SCÈNE XVII
HENRV.
Pourquoi donc, Madame?
MADAME DERVILLE
Que sais-je?.. On vous attend, peut-êti'e...
HENRY
Non, Madame; mais cela fût-il, soyez assurée que je me fej’ais attendre.
MADAME DERVILLE
Même par ceiiaines personnes!
HENRY
Par cclles-là surtout. Madame. Croyez-vous qu’on puisse mettre en balance le bonheur de passer quelques moments près de vous...
Avec le bonheur de passer quelques moments près de mademoiselle Julie? Eh: sans doute. Monsieur, puisqu’on ne donne rien de l’un et qu’on offre sa fortune pour l’autre.
HENRY
C’est qu’ü est des bonheurs qui ne sauraient se payer. Madame...
' MADAME DERVILLE
Les hommes d’esprit croient toujours se tirer d’affaire avec un compliment.
HENRY
Donneriez-vous le nom de bonheur à ce qui n’est tout au plus qu’un passe-temps, une fantaisie, une occasion de dépenser son argent?..
MADAME DERVILLE
Vous me faites là un joli cours de morale. Monsieur... Permettez-moi de ne pas entrer plus avant dans les mystères dé la vie de garçon.
HENRY
Vous avez raison, Madame; c’est un gage à payer et je le
paye. (l| pr«i>d «n lîllets entre lei mtlne do modoino DorrilU.)
MADAME DERVILLE. •
Comment, Monsieur?
HENRY
C’est pour vos pauvres, Madame; vous n’avez pas le droit de refuser.
UNE ÜISTRACTION.
MADAME DERVILLE
Vous voyez donc bien qu’il ne faut pas tant le dédaigner, ce pauvre argent, et qu’on trouve encore à l’employer.
HENRY
Oui, sans doute. Madame, quand on rencontre un ange comme vous, qui veut bien associer un profane comme moi à ses bonnes actions! Oui, quand on peut consacrer sa foi"tane au bonheur d’une femme qti’on aime, au bonheur des pauvres gens qui sont aimés d’elle ; mais quand cette espérance vous échappe, quand on voit s’évanouir tout à coup le rêve dont on s’était bercé, n’est-il pas permis d’avoir un mouvement de colère et d’amertume? de maudire cette fortune qui n’avait de prix que parce qu’on voulait la partager? de prendre une plume, même, et d’écrire un billet dont on ne pense pas le premier mot, pour étoiu’dir son chagrin et donner le change à son cœur? Dites, .Madame, est-ce là un crime impardonnable et qui ne saurait trouver grâce à vos yeux?
MADAME DERVILLE
Mais , Monsieur, c’est tout un roman que vous me racontez là!
HENRY
Oui, Madame, un roman dont j’ai été le seul acteur; car celle dont je vous parle ne se doutait pas qu’elle fût aimée, et je crois même qu’elle ignorait jusqu’à mon nom.
MADAME DERVILLE, souriant.
Je ne suppose pourtant pas. Monsieur, que la timidité...
Hélas ! Madame, ma timidité est si grande que c’est à peine si j’ose encore vous demander deux billets.
MADAME DERVILLE
Mais, Monsieur...
HENRY
Et c’est ce qui me donne le courage de les prendre. J’étais chez madame d’Êgmond quand cette jeune' veuve, car j’oubliais de vous dire qu’elle est veuve, m’apparut pour la première fois dans sa grâce modeste et même un peu sévère. Je n’affirmerais pas que dans cette sévérité ü n’entrât pas une pointe de coquetterie...
MADAME DERVILLE
Pardon, Monsieur; mais cette histoire...