SCÈNE XYII
HENRY
M’oblige à vous prendre cinq autres billets, Madame.
MADAME DERVILLE
Je ne puis cependant pas.. .
HENRY
Vous ne pouvez oublier que vous êtes dame patronnasse, et que vos billets m’appartiennent, (il prend les bîiicis.) D’ailleurs, Madame, cette coquetterie lui sied à ravir : il y a dans sa beauté je ne sais quoi de noble qui inspire le respect, je ne sais quoi de tendre qui inspire l’amour! Que vous dirai-je? mon cœur fut pris dès cette première entrevue, et je ne songeai pas à le reprendre. Jugez de mon désespoir quand j’appris qu’elle allait se remarier.
• MADAME DERVILLE
Encoi’e une fois. Monsieur...
■HENRY
Il VOUS reste encore vingt billets. Madame, j’ai le temps de tout dire.
MADAME DERVILLE
Je ne comprends pas...
HENRY
Vous ne comprenez pas qu’elle allait épouser uu avocat! Je respecte les avocats. Madame ; mais je vous dois, sur celui-ci, une révélation écrasante ; il m’en coûtera même six billets si
vous le permettez. (Madame Dcrville liésite un moment, puis lui donna
les billets.) Mais, enfin, il joue l’ouverture du Jeune Henry sur la clarinette ! Ne dites pas non. Madame, j’ai pris mes renseignements.
MADAME DERVILLE
Eh bien! s’il aime la musique. Monsieur?
HEN RY
Il ne l’aime pas, Madame, et la preuve, c’est qu’il joue de la clarinette !
MADAME DERVILLE
La clarinette n’est pas incompatible avec des vertus solides. *
J’en conviens; mais, dans l’espèce, pour me servir du langage de mon rival, je ne compte au nombre de ses vertus ni le com'age, ni la politesse.
MADAME DERVILLE
Que voulez-vous dire ?
HENRY
Je veux<lire qii’un jour, comme je passais sous les fenêtres (le celte je\ine veuve, il m’adressa, gratuitement, de la hauteur d’un étage, je ne sais quelle impertinence qui arriva jusqu’à mon oreille.
MADAME DERVILLE
Et à quel propos. Monsieur ?
HENRY
C’est justement ce que je voulais lui demandei” mais quand je pénétrai dans la maison, je ne Ty ü'ouvai plus. Il est vrai qvie je n’eus pas de peine à m’en consoler en y trouvant à sa place une personne...
MADAME DERVILLE
Qui dut être fort embarrassée de sa contenance. Monsieur, en recevant chez elle...
Un homme qui venait lui demander des billets de bal? pourquoi cela. Madame? Elle patronnait, ainsi que vous, une œuvre de bienfaisance, et comme elle m’avait permis d’at- . tendre dans son salon mon prudent adversaire, je mis le temps à prolit, en lui prenant sept billets sur quatoi'ze, qui lui restaient encore, (il prend le» billrl» que madame DerTÎIIe a placé» tur la taille.)
MADAME DERVILLE
En tout cas. Monsieur, vous diites attendre longtemps ! Car, vous le voyez par l’exemple de M. Rigault : une fois que les avocats sont en route, on ne sait plus quand ils reviennent!
HENRY
En effet, M. Rigault ne vous manpie pas beaucoup d’empressement.
MADAME DERVILLE
Et il a tort ; car il s’expose par là à d’étranges mécomptes,
HENRY
Ne m’aviez-vous pas dit qu’il était votre convive ?
MADAME DERVILLE
Oui, Monsieur.
HENRY
Rien au monde ne devrait le lui faire oublier.
MADAME DERVILLE
Je ne crois pas, je l’avoue, que ce soit faute de mémoire.
SCliNE XVIi.
Ah ! Madame, si j’avais le bonheur d’èlre à sa place!...
MADA ME DERVILLE.
Vous dîneriez avec moi ! Je regrette, Monsieur, que ce qui est permis au théâtre ne soit pas de mise dans le monde; car j’aurais été capable de vous prendre au mot,
HENRY
Le théâtre a du bon... Voyez la Gageure imprévue.
MADAME DERVILLE
La baronne, de la Gageure, se compromet beaucoup, Monsieur.
HENRY
Parce qu’elle est mariée; mais si elle était veuve?
MADAME DERVILLE
Trouvez-vous que le public n’y trouverait rien d’inconvenant?
HENRY
C’est moi qui suis le public. Madame. Je vous réponds de son indulgence.
MADAME DERVILLE
Et ma femme de chambi'c?
HENRY
Votre femme de chambre a le type romain ; elle n’est là que pour applaudir.
MADAME DERVILLE
Encore, Monsieur, faùdrait-il un prétexte. On n’invite pas ainsi les gens à dîner de but eu blanc.
HENRY
Qu’à cela ne tienne, (prenant les derniers billets restés sur la table.) Comme je n’ai pas sur moi de quoi solder le prix de ces derniers billets que je désire joindi’e aux autres, j’écris un mot à mon domestique pour qu’il remette au porteur la somme nécessaire, et comme je ne vousinspii'e aucune confiance, vous me gai'dcz en otage.
MADAME DERVILLE, riant.
Vous avez réponse à tout. Monsieur.
HENRY
Est-ce un consentement?
MADAME DERVILLE
Il le faut bien !
HENRY
Que de bonté, Madame! Songez seulement qu’en dînant chez vous, j’acquiers le droit de vous rendre visite.
Avant de vous répondre, Monsieur , j’exige que vous me promettiez de ne. pas pourfendre l’avocat que vous savez.
HENRY
Pourtant, Madame, je ne puis laisser sans réponse une injure...
MADAME DERVILLE
Et que vous fait l’injure d’un poltron?
HENRY
Mais ce poltron veut épouser une femme que j’adore. Madame ! *
MADAME DERVILLE
Eh bien! il ne l’épousera pas. Monsieur!
HENRY, baisant la main de madame DerTÜIc.
Ah! Madame! je ne lui dois plus que de la reconnaissance!
MADAME DERVILLE, ^tirant sa main en souriant.
Pardon, Monsieur, mais je n’ai plus de billets... Silence! on vient.