepté notre amour, n'est-ce pas ?
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—Oh! là-dessus, monsieur, je ne sais plus ce que vous m'avez dit.
— Vous me permettez, dans tous les cas, de m'en souvenir, moi ? reprit-il en souriant.
—Mais, que sais-je ! je ne vous connais pas encore.
Il hésha un instant. Et, non sans amertume : - a
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—En effet, dit-il, mademoiselle, lorsque j'eus l'honneur de vous voir l’autre jour, vous doutiez de ma personnalité, de mon identité. Mais, depuis je suis devenu moi-même.
—Vous n'êtes plus ce que vous étiez? S’ensuit-il que vous soyez ce que vous devriez être ?
—Vraiment, vous n'êtes pas raisonnable, Edith. J'étais tel que les circonstances m’avaient façonné ; je serai à l'avenir tel que Dieu m'a fait.
—Mais, reprit-elle, dans ce que vous appelez les “ circonstances,” est-ce que Dieu n’a pas mis la main ?
—Pas plus, assurément, que dans les événements actuels.
Elle secoua la tête d’un air de doute :
—Vous savez bien, dit-elle, que Dieu ne vous relève pas de vos vœux solennels.
—Mais si je ne puis garder ces vœux sans déroger, Poindexter. Depuis longtemps je me suis aperçu que je n'étais pas fait pour le ministère sacré. Devant le tribunal de ma conscience, je me suis toujours accusé d’hypocrisie, et c'est la volonté divine qui me délivre aujourd'hui de ce péché.
—Pourquoi n’avez-vous pas dit cela plus tôt? lui demanda Edith en le regardant bien en face. Pourquoi êtes-vous resté hypocrite tant que vos intérêts vous l'ont commandé? Pouvez-vous affirmer sur votre parole d’honneur que vous en seriez rendu au point où vous êtes maintenant si, au lieu d’être riche, vous étiez encore pauvre ? ‘
—Ïl suffit quelquefois d'un simple incident pour éclairer toute une situation. Nous avons nos rêves, nos
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aspirations ; les événements en font tout à coup des réalités, Nous nous posons dans notre esprit, dans notre cœur, des questions ; les événements apportent la réponse.
—Avec cet argument, monsieur, on peut excuser toutes les vilenies ! répondit Edith avec indignation.
—Vilenie ! s'écria Poindexter. Est-ce à moi que vous adressez ce mot ?
—En vérité, j'aurais tort de vous dire quoi que ce soit, car je n'ai jamais pu lire dans votre cœur.
—C'est que vous ne m'aimez pas, Edith.
—Vous pouvez avoir raison, dit-elle en essayant d’alfermir sa voix; mais je crois vous avoir aimé.
—Et vous paraissez revenir de cette croyance, comme je suis revenu moi-même de mes folles illusions.
Il avait prononcé ces paroles avec un profond sentiment de tristesse et d’amertume. Il continua :
—Eh bien! qu'il en soit comme vous le voulez. Pour moi, l’amour vrai n'est pas celui qui naît dans une conscience toute de convention, et si, par impossible, une faute’ ou même un crime venait ternir votre âme, je ne pourrais pas vous en aimer moins.
—Monsieur, répondit-elle tremblante mais résolue, vous me briserez le cœur, mais, sachez-le, j'ai plus de respect pour l'amour que, d'amour pour vous.
Poindexter se leva pour sortir, puis il s'arrêta et voulut essayer une dernière tentative.
—Dans tous les cas, il faut se bien comprendre, et qu'il n’y ait pas de malentendu entre nous. Exigezvous que je retourne à mes premières fonctions ?
Le moment décisif était venu. Edith se leva à son
| tour, pâle, les yeux pleins de larmes, les lèvres contrac-
| tées, froissant nerveusement son mouchoir dans ses ,
| doigts crispés. Elle fut tentée de céder, elle ne ponvÿ ’4 / comprendre le bonheur sans lui; mais sa droiture
| d'esprit l’'emporta sur son émotion. La question n'était
lun pas de faire ou de ne pas faire des sermons ; il s’agis-
sait de choisir entre la continuation d'une vie digne et
honorée et une éclatante apostasie.
Edith leva sur celui qu’elle aimait un regard ferme, et lui dit avec une lenteur voulue :
—Il vaut mieux se quitter.
Ce fut un instant terrible pour Poindexter. Il eut une sorte d'éblouissement. Tout le sang mauvais de ses veines lui monta au visage et lui donna une physionomie effrayante lorsqu'il s’écria :
— Alors, que mes péchés retombent sur votre tête !
En se décidant à rejeter sur sa fiancée le fardeau de ses péchés, il semble que l’apostat de Witton ait aussi résolu de rendre ce fardeau le plus lourd possible.
De ce jour, il commença une vie scandaleuse. La vieille maison Lambert devint le théâtre d’excès inavouables. Harwood Courtney et toute une bande de viveurs débauchés comme lui étaient toujours là, buvant et jouant. Leurs exploits ne laissaient aucun
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repos à la bonne petite ville, où bientôt l’on ne désigna plus le révérend David Poindexter que sous le nom du “mauvais ministre.”
Pendant ce temps-là, mademoiselle Saltine conservait une tenue grave et correcte que tout le monde ne jugeait pas du même œil. On l’admirait, on la disait étrange, on la déclarait sans cœur, dans les salons d’où, bien entendu, elle était absente.
Si elle n'avait pas de cœur, tant mieux, car ses souffrances de femme aimante ne trouvaient sous le toit paternel aucun allégement. Le vénérable colonel était devenu rageur. La conduite de sa fille lui semblait l'abomination de l’indiscipline. Tonnerre! pas plus tard que hier, elle voulait à tout prix se marier avec un ministre déguenillé, et aujourd’hui ce prédicant plein de séductions étant tombé sur une mine d'or, elle le flanque à la porte !
Et puis, quelle situation! Ce n’est certes pas le colonel Saltine qui acceptera de manger les truffes du. comment l’appelez-vous cet animal-ià ?
Bref, la pauvre jeune fille ne trouvait nulle part la paix, à moins qu’elle n’eût gardé dans le fond de son cœur une place secrète pour cet hôte si recherché, si peu fconnu. |
Plus d’un se demandait quel pouvait être le prix de revient des folies de Poindexter. Selon les apparences, ses revenus ne devaient pas suffire, et dame rumeur rapportait qu'il avait plusieurs petits comptes en souffrance, qu’il jouait constamment et toujours gros jeu, que les cartes tournaient rarement pour lui. Mais il était difficile de discerner le vrai du faux dans ces racontars, le mauvais ministre ne se donnant pas même la peine d'y prêter l'oreille.
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Il était le plus bruyant, le plus gai, le plus audacieux de sa bande, toujours chef de file pour une extravagance. Seulement, on remarquait que s'il riait aux éclats, il ne souriait jamais, et que sa figure, au repos, dans les moments de calme, portait les traces d’un sentiment tout autre que celui du bonheur. Puis, soit calcul, soit remords secret, il conserva toujours une partie de son costume clérical : il paraissait ou se plaire à le déshonorer, ou vouloir y tenir comme à un gage de sa propre déchéance.
Un soir, il y avait grande réunion chez lui. Le
|, tapage dura jusqu’à l’aurore ; on fit de la musique, on f dansa, on but. Après le départ des invités qui retour-
naient vers la Cité, Courtney et Poindexter, rompus de fatigue, mais non rassasiés, commencèrent une’partie de piquet à la table encore chargée des restes du souper.
Ils jouèrent vingt-quatre heures presque sans interruption.
A la fin, Poindexter, rejetant les cartes, dit tout tranquillement :
—Ma foi! c’est assez. Donnez-moi jusqu’à demain.
—Certainement, avec grand plaisir, répondit Courtd ney, et je vous offrirai votre revanche. En attendant, le mieux serait de faire un somme.
—Quant à cela, à votre goût; ne vous gênez pas. Pour moi, je vais monter à cheval. Je ne puis dormir sans avoir fait provision d'air frais.
Ils se séparèrent, Courtney pour se coucher, Poindexter pour aller à ses écuries, d’où il sortit monté sur son bai brun, et se dirigea aussitôt vers la campagne.
Il était près de cinq heures. C'était un matin d'avril, plein de chauds rayons, de senteurs virginales, de parfums du renouveau; le ciel était pur, l'air calme, le silence frémissait dans le gazouillement des petits . ciseaux. L’apostat se sentait accablé par cette sérénité de la nature qui faisait un si grand contraste avec les agitations de son âme, La souflrance morale l’étreignait, un nom de femme, le nom de celle qui aurait dû le sauver, lui venait sur les lèvres, et lorsqu'il passa devant la maison du colonel Saltine, il ne pût s’empêcher de retenir son cheval. Il s'arrêta devant cette maison où était restée la meilleure partie de son cœur, même de son esprit.
À l'instant même, Edith ouvruait ses persiennes et apparaissait enveloppée dans son peignoir blanc, avec sa loi gue chevelure déroulée sur les épaules. Elle resta toute ébahie en face de cette apparition.
Lui-même fut interdit pour une seconde. Puis, d’un
geste désespéré, il sembla lui adresser un adieu su- à prême, et disparut comme un trait au galop de son re »
cheval.
I! ne ralentit sa course qu'après avoir atteint la route royale de la Cité. Là, il parut hésiter, puis il prit un chemin de traverse et s'engagea dans un bois qu’il connaissait bien pour y avoir souvent caché ses méditations ou calmé les révoltes de son ambition. b
Non attention fut bientôt absorbée à la vue d’un cavalier qui venait en sens ‘opposé, monté sur un cheval noir, en apparence tellement fougueux que seule une ‘à * grande habitude de l’équitation pouvait permettre à son maitre de le contenir.
Les deux étrangers arrêtèrent leurs montures instinctivement, puis se regardèrent l’un l’autre d’un air
de stupéfaction presque comique, avec cette mine drôle de l’homme qui se trouve tout à coup, sans s’y attendre, devant une glace où se réflète son image de pied en cap.
Enfin, l'étranger au cheval noir dit joyeusement :
—Je vois, monsieur, que nous sommes l’un pour l’autre un objet de profond étonnement, Si je n'avais peur d’être impoli, je vous demanderais qui vous êtes. Moi, je m'appelle Giovanni Lambert.
—Giovanni Lambert! répéta Poindexter avec un mouvement involontaire. Je pense avoir déjà entendu parler de vous. Vous n'êtes pas Italien, je crois ?
—Du côté de ma mère seulement.
—Eh bien! vous allez de suite savoir que j'ai de sérieuses raisons pour désirer vous connaître; c’est peut-être même le seul désir qui me reste en ce monde. Voulez-vous descendre de cheval et que nous allions sous les bois causer à notre aise? Etes-vous pressé ? Pour moi, les heures ne comptent plus.
—Monsieur, je suis tout à vous, reprit l'étranger. Et sautant lestement à terre, il laissa voir à sa ceinture une paire de jolis pistolets.
—Ma foi! ajouta-t-il, je pensais aussi à me dégourdir les jambes, car bien qu'il ne soit pas tard, j'ai déjà fait une longue course.
Ils entrèrent dans un sentier, attachèrent leurs chevaux à quelque branche de manière à les laisser brouter l'herbe facilement, et allèrent s'asseoir un peu plus loin sous un grand chêne au feuillage touffu, aux vastes ramures. Le soleil était déjà haut sur l'horizon quand l’un d'eux, monté sur son cheval noir, sortit du bois, se dirigeant vers Londres.
Îl arriva dans la Cité après midi. Il s'installa dans une auberge inconnue, se réconforta le mieux possible, dormit dix-huit heures sans désemparer.
Le lendemain, journée splendide encore, il l’employa exclusivement à mettre en ordre les papiers dont ses fontes étaient remplies. Il paya sa note comme le premier venu ou le dernier arrivé; c'était un voyageur sans prétentions que personne ne remarqua.
Pendant ce temps-là, il se produisait à Witton un émoi extraordinaire.
Lorsque M. Courtney se leva, tard l'après-midi, et descendit en bâillant à la salle à dîner où l’attendait son déjeuner, on lui apprit que Poindexter n’était pas encore revenu de sa promenade matinale. Cette absence de douze ou quatorze heures lui parut singulière, et il envoya aux informations son propre valet avec le groom de Poindexter.
Ceux-ci firent leurs recherches en telle conscience qu’au bout d’une heure toute la population savait que le ‘“ mauvais ministre ” avait disparu mystérieusement, ou qu'il lui était arrivé malheur.
Le lendemain matin, on disait partout qu’il avait pris la fuite. On constata qu'il devait un peu à tout le monde ; à chaque coin de rue les gens se montraient de ses billets et bientôt parurent les huissiers et les repréentants inquiets du shérif.
La ville n'était pourtant pas au terme de ses émotions.
D'où vint la nouvelle, nous ne savons ; mais on se répéta que Poindexter avait joué avec M. Courtney une
partie insensée, que ce dernier lui avait gagné non seulement son argent de poche, maïs sur parole toutes ses propriétés, toute sa fortune. On ajoutait que cette dette n'étant pas recouvrable en justice, M. Courtney était plus intrigué que tous les autres de l'absence prolongée de son ami.
Or, à l'encontre de bien des cancans plus vraisemblables, cette histoire extraordinaire était vraie de point en point.
Le soir, au souper, dans la petite ville de Witton, on jasa autant que dans le gigantesque Londres. L'opinion s'était déjà formée. Il était évident que l’apostat avait fui sur le continent afin de prendre passage au plus tôt pour les Etats-Unis. Personne ne le défendait ni ne l’excusait.' On n’accordait, non plus, aucune sympathie à M. Courtney : l’un et l’autre avait son dû. Toute la question était de savoir ce qui adviendrait des propriétés de Poindexter. Elles devaient, selon plusieurs esprits graves, revenir à mademoiselle Edith Saltine; mais cette justice distributive n’est admise que dans les romans.
Au milieu de tout ce bruit, Edith restait confinée | avec son père malade. Elle avait été la dernière à voir | Poindexter, mais n’en souffla mot. Seule, elle refusait | de croire à sa fuite ; seule, elle demeurait convaincue que s’il était mort, c’est qu’il s'était suicidé. Son adieu, son geste désespéré ne lui laissait aucun doute à cet égard. D'ailleurs, s’il était encore vivant, il serait revenu.
Réfléchissant au passé paisible, plein de promesses voyant le présent si agité, découvrant l'avenir si sombre, Edith pouvait encore cacher ses larmes, mais la solitude lui parut bientôt insupportable. Il lui fallait sortir et revoir les sentiers chéris de ses anciennes promenades.
Elle mit un voile épais et, s'écartant le plus possible des rues passantes, elle gagna les bois voisins.
Un peu fatiguée par sa marche rapide, elle s’assit à quelques pas de la route sur une large pierre où plus d’une fois déjà elle s'était attardée à causer avec le cidevant pasteur.
La soirée était belle. La lune en son plein répandait à travers le feuillage une lumière douce. Edith respirait avec délices le frais des premières brises de Ja nuit et, sous l'influence salutaire de la nature sommeillante, elle aurait sans doute laissé prendre à ses idées un cours nouveau, où les événements des derniers jours auraient eu moins de place, lorsque son attention fut attirée par le bruit d’un cheval au galop. Elle se cacha sous les arbres, et reconnut aussitôt le cavalier qui s’avançait.
C'était Poindexter.
Elle resta stupéfaite sous le coup de cette apparition à imprévue. Elle n'osait en croire ses yeux. Pourtant | l'erreur n'était pas possible. (Ce n'était pas là le costume ordinaire de son ancien ami, ce n’était pas non plus un cheval de ses écuries, mais c'était bien Poindexter en personne. Il passa tout près d’elle tranquillement, paraissant très absorbé et très fatigué. Mais à peine eut-il disparu au tournant de la route qu’elle fut saisie d’une sorte de frayeur nerveuse. £lle venait de voir un revenant, un fantôme, un esprit de l’autre monde ! Elle se jeta à genoux, tremblante, terrifiée, et pria Dieu, invoquant sa miséricorde, demandant la mort plutôt que ces émotions poignantes.
Un peu calmée par la prière, elle se leva, et de son pas le plus rapide retourna chez elle. Là, elle apprit tout de suite que ce qu'elle avait vu n'était pas un fantôme.
L'émoi était à son comble dans la ville.
On venait de voir passer dans la grande rue l’apostat David Poindexter, ou, sinon lui, Béelzébuth incarné. On l'avait examiné avec une extrême surprise et une extrême curiosité, mais il ne parut pas s’en préoccuper ni même s’en apercevoir, et, chose singulière, au lieu d'aller chez lui, il se dirigea vers l'auberge, où il demanda une chambre. L’hôtellier regarda son ancien pasteur d'un œil étonné, tout en le saluant par son nom.
—Mais, monsieur, dit le voyageur, je n'ai pas l’honneur de vous connaitre, et je ne m'appelle pas Poindexter, mais Giovanni’Lambert. Veuillez m'inscrire.
Figurons-nous l'effet de cetterévélation. Ce fut comme une trainée de poudre. Nouvelle perplexité, nouveau changement à vue, discussions à recommencer. L’émotion devenait une vraie fièvre dans Witton.
On apprit ensuite que le voyageur avait déclaré être le fils unique de feu David Lambert, et qu'il venait tout bonnement prendre possession de son héritage. Il imontrait à l'appui de ses prétentions tous les documents voulus : contrat de mariage de son père, certificat de naissance, ete. Quant à David l’oindexter, il ne l'avait jamais connu, et quoique aucun homme sensé püt être persuadé que Poindexter et ce Lambert étaient des jumeaux, et non pas le seul et même individu, le dit Lambert réaffirma sa premiere histoire, et donna sa parole d'honneur que tôt ou tard on saurait la vérité.
Tout de même, un de ses créanciers le fit arrêter pour une dette de huit cents louis, et M. Courtney qui était allé le voir, jura sur le salut de son âme que c'était là vraiment Poindexter.
Qui jamais entendit parler d'une pareille audace dans l’imposture! L’individu n'avait pas même pris la peine
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de se déguiser tant soit peu ; il avait changé d’habits et de cheval, voilà tout. Et pourquoi être revenu à Witton, an lieu d'aller se cacher dans n'importe quel autre coin de l'univers? C'était d’une impudrnce inconcevable. Qu'avait-il à attendre à Witton, sauf la prison et la ruine totale? Etait-il fou ?
Non, suivant toutes les apparences; mais cette supposition n’en était pas moins très charitable et en même
temps la seule explication possible de son étonnante conduite.
On dormit peu dans Witton, cette nuit-là.
Et le lendemain, la surexcitation des esprits devint presque du délire lorsqu'un constable arriva à la ville pour déclarer que le cadavre du révérend David Poin- +, 2 dexter avait été trouvé à une quinzaine de milles, dans un bois, avec un cheval bai brun qui broutait l'herbe tout auprès.
L'on vit bientôt arriver le cadavre, transporté sur un A chariot de paysan à la maison du défunt, où il fut exposé dans le grand salon et où toute la population, comme bien on pense, voulut le:-voir.
Un premier examen fit découvrir sans peine la cause de la mort. Aucune blessure, aucune marque de violence ; maïs la colonne vertébrale était brisée.
La figure n’était pas changée, et personne n’hésita à reconnaître la dépouille mortelle du révérend David | Poindexter. 74
Mais on fit appeler l'individu qui disait se nommer Giovanni Lambert, pour le confronter avec le cadavre, et alors tout le monde se trouva dans un singulier embarras. Il ne s'agissait plus de cancans, il fallait voir de ses propres yeux.
Or, l'an était un mort, l’autre un vivant; entre les deux on n’apercevait pas d'autre différence.
C'était bien toute la différence d’un monde à l’autre, mais nos tribunaux ne s'occupent que des aftaires d’icibas. En cette circonstance, ils furent prompts à la besogne.
Il va sans dire que le vivant Lambert fut le prévenu. On l’accusa de meurtre, d’escroquerie, d’imposture, d’accaparement, et de plusieurs autres délits dont nous ne connaissons pas la définition technique.
Presque tous les témoins déclarèrent que l'accusé était le révérend David Poindexter ; mais ceux qui avaient vu souvent de près le cadavre furent d'avis contraire. Trois témoins vinrent jurer formellement que le prisonnier était vraiment Giovanni Lambert. Un quatrième—l’homme à la chevelure rousse, aux yeux gris perçants, dont nous avons déjà parlé—jura la même chose, ajoutant que, ayant rencontré une fois Poindexter, ii l'avait pris pour Lambert.
À bout de compte, on essaya de prouver que Lambert avait assassiné Poindexter. C'était futile. On ne pouvait même démontrer que les deux hommes—s'il y en avait deux—se fussent jamais vus. D'ailleurs, quel aurait pu être le motif du crime avant que les deux hommes se fussent connus et eussent discuté leurs intérêts réciproques ; même alors, quel intérêt ?.…
Bref, le procès ne fut pas sérieux. Lambert établit correctement, sans aucune difficulté, le mariage de son père avec une Italienne, sa naissance, sa première éducation, les querelles domestiques qui amenèrent une séparation entre son père et sa mère, la fin prématurée de sa mère dix ans auparavant, puis la mort récente de son père pendant que lui, le fils, se battait en Espagne sous les ordres de Wellington. Les hazay de la guerre seuls l'avaient empêché de venir plus tôt affrmer ses droits d’héritier légitime.
La loi avait prononcé. Giovanni Lambert entra en pleise possession des biens de son père, David Lambert, dont quelques jours avant le pasteur Poindexter était le propriétaire reconnu.
Ce résultat de tant de choses extraordinaires fut accepté dans Witton comme une heureuse solution d’une crise beaucoup trop violente pour les habitudes de l'endroit. La justice n'ayant plus rien à dire, l'opinion publique devait parler. On jasa, on discuta durant quelques jours—pas plus.
Lambert fut bientôt l’objet d’une popularité qu'il semblait rechercher lui-même, mais que ses procédés lui méritaient sans conteste.
De son propre mouvement, il paya toutes les dettes légitimes de Poindexter. Ensuite, il fit une chose surprenante: il donna cinquante mille louis à Courtney pour le désintéresser de sa fameuse partie de cartes. Et de ce jour il se dévoua à des œuvres de charité.
Sa fortune était encore considérable. Il en usa si bien qu’il fut en peu de temps estimé plus pour ses qualités personnelles que pour ses bienfaits. Ayant des habitudes régulières, ne'se mêlant jamais des affaires
d'autrui, un peu taciturne, trop réservé, mais d’une bienveillance inaltérable, d'une gaieté douce, naturelle, il conquit le respect et l'estime de tous, la sympathie du plus grand nombre. On peut citer plus d’un philanthrope qui n’a pas eu le même succès.
Dans l’accomplissement de ses bonnes œuvres, il ne put manquer de voir souvent mademoiselle Edith Saltine. Ils se comprirent, s’estimèrent dès les premiers | ‘jours. E‘entôt on les trouva associés dans les mêmes où travaux que le révérend Poindexter avait autrefois mis en honneur et dont la tradition était facile à continuer. Mademoiselle Saltine était reconnue comme une intermédiaire comp.zisante dans les largesses de l'héritier Lambert.
Est-il besoin de dire que l’on annonça au bout de l’année un mariage prochain ?
Ce mariage serait la conclusion naturelle d'un roman. à Mais ceci n’est pas un roman.
Nous rapportons les faits ; ils ont de quoi intéresser un esprit chercheur.
Edith et Lambert ne se marièrent pas, mais le colonel Saltine, atteint de ramollissement, appela toujours ce dernier “mon gendre Poindexter” Il pouvait lui être permis, à lui, de se tromper sur la nature des rrlations amicales et si franches qui existaient entre ses deux enfants.
Giovanni Lambert mourut en même temps que lui,
après quelques jours de maladie: il laissait tous ses
biens à Edith.
Celle-ci ne trouva pas si vite l'oubli du drame que nous venons de raconter. Elle mourut fort âgée, consacrant tous ses efforts à l'exécution des projets dont Lambert lui avait communiqué l'ambition, le zèle. Elle porta toujours les habits d’une veuve.
On lit ce qui suit dans un journal intime qu'elle tenait régulièrement :
.. Il sourit, et me dit :
“—Croyez-moi à cette heure suprême, je n'étais pas ‘fait pour rester dans les ordres. J'ai tâché de faire “ mon devoir dans une autre carrière.
“ Ces paroles me frappèrent au cœur.
“—Que dites-vous ? lui demandai-je avec effort.
4 —Assurément, Edith, vous sentez dans le fond de votre âme que je suis David Poindexter. |
“ Je ne pouvais plus dire un mot, stupéfaite, anéantie. Il raconta ensuite toute la vérité.
“ Lorsqu'il sortit à cheval après sa trop fameuse partie “ avec Courtney, il avait l'intention d’en finir avec l’ex- “ jstence; mais il rencontra Giovanni dont la ressem- “ blance avec lui était si merveilleuse. Ils s’arrêtèrent “ sous le bois, et Lambert lui dit son histoire... Au “ moment de se mettre en selle, Lambert aperçut une “ fleur; il se penchait pour la cueillir lorsque son che- “ val qui était vicieux, lui lança une ruade terrible : le “ sabot porta sur la nuque, la mort fut instantanée... # Alors l’idée étrange lui vint de se substituer à Lam- “ bert et de commencer sous son nom une vie nouvelle. “ C'était le seul moyen d'échapper aux conséquences “ de ses folies, de réparer le passé, de se ménager encore “ un avenir heureux; il pouvait, en personnifiant un
er . crash) dd Te PTE — sn à "À
À ‘“ autre, devenir vraiment lui-même. Aussitôt, il échan- ‘“ gea ses habits contre ceux du mort, s’'empara de son “ cheval, de ses papiers... et l’on sait le reste.
“Il ajouta que son espoir suprême avait été de gagner “mon affection et de m'avoir pour femme; mais il “comprit qu'il ne pouvait en arriver là qu’en me “ dévoilant son secret et en s'exposant ainsi à m'éloigner “ de lui sans retour.
“Je lui répondis en pleurant que, dès la première “heure, mon cœur lui avait appartenu tout entier, que “je n'avais jamais pu voir en lui un autre que Poin- “ dexter, et que je l’aurais aimé toujours et en dépit de “tout. ‘
‘Dieu, dit-il, a donc été envers moi plus miséricor- “ dieux que je ne le méritais !
“Il fixa sur moi un long regard plein d'affection, en “murmurant :
‘“___Edith, embrassez-moi.
“ Puis il dit lentement :
:—Ma femme !
“ Ce furent ses dernières paroles.”
CHS. DE SNOULANGES