‹ Une dispute grammaticale en 1842Chapitre 3 sur 17 · L’ABBÉ JÉRÔME DEMERS · texte numérisé non relu

L’ABBÉ JÉRÔME DEMERS

Vicaire général

L’histoire du Canada est fertile en enseignements sur le rôle qu’ont joué les chefs ecclésiastiques dans l’éducation de la jeunesse, depuis l’arrivée du premier missionnaire jusqu’à l’heure présente.

Notons pour mémoire la petite école du Frère récollet Pacifique Duplessis aux Trois- Rivières, et celle du Père Le Jeune, jésuite, à Québec, puis la fondation du séminaire de Notre-Dame-des-Anges, au confluent de la rivière Saint-Charles et de la rivière Lairet. L’enseignement, jusque-là, n’était destiné qu’aux petits sauvages, dont on voulait faire des évan-

gélisateurs au sein de leurs tribus. L’idée était excellente, mais Ton s’aperçut qu’elle serait irréalisable. La grande difficulté provenait des parents de ces enfants. Les sauvages sont plus attachés à leur progéniture qu’on ne pourrait se l’imaginer. Les femmes étaient encore plus revêches que leurs maris : elles redoutaient le départ de leurs enfants pour la France; elles craignaient aussi qu’on leur infligeât des punitions corporelles, car elles-mêmes ne châtiaient jamais leurs enfants, bravant tout pour leur épargner la moindre contrariété. D’autres raisons encore mirent à néant la bonne volonté des Jésuites qui avaient pris la direction de ce petit séminaire.

Le Collège des Jésuites, fondé par les soins du marquis de Gamache, s’ouvrit bientôt: ce fut le premier foyer des lettres et des sciences, et pendant un siècle et demi, la jeunesse canadienne, pour une assez large part, fut formée dans cet asile de la piété et de toutes les vertus.

« Les Jésuites, écrit le P. de Rochemonteix, avaient à Québec leur maison principale, le collège, où résidait le supérieur général de la mission, et où habitaient chaque année de huit à dix Pères, professeurs, missionnaires, vieillards ou infirmes. Parmi ces derniers, on re-

marque, de 1680 à la fin du siècle, des hommes qui ont blanchi dans les luttes fatigantes de 1 apostolat au milieu des sauvages, Claude Pijart, André Richard, Gabriel Druillettes, Jacques Frémin, Pierre Chastelain et Joseph Chaumonot. . . Les professeurs sont de tous les âges, aux pôles extrêmes de la vie. Quelquesuns, brisés par les années ou les travaux de manière à ne pouvoir plus vivre au milieu des sauvages, mais assez valides pour enseigner, ont demandé une chaire de grammaire, de littérature, de philosophie ou de théologie. . . Ils se nomment Jacques de Lamberville, Antoine Silvy, François de Crépieul. Les autres, jeunes encore, seront un jour l’honneur de la mission, comme Joseph Germain, Bonaventure Fabre, Martin Bernard et Joseph Aubery, ou bien ils s illustreront dans la science et l’histoire, comme François Le Brun et François-Xavier de Charlevoix. Plusieurs, non encore prêtres, viennent de France passer quelques années dans l’enseignement et retournent ensuite dans la mèrepatrie. Citons, par exemple, Philippe Bunon, Jacques Ruel, Pierre de Mallemain, Urbain de Latour et Charlevoix.

« On enseignait au collège toutes les classes : grammaire, humanités, rhétorique, philosophie

et théologie, même l'hydrographie. Le corps professoral était cependant réduit a sa plus simple expression: un professeur de grammaire, un professeur de littérature un professeur de philosophie et un autre de theo ogie, quand un seul professeur, ce qui arrivait souvent ne professait pas en meme temps la philosophie et la théologie. Le cours d’hydrographie ne fut confié aux Pères qu’au début du XVII

siècle.

« Les cours étaient fréquentés par les pensionnaires, par des externes, enfin par les élèves du Séminaire, au nombre de quarante environ qui se rendaient au collège deux fois par jour. Les Pères faisaient l’instruction aux séminaristes, de la grammaire à la théologie. »

(Somme on le voit, les élèves du Séminaire de

Ouébec, grand et petit, suivaient leurs cours chez les Jésuites. Cet état de choses devait durer jusqu’à la fermeture du Collège, après la cession du Canada à l’Angleterre. A cette époque, deux cents élèves avaient fini leurs études et s’étaient tour à tour enrôlés, soit dans la milice sacrée, soit dans les professions libérales. Ce fut d’un bon appoint, pour le clergé surtout, qui n’avait d’autre moyen de se recruter qu’en faisant appel à la mère patrie.

C’est donc au Collège des Jésuites et au Séminaiie des Missions étrangères de Québec que la jeunesse du XVIIe et du XVIIIe siècle puisa son éducation. Elle est longue la liste des prêtres et des laïcs qui se sont alimentés à ces deux sources vives où la vertu marcha toujours de pair avec les sciences, les lettres et les arts.

Lorsque les Jésuites fermèrent leur collège, le Séminaire se vit par le fait dans l’obligation de donner un cours classique à ses élèves. Il importait de combler les vides qui menaçaient les rangs du clergé. Par un concours de circonstances tout à fait providentiel, la Révolution française jeta sur nos rivages quarantequatre prêtres fuyant la persécution et la mort. Cet appoint constitua une ère de bénédiction pour l’Eglise du Canada. Hommes selon le cœur de Dieu, apôtres fervents, zélés, instruits, ils se dévouèrent à toutes les nobles causes, entre autres à celle de l’enseignement, et partout où ils mirent le pied, ils y laissèrent l’empreinte des plus belles vertus sacerdotales.

A Montréal, le premier collège classique prit naissance en 1867, au presbytère de la Longue- Pointe, sous la direction du curé Curateau de la Blaiserie. C’était plutôt une école presbytérale qu’un collège. Six ans plus tard, le petit collège

Saint-Raphaël ouvrit ses portes au chateau Vaudreuil. C’est l’origine du collège des Sulpiciens que nous retrouvons en 1804 bâti à neuf et donnant un cours complet à la jeunesse du

pays. .

N’oublions pas tous les services rendus au

pays par ces Sulpiciens distingués qui fondèrent le Séminaire de Montréal d où sont sortis tant de prêtres et d’évêques éminents. R écrivain qui serait appelé à faire T histoire de 1 éducation en Canada sous le régime français, aurait un bien long chapitre à consacrer à 1 Eglise catholique se faisant l’éducatrice de la jeunesse.

Le dix-huitième siècle allait bientôt expirer. La France avait dit un dernier adieu à sa petite colonie qu’elle avait aimée peut-être, mais qu’elle n’avait jamais gâtée. Livré à ses propres forces, le peuple canadien devait s’unir dans une pensée commune, en travaillant à 1 éducation de ses enfants pour en faire des hommes capables de le défendre en toute occasion, dans la presse, au barreau, au sein des assemblées délibérantes. Les évêques comprirent que l’avenir du pays reposait sur la formation religieuse de cette jeunese exubérante de sève et de vitalité, et ils fondèrent le Collège de Nicolet. Ce

jour-là Msr Denaut mit en terre une graine précieuse que devait faire fructifier l’illustre évêque Plessis, le plus grand des Canadiens.

Ce Séminaire de Québec, séparé pour toujours de la maison-mère de Paris, pouvait se suffire à lui-même, quant au recrutement de son personnel. Les derniers représentants du Séminaire des Missions étrangères étaient tour à tour disparus, et l'élément canadien, remplissant les vides, allait donner à la vieille institution de Msr de Laval un cachet purement national. C’est à cette époque qu’apparut cette belle et noble figure de prêtre, monsieur Jérôme Demers, qui résume dans sa personne cinquante années de l’histoire du Séminaire de Québec.

Avant d’esquisser la biographie de cet éducateur distingué, j’ai essayé de reconstituer à l’aide de documents les diverses phases de la vie de cet homme si vite oublié. J’ai compris qu’il serait inutile de chercher ce qui n’existait pas, et j’ai dû m’adresser à quelques-uns des rares survivants de cette époque déjà lointaine. « A mon avis, dit l’un d’eux, il est bien difficile de faire une étude qui intéresse sur le digne Monsieur Jérôme Demers. A cette époque de son existence, tous les prêtres du Séminaire

vivaient dans la solitude, n’avaient que peu de rapports avec le reste du clergé, n’ont été mêlés à aucune de ces grandes questions qui mettent au jour la valeur et les mérites d’un homme. . .»

Un deuxième correspondant m’apportait dans le même temps une note plus encourageante:

« De tous les professeurs et directeurs que j’ai eu l’avantage d’avoir au Séminaire de Québec, Monsieur le grand-vicaire Deniers, dit-il, est bien assurément celui dont j aime le plus à me rappeler le souvenir. M. Holmes et M. Louis- Jacques Casault sont bien aussi deux noms qu’on ne peut oublier quand on a eu, comme moi, le bonheur d’avoir pour professeur et l’honneur d’être confrère de pareils amis de la science et de la jeunesse studieuse. Mais plus qu’eux encore, M. Demers occupe une place importante dans ma mémoire. C’est que ce n’était pas un homme ordinaire, M. Demers, même parmi les hommes distingués de son temps, et on peut dire en toute vérité que pendant longtemps, surtout après la mort du grand évêque Plessis, M. Demers fut l’homme du Canada, celui auquel personne n’aurait voulu contester la première place. C’était la gloire non seulement du Séminaire de Québec au service duquel il a passé sa vie et dont il semblait être

l’incarnation, mais aussi de tout le pays, dont il était comme le phare lumineux. »

Voyons si un tel éloge cadre bien avec la vérité des faits.

M. Jérôme Deniers naquit à Saint-Nicolas, le premier août 1774. Son père était un respectable cultivateur qui se montra d'une fidélité sans bornes au gouvernement britannique, lors de l’invasion américaine. Il faillit même s’attirer un bien mauvais parti pour son loyalisme. Arnold, ayant ouï dire qu’il faisait du zèle et méditait un coup d’éclat à la tête des villageois, envoya un peloton de miliciens pour l’arrêter. Mais les habitants accoururent en toute hâte, avec leurs armes, et s’opposèrent à cette invasion. Il en résulta des scènes de violence dont le souvenir se conserva longtemps à Saint-Nicolas et M. Demers, qui en avait entendu le récit de la bouche même de son père, se plaisait à le redire à son entourage.

Quand le jeune Demers fut en âge d’entrer au séminaire, ses parents croyant trouver en lui un sujet destiné à l’état ecclésiastique, l’envoyèrent étudier à Québec. Le séminariste arriva clopin-clopant, mais sans encombre, jusqu’à la cinquième. Mais ici il fit une pause qui ne

s’explique que difficilement, quand on constate que plus tard il donna des preuves non équivoques de sa facilité à apprendre. Toujours est-il qu’il se trouva si bien en cinquième qu’il ne semblait plus vouloir en sortir. Les uns disent qu’il y passa deux ans, d’autres, trois ans. Quoi qu’il en soit, il dut interrompre son cours au Séminaire pour tenter le sort ailleurs. Il prit le chemin de Montréal, où l’un de ses oncles, M. Jean Deniers, prêtre récollet, le dernier des Récollets, tenait une école à proximité de l’église de ces bons Pères. Le Frère Louis c’était son nom en religion — était un homme très bien doué, fort instruit et même un peu médecin à ses heures. Il prit son élève à tâche, et il réussit avec un peu de persévérance à lui donner une excellente éducation classique. M. Bossu, plus tard prêtre du Séminaire de Québec, se chargea de lui enseigner les sciences.

Son cours terminé, M. Demers étudia pendant quelque temps l’arpentage sous M. Jeremiah McCarthy. Mais la Providence, qui avait ses desseins sur ce jeune homme si estimable a tous égards, lui souffla qu’il faisait fausse route et il entra presque aussitôt au grand Séminaire de Québec. Il y fut reçu à bras ouveits, et d’autant mieux accueilli que le besoin de ré-

gents devenait de plus en plus impérieux. Le personnel dirigeant et enseignant ne se composait, à la vérité, que de neuf ou dix prêtres et ecclésiastiques, mais les évêques disposaient des séminaristes aussitôt après leur ordination, pour les envoyer dais les missions ou les vicariats, de sorte que la question des régents était à recommencer tous les ans.

M. Demers fut donc chargé de classe, en même temps qu’il suivait les cours théologiques. Et le 24 août 1798, il recevait des mains de Msr Denaut Fonction sacerdotale. Le Séminaire obtint facilement le privilège de garder un sujet aussi précieux. Le 11 août de l’année suivante, il y était agrégé, et le 10 août 1802, M. Deniers était déjà directeur du petit Séminaire. A dater de là jusqu’en 1849, ^ remplit les diverses charges de la maison; il fut supérieur pendant dix-huit ans, de 1815 à 1821, de 1824 à 1830, et de 1836 à 1842 ; procureur neuf ans, en 1805, de 1810 à 1815, de 1821 à 1824; directeur du petit Séminaire six ans, en 1802 et 1803, et de 1806 à 1810; enfin directeur du grand Séminaire en 1804.

Pour mieux apprécier cet homme et se faire une idée plus juste de la somme de travail qu’il s’est imposée, de l'intelligence qu’il déploya dans

l’enseignement, et par conséquent de la reconnaissance que lui doivent les lettres et surtout les sciences dans le pays, il faut se transporter à l’époque où il remplit avec tant d’énergie, de constance et de gloire, les charges de professeur, de directeur, de procureur et de supérieur du Séminaire de Québec. Tout était à créer; la difficulté et souvent l'impossibilité de communiquer avec la France, lors des guerres de l’Empire surtout, amenèrent une pénurie sérieuse de livres classiques et d’instruments de physique les plus indispensables. Il est bien vrai que l’imprimerie existait en Canada. Mais depuis 1764, date de son apparition, jusqu’en 1820, elle n’avait fourni aux instituteurs que l’arithmétique de Bouthillier, une géographie composée expressément pour les élèves du petit Séminaire de Québec, et un petit catéchisme, réédition de celui du diocèse de Sens. La ville de Montréal avait vu imprimer une grammaire française pour servir d’introduction à la grammaire latine, une arithmétique et une géographie en miniature composées par Bibaud. C’était tout. Il fallait compter pour le reste sur la bonne volonté des professeurs et des élèves.

Le mode d’enseignement suivi au petit Séminaire était basé sur celui du Collège Louis-le-

Grand, dirigé par les Jésuites en France. Aux trois classes de grammaire dites suprema , media, infima, succédaient les humanités, humaniores litterœ, qui correspondaient à nos deux classes de troisième et de seconde L’élève passait ensuite en rhétorique, et de là en philosophie, classe qui durait deux ans. Tout le cours pouvait être parcouru en sept ans. »

M. Demers se mit donc en frais de suppléer à la disette de livres qui se faisait principalement sentir pour les classes de logique et de physique. M. l’abbé Jean Raimbault, alors qu’il était curé de l’Ange-Gardien, en avait fait autant pour les élèves de son école presbytérale. Il composa expressément pour eux un traité de mathématiques d’après la méthode de Sauri, un traité d’architecture et d’autres manuels scientifiques qui sont restés inédits. M. Demers fit davantage ; il composa des livres et il les confia à l’impression, afin qu’ils pussent servir non seulement aux élèves de son séminaire, mais encore à Nicolet et à Sainte-Anne, où l’on vivait d’expédients. L’œuvre capitale de M. Demers est un beau grand traité de philosophie en latin, imprimé en 1S35, sous le titre de: Institutiones philosophicœ ad usum studiosce juventutis. C’est un in-octavo de quatre cents

pages, dont les cinquante dernières “ont consacrées à un traité des preuves de la Religion révélée, extrait d’un cours élémentaire de philosophie a l’usage des collèges, imprimé a Lyon en 1823. La Philosophie de Lyon, publiée pour la première fois en 1782, servit de base a l’enseignement des colleges et des séminaires sous la Restauration ; elle résumait toute la philosophie de Descartes, y compris les idées innées.

M. Demers composa, en outre, des manuels de physique, d’astronomie et d’architecture, mais il n'y apporta iras le même degré de travail que dans le premier. Cela se comprend d’autant mieux que M. Demers n’ignorait pas que a la philosophie est la science danrs laquelle toutes les. autres sont renfermées », suivant l’expression de Bossuet. En effet il y a la philosophie des mathématiques qui se donne pour objet les divers procédés du calcul supérieur et s’applique à en établir la légitimité. Il y a la philosophie de la grammaire, qui rend compte des règles auxquelles sont soumises les langues; il y a la philosophie de l’histoire, qui cherche à expliquer le développement des institutions d’un peuple, la suite des événements d’une grande époque, la marche de l’humanité a travers les siècles : c’est l’ceuvre de saint Augustin dans la

Cité de Dieu, de Bossuet dans son Discours sur l’histoire universelle, de Montesquieu dans les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains; il y a jusqu’à une philosophie des beaux arts, qui remonte au principe même du beau et en détermine les conditions essentielles.

En ces temps-là l’étude de l’architecture jouissait d’une forte vogue. Les évêques le voulaient ainsi, afin que les curés eussent l’avantage de présider eux-mêmes aux plans comme aux constructions des presbytères, des sacristies et des églises. M. Deniers, très versé dans cet art, était consulté chaque fois qu’il s’agissait d’élever un temple à Dieu. Que l’on compulse les registres paroissiaux, et l’on y verra figurer librement son nom.

M. Deniers s’occupait aussi de l'ornementation des églises; il voyait à leur procurer des tableaux, des chemins de croix. Il fut même l’un de ceux qui contribuèrent le plus à l’acquisition de ces toiles superbes que M. l’abbé Desjardins, ancien chapelain des Ursulines, retourné dans son pays, envoyait au Canada pour des prix minimes.

M. Demers favorisa l’étude de la peinture et de la sculpture parmi les Canadiens, et plusieurs de nos meilleurs artistes lui ont dû leur avenir dans ce champ inexploré jusqu’alors.

M. Demers ne négligeait donc aucune occasion de rendre service à ses compatriotes et surtout au clergé pendant qu’au Séminaire il remplissait toujours avec la même ardeur et le même dévouement les fonctions auxquelles l’appelait la confiance de ses collègues. Qu’il fût supérieur, procureur, directeur ou simplement professeur, il apportait le même zèle à l’ensemble de l’œuvre. L’éducateur n’est réellement fidèle à sa mission que lorsqu’il est toujours prêt à faire ce qui lui est demandé en vue du bien général. C’est un des moyens les plus efficaces de travailler à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Si au lieu de vivre dans son atmosphère propre, il sait s’élever jusqu’à l’horizon d’ensemble, il arrivera qu’au moment où l’œuvre éprouve un besoin qui la met en souffrance et réclame un secours exceptionnel, il comprendra que son devoir est de s’y prêter spontanément et de grand cœur. L’éducation en effet est une œuvre collective et complexe : elle exige un concours d’aptitudes diverses et une foule d’actions de détails convergeant toutes à ce but suprême de la formation d’un jeune chrétien. Cette convergence, cette réduction de toutes les forces à l’unité de direction est donc

de plus haute importance que la perfection des devoirs particuliers.

C’est dans ce sens que l’on peut dire que M. Deniers fut comme l’incarnation du Séminaire. Il en a été l’âme, la vie. C’est ce vénérable éducateur qui lui a imprimé ce nouvel et généreux essor d’ou est sortie l’Université Laval.

Ecoutons un de ses élèves :

« M. Deniers a été mon professeur de philosophie pendant deux ans, et comme tous les anciens élèves de ce professeur émérite, j’ai conservé pour lui les plus aimés de mes souvenirs. C’est que M. Deniers n’était pas un professeur ordinaire. On admirait en lui l'homme de génie et le savant, un puits de science, comme l’a appelé M. Chauveau. Il savait se faire craindre et respecter; il y avait tant de dignité et d’autorité dans tous ses procédés, surtout quand il parlait du Séminaire et de la règle. Mais surtout on l’aimait, car on voyait qu’ilnous aimait, joignant toujours l’agréable à l’utile. Grand avec les grands et humble avec les petits, mais avec tous l’homme supérieur au commun des hommes. »

Ce témoignage n’est pas entaché d’exagéra-

tion. M. Deniers avait la réputation bien méritée d’un savant hors ligne. Des cultivateurs l’appelaient « l’homme qui lit dans les astres ». Personne aussi ne s’est avisé de lui contester sa science, non plus que sa sagesse. La science il l’avait acquise à force de travail; la sagesse il l’avait puisée à la source, à l’aide de méditations prolongées, par une réflexion assidue. Il avait l’esprit philosophique, et quand on a cet esprit allié à la foi religieuse, on marche dans la lumière et avec sécurité. M. Deniers cherchait la vérité dans ses études, il s’en pénétrait dans de profondes contemplations.

Tel fut le secret du prestige extraordinaire de ce prêtre au milieu de ses contemporains, de son autorité en tout ordre de choses. Mais quelle était la nature de cette autorité? Rollin définit ainsi l’autorité chez l’éducateur : « J’appelle autorité un certain air, un certain ascendant qui imprime le respect et qui se fait obéir. Ce n’est ni l’âge, ni la grandeur de la taille, ni le ton de la voix, ni les menaces qui donnent cette autorité; mais un caractère d’esprit égal, ferme, modéré, qui se possède toujours, qui n’a pour guide que la raison, et qui n’agit jamais par caprice ni par emportement. Ce sont cette qualité et ce talent qui tiennent tout dans

l’ordre, qui établissent une exacte discipline, qui font observer les règlements, qui épargnent les réprimandes et qui préviennent presque toutes les punitions. »

M. Deniers jouissait à un haut degré de cette autorité qui en impose de prime abord. A tous il inspirait une crainte révérentielle et affectueuse, cette crainte que saint François de Sales compare à « la pelure qui, prise séparément du fruit, est de nulle ou de fort petite valeur, et qui sert néanmoins extrêmement à conserver la pomme qu’elle recouvre », cette crainte dont Joubert a dit, avec autant de justesse que de grâce, qu’elle « sert à fixer l’amour, et, par ce qu’elle a d’austère, l’empêche de s’évaporer » ; cette crainte qui est l’heureuse combinaison du suaviter et du fortiter dont parle le livre de la Sagesse.

Le respect suit bientôt cette crainte généreuse, et l’amitié ne tarde pas à venir, surtout si elle se manifeste de la part du maître par ces trois caractères : la priorité, l’inclination à pardonner et la libéralité inépuisable.

Aussi les élèves aimaient M. Demers; ils l’aimaient à l’égal d’un père chéri, et chez le plus grand nombre, cette affection dura toute la vie. Il était d’une politesse exquise envers

tous, petits et grands, il saluait les écoliers avec une affabilité inépuisable ; il leur parlait en père, en frère, en ami, sauf la familiarité. Il entrait dans leurs petites affaires et leur rendait tous les services que la charité inspire et que la prudence permet.

Son autorité à l’extérieur du Séminaire n’était pas moindre. Comment aurait-il pu en être autrement, quand on sait qu’il forma dix évêques, deux cents prêtres, soixante avocats, quarante médecins, trente notaires, et quand on recueille dans cette liste de ses anciens élèves des hommes comme Louis- Joseph Papineau, Jacques Labrie, Louis Moquin, Joseph Parant, René-Edouard Caron, Joseph Lagueux, Augustin-Norbert Morin, Zéphyrin Nault, Pierre Chauveau, Jean-Thomas Taschereau, Joseph Cauchon, Octave Crémazie. Donc rien de surprenant que les conseils de M. Demers aient été recherchés comme des oracles, et que son opinion fît loi. Le clergé n’entreprenait aucune œuvre de quelque importance sans avoir recours à ses lumières. Les juges couraient à sa chambre lui demander son avis sur des questions de droit civil ou criminel un tant soit peu épineuse. Les hommes d’Etat à qui incombait le soin des affaires publiques, tenaient à connaître sa ma-

nière de voir, et même, un jour, le gouverneur général suspendit la séance de son conseil pour envoyer consulter le Père Deniers.

Papineau s’inspira pendant longtemps des sages conseils de son ancien professeur. Plût au ciel qu’il se fût toujours laissé guider par M. Deniers, qui prévit toutes les conséquences de la lutte des patriotes contre les bureaucrates, et ne cacha sa manière de voir ni à Papineau ni aux fauteurs de la rébellion. Malgré tout Papineau conserva toujours pour M. Deniers les plus beaux sentiments de respect et d’estime.

L’autorité de M. Demers se fit aussi sentir dans des circonstances où l’on constate encore mieux qu’il était né pour le commandement. On n’était pas alors organisé comme à l’heure présente pour éteindre les incendies. Les gens de bonne volonté offraient bien le concours de leurs bras, mais si l’harmonie s’écartait des rangs, la besogne se réduisait à de faibles résultats. Souvent M. Demers se mit à la tête des volontaires, et il était beau de voir comme ils obéissaient à sa voix de stentor.

Un extérieur grave et modeste, une démarche digne et imposante prévenaient tout d’abord en sa faveur. Une forte tête couverte de cheveux clairs et grisonnants, solidement assise sur un buste d’une carrure bien proportionnée, attirait sur lui tous les regards, et l’on disait en le voyant : « Voilà un homme qui n'est pas ordinaire. » Il y avait en lui l’étoffe d'un prince de l’Eglise. Aussi eût-il été évêque de Québec, s’il l’eût- voulu. Deux fois il refusa la mitre, à la mort de Msr Plessis et à la mort de Msr Panet. Dans les deux circonstances il venait en tête de la liste des promotions. Sa nomination comme coadjuteur de Msr Panet eût été beaucoup plus populaire que celle de Msr Signai, mais il fallut compter avec ses répugnances pour les honneurs épiscopaux, et avec son affection pour un séminaire dont il était le principal ornement. Le clergé en masse désirait M. Deniers, et si le choix lui eût été abandonné, le vénérable supérieur du Séminaire de Québec eût été acclamé. Plusieurs prêtres du diocèse

sollicitèrent vainement leur confrère d’accéder à un vœu aussi unanimement manifeste. Quelques-uns se voyant frustrés dans leur espoir, ne se gênèrent point de lui en exprimer franchement leur regret et même leur mécontentement. L’un d’eux, son ami intime, lui adressa une lettre de blâme, en des termes assez sévères.

« Comment oser vous dire, lui écrivait le curé Painchaud, que je suis fâché contre vous, et fâché à ce point que si ce n’était pour un sujet incompatible avec la rancune, je craindrais en vérité de m’oublier envers vous? Comment, avec tant de zèle pour la religion, avez-vous pu préférer votre repos à la gloire du Seigneur? Pourquoi ne vous êtes-vous pas sacrifié pour nous, pour le bonheur spirituel et même temporel de notre patrie? L’on vous dira que votre refus obstiné, couvert du manteau de la modestie, vous méritera peut-être plus de louanges devant les hommes que de récompenses devant Dieu. Votre excuse, c’est-à-dire votre prétendue incapacité, ne saurait jamais en imposer qu’à ceux qui ne vous connaîtraient pas pour le premier homme du clergé, et où sont ceux-là? La fatale conséquence de votre refus est incalculable. Vous eussiez été l’idole du bon clergé

canadien, l’un des meilleurs du monde. Vous n’ignorez pas que les Canadiens ne font bien que lorsqu’ils ont confiance dans leur chef, et c’est une vérité nationale à laquelle on ne fait peut-être pas assez d’attention. . . Riez de mon sermon et de mes idées tant qu’il vous plaira, je n’en croirai pas moins avoir bien mérité de mon pays en vous les adressant ; car, quoique simple matelot dans la barque du Seigneur, je me vois obligé, non seulement de travailler au poste qu’on m’a assigné, mais encore d’avertir mes officiers supérieurs de ce que je vois au delà capable de nuire ou de servir à la cause commune.»

M. Demers répondit froidement qu’il était indigne de l’épiscopat et incapable d’en supporter le fardeau. Puis, s’élevant contre l’immixtion publique et officielle du clergé dans le choix des évêques, il ajoutait:

« Selon moi, tout ce que pourraient faire de bons prêtres, serait de désigner à l’évêque et à son coadjuteur quelques sujets remarquables par leur piété, leur régularité, leur savoir-vivre, leur zèle et leurs talents. Je voudrais que ces sujets fussent jeunes, et je regretterais pour

coadjuteur celui qui aurait plus de cinquantecinq ans. Je l’aimerais mieux entre trente-six et quarante-cinq ans. . .

« Je vous avoue que, quand bien même on permettrait au clergé de désigner le coadjuteur futur, je ne voudrais pas m’en mêler. Je craindrais trop les suites d’une mauvaise suggestion. Autre aveu qu’il faut que je vous fasse. Je ne condamnerais pas un jeune prêtre vraiment qualifié pour l’épiscopat et qui sentirait ses forces, si je le voyais s’aider à se faire tomber une mitre sur la tête. Je ne voudrais pas cependant parler de la sorte à toute espèce de personnes, car il pourrait s’en trouver qui prendraient des suggestions du démon pour des inspirations du Saint-Esprit.

« Je vous conseille de désigner les deux sujets dont vous me parlez à Monseigneur; il pourrait les placer de manière à être utiles par la suite. Je ne désire point les connaître afin de ne pas être exposé à la tentation de les indiquer moi-même. Vous allez m’accuser d’être dans une indifférence criminelle sur cet article. Vous vous trompez, personne ne s’occupe plus de cet objet que moi. Mais tout en m’en occupant, je me rappelle que la Providence ne m’a point chargé de ce soin. »

En terminant sa lettre, M. Demers fait de nouveau connaître ses répugnances pour l’épiscopat.

« Si, dit-il, j 'était obligé d’opter entre la plus belle mitre et la plus belle hémorragie possible, je ne balancerais pas un seul instant à donner la préférence à la maladie corporelle. »

Pourtant quel digne successeur il eût fait à Msr Plessis, ce prêtre vertueux, instruit dans toutes les sciences, excellent casuiste, propre à toutes les charges, apte aux affaires, travailleur infatigable. Ce fut son humilité profonde qui le détourna d’accepter la lourde charge qu’on voulait lui imposer.

Il était tout imprégné de ce texte de l’Evangile qui dit : Ama nescïri et pro nihilo reputari. Je laisse de nouveau la parole à l’un de mes correspondants :

« M. Demers, dit-il, a toujours voulu être oublié, car ce saint et vénérable prêtre était l’humilité même. Toute sa vie il a travaillé pour la gloire du Séminaire et l’honneur de son pays sous l’œil de Dieu seul dont il se regardait comme un vil instrument auquel on ne devait pas faire attention. Il ne parlait jamais de ce qu’il avait fait d’important, et il ne se servait que bien rarement de la particule je.

Bien mal reçu aurait été celui qui eût osé lui faire un compliment. Msr Baillargeon et M. le grand-vicaire Mailloux l’apprirent un jour à leurs dépens, lorsqu’ils étaient tous deux employés comme chapelains à l’église de Saint- Roch. Ils avaient appris que M. Demers venait d’être nommé coadjuteur de Québec, et ils s’empressèrent de monter au Séminaire pour le saluer en cette qualité. M. Demers les pria bien poliment de lui laisser la paix, en leur disant qu’ils avaient pris trop de peine. »

C’est aussi par humilité que M. Demers ne voulut jamais consentir à laisser faire son portrait. Le peintre Plamondon avait réussi cependant à fixer ses traits sur une toile, mais quelques années plus tard, M. Casault, étant supérieur du Séminaire, détruisit cette peinture, disant qu’il fallait respecter la volonté de M. Demers.

Le Séminaire et le public lettré comptaient beaucoup sur les nombreux manuscrits que M. Demers léguerait à sa mort. Grande fut la surprise quand on apprit qu’il n’avait rien laissé. Un jour, dans les dernières années de sa vie, il avait ordonné à un domestique de tout jeter au feu. Nouveau trait de son humilité !

On peut dire que son désir d’être ignoré

après sa mort comme pendant sa vie a été écouté au ciel, car il est étonnant de constater que tout ce qui touche à cet homme-là a péri ou est tombé dans le gouffre de l’oubli. Ainsi Mgr Cyrille Légaré avait, pour écrire sa biographie, réussi à colliger des matériaux assez précieux, entre autres une lettre pleine d’intérêt de Louis-Joseph Papineau : tout fut brûlé dans l’incendie du grand Séminaire, en 1865.

Quand M. Deniers est mort, sa disparition aurait dû causer un deuil public et provoquer au milieu de la population un immense cri de douleur. Il n’en fut rien cependant. Aussitôt après que la triste nouvelle fut rendue publique, M. Joseph Auclair, alors curé de Québec, s’empressa d’offrir à M. Casault l’usage de la cathédrale pour les funérailles d’un homme aussi éminent, afin de donner au public l’avantage de pouvoir y assister. « Hélas ! dit M. Casault, la chapelle du Séminaire sera assez grande. M. Deniers est mort trop vieux, il est déjà oublié. » M. Casault eut raison, la chapelle suffit à l’affiuence peu considérable des assistants, mais ceux-là se recrutaient parmi l’élite de la société.

Tel qu’un bon aïeul confiné dans ses terres et qui veille sur la prospérité et le bonheur des siens, M. Deniers étendait sa bienveillante protection, non seulement à ses élèves, mais encore à toute la jeunesse du pays. Ses élèves, il ne les perdait pas de vue après leur sortie du Séminaire; il s’intéressait à leur sort et trouvait mille façons de les encourager. S’il entendait dire que l’un d'eux émergeait au-dessus de la foule des aspirants au succès, il ne se contenait pas de joie, tant son cœur brûlait de charité pour le prochain. Si dans ses courses à travers les campagnes, durant les vacances, il apprenait qu’un enfant de talents plus qu’ordinaires souffrait de ne pouvoir s’instruire, faute de ressources, il l’envoyait chercher, l’interrogeait, se consultait avec ses parents, afin de lui ouvrir les portes du Séminaire. Combien de jeunes gens lui ont dû ainsi leur éducation et leur avenir. Je n’en citerai qu’un exemple, peu connu, je crois.

Un jour, M. Louis Gingras, supérieur du

Séminaire de Québec, reçut d’un prêtre du diocèse la lettre suivante :

« Monsieur le Supérieur,

« Un petit enfant, né de parents peu fortunés, se trouvait condamné à passer sa vie dans l’ignorance des sciences humaines, et à occuper une des positions les plus humbles de la société. Un jour, un prêtre vénérable, digne de vivre éternellement dans la mémoire d’une foule d’hommes éminents dans toutes les professions de la société canadienne, qu’il a instruits avec une capacité et une constance dignes des plus grands éloges ; un prêtre que la Providence conserve encore pour la gloire de la maison qu’il a tant honorée par ses travaux, rencontra ce petit enfant dans une petite île et lui offrit de le faire instruire gratuitement. Ce petit enfant accepta cette offre bienveillante qui lui donnait l’inappréciable avantage de faire un cours complet d’études. Ceci se passait dans l’automne de 1814.

« Ce prêtre vénérable et bienfaisant, c’était M. le grand-vicaire Jérôme Demers. Ce petit enfant c’était moi, aujourd’hui élevé à la su-

blime dignité du sacerdoce, par suite de cet acte de bienfaisance, et par l'infinie bonté de Dieu. . .

Alexis Mailloux, ptre »

Certes M. Deniers opérait une belle œuvre en travaillant au recrutement du clergé. Car y a-t-il quelque chose de plus consolant pour un catholique, qu’il soit prêtre ou laïc, que de pouvoir dire: «Un tel prêtre me doit son éducation ! » N’est-il pas comme un bouclier sur sa tête ? debout chaque matin à l’autel ne lui sert-il pas de paratonnerre contre les orages de la vie ?

Mais M. Deniers a travaillé à une œuvre beaucoup plus considérable, et à laquelle son nom restera éternellement attaché; car, sans son concours, elle n’eût peut-être jamais réussi. Voici comment.

Le 28 décembre 1826, les citoyens de Kamouraska, réunis au presbytère de M. Varin, leur curé, avaient résolu de demander à Msr Panet la permission de construire chez eux un collège. Les motifs qui les engageaient à prendre une détermination aussi sérieuse, relevaient de plusieurs chefs, et surtout du manque de collège dans le bas du fleuve où la population allait toujours grossissante. Les trois seules

paroisses de Kamouraska, Rivière-Ouelle et Sainte- Anne, formaient un noyau de 10,828 âmes. Kamouraska y figurait pour près de la moitié. On rencontrait en outre dans cette paroisse l’influence des familles, des hommes de profession, un site superbe et un climat réputé salubre. Cette paroisse pouvait donc se présenter à l’évêque avec les meilleures chances de réussite.

Mais il arriva que deux autres paroisses voulurent aussi posséder ce collège dont on augurait de si belles espérances pour l’avenir de la jeunesse dans ce coin du pays. La Rivière- Ouelle se mit sur les rangs avec de bons gages de succès. N’avait-on pas un peu raison de compter sur l’appui de M81 Panet qui venait de quitter la cure de la Rivière-Ouelle après y avoir passé près de cinquante années de sa vie? Sainte- Anne enfin entra aussi dans la lice, mais avec des perspectives peu rassurantes, car c’était la moins populeuse, la moins riche et la moins influente des trois paroisses.

La lutte eut lieu; elle fut ardente, presque passionnée. Du défaut d’entente pouvait résulter la ruine de l’entreprise projetée.

Après beaucoup de pourparlers, de correspondances avec l’autorité ecclésiastique, qui

hésitait non sans raison devant ces tiraillements en tous sens, le curé de Sainte-Anne, M. Charles-François Painchaud, crut que le meilleur parti serait de monter à Québec et d’y mettie en jeu 1 influence de 'ses amis personnels, au nombre desquels M. Jérôme Deniers comptait comme le plus sincère et le plus dévoué. M. Painchaud, s’étant consulté avec lui et avec M. Viau, vicaire général, ils résolurent de rencontrer Mgr Panet à sa chambre et de solliciter son choix en faveur de la paroisse de Sainte-Anne. M. Painchaud porta la parole. Il fit un exposé des raisons qui militaient pour sa paroisse; ces motifs étaient honorables, tout à la gloire de la religion. Avant de terminer l'entrevue, M. Painchaud déclara que si son plaidoyer manquait de force, il accepterait de grand cœur le choix de Kamouraska ou de tout autre endroit convenable et débourserait même £200 pour le nouveau collège. Ce désintéressement plut à l’évêque et lui valut l’appui décisif de M. Demers.

Cependant M®1- Panet ne voulut pas encore se prononcer ce jour-là. La prudence lui commandait d’attendre des développements nouveaux dans une affaire qui était à ses débuts, et où il y avait tant d’intérêts à ménager.

Au sortir de l’audience, M. Deniers prenant M. Painchaud par le bras, lui dit avec chaleur : « Il vous faut commencer immédiatement à bâtir ; le succès est là. » Si M. Painchaud eût mieux compris la portée de cette parole, il se fût évité bien des chagrins et des inquiétudes, car M. Deniers venait de lui souffler le secret de la réussite certaine. Il est vrai que ce conseil, quoique émanant d’un homme de haute valeur, ne comportait aucune approbation épiscopale, et comment sans elle se lancer dans de pareilles dépenses ? M. Painchaud ignorait que, grâce aux instances de M. Demers, cette approbation ne lui serait pas refusée.

Quelques jours plus tard, Mgr Panet écrivait à M. Painchaud lui déclarant qu’il donnerait la préférence à la paroisse qui se mettrait en frais de construction sans avoir besoin de s’adresser à la Législature ou au clergé. « Bâtissez avec vos deniers, lui disait Sa Grandeur, et je vous donnerai mon appui. » C’est ainsi en effet que Nicolet et Saint-Hyacinthe avaient débuté. Les curés Brassard et Girouard avaient consacré toutes leurs ressources à fonder leur collège, et la Providence vint ensuite à leur secours.

M. Painchaud voulait quelque chose de plus formel que cette lettre épiscopale assez vague

au fond, bien que fort encourageante. C’est pourquoi il retourna à Québec, bien déterminé cette fois à réussir ou à tout abandonner. Il courut chez l’évêque, et lui déclara qu’il ne commencerait à construire un collège que lorsqu’il aurait obtenu une approbation écrite du plan déposé sur sa table. Msr Panet s’y refusa catégoriquement.

Il restait une dernière ressource et M. Painchaud eut la sage inspiration de l’utiliser. M. Demers n’avait pas cessé, depuis son entrevue avec l’évêque, d’engager le curé de Sainte- Anne à pousser activement les travaux du collège. Persisterait-il à entretenir la même opinion devant le refus de l’évêque d’en approuver le plan? M. Painchaud alla donc consulter M. Demers, après lui avoir fait part du résultat de sa démarche auprès de l’évêque. « Allons chez Monseigneur », s’écria M. Demers. Msr Panet hésita longtemps, mais il finit par se rendre. Prenant sa plume, il écrivit en toutes lettres, ces mots:

«Vu et approuvé le plan du collège de Sainte- Anne ci-dessus.

« Québec, 16 février 1827.

t B. C. Evêque de Québec. »

M. Demers avait fait pencher la balance du côté de Sainte-Anne. L’amitié avait produit ce résultat, au moment même où l’œuvre de M. Painchaud était le plus sérieusement menacée.

M. Demers continua toujours à s’occuper du collège de Sainte-Anne, comme s’il eût été le sien. C’est lui qui donna les devis des travaux. Aucun détail ne lui échappait : « les croisées auront telle dimension; vous diviserez les étages de telle manière : ici, la salle d’études, là le dortoir, le réfectoire ». La question financière ne le préoccupait pas moins. Le 16 décembre 1828, il écrivait à M. Painchaud une lettre remplie de sollicitude pour le nouvel établissement. Ecoutons la voix de ce noble ami de l’éducation:

« Dans ce bas monde on est toujours prêt à s’extasier à la vue de certaines entreprises. S’agit-il de faire le plus petit sacrifice, chacun se retire en arrière, en disant comme un certain vieillard auquel un petit écolier présentait la bourse en faisant la quête de la congrégation le huit de ce mois : « Je donne assez. »

« Tout est contre vous cette année : la mauvaise récolte, la pénurie d’argent, la stagnation du commerce, etc. Autre malheur pour vous.

M. Delievre a abandonné sa cure. Il s’est retiré chez lui pour vivre plus tranquillement. Il paraît qu’il ne s’est pas adressé à Monseigneur pour avoir le tiers de son revenu ecclésiastique. De là vous devez conclure qu’il vous faut condamner à toute espèce de privations. J’ai entendu quelquefois des prêtres critiquer la mesquinerie du Séminaire sur certains articles : ils croyaient avoir raison, parce qu’ils ne savaient pas que le Séminaire ne peut se soutenir que par la plus grande économie.

« Il en sera de même de votre établissement. Il vous faudra, pour le soutenir, boursiller du matin au soir, et par conséquent ménager et épargner sur tout, et visiter toute votre maison de la cave au grenier pour voir si l’on ne fait pas briller inutilement quelque vieille allumette soufrée. Voilà où il vous faudra en venir; car rappelez-vous bien que la bâtisse de votre collège n’est rien en comparaison de ce qu’il vous faudra boursiller pour le soutenir. »

Ce qui était vrai en 1828 ne l’est pas moins aujourd’hui, et dans toute entreprise de cette nature, une sage économie doit régner partout, si l’on veut consolider l’œuvre.

Dans une autre circonstance M. Deniers éprouva une terrible tentation de mettre sa plume au service de l’Eglise du Canada, mais il s’en abstint.

En 1831, Louis Bourdages, député, soumit à l’approbation de la Chambre d’ Assemblée le célèbre projet de loi ou bill des fabriques, par lequel on voulait admettre les notables à l’élection des marguilliers et à la reddition des comptes de fabriques. Un mémoire présenté à la Législature par le clergé contre ce projet de loi, établit positivement que la loi du pays était contraire à une telle innovation, et quand bien même la Législature aurait eu le droit de légiférer dans le sens proposé, il n’était pas à propos qu’elle le fît. Ce mémoire semble avoir été rédigé par M61' Lartigue; d’autres prétendent qu’il fut dressé en collaboration par MM. les abbés Demers et Turgeon, et par l’avocat A.- R. Hamel. Quoi qu’il en soit, M. Demers se montra l’un des plus hostiles au bill des fabriques; il ouvrit son cœur à son meilleur ami

M. Painchaud, et même il lui fournit des matériaux pour l’engager à se jeter dans l’arêne.

« Savez-vous pourquoi, disait-il, on veut changer le mode de l’élection des marguilliers et pourquoi on voudrait admettre les notables à cette élection et à la reddition des comptes de fabriques? Ce n’est point parce que l’on s’afflige de ce qu’il s’est glissé quelques abus dans la régie du temporel des fabriques dans certaines paroisses ; ce sont là de ces misères ou plutôt de ces niaiseries dont on s’occupe fort peu. Mais on voudrait accoutumer les habitants de chaque paroisse et de chaque comté à se mêler de leurs propres affaires ; on voudrait les engager à se conduire par eux-mêmes. . .

« On veut absolument mettre à exécution un système que l’on s’est formé. De là je conclus que l’on fera son possible pour admettre les notables à l’élection des marguilliers et à la reddition des comptes de fabriques, fallût-il pour parvenir à ce but employer la médisance et les calomnies les plus atroces. Dans le moment actuel, il serait bon de dévoiler par des écrits souvent réitérés le projet des meneurs. . .

« Vous avez un établissement à soutenir. . . Il faut donc de la prudence, de la modération

et la plus grande réserve dans vos réponses. Ce n’est que sur les papiers publics qu’il faut faire entendre ses justes réclamations. . . »

Comme on le voit par la fin de sa lettre, M. Deniers engageait M. Painchaud à écrire dans les journaux contre le projet des meneurs. De son côté, il se mit à l'étude dans le but de s’assurer de ce qui pourrait être fait pour détourner le coup que l’on méditait contre la sécurité des fabriques. S’il fallait absolument en venir à des concessions, quelle en serait la nature ou la portée? Ne pourrait-on pas proposer un plan acceptable par tout le monde, même par les législateurs les plus enclins à innover? Après quelques jours de réflexion, il mit son projet sur le papier et s’empressa de le communiquer à M. Painchaud, avec l’espoir qu’il en tirerait bon parti, tôt ou tard. En voici la substance.

D’élection des marguilliers se ferait comme auparavant, par les anciens et nouveaux marguilliers présidés par le curé. Pas de concession sur ce point.

Les paroissiens éliraient, à la fin de chaque année, un certain nombre de notables qui formeraient un bureau de surveillance ou de contrôle. Ce bureau aurait l’œil ouvert sur les

comptes du marguillier en charge, ayant même droit d’action contre lui s’il y avait fraude ou malversation.

L’évêque conserverait tous ses droits antérieurs.

M. Demers ne se cachait pas à lui-même que ce bureau de surveillance aurait des inconvénients. Mais en somme n’aurait-il pas plus d’avantages, en réprimant les abus possibles. Or, il y avait des abus évidents. Dans certaines paroisses, les marguilliers n’avaient pas rendu leurs comptes depuis quatre, cinq et six ans. On en citait même qui avaient détourné les fonds de la fabrique à leur propre usage. N’avait-on pas trouvé de leurs billets promissoires dans les coffres-forts ? Voilà pourquoi M. Demers eût désiré la création d’un bureau qui forçât les marguilliers à la plus scrupuleuse tenue de leurs livres de compte. Son plan avait du bon, mais est-ce que le contrôle de l’évêque n’était pas suffisant? M. Demers exposa son projet à plusieurs députés, en leur faisant observer qu’il serait toujours moins dangereux que celui de M. Bourdages, dont la conséquence nécessaire eût été la démoralisation des habitants et le discrédit du clergé.

Le bill des fabriques fut renvoyé à la session

d’automne, et il subit ses diverses phases à l’Assemblée législative, malgré les efforts combinés de MM. Neilson, Panet, Duval, et de dixhuit autres députés hostiles à son adoption. Mais le Conseil lui donna son coup de grâce, au grand applaudissement du clergé, qui voyait là une tentative contre sa liberté.

M. Demers avait toujours continué sa correspondance avec M. Painchaud, et quand sonna l’heure suprême de la discussion du bill, la Gazette de Québec publia un article signé La Raison, qui enleva les suffrages du clergé. Quant à M. Demers, il ne se possédait pas de joie.

« Voyez donc la Gazette d’hier, écrivait-il à son ami. Vous y trouverez un écrit signé La Raison dont on fait le plus grand éloge à Québec ; c’est, dit-on, un emporte-pièce parfait. Quelques critiques n’aiment point le raisonnement ab absurdis que l’on trouve dans le sixième alinéa, parce que les représentants sont nommés par les électeurs, et que les marguilliers ne le sont que par la fabrique, et non par les paroissiens. Mais malgré tout cela, vive La Raison, vive N. ! vive Joseph Saint-M. !

« C’est un malheur que les derniers débats

n’aient pas été imprimés. Le discours de l’ami Neilson était d’une force et d’une énergie extraordinaires. Il a été jusqu’à dire que le foyer des dissensions qui régnent dans quelques paroisses était dans la Chambre d’ Assemblée ; qu’il avouait à sa confusion qu’il avait fait luimême un rapport mensonger, l’année dernière, comme président du comité des fabriques, et que c’étaient ceux qui siégeaient avec lui dans ce comité qui l’avaient induit en erreur, mais que depuis il avait reconnu que la paix régnait dans toutes les paroisses, à quelques exceptions près, etc. Il a avoué et soutenu que le parlement n’avait pas le droit de légiférer sur cette matière. . . M. Duval s’est surpassé en traitant cette question. Vive l’auteur du nouvel emporte-pièce. »

Cet auteur n’était autre que M. Painchaud lui-même, qui, il faut le croire, n’avait pas encore jugé opportun d’en informer M. Demers.

Qu’on me pardonne, si j’associe si souvent les noms de MM. Demers et Painchaud dans ces pages imparfaites. L’amitié qui les a unis si étroitement durant leur vie, méritait bien une mention spéciale; cette vie qu’ils ont rendue si

utile et si respectable, ils l’ont parcourue en même temps, vivant dans une union presque fraternelle. Honneur à leur mémoire !

yi

Nous sommes arrivés à la dernière phase de la vie de M. Deniers.

En 1849, Monsieur Deniers, âgé de soixantequinze ans, dut à raison de ses infirmités se condamner à un repos plus cruel que ses infirmités elles-mêmes. Ea machine était usée, mais l’âme n'était pas complètement abattue ; elle était de trop bonne trempe. Des souffrances physiques ne semblaient pas exercer sur son esprit un empire absolu; des hémorragies périodiques, qui auraient pu influer sur son tempérament, le trouvaient parfaitement résigné; il en parlait dans ses lettres comme par manière d’acquit, sans se plaindre.

M. Demers ne fut plus bientôt que l’ombre de lui-même. Le chêne robuste courbait la tête devant le travail désorganisateur des ans. C’était un soleil couchant, mais un soleil qui avait illuminé le pays pendant la moitié d’un siècle.

Ayant vécu comme un saint, sa mort fut celle du juste. Le jour même de sa mort, le 17

mai 1853, le Journal de Québec faisait ainsi son éloge:

« Il y a onze mois à peine, la mort enlevait au Séminaire de Québec un de ses membres, le regretté M. Holmes; aujourd’hui nous avons la douleur d’annoncer le décès de M. Jérôme Demers, grand-vicaire de l’archidiocèse et ancien supérieur de cette maison. Il a rendu son dernier soupir le 17 mai, à 8 heures 20 minutes du soir, dans la 79e année de son âge, après une maladie ou plutôt une agonie de dix jours. . .

« Le clergé et la société entière comptent dans leurs rangs une foule de ses anciens élèves qui ont toujours conservé pour lui la plus profonde estime. Nous ne doutons point que la nouvelle de sa mort ne leur cause la plus grande affliction; car en même temps qu’il leur faisait part de sa science, il gagnait leur affection par la douceur de son caractère. Sévère envers lui-même, rigide observateur de la règle, il savait la faire observer par la seule influence de son exemple et de son autorité. . .

« C’est au milieu de ses nombreuses occupations qu’il a rédigé une quantité prodigieuse d’écrits pour l’usage de ses élèves du grand et du petit Séminaire. Son traité de physique et

de chimie serait sans doute aujourd'hui en arrière des connaissances actuelles ; mais ce n’était pas moins dans son temps un résumé complet et fidèle de ce que la science possédait alors. On ne se figure point les difficultés qu’il eut à remonter pour approfondir une science dans laquelle il fut à peu près son unique maître, à une époque où les instruments de physique n’existaient pour le Canada que dans des livres très rares. La belle collection d’instruments de fabrique européenne que possède aujourd’hui le Séminaire a remplacé ceux que M. Deniers avait faits et souvent imaginés, afin que ses chers élèves ne fussent pas privés des avantages que prouve toujours une suite régulière d’expériences.

« Ses talents supérieurs joints à une constitution robuste qui lui permettait un travail prolongé, le mirent en état d’approfondir, outre les sciences naturelles, les mathématiques, la philosophie et la théologie. Il n’a pas peu contribué à répandre en Canada le goût de la belle architecture, et le grand nombre d’églises au plan et à la décoration desquelles il a prêté le secours de ses conseils, attestent par leur élégance et leur régularité, combien son goût était sûr et éclairé. La sculpture et la peinture lui

doivent aussi plusieurs de nos meilleurs artistes qu’il a encouragés et assistés.

« Modèle de toutes les vertus ecclésiastiques, il a joui constamment de la confiance des fidèles, du clergé et de nos vénérables prélats. Les premiers recouraient en foule à son ministère ; le clergé le regardait comme un père et le consultait comme un oracle; depuis le 7 juin 1825, M. Demers n’a cessé d’être honoré du titre de vicaire général. A la mort de M51- Plessis et à celle de M21- Panet, les suffrages unanimes du peuple et du clergé le désignèrent comme coadjuteur, mais sa modestie opposa toujours un obstacle invincible à son élévation sur le siège épiscopal.

« Dans les dernières années, on ne pouvait s’empêcher d’admirer la piété et le zèle de ce vénérable vieillard qui se traînait péniblement plusieurs fois par jour à la chapelle, tant que ses forces le lui ont permis, pour y célébrer les saints mystères ou y entendre des confessions.

« Dans son agonie, quoiqu’il souffrit beaucoup, jamais, dans les intervalles de connaissance, il n’a donné le moindre signe d’impatience. En recevant les derniers sacrements, il

se joignit autant qu’il put aux prières des assistants et de l’Eglise.

« On se rappelle encore avec quelle éloquence il faisait autrefois entendre la parole de Dieu dans la chaire de vérité ; cette voix puissante, ce geste noble et expressif, ces images saisissantes et cette science profonde qui savait s’accommoder à la portée des moins savants.

« Le nom du vénérable M. Jérôme Deniers passera donc à la postérité parmi ceux que le Canada peut se glorifier d’avoir produits et parmi ceux dont la vie tout entière se résume en deux mots : P ertransiit benefaciendo. »

Et dans son numéro du 24 mai, Y Abeille payait un dernier tribut à la mémoire de l’illustre mort:

« M. Demers est un de ces hommes dont la vie n’a été qu’un bienfait continuel, et qui, pouvant briller sur le théâtre du monde par leur science et leurs talents, se renferment dans les murs étroits d’un collège pour se consacrer à l’éducation du jeune âge. Qui pourrait dire ce qu’il y a de noble et de sublime dans ce dévouement du prêtre catholique? vie d’abnégation et de sacrifice que le monde connaît bien peu ou du moins semble peu connaître.

« Pendant sa longue carrière de professeur^.

M. Deniers a pu compter au nombre de ses disciples, les hommes qui occupent aujourd’hui les premières places tant dans le civil que dans le religieux. On peut dire sans exagération qu’il est l’homme de son siècle: sa renommée comme savant est répandue dans tout le Canada, non seulement dans les villes, mais encore dans les campagnes. »

Nous terminons cette étude incomplète et peu proportionnée à la taille de celui qui en fait le sujet. Mais consolons-nous à la pensée que nous avons pu faire revivre en ces quelques pages la mémoire de ce prêtre vertueux et savant, qui semble avoir pris plaisir à se couvrir d’un voile d’obscurité pour vivre avec son cœur, loin du grand jour. Il nous pardonnera sans doute d’avoir quelque peu écarté ce voile, car nous n’avons eu d’autre ambition que de prouver qu’on ne peut acquérir dans le monde une position élevée sans beaucoup d’activité, d’efforts et de constance; qu’un talent même brillant doit plus à la culture qu’à sa richesse native; que le peuple canadien-français, rayonnant de tant de gloires, doit ce qu’il est au clergé ; que le clergé a contribué pour une large part à jeter les fondements de la prospérité

publique par 1 éducation, dans un temps où les gouvernements n’en avaient peut-être pas même la pensée; et qu’enfin le Séminaire de Québec en particulier mérité toute notre reconnaissance pour les nobles et généreux sacrifices qu’il s’est imposés en dotant le Canada de cette grande institution universitaire, désirée et prévue par M. Demers, institution qui est la gloire de ses fondateurs et l’honneur des vénérables prêtres qui président aujourd’hui à ses destinées.

L’ABBE THOMAS MAGUIRE

Vicaire général

Thomas Maguire naquit à Philadelphie, le 9 mai 1774, du mariage de John Maguire eide Margaret Swite. John Maguire avait quitté l’Irlande, son pays natal, dans le but de fuir la persécution anglaise, et il s’était fixé à Philadelphie où il espérait pouvoir pratiquer librement la religion de ses ancêtres tout en y gagnant son pain de chaque jour. C’est dans cette ville qu’il épousa mademoiselle Swite, anglaise d’origine et protestante en religion. Lors de la déclaration de l’indépendance des colonies anglaises, John Maguire, comme beaucoup de

ses compatriotes, qui firent preuve d’un loyalisme que nous sommes parfois tenté de taxer d’exagération, quitta les Etats-Unis et courut se réfugier à Halifax pour s’abriter de nouveau à l’ombre du drapeau britannique. Du même coup ses biens furent confisqués. Mais le courage ne fit pas défaut au très loyal sujet anglais, et il reçut bientôt la nomination de commissaire général des magasins du Roi. Les émoluments attachés à cette charge, quoique modestes, lui suffirent pour élever sa famille, qui était déjà assez nombreuse, et dont l’aîné, Thomas, devait bientôt venir s’enfermer entre les quatre murs du petit Séminaire de Québec.

Ce fut en 1787 que le jeune Maguire commença ses études collégiales qui devaient durer jusqu’en 1795. Il n’avait alors que vingt et un ans. Son cours fut brillant, sa conduite irréprochable. Au grand Séminaire, le lévite se fit remarquer par sa régularité, par son obéissance à tous les règlements. On pouvait le citer comme le modèle à suivre au milieu de la petite phalange d’ecclésiastiques qui devaient, plus tard, s’illustrer dans les rangs du clergé. Nous sommes à l’époque des Demers, des Raimbault, des Painchaud, qui pesèrent de tout leur poids sur l’éducation de la jeunesse

pendant un demi-siècle. Au-dessus d’eux trône Plessis, qui de son regard perçant entrevoit déjà tout le bien qu’il pourra tirer de ces prêtres si intelligents, si zélés et si attachés à sa personne.

L’abbé Maguire brillait d’un vif éclat entre tous ses confrères, et au lendemain de son ordination, Monseigneur Plessis le fit nommer premier vicaire à la paroisse de Notre-Dame de Ouébec dont il était lui-même le curé, en même temps qu’il remplissait auprès de Monseigneur Denaut les fonctions de coadjuteur. La charge de vicaire était, alors comme aujourd’hui, un poste d’honneur, et Msr Plessis tenait beaucoup à ce qu’il fût occupé par des prêtres de son choix, et ce choix fut toujours des plus heureux. Après Maguire, Painchaud!

Nous ne suivrons pas M. Maguire à travers toutes les phases de son vicariat. Son rôle fut trop effacé pendant les six années qu’il passa à la cure de Québec, pour qu’il soit nécessaire -d’en parler longuement. Qu’il nous suffise de dire qu’il sut donner des preuves évidentes de savoir-faire dans toutes les besognes qui lui furent confiées. L’abbé Maguire était un homme d’ordre, doué d’un esprit pratique, très laborieux et apte à tous les dévouements. Il

devait aussi consacrer toute sa vie à répandre autour de soi les bonnes œuvres, sans compter d’avance à quels sacrifices il s’exposait.

En 1805, M. Maguire fut nommé curé de Berthier, mieux connu alors sous le nom de Bellechasse. E’année qu’il y passa ne fut qu’une époque de transition pour arriver à prendre en 1806 la direction de la cure de Saint-Michel, paroisse voisine. Ici il devait séjourner pendant vingt et un ans, presque un quart de siècle. Beaucoup de curés n’ont guère dépassé une période aussi considérable et cependant ils se sont retirés satisfaits de leur œuvre, laissant après eux d’excellents souvenirs, fondés sur le vrai mérite. On peut dire qu’en somme ils ont fourni une carrière bien remplie.

Ce fut pendant qu’il était curé de Saint- Michel que M. l’abbé Maguire eut maille à partir avec quelques-uns de ses confrères au sujet de la Société ecclésiastique destinée à l’administration d’un fonds de retraite pour les curés vieux, malades ou infirmes. Elle avait été fondée le 5 juin 1799, par Monseigneur Plessis et dix prêtres du diocèse, qui s’étaient réunis, ce jour-là, au presbytère de Saint-Michel de la

Durantaye, chez M. l’abbé F.-J. Déguisé, alors curé de la paroisse.

Cette Société portait pour premier et principal règlement ce qui suit : « Mettre les associés en état de se secourir les uns les autres en cas d infirmité, vieillesse ou invalidité, sans néanmoins exclure tout autre objet que les associés pourraient trouver bon d’adopter.

Chacun des membres de la Société devait payer, le premier de juillet, chaque année, au trésorier, la cinquantième partie de tous ses revenus ecclésiastiques, évalués en argent, sans néanmoins y faire entrer le casuel de sa cure.

Les règlements de 1799 furent amendés plus tard, mais sans modification appréciable.

En 1819, un certain nombre de prêtres, parmi lesquels il se trouvait des non-sociétaires, s’étaient insurgés contre cet'te société. Ils auraient voulu en former une nouvelle plus en rapport, disaient-ils, avec les circonstances et plus favorable aux pensionnaires de la caisse ecclésiastique. A cet effet, ils lancèrent dans le monde des presbytères un écrit destiné à faire sensation. Cette circulaire alléguait qu’une nouvelle association était devenue nécessaire dans l’intérêt général du clergé, parce que celle qui existait alors ne remplissait pas un but

désirable. On y lisait, entre autres affirmations, celle-ci : « Le but principal, quoique annoncé d’abord comme le seul, l’unique, n’est pas, à beaucoup près, le soutien des membres du clergé. »

M. l’abbé Maguire, crut bien faire en répondant à cette circulaire qui était de nature à nuire à la Société ecclésiastique dont il avait été le secrétaire. Il le fit par une lettre à un curé ami en des termes modérés, mais évidemment destinés à produire de l’effet auprès des confrères mécontents. C’est un document qui mérite d’être connu, du moins par les prêtres affiliés à la Caisse ecclésiastique de Saint-Michel, qui, malgré ses cent douze ans, n’a pas perdu sa vigueur première.

« Saint-Michel, 25 janvier 1820.

« Cher Abbé,

« Comme membre du clergé canadien et comme votre ami, permettez que je vous offre quelques observations sur l’écrit imprimé, auquel est attaché votre nom, et qui circule depuis quelques jours dans le public. Votre but est de former une nouvelle association d’ecclésiastiques dans le diocèse, en opposition à celle qui

existe. Vous êtes d’opinion que cette mesure est devenue nécessaire pour l’intérêt général du clergé, vu que la Société de Saint-Michel ne remplit pas un but désirable. Voilà, si je ne me trompe, votre thèse, au moins apparente; car d'autres, que je ne suis pas éloigné de croire, trouvent dans votre circulaire un tout autre but. Je désire uniquement disculper la Société de Saint-Michel de plusieurs imputations que j’ose qualifier d’odieuses. Mais c’est, je vous le proteste, dans un esprit conciliatoire et pacifique que je vous adresse mes remarques. Loin de moi le préjugé, la prévention : je les abhorre.

« Il est évident, cher Abbé, que vos informations sur cette Société ont été puisées dans des sources peu sûres, comme je vais le démontrer. Je ne m’arrête point à ce long paragraphe où est mentionné Y état de dégradation trop commune des membres du clergé, leur pauvreté ignominieuse, etc. Cet endroit fournirait beaucoup de matières à discuter, et plusieurs choses même dignes de censure. Je me rends de suite à cet endroit de votre circulaire, où en parlant de la Société de Saint - Michel vous dites que son but principal qnoiqii annoncé d’abord comme le seul, l’unique, n’est pas à beaucoup près le soutien des membres du clergé. J’affirme

d’abord, cher Abbé, et de la manière la plus positive, que le soutien des membres de cette Société dans l’infirmité, etc., n’a jamais été son but unique et exclusivement à tout autre; et ensuite que son but principal a été le soutien de ses membres infirmes. Ma première affirmation est appuyée sur les règles fondamentales de cette Société, dont la simple inspection suffit pour convaincre; et ma seconde sur l’évidence de la chose même, et puis sur ma propre et certaine connaissance, du moins pour les quatorze années dernièrement écoulées, pendant lesquelles j’ai suivi régulièrement les bureaux de cette Société, et y ai assisté comme membre, procureur, secrétaire et trésorier. Je sais qu’on objecte que quelques membres de cette Société ont été négligés ou abandonnés dans leur détresse, mais je sais aussi, à n’en pas douter, que quelques-uns ont été mal informés sur leur compte, et que quelques autres ont à cette occasion honteusement abandonné la Société.

« Quand les associés de Saint-Michel seraient, comme vous l’affirmez dans les lignes suivantes, d une crédulité assez naïve pour se laisser amuser comme des enfants, n’auriezvous pas pu, cher Abbé, ou plutôt n’auriezvous pas dû, en bonne conscience, leur épar-

gner l’humiliante mortification de le voir prôner aux oreilles des laïcs catholiques et protestants indistinctement, dont plusieurs, vous le savez autant que personne, saisissent avec avidité l’ombre même des fautes dans le clergé, et crient ensuite de toute la force de leurs poumons? Mais l’assertion suivante que nous vidons nos bourses pour des objets. . . qui ne sont nullement ceux qui nous doivent intéresser dans une association de ce genre ; n’est-elle pas au moins hasardée, pour ne rien dire de plus? Quoi ! une association d’ecclésiastiques, lorsque ses moyens le permettent, ne peut se dévouer à d’autres objets de charité et de religion, que celui de secourir ses membres dans les circonstances raisonnables ? Vous ajoutez comme preuve de cette assertion ces paroles : Aussi combien de prêtres respectables s’en sont retirés? Mais, cher Abbé, tournez vos yeux du côté de cette Société, et voyez combien de prêtres respectables y sont demeurés; et combien d’autres s’y agrègent tous les jours. Il n’y a aucune proportion.

Je lis plus loin qu’un membre de cette Société, après avoir payé fidèlement ses contributions. . . n’en est pas moins exposé à en être honteusement chassé, s’il a le malheur d’encou-

rir la disgrâce du président. Toutes et quantes fois il a été question, depuis quatorze années, de l’exclusion d’un membre de cette Société, j’ai entendu les arguments, discussions et débats à ce sujet. Or j’affirme positivement qu’aucun de ces membres n’a été, pendant ce temps, exclu sur la raison que vous avancez.

« Je ne puis vous exprimer mon étonnement en lisant ce que vous ajoutez à la suite. Vous n’y pensiez pas, cher Abbé, lorsque vous trouvez sur le papier ces mots d 'impardonnable gaucherie dont vous accusez un corps respectable, composé de la presque totalité du clergé canadien, et encore moins lorsque vous laissiez échapper de votre plume l’effrayant mot de despotisme que vous attribuez à votre vénérable prélat. Ces paroles au premier coup d’œil décèlent autre chose que des arguments en faveur d’une nouvelle institution; du moins c’est la pensée de tous ceux que j’ai entendus sur cet endroit de votre circulaire, et j’ai entendu, je vous en assure, des têtes capables d’en juger.

«7/ n’y a pas encore, dites-vous, d’exemple qu’en ce cas (d’exclusion) on ait remboursé personne. Pardon, cher Abbé, il y a plus d’un exemple de cela, et moi-même, comme trésorier ai compté des deniers ainsi remboursés. Mais

ces remboursements ont été faits à titre gratuit, bien entendu; car une règle qui permettrait à un membre exclu ou qui quitterait la Société de son propre mouvement, d’emporter toutes ses contributions, ne serait fondée, comme il est évident, ni en raison ni en prudence.

« On a soulagé quelques-uns, dites-vous. Tous, cher Abbé, tous ont été secourus dans les circonstances marquées par les règles. Pour sauver les apparences, ajoutez-vous. Pourquoi cette imputation odieuse ? D’ailleurs, est-il croyable que les procureurs choisis pour gérer les affaires de cette Société, aient pu se concerter, pendant une longue suite d’années, pour en imposer aux autres membres, et ne donner que de faibles secours à ceux qui se sont trouvés aux charges de la caisse, et cela sans que personne n’ait réclamé ? Voyez, cher Abbé, quelles conséquences je pourrais déduire de cet avancé.

« J’ai tenu pendant plusieurs années, comme secrétaire et trésorier, les livres de cette Société, et je puis vous donner ma parole, qu’il n’y est écrit nulle part, que ses membres aient reçu des secours sous le titre ignominieux d’aumônes.

« J’en étais là, cher Abbé, lorsque vous pas-

sâtes hier à Saint-Michel, et je m’arrête, parce que nous avons discuté de vive voix les autres points sur lesquels nous étions divisés d’opinion.

«Je ferai cependant, avant de terminer, l’aveu que la Société de Saint-Michel, comme toute autre institution humaine, a pu dans quelques circonstances s’écarter de quelques-unes de ses règles; j’admettrai même qu’en bien furetant, on pourra montrer qu’elle a mal placé quelques-uns de ses deniers; mais nonobstant cela, je persiste à croire et à dire qu’elle est aux yeux de la religion et de l’humanité une institution précieuse, et que tous les petits défauts que quelques-uns lui reprochent avec tant d’amertume, disparaissent devant le bien immense qu’elle fait. Cette observation suffit seule, ce me semble, pour répondre à cent objections.

« Si, dans cette longue épitre, il m’est échappé quelque chose, soit dans le langage ou les pensées, qui puisse blesser votre sensibilité, j’ose dire que vous me rendrez la justice de croire que mon cœur le désavoue.

« J’ai l’honneur d’être, cher Abbé,

Votre très humble et très obéissant serviteur

Thos Maguire, ptre. »

En quittant Saint-Michel, en 1828, l’abbé Maguire n’était encore, pour ainsi dire, qu’au beau milieu de sa carrière sacerdotale. Appelé à entrer dans une voie nouvelle, il se mit à la besogne, comme au lendemain de son vicariat, et rendu au collège de Saint-Hyacinthe, où on avait besoin d’un directeur, il y déploya la même activité et le même dévouement qui avaient marqué toute sa vie antérieure. Le collège de Saint-Hyacinthe, fondé par l’abbé Girouard, n était encore, à vrai dire, qu’à ses débuts. Tout y avait jusqu’alors prospéré, excepté les finances, qui étaient loin d’être brillantes. Le fondateur avait épuisé toutes ses ressources pour imprimer vigueur et vie à une institution dont le besoin se faisait sentir depuis longtemps dans ce coin de la province. Il fallait opérer des prodiges pour la soutenir et surtout pour lui assurer un avenir certain. On crut que l’abbé Maguire serait l’homme de la circonstance, et certes on n’eut pas tort en le choisissant. L’abbé Maguire, en administrateur économe et prévoyant, sut bientôt imprimer à sa direction toutes les qualités qui brillaient en lui-même. Elle fut sage, éclairée, parcimonieuse et fructueuse. Sa préoccupation se porta aussi vers les études qu’il est toujours utile de

surveiller de près si on ne veut pas que leur niveau baisse ou qu’elles périclitent. L’abbé s’employa à cette excellente œuvre avec toute l’énergie de son caractère, qui était de bonne trempe. Il était, du reste, doué de tous les talents qui font le bon éducateur. Ecoutons l’un des hommes qui l’ont bien connu, et qui lui-même a été la gloire de son collège:

« Il y eut un grand travail de la part de M. Maguire pour mettre les études sur un meilleur pied; il pourvut les classes de cartes géographiques et la bibliothèque de la maison de livres utiles. Il mit sa propre bibliothèque, qui était volumineuse et bien choisie, à l’usage des professeurs, et il fit l’acquisition de quelques instruments pour commencer un cabinet de physique. Il avait acheté dans son voyage à Québec la première machine électrique qu’il y ait eu dans cette maison; de Sorel il l’a apportée jusqu’ici sur ses genoux. Il faisait fréquemment des examens et interrogeait les élèves d’une manière piquante: il stimulait chez eux par divers moyens le désir de s’instruire, et il s’attachait surtout à rendre les connaissances pratiques et utiles. Il aimait à converser avec les maîtres, qui étaient de jeunes ecclésiastiques; il leur indiquait ce qu’ils avaient à étu-

dier, et leur inspirait à eux-mêmes un grand désir d’acquérir sa science.

. . M. Maguire aimait a prendre les élèves par le sentiment de l’honneur. Il punissait quelquefois, il n infligeait point de peine corporelle, mais rappelait le délinquant au devoir en lui faisant sentir par des termes énergiques ce qu il y avait dans sa conduite de répréhensible. Son âge, sa dignité, lui donnaient une autorité qui lui permettait d’en agir ainsi.

. . .« Quoiqu’il y eût plus de trente ans qu’il eût quitté le séminaire, et que ses fonctions de curé dans une grande paroisse eussent dû être chez lui un obstacle à la vie régulière d’une communauté, cependant on le voyait avec admiration se rendre avec la plus ponctuelle exactitude à tous les exercices. Il apparaissait à son poste au premier coup de la cloche; il souffrait pourtant presque habituellement du rhumatisme, mais il surmontait ses douleurs pour accomplir ses devoirs. Il a été d’ailleurs pour le professeurs et les élèves du collège, un sujet constant d’édification par sa grande piété. Son recueillement dans la prière, et la vivacité de sa foi, qu’il manifestait en toute rencontre, étaient une leçon bien efficace. . .

. . .« Un trait frappant dans la conduite de

M. Maguire était la grande vénération qu’il avait pour le fondateur du collège : il n’en parlait qu’avec un profond respect, et il aimait à faire sentir aux écoliers ce qu il devait à cet insigne bienfaiteur de la jeunesse. M. Girouard, à son tour, se plaisait à parler du directeur avec l’expression d une haute estime, et d’une vive reconnaissance pour les services qu’il rendait à sa maison. »

Au printemps de 1829, M. l’abbé Maguire dut quitter momentanément Saint-Hyacinthe. Ce furent, encore une fois, ses précieuses qualités d’administrateur financier qui lui valurent le choix que les autorités religieuses firent de sa personne pour l’envoyer en Europe, conjointement avec M. l’abbé Tabeau, curé de Boucherville. La mission, dont ces deux ■vénérables prêtres furent alors chargée, était délicate et extrêmement difficile, comme nous allons nous en assurer par les détails qui suivent.

Plusieurs communautés religieuses du Canada, entre autres le Séminaire de Québec, les Sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, l’Hôtel-Dieu et l’Hôpital-Général de Montréal, avaient reçu de M51- de Saint-Vallier des legs, dont les rentes avaient été déposées annuellement à 1 Hôtel-de-Ville de Paris. En 1792, le gouverneur de la République française avait fait saisir ces revenus, ainsi que le capital d’où ils provenaient, sous prétexte que ces dépôts,

appartenant à des sujets anglais, tombaient en main-morte. L’accumulation de ces rentes formait déjà, en i8i5> un fonds assez considérable, et les communautés canadiennes précitées souffraient beaucoup de la diminution prolongée de leurs revenus. Depuis quelque temps déjà, elles avaient réussi à intéresser le gouvernement britannique à leur affaire. Celui-ci' était parvenu, après de longs débats, à obtenir la promesse d’un remboursement partiel du capital et des intérêts accumulés. Mais il fallait quelqu’un qui dut tout spécialement s’intéresser à la cause et la faire valoir énergiquement. M. Thavenet dont on connaissait l’habileté en affaires, l’esprit d’ordre et d’économie, était tout indiqué pour cette besogne difficile. Il jouissait, en outre, de la confiance publique. Les communautés furent donc unanimes à le choisir comme leur chargé d’affaires auprès des gouvernements anglais et français.

M. Thavenet était parti pour Paris en octobre 1815, avec la mission de recueillir les fonds à percevoir et d’en faire la remise à l’évêque de Québec. Les négociations furent lentes à se produire. Rebuté par les fonctionnaires des deux gouvernements, découragé souvent par un conseil qui lui répétait à satiété

que toutes ses créances ne valaient pas 40,000 francs, l’abbé Thavenet passait une partie de son temps à faire la navette entre Paris et Londres, et toujours sans succès.

Douze années s’écoulèrent avant qu’il pût toucher quelque argent. Et alors commença, pour lui, une série d’embarras suscités par les agences financières. A Paris ses avocats étaient MM. Méquignon, libraires, deux de ses neveux; à Londres, c’était la maison Moreland, Duckett & Co, et à Québec, MM. Paterson et Young. L’on a prétendu que les neveux 11e se montrèrent pas à la hauteur de la confiance que reposait en leur honnêteté l’abbé Thavenet. Le comité canadien, chargé de reviser les comptes, eut à se plaindre de certaines irrégularités, plus apparentes que réelles, et qui portaient plutôt sur une question de change. En 1827, l’abbé avait envoyé au Canada un million et demi de livres, valeur française, qui représentaient environ le tiers des réclamations. C’est alors que l’on résolut de lui porter secours en lui adjoignant les abbés Maguire et Tabeau, qui partirent de Québec au printemps de 1829, et revinrent l’année suivante, après avoir réussi à régler toutes les difficultés inhérentes à cette grosse affaire d’argent.

M. Maguire retourna immédiatement à Saint-Hyacinthe, y reprendre la direction du collège. Mais il n’y demeura qu’un an. Un rhumatisme dont il souffrait depuis de longues années ne lui donnait que peu de lasse, puis les occupations diverses qui absorbaient beaucoup de son temps, le mirent en mesure de juger par lui-même — c’était aussi l’opinion de son évêque — qu’il valait mieux céder sa place à plus jeune et à plus vigoureux que lui. Il dut retourner à son Séminaire de Québec où il enseigna la philosophie pendant un an. Ce fut une année de tranquillité et de repos. Il refit un peu sa santé entre les murs de la vieille maison de Mgr de Laval, à côté de confrères bienveillants et sympathiques.

Dès l’année suivante M. Maguire acceptait la charge d’aumônier des religieuses Ursulines de Québec, devenue vacante par la retraite de M. l’abbé Daulé. Le fardeau n’était pas léger, comme il dut bientôt s’en apercevoir. A part la direction spirituelle de la communauté, il eut à gérer les affaires temporelles qui demandaient des réformes impérieuses. Le nouveau titulaire dut se mettre au courant de tout, examiner les livres des recettes et des dépenses, compulser toutes les archives notariales afin d’avoir une idée juste de la situation financière. Cette rude tâche absorba beaucoup de son temps. Mais il dut bientôt interrompre ses travaux pour accepter la mission de se rendre à Rome, mission rendue nécessaire à raison des difficultés que rencontrait auprès du Saint-Siège la nomination à la coadjutorerie de l’abbé Pierre-Flavien Turgeon. M51- Plessis, Mgr Panet et enfin M61- Signay, alors évêque titulaire, l’avaient tour à tour engagé à accepter cette charge, qui lui répugnait. Mais un jour arriva où il lui fallut se

rendre aux désirs si formels des évêques et du clergé. Rome, mal informée mais toujours prudente, avait retardé de prendre action jusqu’à l’heure où M. l’abbé Maguire exposa la situation sous son vrai jour. Un long mémoire, qu’il avait préparé et puis présenté à Grégoire XVI, établissait péremptoirement tous les titres du coadjuteur élu pour l’obtention de ses bulles. Quand il revint au Canada en 1834, la question était réglée au gré de l’évêque et de son clergé. Les bulles furent signées le 28 février, et le nouveau coadjuteur fut consacré le 11 juin par M61 Signay.

M. Maguire reprit enfin son poste d’aumônier des Ursulines et il continua ses travaux avec la plus grande ardeur, confiant toujours qu’il réussirait à mettre les finances dans un état prospère. Entre temps, il s’occupa de constructions, de réparations et d’autres œuvres du domaine temporel qu’il importait de ne pas négliger. Son habileté se manifesta en toutes circonstances, et l’on peut dire qu’au cours des vingt années qui suivirent, l’abbé Maguire restaura les finances de la communauté et en fit même une institution florissante. Voilà pourquoi on l’a appelé et on l’appelle encore le

second fondateur des Ursulines. Voici ce qu’en a écrit l’Annaliste du monastère, en 1866:

« Ses bienfaits se sont étendus à tout : maintenir la pratique des vertus religieuses et l’esprit de régularité, dont il était lui-même un si parfait modèle, fut son premier et principal soin; mais d’autres soins lui incombaient aussi en qualité de Père temporel, qu’il avait bien voulu ajouter à celui de Père spirituel. La crise financière par laquelle passait alors la communauté était des plus alarmantes, et Dieu seul a pu compter, aussi bien que récompenser, ces heures silencieuses où, bien avant dans la nuit, l’infatigable Père poursuivait le pénible travail de la veille. Il mit à contribution toutes les ressources de sa haute intelligence pour adoucir les pertes que subissait alors la maison, pertes que l’on n’avait pu prévoir et qu’il n’était pas en son pouvoir de détourner. Il condensa les comptes, fit l’investigation des revenus, calcula les arrérages dus sur les terres et autres propriétés, passa en revue tous les titres et papiers pour résister aux empiètements dont la communauté avait déjà tant souffert, et proposa un système d’économie tellement judicieux, qu’il a été la base d’une prospérité

que réclamaient impérieusement les œuvres de notre institut. »

Pendant les dernières années de sa vie au monastère des Ursulines, l'abbé Maguire dut mettre un frein à son ardeur laborieuse et à son zèle dévorant. Au Séminaire il y avait un jeune prêtre bien distingué, qui lui avait offert ses services, bien vite acceptés : c’était l’abbé Horan, devenu, plus tard, évêque de Kingston. Celui-ci se fit toujours un plaisir de partager les labeurs du vénérable vieillard que le poids des ans menaçait d’écraser.

Le 15 juillet 1854, une maladie soudaine, la dernière, vint mettre un terme à la carrière si bien remplie du pieux et austère aumônier. L’abbé Maguire prit, deux jours plus tard, le chemin du ciel, entouré des meilleurs secours de la religion. Après quatre-vingts années de vie exemplaire, toute dévouée à son Dieu, il lui fut facile de s’échapper de cette terre d’exil où il n’était plus retenu que par le désir de continuer son œuvre d’apôtre.

M. Maguire a laissé plusieurs ouvrages dont suit la liste :

1827. — Observations d’nrt catholique sur l’Histoire du Canada par l’honorable William Smith. Québec, 13 pp. in-8.

Ces observations sont quelquefois acerbes, mais elles sont justes au point de vue catholique.

1830. — Recueil de notes diverses sur le gouvernement d’une paroisse, à Paris, 278 pp. in-12.

Une nouvelle édition, mais canadienne, fut publiée à Québec, en 1865.

1833. — Le Clergé Canadien vengé par ses ennemis, ou Observations sur un ouvrage récent, intitulé: « Tableau statistique et politique des deux Canadas. » Québec, 19 pp. in-12.

1838. — Doctrine de l’Eglise catholique d’Irlande et de celle du Canada, sur la révolte. Recueil de pièces constatant l’uniformité de cette doctrine dans les deux pays, et sa conformité avec celle de l’Eglise universelle. Québec, 129 pp. in-16.

Manuel de jurisprudence à l’usage des ecclésiastiques.

1841. — Manuel des difficultés les plus communes de la langue française, adapté au jeune âge, et suivi d’un recueil de locutions vicieuses. Québec, 184 pp. petit in-8.

REMAROUES

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