RUE AUBER
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Jamais, avez-vous dit, tandis que, malgré vous, Brillait de vos grands yeux l'azur mélancolique.
Jamais, répétiez-vous, pâle et d'un air si doux, Qu'on eût cru voir sourire une médaille antique.
— Ahl pour Dieu, qu'il ne soit pas question de médailles ! s'écria en riant madame Danceny. Gela gâte tout, cela me reporte aux collections de mon mari. Mais le reste est si joli! Quand on pense que les admirateurs de M. Stéphane Mallarmé trouvent mal faits les vers de Musset I
Pierre, qui se souciait autant des symbolistes que des romantiques, ayant peu de goût pour la poésie en général, se dit que les admirateurs de M. Mallarmé n'avaient peut-être pas tort cette fois; la pièce qu'il détaillait en y mettant le plus d'intentions possible ne pouvait tout de bon passer pour un chef-d'œuvre; cependant il comprit qu'il ferait bien de retenir ses réflexions, puisque Vauditoire qui avait pris une pose attentive, le coude appuyé au bras d'un fauteuil, le menton sur la main, ne jugeait pas de même. Avec beaucoup de sentiment et un soupir qui paraissait sincère, il poursuivit :
Quel mot vous prononcez, marquise, et quel dommage!
Madame Danceny était évidemment persuadée que le regret allait tout droit vers elle. Ses yeux n'avaient rien de commun avec l'azur mélancolique, ses traits expressifs et délicats ne rappelaient que fort peu la régularité grecque, elle n'élait point marquise; n'importe, ce langage lui plaisait mieux, mille fois mieux que l'aveu brutal qui avait fait, deux minutes
auparavant, tomber de ses lèvres ce jamais prononcé par tant de femmes et qui bien souvent n'est pas définitif. Elle y vo^^ait une amende honorable, une humble excuse. De fait. Hercule, filant aux pieds d'Omphale, ne put se sentir plus humilié que ne l'était Pierre de Lavaur, en s'acquittant avec une docilité exemplaire de la tâche imposée par cette jolie femme dont il était devenu, depuis six mois environ, l'esclave fort peu désintéressé. Elle avait interrompu brusquement un périlleux entretien en lui disant :
— Lisez-moi plutôt quelque chose.
Mais l'agitation de sa voix montrait assez, pensait-il, qu'elle eût volontiers continué à l'écouter sans l'arrivée intempestive de ces maudites lampes.
L'entre chien et loup était si favorable! Grâce à lui, ils avaient oublié les pièges du petit salon bleu qu'une portière relevée sépare à peine d'un premier salon où des tapis épais étouffent traîtreusement le bruit des pas, tandis que l'autre porte donne dans le cabinet de travail, duquel, vers l'heure du dîner, pouvait sortir d'un moment à l'autre M. Danceny.
L'ombre propice noyait tout cela... Ne percevant plus rien que le parfum capiteux des branches de mimosa et de lilas blanc plantées alentour dans de grands bambous creusés, ils étaient libres de se croire au bout du monde, loin des fâcheux. On touchait à la fm de mars. Toute la journée il avait fait un de ces jolis temps gris perle, humides et indécis, où frémit un peu d'orage, un de ces temps perfides qui ajoutent de vagues influences printanières à l'intimité du coin du feu. Elle devait, Pierre en était sûr, se sentir plus attendrie, plus faible que de coutume, et il en avait profité pour lui adresser une audacieuse prière déjà plusieurs fois repoussée. Mais, presque au même instant, un domestique était apparu, une lampe dans chaque main, éclairant d'une lueur soudaine les détails les mieux faits pour raffermir la vertu chancelante, évoquant le cadre familier d'une vie d'honnête femme, longtemps sans reproche; après quoi, l'intrus s'était mis — avec quelle stupide lenteur — à fermer les rideaux. Ce fut alors que, pour sauver la situation, elle lui enjoignit de lire quelque chose, tout en jetant un regard effaré
d'abord sur la pendule qui marquait six heures et demie, puis vers le portrait de son mari : cette tête chauve, aux yeux si pénétrants, s'était soudain dessinée comme vivante sur la boiserie claire. L'une des deux lampes venait d'être posée juste au-dessous, et madame Danceny avait frissonné comme devant un spectre. Pierre s'en était parfaitement aperçu. Combien les femmes sont nerveuses! Celle-ci ne savaitelle pas que l'homme éminent et mûr dont elle portait le nom était de tous les époux le plus débonnaire, que sa pénétration s'appliquait uniquement à la numismatique ? Hélas, le charme était rompu ! Sans discussion, Pierre avait donc pris, en se recommandant au hasard, un livre dans la petite bibliothèque de peluche, qui, avec une table surchargée de bibelots, formait rempart entre la bergère où elle se retranchait et le tabouret en X où il était relégué. Le hasard fut bon camarade. Il ne pouvait lui fournir de meilleur complice que ce volume à la reliure usée, aux pages annotées çà et là d'un coup d'ongle; tout en lui indiquait le préféré auquel on revient à chaque instant. Madame Danceny n'était pas
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de son époque; elle n'aurait su, en fait de poésie, se contenter d'une belle coupe vide, si bien ciselée que fût la coupe; il fallait qu'un enchanteur y versât les philtres qui enivrent ou qui font rêver ; or, ce vieux Musset, à qui de prétendus raffinés ne pardonnent plus que sa prose, lui donnait cela, le lui donnait môme dangereusement. Quelle femme, qui vient d'entendre sonner ses trente ans, ne goûterait cet exquis mensonge :
Vos yeux bleus sont inoins doux que votre âme n'est belle, Même en les regardant je ne regrettais qu'elle, Et de voir dans sa fleur un tel cœur se fermer?
Le dernier vers expira dans le silence comme se brise la corde d'une harpe. Nul bon génie n'a servi d'interprète entre les amoureux autant que le poète de Ninon et de Barberine; les nouveaux venus, qui n'émeuvent personne, ne lui retireront pas cette spécialité. Assez adroitement M. de Lavaur avait trouvé une réplique au jamais de madame Danceny et il traduisait en artiste consommé l'émotion qu'il n'éprouvait guère.
— Gomme cela porle bien — pensait-il tout en lisant — la date de 1839, le temps des 6e?-f/?es et des anglaises! Je ne connais pas un homme qui oserait aujourd'hui dire à une femme qu'il n'aime d'elle que la beauté de son âme. On est devenu moins hypocrite. C'est toujours cela de gagné! D'ailleurs, la plupart de nos contemporaines éclateraient de rire ; pas celle-ci pourtant! Elle est restée un peu provinciale au fond. C'est, en somme, ce qui fait son originalité.
Originalité piquante, car le provincialisme de madame Danceny, s'il existait, se cachait dans l'étui le plus parisien, et ce devait être un dédommagement à l'irruption malencontreuse de la lumière que de la regarder sous cette douce clarté tamisée de rose, si simple, si jeune dans sa robe blanche d'un tissu de laine léger, ses cheveux châtains, qui ondoyaient naturellement, relevés en un gros nœud souple et lourd au-dessus du cou dont la ligne gracieuse se perdait parmi des dentelles entr'ouvertes, — avec ces deux petites fossettes que le moindre sourire creusait au coin des lèvres, et ces dents incomparables, qui, sans tout le reste, eussent
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suffi à rendre amoureux, des dents à croquer comme des amandes fraîches.
Oui, c'était une compensation, faute de mieux, et Pierre en usa longuement, penché vers elle, les deux mains jointes sur son livre au bord de la table qui les séparait, les yeux plongés dans ses yeux où passaient des ombres mystérieuses et veloutées telles qu'il en court à la surface des lacs profonds.
— Est-ce que ce sera jamais jusqu'à la fin? lui dit-il d'une voix d'enfant qui supplie.
— Oui, puisque vous demandez l'impossible.
— L'impossible? Cette pauvre petite visite dont personne, en admettant qu'on vous rencontrât, ne s'aviserait de médire ! Vous connaissez tant de monde dans mon quartier du Bois de Boulogne. Et qu'y a-t-il de suspect à chercher sa voiture?...
— Me promener au Bois, dans les petites allées, soit... à la rigueur...
— Oh ! ne recommençons pas les promenades, de grâce I s'écria Pierre, qui se souvenait d'avoir erré avec elle l'automne précédent à travers le Luxembourg, où il se faisait l'effet d'un caporal escortant sa payse.
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— Rien n'est plus dangereux I répondit-il à son regard étonné. Nous nous sommes heurtés une fois à cette peste de madame de Gèvres.
— Les petites expositions en ce cas...
— Elles sont fermées...
— Eh bien, le Louvre est si commode!
— Il a aussi ses inconvénients, quand ce ne serait que l'ennui d'être mis à la porte dès cinq heures ; et puis nous en avons vraiment abusé cet hiver, ne trouvez-vous pas? Je commence à être d'une force sur les vases étrusques et les Tanagra...
— Tenez... s'il le faut, j'aime encore mieux le thé de la rue Royale...
— Parce qu'on n'y passe guère qu'un quart d'heure, mais cela ne me suffit pas à moi.
— Rien ne v^ous suffit plus, dit tristement la jeune femme, nous étions heureux pourtant... Pourquoi cela ne peut-il pas continuer toute la vie?
— Parce que je vous aime toujours davantage... Et aussi parce que je suis soucieux de votre réputation plus que vous-même... Oui, vraiment, vous avez beau rire. Si je vous laissais faire, vous seriez d'une imprudence!
Toujours prùte à vous perdre aux yeux du monde, à la condition de n'avoir rien à vous reprocher, comme vous dites. C'est tout le contraire qui serait raisonnable.
— Ah ! mon Dieu ! que vient faire la raison là dedans!... Ce qui serait raisonnable, ce serait de ne plus vous voir, et je n'en ai pas le courage. Si nous pouvions seulement causer ici tous les jours comme aujourd'hui... je n'en demanderais pas davantage, moi !
Elle promena en soupirant un long regard autour d'elle : rien ne lui plaisait autant que la sécurité de ce petit salon où le hasard d'une porte ouverte forçait de mettre le signet à tel passage tout près de devenir scabreux, avec le regret, qui n'était pas sans charme, de n'en avoir pu lire davantage. Coquetterie, peut-être, mais plutôt ruse instinctive pour conserver, sans déchoir à ses propres yeux, un amour devenu nécessaire à sa vie. Si elle devait être enfin forcée de capituler, — et de plus en plus elle admettait la capitulation comme possible, — ce serait du moins à la dernière extrémité. Jusque-là elle suivait avec délices son penchant qui la portait au respect d'elle-même, son goût
naturel pour cette pureté qui fait partie du beau.
— Et qu'est-ce que je vous demande après tout? s'écria Pierre, sauf de venir causer comme aujourd'hui, mais ailleurs... dans un endroit où nous ne serons ni épiés, ni dérangés ?
— Chez vous, fit-elle en secouant la tête. Cela, je le répète, c'est l'impossible.
— Pourquoi, mais pourquoi?
Et comme elle gardait les yeux baissés d'un air grave :
— Oui, j'entends, ajouta-t-il avec l'accent de l'innocence méconnue, — malgré tant de preuves de mon respect, de ma soumission abjecte, vous n'avez pas encore confiance en moi.
Elle leva tout à coup ses longues paupières, le regarda bien en face et, avec un petit rire nerveux :
— Voyons... ai-je tort?
— Quand on apprendrait que vous êtes venue me donner votre avis pour l'arrangement de mon nouveau gîte! Après?... Bien d'autres se le permettront sans scrupule !
Elle murmura quelque chose qui lui fit
répondre avec un tel élan que la table chargée de bibelots en fut renversée presque, et la lampe avec elle :
— Non, mille fois non, je vous jure... Aucune femme n'en a passé le seuil... Croyez-vous que je serais capable d'une pareille profanation ?. . . Votre souvenir y restera intact, unique. . . Vous serez entrée la première.
Et, comme elle hochait la tête d'un air d'incrédulité jalouse :
— Vous savez pourtant bien que je suis ù peine installé.
— Ah 1 cela, c'est une raison en effet, je m'y rends, répondit-elle avec un éclat de rire si franc, si communicatif que M. de Lavaur se mit à rire de même, tout en baisant les deux petites mains qu'il avait saisies entre les siennes.
Mais il se redressa presque aussitôt, averti par un brusque mouvement de retraite.
L'instant d'après, la voix de M. Danceny disait du seuil de la porte :
— Vous riez?.. Qu'est-ce qui vous amuse?... Tiens I Bonjour, Pierre!
— Il s'agit d'un mot de comédie, répliqua madame Danceny, tandis que les deux hommes
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échangeaient une poignée de main. Nous causions de Froufrou.
— Jolie pièce... pleine d'esprit... et touchante... extrêmement touchante...
— Oh! votre jugement ne compte pas, vous n'écoutez jamais au théâtre et c'est à peine si vous regardez.
— Cela dépend des jours, protesta M. Danceny, s'excusant d'un air un peu confus. Quand j'ai quelque préoccupation en tête...
— Point du tout, c'est un parti-pris... Vous méritez que je vous dénonce. Figurez-vous, monsieur de Lavaur , — elle parlait avec volubilité pour cacher un reste de trouble, — figurez-vous que lundi dernier, à l'Opéra, au moment où je lui faisais admirer mademoiselle Mauri, il a cru que je lui parlais de je ne sais quel Achéménide... N'est-ce pas le nom de ces individus dont vous avez l'horrible effigie sur des monnaies quelconques ?
— Je crois que vous confondez avec les Sassanides, Germaine.
— Sassanides ou Achéménides, pour moi, c'est tout comme. Bref, il n'était pas à la Korrigane, il était en Perse ; à vrai dire, je crois
qu'il n'en est, à aucune époque, tout à fait revenu.
— Permettez, chère amie, j'avais vu dans l'après-midi un voyageur qui arrivait de ces pays-là, tout feu tout flamme... nous avions causé... cela m'avait reporté au temps...
— Dites au bon temps pendant que vous y êtesl
— Le temps de la jeunesse est toujours un peu le bon temps... Au temps de mes grands voyages... au temps de mes fouilles dans la Susiane... Les trouvailles de mon collègue me trottaient en tête, c'est assez naturel, et puis les ballets ne me disent rien. Mais il y a des choses que je sais regarder, que je sais écouter, que diable... Et Froufrou est du nombre. Pauvre petite femme ! Quelle sottise elle a faite! Les enlèvements sont d'ailleurs passés de mode, règle générale, n'est-ce pas, Pierre? Vous devez être mieux que moi au courant des mœurs du jour. A mon avis, qui diffère, je le sais, de celui de bien des gens, elles saméliorent, les mœurs, plutôt qu'elles ne se gâtent.
— Pour voir les choses en beau à ce degré, il faut que vous ayez aujourd'hui enrichi vos
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collections de quelque merveille, dit gaiement madame Danceny.
— Vous devinez juste, ma chère. J'ai eu le plaisir d'échanger des médailles que j'avais en double contre un document très curieux, l'appoint que je cherchais pour mon futur mémoire à l'Institut... ce mémoire qui me distrayait si honteusement des entrechats de mademoiselle Mauri, Une partie de ma nuit sera encore employée à travailler; il y a demain réunion de la Société des antiquaires.
Pierre, dressant l'oreille, interrogea du regard Germaine, tandis que le mari, semblable décidément à tous les maris de comédie et autres, ajoutait :
— Dînez avec nous ! Ce serait aimable. A'ous tiendrez compagnie à ma femme, ou plutôt à ces dames, car nous attendons tout à l'heure madame du Luc.
— Ne la connaissez-vous pas ? Ma meilleure amie, dit madame Danceny sans se joindre à l'invitation.
Et Pierre, qui avait supendu jusque-là sa réponse, ne fut pas tenté par la présence d'un tiers; il gagna la porte :
— Un engagement, dit-il, à mon grand
regret.,
Madame du Luc entrait au moment môme.
Il s'effaça pour la laisser passer et prit congé presque inaperçu au milieu des effusions de tendresse échangées par les deux femmes.
La vicomtesse du Luc habitait presque toute l'année ses terres dans la Bresse, des terres fort réduites par les prodigalités et les folies d'un mari qui l'avait rendue malheureuse et que la nécessité seule mettait relativement à la raison. Elle ne venait plus à Paris que de loin en loin ety éprouvait toujours, disait-elle, d'indescriptibles étonnements, la vie du monde continuant à marcher grand train, tandis que la sienne s'était arrêtée une bonne fois. Très observatrice, elle se vantait d'avoir acquis, grâce à la solitude, une perspicacité de sauvage, d'avoir l'oreille fine et l'œil perçant
jusqu'à entendre pousser l'herbe, jusqu'à voir voltiger dans l'air l'atome le plus insaisissable; aussi, en embrassant son amie, jeta-t-elle un regard de côté, très significatif, à M. de Lavaur qui s'éclipsait.
— Ce joli garçon était déjà ici quand je l'ai quittée, il y aura bientôt six mois, glissa-t-elle tout bas dans l'oreille de Germaine ; j'espère qu'il n'est pas resté tout le temps?
— Oh 1 presque! répondit avec négligence madame Danceny. C'est un de nos fidèles.
Et on se mit à causer de ce qui avait pu survenir en ces six mois, incomplètement remplis par une assez active correspondance.
M. Danceny, une fois délivré des soucis ou des distractions qu'il a-ttribuait à quelques lacunes, désormais comblées, dans les chroniques de l'ancienne Suse, lesquelles lui tenaient mille fois plus au cœur que celles du tout Paris, se montra aimable comme il savait l'être auprès des gens qui lui plaisaient; or madame du Luc lui plaisait beaucoup, car elle témoignait un respect infini pour ses recherches savantes et le questionnait là-dessus avec tout le charme de cette ignorance modeste qui n'est
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point de la niaiserie. Comme, de son côté, M. Danceny ne demandait apparemment qu a s'instruire sur Télève des moutons et de la volaille, qui était du domaine de la petite vicomtesse devenue fermière, la conversation ne tarit pas une minute pendant le dîner et ensuite, bien que Germaine y prît peu de part. 11 était dix heures quand l'historien de Suse se rappela que son mémoire l'attendait dans le cabinet de travail, où il passa en disant aux deux amies avec un bon sourire:
— Je vous ai importunées assez longtemps ; pardon, mesdames.
— J'adore ton mari 1 s'écria Marianne du Luc, quand la porte se fut refermée sur M.Danceny.
— Parce qu'il nous laisse? Moi aussi en ce cas.
— Méchante! Je n'ai voulu rien dire de pareil. Il est pour moi l'un des hommes les plus intéressants qui existent.
— Oui, répondit froidement Germaine, c'est un savant très distingué.
— Oh ! je ne parle pas de son mérite d'archéologue qui est partout reconnu, quoiqu'il soit assez beau déjà de s'être consacré à des
études arides, quand sa fortune aurait si bien pu le pousser vers la carrière d'inutile plus généralement suivie. Ce que je trouve charmant et rare, c'est qu'il ne s'absorbe pas dans une spécialité; il parle de basse-cour et de jardinage à une campagnarde comme moi, il comprend les goûts un peu frivoles d'une mondaine de ton espèce.
— Bref, interrompit Germaine, railleuse, il se fait tout à tous. C'est assurément une fort belle qualité ; mais tu peux être certaine qu'il n')^ a là que de la condescendance. Pour lui l'univers se borne à ses collections.
— Des collections qu'il a rassemblées en partie dans des voyages si difficiles, si périlleux, qu'ils ont fait de lui une manière de héros.
— Histoire ancienne. . . interrompit Germaine, une main devant sa bouche pour étouffer un fout petit bâillement.
— Quand son mariage avec toi y a mis fin, je crois qu'il t'a fait un très grand sacrifice, repartit madame du Luc avec quelque impatience.
— J'en ai fait un aussi en épousant un homme assez vieux pour être mon père.
— On ne m'a donc pas trompée ! se dit madame du Luc, qui avait causé dans la matinée avec une de leurs amies communes, — Henriette de Gèvres, que M. de Lavaur traitait de pesle.
— Sans doute, reprit-elle en avançant avec prudence, il était plus âgé que toi, mais tu déclarais alors que cela t'était indifïerent, tu refusais de compter des années si noblement remplies, tu prétendais n'attacher qu'une médiocre importance à l'épaisseur de la chevelure qui ne pousse jamais plus drue que sur une tête de fou ; tu allais jusqu'à trouver que ce visage sculpté par la pensée, affiné par de saines fatigues, gagnait à être surmonté d'un front chauve. Oh ! je me rappelle tout cela comme si c'était hier !
— Sculpté par la pensée, etc. ? Étais-je aussi lyrique? Je ne reconnais pas mon style. Soit, je le trouvais très bien, et il n'a pas beaucoup changé en douze ans. Ces travaux-là conservent, pardon, j'allais dire momifient ceux qui s'y livrent...
— Bref, il te plaisait, si momifié qu'il fût.
— Est-ce que les jeunes filles savent rien de
la vie? Est-ce quelles se rendent compte seulement de ce qu'elles veulent? dit Germaine en roulant autour de ses doigts d'un air un peu embarrassé le ruban de sa ceinture.
— Tu ne regrettes rien, j'espère? demanda Marianne.
Elle regardait son amie droit dans les yeux. Celle-ci détourna la tète et se mit à redresser dans l'étui de bambou placé auprès d'elle une des branches de lilas qui y trempaient.
— Je ne regrette qu'une chose, répondit-elle très bas, et c'est le motif de regret le plus légitime que puisse avoir une femme quand sa jeunesse commence à décliner.
Marianne se récria :
— Le déclin ! Jamais tu n'as été plus jolie. Les Parisiennes battent leur plein de trente à trente-cinq ans ; ce n'est pas comme nous autres paysannes. Tiens!
Et d'un geste hardi, elle souleva ses bandeaux noirs pour montrer quelques mèches grisonnantes.
— Tu vois bien, dit Germaine avec un égoïste effroi, c'est l'heure décisive. Jeune ou non en apparence, on joue tout de même, à
notre âge, son dernier acte, et on le sent. Eh bien, je regrette, lorsque je regarde en arrière, de n'avoir pas eu la part d'amour à laquelle chaque femme a droit, qui ne t'a pas manqué en somme.
— Ton mari t'aime passionnément, interrompit madame du Luc d'un ton de reproche.
— Supprime cet adverbe excessif ou bien, si tu veux, applique-le à l'amour qu'il a pour ses médailles.
— Oh! crois-moi, bénis le ciel de n'avoir pas eu d'autres rivales, ma pauvre amie.
— Oui, je sais, tu as beaucoup souffert... Mais pendant quelque temps tu avais été heureuse, follement heureuse.
— Follement, répéta d'un air morne madame du Luc. Ma folie a été courte.
— Bah 1 qu'elle soit longue ou courte, on a vécu, tout est là.
— Mourir tout de suite eût mieux valu, je te jure.
Cette exilée dans un coin de province, qui consacrait ce qu'elle avait de finesse et d'énergie à tenir en bride un prodigue vingt fois venu à résipiscence, cette dépossédée guérie de
la jalousie par le mépris et forcée de fermer les yeux sur les grossiers caprices de son mari pour des bergères, le plus clair de son bien s'en étant allé d'abord aux filles d'opérette, cette victime si réellement à plaindre était irritée malgré elle contre la personnalité mesquine et envahissante des enfants gâtés qui dans l'univers ne voient rien qu'eux-mêmes. Germaine, à qui elle eût pu envier tant de choses, parler ainsi 1 Mais l'habitude invétérée de se vaincre arrêta une riposte sur ses lèvres. Elle reprit avec un calme affecté:
— C'était la vie aussi, une belle vie que celle des commencements de votre mariage, quand tu t'enorgueillissais des travaux de M. Danceny et que tu te vantais d'être pour lui le rayon de soleil qui brille dans la cellule du bénédictin.
Germaine accueillit ce souvenir avec une froideur marquée. Il y a plusieurs manières d'écrire et de raconter l'histoire, surtout lorsqu'il s'agit de celle qui nous concerne individuellement. Toutes nos appréciations du passé déjiendcnt beaucoup de l'état présent de noire esprit et de notre cœur. Jamais les plus
sincères ne se rappellent que ce qui reste d'accord avec des sentiments dont il leur plaît d'expliquer après coup les évolutions toutes logiques. La mauvaise foi naïve qui nous aide agréablement à nous tromper est fort contrariée par l'apparition éventuelle, sans voiles ni retouches, de cet « autrefois, » naguère déguisé, corrigé à plaisir, si bien que le tableau que nous nous en faisions ne ressemblait presque plus à l'original.
— Je crois, répliqua madame Danceny avec un sourire désabusé, C[ue le bénédictin pourrait parfaitement se passer du rayon de soleil qui se glisse, mal à propos, sur la poussière de ses parchemins, qui Le distrait de ses méditations, qui l'empêche de se recueillir. Si j'ai pu supposer autre chose à dix-huit ans, c'était pure illusion.
— Germaine, j'ai grand peur que tu ne méconnaisses ton mari ! Mais, mon Dieu, il n'y a qu'à le regarder, toi, ta maison, ta toilette, tout ce qui t'entoure, pour voir que tu es traitée en idole.
— Je n'ai jamais dit qu'il ne fût pas très bon pour moi ; j'ai dit et je répète que la
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bonté d'un mari ne suffit pas toujours à remplir la vie.
— Ah I sans doute, il t'a manqué des enfants, fit madame du Luc, dont le sourire un peu ironique s'ettaça aussitôt. Mais songe, pour te consoler, à la douleur d'en avoir un et de le perdre, ajouta-t-elle avec une frémissante allusion à l'événement le plus triste de sa triste existence.
— Ce qui m'a manqué surtout, repartit obstinément madame Danceny, c'est l'impression délicieuse d'être, même en passant, l'objet unique de la pensée, de la tendresse, de l'adoration de quelqu'un.
— Tu gardes rancune à ces pauvres collections! Va, elles t'ont rendu plus d'un service. Elles ont été avec toi les gardiennes du foyer ; elles ont peut-être distrait ton mari de ce qui lui aurait déplu, si elles ne l'eussent absorbé de façon à le rendre aveugle.
— Que veux-tu dire? demanda Germaine en se troublant.
— Je veux dire que depuis mon arrivée j'ai fait quelques visites et que certaines bonnes âmes qui, celles-là, ne collectionnent rien, sauf
UNE D oubli: kpreuve
des médisances, nront un peu trop parlé de toi.
— Bah ! que peuvent-elles raconter ?
— Tu les entends d'ici, je suppose: « Vous n'êtes pas allée encore chez les Danceny ? Oh ! vous trouverez Germaine en beauté comme elle ne l'a jamais été. On prétend, du reste, que cela produit toujours sur nous cet effet-là. — Cela? quoi donc?... — Eh 1 le bonheur... — Mais il y a déjà longtemps que ce ménage est heureux. — A deux, oui, sans doute, mais le bonheur à trois est de date plus récente. Le numéro trois est partout avec eux, au théâtre, au Conservatoire, partout enfin. Il la suit comme son ombre, et le mari est content. Que voulez-vous? c'est tout simple... Le fils d'un vieil ami perdu de vue pendant vingt ans... On s'est retrouvé tout à coup à la campagne... M. Danceny, se rappelant avoir vu en robe courte ce garçon qui avait bien profité depuis, l'a de prime saut appelé Pierre en le recommandant aux bontés de sa femme. Celleci ne se l'est pas fait dire deux fois, et voilà! »
— Tu imites bien madame de Gèvres, dit Germaine.
— Que ce soit par elle ou par une autre, je sais que tu te compromets avec M. de Lavaur. Sois au moins plus prudente.
— A quoi bon, puisque mes imprudences ont l'approbation de mon mari 1
— Tu lui dis tout, absolument tout?...
— Une bonne partie de ce qu'on a pu te conter est faux, déclara madame Danceny en évitant de répondre. Mais quand il n'y aurait rien que de vrai, vo3^ons,où serait le crime?... Le crime... reprit-elle avec un étrange sourire, elî bien, on pourra en être sûr, du crime, le jour où je ne commettrai plus aucune de ces folies qui me sont reprochées.
— Germaine! Mais sans être tout à fait coupable, tu finiras par te faire un tort sérieux...
— Aux yeux de qui ? Aux yeux d'une Henriette, qui, pour mieux cacher son jeu, réunit chaque jour autour d'elle, sous prétexte de fumer des cigarettes en prenant le thé, cinq ou six amis de son mari... De sorte que le grand nombre trompe l'opinion... Je n'ai pas cette ressource, les amis de M. Danceny étant pour la plupart des gens graves, des membres de rinstitut ou tout au moins de quelque société
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savante... les Antiquaires, la Géographie, que sais~je ? S'ensuit-il que je doive être privée des plus innocentes distractions ?
— Enfin, comment cette intimité s'est-elle nouée? Car elle est assez récente.
— Oh ! il y a bien un an que nous l'avons rencontré à Andillac, chez les Sarmoise. Mon mari a été forcé sur ces entrefaites de me quitter pour aller recevoir à Paris un collègue étranger... Puis Pierre... M. de Lavaur, s'est retrouvé sous nos pas un peu plus tard aux Pyrénées. 11 est très vrai que M. Danceny a connu toute sa famille... Ce n'était donc pas pour nous un étranger. Aux eaux, on est ensemble du matin au soir... M. Danceny buvait deux fois par jour à la Raillère et suivait un traitement sérieux qui rendait impossibles pour lui les excursions... 11 fallait bien que je fusse accompagnée... Après cela, comment ne serait-il pas venu nous voir souvent à Paris?
Elle parlait d'un ton sec et résolu, bien décidée à esquiver de trop complètes confidences. Marianne sentit qu'elle se méfiait de sa perspicacité, de ses conseils. Allant droit au but :
— Peu importe, tout cela; tu l'aimes?
— Je crois qu'il m'aime... Oui, j'en suis sûre... répliqua Germaine à demi-voix.
— C'est très probable... Il t'aime comme le chat aime la souris.
— Comparaison quelque peu terre à terre.
— Elle est au moins très juste. Ah ! si tu voulais m'écouter ! En fait d'amour, vois-tu, je ne crois qu'au sacrijQce. Le reste, affaire d'imagination ou de tempérament, une fièvre qui s'éteint après des phases aussi déterminées que celles de toute autre maladie.
— Tu es pessimiste.
— C'est que j'ai vu mon mari amoureux tant de foisl Et, tout bien considéré, je n'envie pas le sort de celles qui me l'ont pris.
Mais la sagesse désabusée de cette femme, qui n'avait plus ni fraîcheur ni beauté, n'était pas faite pour entrer dans l'àme d'une personne armée de pied en cap pour la séduction et sûre de son empire. Madame du Luc sentit cela aussi avec une amertume profonde ; eUe se rendit compte de l'inutilité des avertissements. Que faire pour venir en aide à cette égarée? Ouvrir les yeux de M. Danceny sur ce qui se passait tout près de lui eût été une trahison,
et d'ailleurs il n'en aurait pas fait probablement une seule maladresse de moins ; dans de certaines extrémités tout devient péril , tout concourt à précipiter la catastrophe ; on n'a qu'à retenir son souffle, à se taire et à invoquer la Providence, si l'on croit en elle. Et Marianne du Luc était fort croyante, bien que la Providence l'eût toujours mal servie. Elle était de ces âmes simples, affamées de justice qui, ne pouvant se résoudre à conclure que le mal triomphe partout, attendent avec ferveur d'un autre monde ce que celui-ci ne leur a pas donné. Elle embrassa donc son amie une fois de plus et promit de prier beaucoup pour elle, ce qui la fit un peu sourire : il est si difficile de supposer, quand l'amour nous tient, qu'il y ait un dieu plus fort que lui I
— Ne prie pas trop, répondit-elle cependant, car, à une sainte comme toi, le ciel ne doit pouvoir rien refuser ; de grâce, laisse-moi être heureuse !
Ce seul mot équivalait à l'aveu le plus complet. Elles se séparèrent avec le sentiment d'être unies beaucoup moins que par le passé. Une liaison, même très ancienne et très étroite,
entre femmes, ne résiste guère à l'apparition, d'un intérêt de cœur plus vif, cet intérêt fût-il condamné d'avance à être éphémère ; or Germaine croyait tout de bon aimer pour la première fois et à jamais.
La morale que Marianne lui avait faite ne laissa rien dans son esprit, sauf la conviction qu'effectivement il fallait en finir avec les rendez-vous publics, pour ainsi dire, oîi sa vertu était protégée par les passants, mais sa réputation en revanche exposée à tous les périls. Puisque les imprudences faisaient plus de mal que des fautes graves, elle changerait de tactique, elle s'en remettrait à la loyauté de Pierre. Après tout, elle se croyait sûre d'être respectée tant qu'elle voudrait ; il était si parfaitement asservi, le pauvre garçon, si absolument tenu en laisse I
Pleine de cette chimérique certitude, elle lui permit, sans trop l'interrompre, la première fois qu'il revint, de développer plusieurs projets. Il avait visité un petit coin perdu, tout à fait à la campagne, bien que ce ne fut pas plus loin que la Muette, un débris presque intact du xvni" siècle, comme il en reste çà et là dans certains quartiers excentriques de Paris.
UNE DOIBLE ÉPBEUYE 33
Leur vie à deux pouvait délicieusement s'abriter là sous les grands arbres et les glycines retombantes... On laisserait à cette retraite mystérieuse son apparence abandonnée au dehors, l'herbe qui envahissait la cour, la mousse qui verdissait les bas-reliefs mythologiques de la frise, un certain aspect de délabrement, de vétusté, qui en faisait le diminutif du palais de la Belle au bois dormant ; personne ne soupçonnerait qu'au dedans la princesse, sortie de son triste sommeil, recevait le prince en cachette et oubliait comme lui qu'il existât autre chose dans l'univers que ce nid d'amoureux.
— S'il était possible d'oublier tout en effet et pour toujours I soupira Germaine, avec ce besoin d'éterniser la passion presque avant de l'avoir goûtée qui est particulier aux femmes.
— C'est déjà beaucoup que d'oublier quelques heures par semaines, répliqua Pierre avec une résignation non moins masculine à ce qui est praticable.
Puis, voyant qu'elle ne disait pas encore oui, il lui soumit un autre plan. Elle irait seule faire une visite à madame du Luc, qui l'avait invitée d'une manière pressante, et il la rejoin-
3i UNE DOUBLE ÉPREUVE
drait à Màcon par hasard ; ils fderaient de là tous deux en Suisse pour huit ou dix jours.
Oh I un voyage, elle l'eût préféré à tout! Mais tant de rencontres étaient à craindre!
Mon Dieu, non... avec des précautions... Et puis, en cas de scandale, n'était-elle pas prête, comme lui, à subir les conséquences|? Que serait doncTamour si l'on n'avait de ces courages-là?
Mais pourquoi pensait-il donc tout autrement la veille quand elle lui proposait de simples rendez-vous au Louvre ou ailleurs?...
C'est qu'il est absurde en effet de se perdre pour des enfantillages... Ceci du moins en valait la peine... Et puis rien n'arriverait de fâcheux, très certainement ; ce n'était pas la saison des voyages; tout le monde était revenu du Midi. Madame du Luc serait chargée de garder les lettres qui pourraient arriver de Paris et d'envoyer une réponse ou deux préparées d'avance. Elle ne se prêterait pas à cela?... Ce n'était donc pas une véritable amie? Après tout, le pavillon de la Muette offrait peut-être plus de sécurité. Personne ainsi ne serait dans le secret.
Germaine resta perplexe et promit de réfléchir. 11 est vrai qu'ensuite elle ne lui parla
plus de ses réflexions, ce qui le rendit fort triste, et cette tristesse sans paroles le servit mieux que ne l'eût fait une très vive insistance. Pierre avait habilement manœuvré dès le début sans y apporter cependant aucun machiavélisme volontaire ; il était rompu à ce jeu de la galanterie , n'ayant jamais eu d'autre occupation en dehors de ses chevaux et (lu club. La machine, montée une fois pour toutes, fonctionnait à souhait. Il était si familier avec les écueils du flirt qu'il naviguait au milieu d'eux les yeux fermés, de façon à charmer toujours par son tact et son aisance les coquettes qui lui servaient de partenaires. C'est ainsi qu'à Andillac, où le hasard les avait d'abord rapprochés, il avait plu à Germaine par la franchise d'une cour inoffensive et gaie qui ne semblait être que l'accompagnement obligé des loisirs de la vie de château. Du reste, l'estime et l'admiration qu'il affichait pour M. Danceny eussent empêché Germaine de s'effaroucher ; Pierre paraissait faire plus de cas encore de son mari que d'elle-même. C'était un enthousiasme intarissable pour les prouesses de ce magicien qui,
d'un coup de baguette, reconstituait, rajeunissait les antiquités disparues ; c'étaient d'aimables plaisanteries à l'adresse de ce nouveau Faust soupçonné d'entretenir des intelligences secrètes avec Gléopâtre, Sémiramis et la reine de Saba. Mais que pouvait devenir pendant ces évocations, ajoutait Pierre, la simple mortelle qu'il avait associée à son sort?
Dès que madame Danceny lui eut laissé entendre qu'il y avait bien quelques petits moments où elle se sentait un peu seule, il s'empara de ces moments-là, toujours occupé d'elle, à l'exclusion des autres femmes présentes, qui en séchaient d'envie. L'orgueil d'accaparer ainsi un homme que l'on se disputait autour d'elle redoubla, bien entendu, le goût subitement éveillé chez Germaine par son esprit, par sa figure, par cette légère mousse de champague qu'il s'entendait à faire pétiller, et qui recouvrait chez lui plus de ressources que n'en ont d'ordinaire les jeunes gens à la mode. Il pouvait causer agréablement d'art, de littérature, de musique, y mêler un grain de philosophie, le tout à la portée de madame Danceny, qui, sur certains points, était même plus forte que
lui. Pierre le reconnaissait humblement, avec une sorte de déférence dont elle était flattée, ayant toujours eu l'habitude d'être traitée quelque peu en enfant par des gens supérieurs, qui avaient approfondi une question spéciale, au lieu de tout effleurer, et qui hérissaient leurs discours de termes techniques déconcertants. Durant leur visite chez les Sarmoise, dans la liberté de la campagne, et plus encore aux Pyrénées, grâce à ces tête-àtête que permettent les excursions, fussent-elles entreprises en nombreuse compagnie, les deux nouveaux amis firent de la psychologie à perte de vue ; c'est une manière d'interroger adroitement les gens sur ce qui les concerne en particulier, sous prétexte d'analyser le cœur humain en général. Madame Danceny se montrait pleine de curiosité, d'indulgence et de sympathie. Il suffisait que Pierre lui racontât que, fils unique, il était resté indépendant de bonne heure, affranchi du moindre devoir et maître de céder à tous ses caprices, pour qu'elle se mît à le plaindre. Elle lui fit même, par sa compassion, découvrir qu'il avait l'âme vide et affamée d'un certain inconnu, ce que, selon
toute apparence, il n'eût pas trouvé sans elle. Les vendeuses d'amour lui inspiraient une répugnance invincible et, quant aux femmes du monde, vraiment aucune d'elles ne semblait comprendre la grandeur de cette mission de conseillère et de consolatrice qui devrait tenter pourtant les meilleures.
— Assurément, disait madame Danceny, pourvu qu'on ne leur demande rien de défendu.
Ils en vinrent assez vite à conclure que la fidélité à la lettre d'un serment est tout ce que peut exiger le devoir, que les mouvements du cœur ne se laissent pas enchaîner, que, même dans le mariage, la femme conserve le droit de placer où elle veut une amitié d'espèce particulière, conciliable avec l'honnêteté la plus stricte. Et il se. trouva que c'était justement cette amitié d'espèce particulière qui avait toujours manqué à Pierre. Il lui marqua le prix qu'il y attachait en sacriflant, une fois rentré à Paris, toutes ses habitudes et tous ses plaisirs au charme du sentiment nouveau qui était entré dans sa vie. Pour Germaine, le perpétuel farniente de Pierre était à lui seul une séduction. Du matin au soir il se mettait
à ses ordres, s'acquittait de toutes les petites commissions à travers Paris dont elle voulait ])ien le charger. Sa manière d'être envers M. Danceny était assez j)erfide. Il affectait de le considérer comme un mage inQniment vénérable, trônant sur des hauteurs sereines et inaccessibles. Il parlait de lui comme feu Saint-Preux put parler de M. de Wolmar, et Germaine, se voyant si jeune, embellie encore depuis peu par le reflet de cette ivresse intérieure qui transfigure toute femme amoureuse, commençait à se persuader que ses années les plus brillantes avaient été cruellement sacrifiées. Cependant elle se berçait encore de la fiction d'un fraternel attachement pour ce jeune homme qui était à peu près de son âge. Les quelques mois qu'elle avait peut-être de plus que lui autorisaient en effet des allures de sœur aînée ; elle le confessait, le sermonnait, le grondait doucement, et il la laissait faire, l'accusant tout bas, sans doute, d'être un peu « provinciale » et « autre temps », mais la trouvant malgré cela intéressante par ses illusions mêmes, et assez jolie d'ailleurs pour qu'on payât sa conquête
d'une longue patience. Vers le milieu de l'hiver, néanmoins, Pierre parut se lasser, se refroidir, mit des intervalles entre ses visites et, quand elle le lui reprocha, prétendit que cela valait mieux, sans plus d'explication, avec une ironie sombre de sceptique pris au piège qui, honteux de sa faiblesse, la raille tout le premier. Elle ne voulut pas comprendre les motifs inavoués de sa soudaine réserve.
— Soit, dit-il, si vous répondez de nous deux !...
Et, à partir de ce moment, il se sentit le plus fort, quoiqu'il fût toujours traîtreusement soumis. Il ne l'importunait plus, mais elle apprit qu'il avait perdu de grosses parties au cercle et renoué avec une ancienne maîtresse. Ne fallait-il pas s'étourdir? Ce fut pour le protéger contre lui-même que, tout en se persuadant qu'elle s'acquittait d'une œuvre presque méritoire dont le but était de convertir à des sentiments héroïques un blasé revenu de tout, madame Danceny finit par promettre finalement de choisir entre la petite maison de la Muette et le voyage en Suisse. Elle y vint pas à pas, insensiblement, si bien qu'un peu avant le
UNK DOUBLE ÉPREUVE 41
Grand Prix, qui est le signal de la dispersion des Parisiens, Pierre lui annonça, pour brusquer les choses, qu'il avait loué le pavillon. Si elle persistait à n'y jamais pénétrer, il en serait quitte pour l'attendre avec une obstination invincible ; et il lui dit quels jours, à quelle heure il l'attendrait ainsi : « Sans espoir, ajouta-t-il hypocritement, qu'elle consentît à en tenir compte. »
— Germaine I appela M. Danceny du fond de son cabinet de travail, dont la porte était restée ouverte à cause de l'extrême chaleur.
Dans le petit salon voisin, la jeune femme, debout devant la glace, regardait l'effet d'un chapeau, si l'on peut nommer ainsi une simple touffe de violettes qu'elle venait de poser sur sa tête blonde. Elle fut frappée de l'altération de la voix qui prononçait son nom et courut vers M. Danceny, en disnnt avec une certaine sollicitude mêlée d'impatience :
— Mon Dieu ! qu'avez-vous donc?
— Rien, répondit-il tout en continuant à
brosser une pièce d'argent à l'efFigie d'Artaxercès II.
Il la tournait, la retournait et par intervalles Fétudiait à travers une loupe.
— Rien, deux mots à vous dire, seulement.
Assis devant sa table surchargée de paperasses et de cartons, au milieu de la grande pièce, — meublée de bibliothèques, de médailliers et d'armoires vitrées, — où les domestiques avaient consigne absolue de respecter le désordre et la poussière, il parlait avec calme maintenant.
— Vous êtes si pressée?
— C'est que j'allais sortir.
Il releva la tète et, pendant quelques secondes de silence, sembla passer en revue tous les détails de sa toilette d'été, une de ces toilettes légères qui donnent l'impression du déshabillé, veste ouverte sur une guimpe flottante joliment chiffonnée, savant mélange de mousseline, de rubans et d'étoffe soyeuse, le tout d'un ton gris pâle très fm, à reflets changeants.
— Voilà, dit-il, une robe que je ne vous avais pas encore vue; elle vous va bien.
— Comment 1 VOUS faites attention aux robesl Je croyais quevous n'admiriez en fait de parures que ce qui est là dedans.
Elle indiquait le cabinet où il enfermait ses pierres gravées, ses bijoux historiques, les ornements coquets ravis dans quelque sarcophage à déjeunes beautés d'il ya trois mille ans.
Mais le rire de Germaine était un peu contraint, et elle avait rougi plus que de raison sous le regard observateur de son mari.
— Je n'ai que cinq minutes à vous donner, ajouta-t-elle, toujours debout, prête à partir. Dites vite... ma couturière m'attend. Et ce sont là desaffairesgraves, ajouta-t-elle, ennuyée de mentir.
D'ordinaire, il ne l'y forçait point, s'abstenant de toute question.
M. Danceny ne parut pas avoir entendu, car il reprit en se remettant à brosser Artaxercès avec un soin irritant :
— Un rendez-vous?.. Eh bien, pour une fois il vous attendra.
Était-ce par distraction, par erreur involontaire que le masculin s'était glissé sur ses lèvres au lieu du féminin ? En tout cas, si
madame Danceny se laissa tomber aussitôt sur un fauteuil, ce ne fut pas par pure obéissance; ses jambes avaient tout à coup refusé de la soutenir.
— Allons, puisqu'il le faut, je vous écoute, dit-elle en affectant un air de résignation gaie ; mais franchement j'aurais préféré que Tenvie de causer vous vint un peu plus tôt ou un peu plus tard,
— Ma chère enfant, dit M. Danceny, toujours absorbé dans sa besogne, vous me rendrez cette justice de reconnaître que je n'ai pas été jusqu'ici un mari incommode, que je ne suis guère intervenu àl'encontre de vos projets et de vos amusements, que je vous ai laissé la plus complète liberté...
— Nous nous laissons une liberté réciproque, dit la jeune femme du même ton léger.
Mais elle changea de place pour tourner le dos au jour, craignant que, s'il s'avisait de la regarder une fois de plus, il ne la trouvât bien pâle.
— Je n'abuse pas de la mienne, fit M. Danceny avec un vague sourire.
— Vous en parlez bien à votre aise, s'écriat-elle, décidée à employer toutes les armes qui lui tomberaient sous la main pour combattre le danger qu'elle sentait flotter dans l'air, prête à prendre môme l'offensive au besoin. Si je voulais, je pourrais vous prouver peut-être que vous abusez très fort de la permission de m'abandonner au profit de ces grimoires...
Et, du bout de son ombrelle, elle fouillait un amas de feuilles éparses sur le tapis où elles étaient censées sécher.
— Pardon, riposta M. Danceny, en cessant de frotter sa médaille pour ne plus observer que la physionomie troublée qui, en face de lui, essayait vainement de se dérober sous un masque, mais je ne croyais pas vous manquer beaucoup. Vous avez toujours si nombreuse compagnie, sans compter M. de Lavaur.
Elle crut voir tourner autour d'elle tout le sévère mobilier d'acajou, les cartes accrochées au mur, quelques marbres sans tête placés dans les coins, et un Bouddha qui, sur la cheminée, contemplait du haut d'une perpétuelle extase les vanités de ce monde. Était-il
possible qu'il se doutât?.. Qu'il devinât par exemple qu'elle avait dans son corsage une lettre où était écrit : « Et vous allez commencer vos absences d'été I ce sera fini... Oh! tout plutôt que de ne plus vous voir... Je ne peux vivre sans vous. Venez causer des moyens de ne nous quitter que le moins possible. Et ne craignez rien, chérie. Je ne réclame qu'une preuve de confiance, l'occasion de vous prouver le culte respectueux, etc. »
Il lui eût à brûle-pourpoint demandé cette lettre qu'elle n'en eût été que très peu surprise. Le microscope qu'il paraissait braquer sur tout autre chose l'avait apparemment aidé à découvrir, en les grossissant peut-être, telles perfidies, telles trahisons complotées, sinon commises... La gorge serrée, la langue sèche, les oreilles bourdonnantes, elle attendit, comme on attend, dans le caucliemar, une catastrophe inévitable.
— Vous venez de convenir que je n'avais jamais eu à votre égard l'attitude d'un tyran. Alors pourquoi, depuis quelque temps, prenezvous la peine de feindre, de ruser avec moi, vous si franche naturellement ? Cette trans-
formation de votre caractère date de loin déjà... oui, je l'ai constatée dès notre retour à Paris.
Germaine pensa : « Il ne s'est aperçu de rien, là-bas, aux Pyrénées. »
L'observation au microscope se révélait après tout moins aiguë, moins infaillible qu'elle ne l'avait craint. Il lui revint un peu d'espoir; elle répondit d'un ton assez ferme :
— Je ne sais ce que vous voulez dire.
— Peut-être comprend rez-vou s mieux tout à l'heure. Mais vous me permettez, n'est-ce pas, au risque de vous ennuyer un peu... de remonter à notre mariage?
Il s'était levé, tout en parlant, et lui avait pris des mains son ombrelle qu'elle tournait nerveusement, comme il eût dit : « Renoncez donc à vous échapper. »
Tandis qu'il rangeait l'ombrelle dans un coin, elle laissa tomber trois mots :
— Je vous écoute 1
Ces trois mots lui coûtèrent plus d'effort qu'elle n'en avait jamais mis à aucune chose au monde.
— Je ne reviendrai pas, commença M. Danceny, debout auprès d'elle et en la regardant
avec une flamme étrange dans les yeux, je ne reviendrai pas sur les sentiments très complexes que vous m'avez inspirés autrefois, presque à première vue. C'est l'affaire de la jeunesse de parler beaucoup de son cœur ; les vieux risqueraient d'être maladroits ou ridicules s'ils en faisaient autant.
— Vous n'êtes pas vieux, dit Germaine, avec un élan involontaire de puérile charité féminine.
Et de fait, son visage maigre et basané frémissait en ce moment d'une émotion très jeune, encore qu'énergiquement contenue.
— Soyez sûre que là-dessus, du moins, je ne me suis jamais fait d'illusion, malgré toute la grâce que vous avez mise à me rassurer, malgré l'enthousiasme que vous montriez pour ce qu'il vous plaisait d'appeler ma supériorité. Je sentais très bien, en me mariant, qu'un homme prématurément vieilli par l'étude et par des voyages prolongés dans de mauvais climats ne fait pas preuve de raison lorsqu'il épouse une charmante fdle plus jeune que lui de vingt ou vingt-cinq ans.
En disant vingt-cinq ans, il exagérait, mais
madame Danceny ne rectifia pas l'erreur, et se contenta d'étouffer un soupir de vague acquiescement.
— Que voulez-vous? poursuivit M. Danceny, j'étais amoureux... amoureux comme on peut l'être quand on arrive à cette heure de la vie où les passions sont les plus tortes, sans leur avoir donné rien ou presque rien de soimême.
« Bon I pensa la jeune femme, il va se mettre, après dix ans de mariage, à me faire la cour. C'est l'effet de la jalousie, une jalousie vague, superficielle peut-être... S'il n'avait rien découvert après tout?... S'il tâtait le terrain tout simplement pour s'assurer?... »
Enhardie, elle interrompit avec une soudaine malice :
— Oui, vous aviez eu jusque-là autre chose à faire... Vous aviez l'unique passion des choses mortes... Une passion à laquelle vous êtes revenu depuis.
— J'ai cru, répondit-il, sans s'irriter, pouvoir concilier deux amours... Et vous ne m'en avez jamais fait de reproche avant aujourd'hui.
— Certes non, répliqua-t-elle, je respectais
UNE DOUBLE EPREUVr; 51
la priorité des choses mortes, vous sachant gré de ne pas me témoigner trop haut, de votre côté, le dédain où vous teniez mon humeur futile.
— Moi, du dédain ! J'adore les femmes vraiment femmes au contraire; c'était mon plaisir que de vous voir passer avec votre gaieté d'oiseau, en lustrant vos jolies plumes fraîches, au milieu de mes bouquins, de mon bagage de pédant, de ce que vous appelez si bien des choses mortes; par le contraste, elles donnent encore plus de prix à ce qui est vivant.
— Mes jolies plum.es I Vous voyez bien, vous croyez parler d'une perruche, mais pourquoi en parlez-vous au passé, s'il vous plaît, comme si elle était, elle aussi...
— Morte, voulez-vous dire? C'est qu'elle l'est, en effet, répliqua M. Danceny.
Et il commença d'arpenter la chambre à grands pas, tandis que Germaine retombait dans ses perplexités, dans ses terreurs.
— Je parle de ce qui était, de ce qui ne sera plus, — disait-il, tout en marchant de long en large, comme pour donner le change à une agitation que révélaient des mouvements sac-
cadés, des gestes brusques. — Il vaut mieux, vous avez raison, ne pas m'attarder à ces détails inutiles. Tout ce que je voulais dire, c'est qu'à l'époque où je vous ai choisie comme l'unique femme qui pût me plaire, beaucoup d'excellentes amies à moi, voyant que j'étais disposé à jeter l'ancre, après mes courses errantes aux quatre coins du monde, m'avaient proposé des partis plus raisonnables à leur gré. J'ai toujours répondu que je considérais l'entrée d'une femme dans ma vie comme l'épanouissement miraculeux d'une fleur dans le désert, que je la voulais à tout risque jeune et belle, ne lui demandant que d'accepter le rôle souriant d'idole. Mes recherches m'avaient conduit à ne rien adorer si je m'intéressais à tout. Eh bien ! il me fallait quelque chose comme une religion intime; j'en avais faim et soif. Cette religion, vous en avez été l'objet. Je ne m'abusais pas, je vous le répète; je savais que les grands bonheurs se paient, que j'aurais peut-être quelque peine à défendre le mien, je savais qu'un enthousiasme sentimental de jeune fille n'était pas pour résister longtemps à la disproportion de nos âges ni à la différence pro-
UNE DOl'BLE ÉPREUVE 53
bable de nos goûts. Mais j'étais homme à me contenter d'une grande amitié, après avoir joui, tant qu'il durerait, du mirage délicieux de l'amour. Pour ce mirage que je vous ai dû, je resterai, quoi que vous fassiez, reconnaissant jusqu'à la fin.
Comme elle se taisait, un peu émue, il reprit en s'arrêtant tout à coup devant elle :
— Voyons, Germaine, vous rappelez-vous mes paroles le jour où je vous ai donné cette bague de fiançailles que vous portez là ?
Et il touchait, sur sa main dégantée, une pierre antique enchâssée dans un simple anneau d'or, qui s'effaçait parmi d'autres bagues plus riches et plus brillantes.
— Comment voulez-vous que, dans un moment aussi pénible que celui-ci, je me rappelle rien? dit-elle en baissant les yeux pour ne pas rencontrer les siens.
Ils étincelaient plus que jamais, les yeux sombres de M. Danceny, sous les épais sourcils qui coupaient d'une ligne noire son vaste front dégarni de cheveux.
— J'aiderai donc votre mémoire, dit-il. Ce jour-là, j'ai promis de vous aimer de toutes
les manières, comme un mari et comme un père. Voilà pourquoi je vous reproche tant de dissimulations indignes de vous et de moi.
— Mon Dieu, que pouvais-je dire? balbutia-t-elle en se demandant avec stupeur s'il lui reprochait tout de bon de ne l'avoir pas pris pour confident de son amour pour un autre.
— Oh ! rien en effet que je n'aie vu à mesure.
Et il se mit à lui raconter dans leurs moindres détails un certain nombre d'incidents récents, très significatifs, quoique sans gravité en eux-mêmes, qu'il semblait n'avoir jamais remarqués.
— 11 eût été difficile de ne pas tirer de ces faits et de quelques autres encore la conclusion qui s'impose aujourd'hui, ajouta-t-il en s'asseyant délibérément auprès d'elle : M. de Lavaur vous aime et vous l'aimez.
Non, Germaine n'était ni fausse, ni hardie au fond, car à ces mots elle s'avoua coupable, en cachant entre ses deux mains son visage empourpré. Il lui parut, qu'une voix lointaine
ajoutait à travers le bruit du sang qui sifflait dans ses artères :
— Ceci étant, je ne sais qu'un seul parti à prendre pour sauvegarder notre dignité à tous, et c'est sur ce parti que j'ai besoin de m'entendre avec vous.
Quel parti? Sans doute la reléguer dans un couvent. A quel autre parti pouvait-il faire allusion? Tout lui était égal du reste, sauf cette honte présente qui lui donnait la sensation d'être toute nue sous un regard critique, impitoyable.
— J"ai voulu douter, disait la voix de ce justicier bizarre qui faisait durer si longtemps son supplice, j'ai attendu, j'ai épié, j'ai compté sur un effort de votre vertu, sur la loyauté de ce jeune homme accueilli chez moi comme un ami; je n'ajouterai pas que j'ai soufTert beaucoup; ceci est sans intérêt. Parlons de vous seule. Puisque vous n'avez pas su dominer cet entraînement, il était sans doute irrésistible.
— Vous ne croyez pas que j'y aie cédé, du moins! s'écria Germaine, oubliant qu'au moment même elle côtoyait l'extrême bord du précipice.
— Qu'appelez-voiis céder ? demanda-t-il d'une voix brusque, avec une explosion soudaine de colère. Ce sont les dernières des femmes qui, dans l'abandon d'elles-mêmes, établissent des nuances, des distinctions, des degrés. Je fais plus de cas, je vous jure, de la malheureuse qui, entraînée par son tempérament ou son imagination, se donne du premier coup, dans un accès de folie, et qui montre, en se perdant, le genre de courage qu'il faut pour le suicide. Quant aux casuistes qui accordent ceci, refusent cela, et gardent à leur mari un reste de fidélité dont elles lui font l'aumône... si elles savaient le mépris qu'inspirent de pareils manèges à l'homme qu'elles croient épargner et à celui auquel faiblement elles se disputent, ces lâches créatures sans honneur et sans courage, également incapables de vertu et de passion, ne prendraient pas tant de peine !
Etait-ce bien lui, était-ce bien un mari
indifférent qui parlait avec cette énergie et qui
lui broyait le poignet de ce geste emporté?
11 la lâcha et changea de ton par un violent
effort.
— Certes, reprit-il, vous n'avez rien de
commun avec ces femmes-là, vous êtes incapable d infâmes compromis, autant que de ce qu'on appelle la dernière chute ; mais la seule pensée du combat que vous pouviez avoir à livrer contre vous-même m'a quelquefois torturé. Quand vous accusiez ces innocents Achéménides de me donner des distractions dans le monde, je pensais peut-être à tout cela. Je me disais : « Elle ne m'appartient plus, » Et j'étais éperdument tenté de jeter à la porte le larron qui était venu convoiter mon bien, qui s'en était emparé de fait le jour où il avait, si peu que ce fût, occupé la pensée de ma femme. Mais quand je l'aurais chassé de chez moi, eùt-il pour cela perdu sa place dans votre cœur? A quoi bon vous imposer d'être l'un et l'autre très malheureux quand il y avait un moyen simple et pratique de vous rendre libres?
— Un moyen? répéta machinalement Germaine.
— Oui; comment n'y avez-vous pas pensé? Vous voyez cependant tous les jours l'annonce de quelque divorce. De plus en plus la nouvelle loi fonctionne. On en usait timidement au
début; elle est maintenant presque à la mode.
— Mais... bégaya Germaine, éblouie et terrifiée tout ensemble par la perspective qui s'ouvrait devant elle, il faut des preuves...
Elle savait confusément que le divorce ne s'obtient qu'à la suite d'un procès. Prétendait-il se venger ainsi, la couvrir de honte?
— Vous voulez dire que vous n'avez pas de torts suffisants, dit M. Danceny sans ironie apparente. Fiez- vous à moi pour tout arranger.
Elle le regardait, toujours stupéfaite.
— Vous serez, répéta-t-il, sans que le moindre blâme vous atteigne, maîtresse de votre sort, et l'avenir pour vous est long... Vous me pardonnerez donc le passé sans trop de peine.
Elle joignit les mains, trouvant son arrêt magnanime autant qu'inscrutable et ne sachant ce qu'elle devait faire, repousser sa générosité suspecte, ou bien le remercier, le bénir. Il lui paraissait grand, plus grand que nature.
— Le meilleur côté du divorce, poursuivit M. Danceny, comme s'il eût parlé d'un cas qui ne le concernait en aucune manière, c'est la suppression forcée de beaucoup de choses atroces qui autrefois s'imposaient : la trahison
des complices, les lâchetés de l'amant, les vœux homicides qu'une femme liée à jamais pouvait former pour sa délivrance, les vengeances sanglantes, les crimes dits passionnels. Tout cela devient sans but et sans excuse. Pourquoi me tromperiez-vous? Pourquoi tuerais-je M. de Lavaur? Pourquoi ce brave garçon serait-il réduit à venir rôder dans ma maison, comme un voleur? Le divorce est là qui arrange et simplifie tout.
Épouser Pierre 1 Germaine n'y avait jamais songé. Mais cette idée s'emparait vivement de son imagination à son insu, malgré le sacrifice si noblement accompli par cet homme qui valait mieux que lui, mieux qu'elle, mieux que qui que ce fût au monde. — Les paroles de la lettre lui sonnaient dans l'esprit : « Tout plutôt que de ne plus vous voir ! Je ne peux vivre sans vous ! » Quelle joie il ressentirait quand elle lui dirait : « Rien ne nous séparera plus. Prends-moi, je suis à toi seul, »
Mais la pensée qui l'empêchait pour son compte d'être heureuse, qui lui broyait le cœur comme dans un étau, se fit jour, presque malgré elle. Les yeux baignés de grosses
larmes, qui ne demandaient qu'à déborder, elle murmura :
— Mais vous, mon ami, mais vous ?
— Oh 1 ne craignez rien, dit M. Danceny, se méprenant sur son inquiétude. Moi, j'ai encore affaire du côté de Persépolis. Vous pensez bien que je ne vous exposerai pas à l'ennui que doivent éprouver certaines divorcées, lorsque, au bras de leur nouveau mari, elles se trouvent tout à coup face à face avec l'ancien, Non, nous ne donnerons pas la comédie au monde. Et je le connais, le monde 1 II sera pour vous, contre moi, sans discussion, il n'aime pas ceux qui ne tiennent point à lui, et qu'il n'a jamais réussi à comprendre. Je m'attends donc à être condamné lestement. On dira : « Rien ne peut étonner de la part d'un tel original. » Ce sera là mon épitaphe. Vous seule, Germaine, vous saurez que je vous ai tenu parole : j'aurai été votre ami jusqu'au bout.
Un mélange de sentiments divers, qu'elle n'aurait su analyser ni même reconnaître, la fit éclater en sanglots.
— Mon enfant, dit avec bonté M. Danceny,
je VOUS demande la permission de vous laisser, après cette scène cjui nous a certainement un peu secoués tous les deux. On ne prend pas sans trouble d'aussi graves résolutions. Je sors... mais que cela ne vous chasse pas de cette chambre... Restez chez moi si vous voulez... chez vous, jusqu'à nouvel ordre.
Il marcha vers la porte, puis, avant de l'ouvrir, se retourna comme s'il eût oublié quelque chose :
— Vous êtes plus riche que lorsque vous m'avez épousé. Je n'ai pas été trop mauvais administrateur de vos biens. Pourtant ce n'est pas ce ([u'on appelle une fortune... Mais je ne fais point à M. de Lavaur l'injure de croire qu'il se préoccupe de ces questions d'argent.
Elle non plus n'admettait pas cela, n'ayant jamais songé de sa vie à l'argent, que pour le dépenser.
Restée seule, Germaine s'abîma dans une sorte de stupeur; elle était physiquement brisée, hors d'état de comprendre sa situation nouvelle, et si embarrassée de cette liberté qui s'offrait ex abrupto, qu'elle restait hésitante devant la porte ouverte, comme un oiseau longtemps captif à qui l'on permettrait de s'envoler.
Très certainement la surprise l'emportait chez elle sur la joie. Avant cette foudroyante explication, elle s'était sentie presque justifiée par la nécessité d'esquiver la surveillance d'un tyran, — car le mari le moins
sévère est toujours, quoiqu'en eût dit M. Danceny, un tyran pour la femme qui ne l'aime plus. Maintenant, — contradiction bizarre, — elle reculait presque devant des démarches devenues permises et sans péril possible. L'attrait du fruit défendu étant supprimé, le roman, tout près de mal tourner, allait sans transition prendre un caractère vertueux. Quel changement ! Xul obstacle ne séparait Germaine d'un avenir improvisé de toutes pièces et dont elle n'avait pas eu le temps de se faire la moindre idée : ces secondes noces sans veuvage, l'amant transformé en mari, le péché entrevu remplacé par un devoir nouveau qui s'imposait! Il y avait là de quoi dérouter un cerveau plus solide que le sien. Elle ne pouvait encore s'y arrêter ; c'était trop soudain, trop extraordinaire. En revanche, elle réalisait beaucoup plus nettement la rupture avec le passé: elle pensait à M. Danceny beaucoup plus qu'à Pierre : son étrange clairvoyance lui inspirait une admiration mêlée de crainte. Et, comme il l'avait aimée, pauvre homme, — tout autrement qu'elle ne l'avait cru! Comme il l'aimait encore pour s'effacer ainsi! Oh!
celui-là ne ressemblait à qui que ce fût au monde...
Elle sentait déjà que Pierre, se montrât-il le meilleur des époux, n'égalerait jamais son premier mari. Cette minute d'abnégation surhumaine valait à elle seule des années de dévouement ordinaire. M. Danceny passait d'emblée au premier rôle, au rôle héroïque. Oui, mais avec Pierre ce serait le bonheur, Finclination réciproque, le parfait accord des goûts, la sympathie sur tous les points, — ce serait l'amour...
Le grand cartel, accroché au mur du cabinet, sonna six fois, d'un ton sec et impérieux, comme pour la réveiller. Six heures I Où avait elle la tète? Quelle sottise de s'oublier là, dans ce fauteuil, à rêver inutilement ! 11 fallait que Pierre fût averti sans retard. Peut-être le trouverait-elle encore là-bas, à la Muette. Il avait dit qu'il s'obstinerait... Écrire?... Non, elle n'aurait su comment s'y prendre pour expliquer, la pliime en main, ce qu'il lui était encore presque impossible de concevoir. Et dans l'intervalle, grand Dieu, il pourrait venir 1 Les convenances exigeaient qu'il ne remît
jamais le pied dans cette maison qu'elle-même comptait bien quitter pour toujours le lendemain.
Précipitamment elle sortit, non pas avec le trouble qu'elle eût éprouvé en courant dès l'heure convenue au criminel rendezvous, mais avec la hardiesse d'une femme qui n'a plus rien à ménager, rien à cacher. Elle oublia de nouer autour de son chapeau la double voilette préparée à. cet effet, elle n'alla pas prendre dans le salon une grande mante qu'elle y avait laissée, sorte de domino léger qui devait dissimuler sa taille et sa toilette. A quoi bon? Montant dans le premier fiacre venu, elle nomma, sans se soucier qu'un passant pût l'entendre, le réduit mystérieux où elle allait pénétrer pour la première fois.
Chemin faisant, madame Danceny était à cent lieues des pensées qui accompagnent d'ordinaire un pareil voyage en dérive. Le divorce, cette admirable institution rétablie depuis peu, avait tout légitimé à ses yeux, bien qu'il ne fût encore, pour ce qui la concernait, qu'à l'état de projet ; mais le consentement du principal intéressé donnait, pensait-elle, à ce projet
toute la valeur d'un fait accompli. Curieuse, elle se demandait comment son mari allait s'y prendre pour répondre aux exigences de la loi. Tandis que le fiacre roulait lentement, elle déplia une fois de plus le petit billet froissé dans son corsage : « Tout, plutôt que de cesser de vous voir... Je ne puis vivre sans vous... »
Germaine se dit : « Il n'en pensera pas si long, il sera heureux. »
Elle évoquait, pour se représenter ses transports, ceux de ses héros préférés, les héros de George Sand. Le divorce n'existait pas alors, mais aucun amant n'hésilait néanmoins à prendre la responsabilité d'une existence brisée. On emportait au bout du monde avec enthousiasme une femme délivrée par la fuite ou par le scandale. C'était la honte pourtant, et au fond le désordre... Combien valait-il mieux avoir recours à une loi secourable, épouser tout simplement, sans rompre avec le monde, sans choquer les convenances ni la morale I Puis la figure d'un ami de son grand-père, un vieux M. de Sainte-Marthe, lui revint dans fesprit ; elle ne l'avait connu que tout blanc, tout cassé, un peu ridicule ; mais on racontait
UNE DOIBLE KPUEUVE 67
l'étonnante prouesse de sa jeunesse. S'élant épris en voyage, passionnément et à première vue, d'une belle jeune femme mariée à un négociant du Midi, il avait proposé à la dame de l'enlever. Elle y consentit et, le jour fixé pour leur fuite, vint au rendez-vous, suivie de ses quatre enfants qu'elle prétendait ne pas abandonner. Que fit M. de Sainte-Marthe ? Il enleva bravement tout le monde. Germaine se rappelait avoir raconté ce trait à Pierre, qui s'était borné à répondre d'un air pénétré : « Il l'aimait bien I »
Mais Tavenir pourtant? Car enfin ces genslà se mettaient au ban de la société !... Conclusion : le divorce était un grand progrès, un progrès nécessaire.
Enfin le cheval poussif s'arrêta devant une porte cochère battue par les intempéries des saisons, ce qui donnait à l'immeuble un aspect abandonné. Cette porte reliait deux corps de bâtiments composés d'un rez-de-chaussée, d'un entresol et de lucarnes en pierre, le tout assez délabré. Lorsqu'elle sonna, l'un des battants, entre-bàillé avec précaution, permit d'apercevoir, au fond de la cour, un joli petit édifice
à fronton triangulaire orné de figures en relief, au-dessous desquelles courait une guirlande de pampres et d'amours. Derrière les hautes fenêtres à volets clos, on devinait toute l'élégante décoration aux lignes droites, élancées d'une petite maison du plus pur Louis XVI, que les démolisseurs avaient respectée par miracle. Cette apparence de folie choqua madame Danceny dans les dispositions singulièrement morales oi^i elle se trouvait. Les galants souvenirs qu'abritaient ces murs salpêtres n'avaient rien de commun avec sa propre aventure.
— Monsieur Pierre? dit-elle, comme il était convenu, au cerbère en lunettes qui semblait disposé à défendre la porte plutôt qu'à l'ouvrir toute grande.
Il lui jeta ua coup d'œil significatif, qui la fit rougir; elle songeait aux affronts qui l'eussent menacée si son mari n'y eût mis bon ordre.
— Monsieur Pierre est parti tout à l'heure, répliqua-t-il d'un ton rogue, qui impliquait : 'i Croyez-vous que mon locataire soit fait pour rester indéfiniment aux ordres d'une petite dame? »
Voilà ce que c'est que de prendre des airs de mijaurée et de se raviser trop tard. On se casse le nez I
Dieu merci, ces tacites insultes lui seraient épargnées dans l'avenir 1 Mais il fallait qu'elle vît Pierre, Où le trouver? Serait-il rentré chez lui? Irait-elle l'y chercher tout de suite? Valait-il mieux attendre le lendemain, s'annoncer ?. . .
— Vite 1 dit-elle au cocher, qui, comptant attendre longtemps, s'était mis à lire son journal. Vite !
— Où donc, si vite? demanda-t-il en maugréant.
Elle ne savait que répondre, n'ayant pas encore pris son parti.
— Remontez l'avenue droit devant vous, ditelle enfin, tandis qu'il repartait au pas.
Si lente que fût son allure, il rattrapa près de l'Arc de Triomphe un passant, dont la vue fit pousser une exclamation de soulagement ineffable à madame Danceny, toujours indécise sur ce qu'elle devait faire.
Pierre s'en retournait de fort mauvaise humeur, dévorant un cigare plutôt qu'il ne le
fumait, pestant contre les hésitations et les repentirs des femmes du monde, et se promettant bien de faire payer tôt ou tard à celle-là son inconcevable caprice. Une journée perdue... deux heures dépensées à écouter de loin le bruit des voitures, à guetter comme un imbécile derrière les rideaux. C'était trop ridicule 1 Tout à coup, il s'entendit appeler :
— Monsieur de Lavaur ! Pierre 1 Rêvait-il?... Cette tête à la portière d'un
fiacre piteux entre tous les fiacres, tiré par une haridelle boiteuse 1
— Eh ! là-bas ! arrêtez, qu'on vous dit ! ricana le cocher.
Il jeta son cigare, s'élança, non sans avoir préalablement regardé autour de lui pour s'assurer qu'il ne passait personne de connaissance. A cette heure, on pouvait compter d'un coup d'œil les équipages en retard qui rentraient.
— Vous I s'écria-t-il, tandis qu'elle ouvrait la portière, vous 1 Est-ce possible?... Ah! que vous m'avez tourmenté !
— Montez, mais montez donc, dit-elle avec impatience, en lui faisant place auprès d'elle.
— Eh bien ? dit le vieux cocher toujours goguenard, de quel côté que nous allons maintenant?
— Au Bois, expliquez-lui... du côté du Jardin d'acclimatation , dit précipitamment madame Danceny. Au Jardin d'acclimatation, cria-t-elle sans attendre qu'il obéît.
c( C'est amusant! pensa Pierre. Quand donc vais-je dîner, moi ? »
Il avait, à travers son dépit, projeté de dîner au club, pour assister ensuite à la première représentation du nouveau ballet. Chaque chose doit venir en son temps, et il est des heures où la félicité des dieux elle-même semblerait inopportune. Du reste, ce fiacre sordide ne promettait rien de bon, ni la physionomie non plus de madame Danceny. Elle avait les joues rouges, un peu de fièvre dans le regard, et il était clair qu'elle avait pleuré.
Instinctivement il abaissa de son côté le store rouge.
— Oh non ! pas cela, de grâce I s'écria-t-elle très nerveuse. Rien ne m'a jamais fait horreur comme ces ignobles stores, quand par hasard je les voyais passer.
— Je partage votre sentiment, mais la prudence...
Elle eut un geste intrépide qui signifiait : a Nous n'avons plus à compter avec la prudence maintenant. » Sa propre audace lui semblait surprenante, l'extraordinaire nouveauté de la situation l'absorbait aux dépens de tout le reste.
Pierre cependant s'était quelque peu ressaisi. Il lui baisait les mains en répétant :
— Si vous saviez toutes les choses folles et cruelles qui m'ont traversé l'esprit !
— Ah ! vous n'avez rien pu supposer qui approche de la vérité, gémit-elle, tandis qu'il essayait de l'entourer de ses bras.
Mais elle se dégagea d'un air qui lui fit sentir combien celte prétention était intempestive. Il .<=-e borna donc à demander très bas :
— Qu'est-il arrivé, mon Dieu ?
— Il est arrivé que mon mari sait tout.
— Déjà ? s'écria Pierre inconsidérément. Vous aurez laissé traîner ma lettre?...
— Votre lettre est là, dit madame Danceny en tirant de son gant la pièce accusatrice et en la déchirant pour plus de sûreté.
— Mais alors...
— Alors, répéta-t-elle comme irritée qu'il ne devinât pas tout de suite, — alors... il sait... il a toujours su. Nous ne l'avons pas trompé un seul jour. On ne trompe pas, voyez-vous, un homme tel que lui.
— Vraiment? dit Lavaur abasourdi. Eh bien, je ne l'aurais pas cru jaloux. Il s'entend joliment à dissimuler. Et il vous a fait une scène, ce vieux nécromant ! Et vous n'avez pas pu vous échapper, pauvre petite! Mais, en somme, il ne peut avoir que des soupçons très vagues, les preuves lui manquent. Tant qu'il n'y a pas de preuve, le plus mauvais cas est niable ; n'oubliez jamais ce principe élémentaire.
— Je n'ai pas songé une seule minute à nier, déclara- t-el le; d'ailleurs, c'eût été bien inutile.
Il la regarda de plus en plus stupéfait :
— Vous avez avoué?... Quoi? Mais quoi?
Car enfin, malheureusement pour moi, chérie, vous conviendrez que nous n'avons pas grand' chose à nous reprocher.
— Ahî Pierre, je me juge plus sévèrement
que cela, et les dernières heures que je viens de passer ont été terribles !
— Il vous a mise à la torture avec ses questions?
— Lui?... Par exemple I II ne m'a rien demandé. C'est le plus noble, le meilleur des hommes ! Il ne m'accuse pas, il comprend,
— Alors, tout se passera entre lui et moi, dit Pierre avec l'intrépidité d'un tireur émérite. Si vous êtes sauve, qu'importe le reste ? Soyez tranquille, je le ménagerai, reprit-il en souriant à la seule pensée de l'inégalité du combat.
H eût été naturel de répondre : « Mais il n'est nullement question de vous mesurer avec mon mari. Le divorce est là pour tout arranger. Grâce à lui, je vous appartiens. »
Explique qui pourra la crainte qui arrêta Germaine. Elle voyait Pierre si loin de la réalité, si peu préparé à cette solution radicale qu'elle apportait ! Et, en même temps, il lui semblait que sa vie à elle était suspendue au premier regard, au premier geste qui accueillerait les paroles hésitantes sur ses lèvres.
— Ah ! murmura-t-elle, il faut m'aimer^
UNE DOUDLE EPREUVE
Pierre, il faut m'aimer beaucoup" pour que je me pardonne!
— Je vousaime beaucoup, je vous aime trop, et ce sera toujours ainsi, répondit-il en l'attirant contre lui avec force.
— Ah 1 Pierre, dans cet abominable fiacre ! dit-elle pour justifier un mouvement de résistance involontaire.
— Le fiacre ou autre chose, tout vous est prétexte...
— Non, je vous en prie, non... pas aujourd'hui, pas ici surtout! Nous avons la vie, la vie tout entière devant nous.
— La vie tout entière ! murmura-t-il en resserrant son étreinte, quoique l'horrible vulgarité de ce tète-à-tète ambulant le frappât lui aussi.
Et Germaine pensait :
« Au fait, ne sommes-nous pas maintenant l'un à l'autre pour jamais? »
Cependant ces mots qu'une voix inquiète semblait prononcer au plus profond d'ellemême avaient l'accent d'une condamnation plutôt que d'une caresse. Peut-être faut-il ad^ mettre la vertu des pressentiments.
Elle répétait en s'essuyant les yeux :
— Non... il me semble, malgré ce qu'il m'a dit, que ce sont là encore des oflenses envers lui. Attendez... attendez que je sois votre femme.
— Ma femme ? Vous l'êtes, chérie, puisque je vous aime et que vous m'aimez...
— Si nous descendions ? interrompit Germaine. 11 y a des choses que jamais, je le sens, je ne pourrai vous dire dans ce fiacre. Son souvenir resterait mêlé trop désagréablement... Ce serait odieux!
En parlant, elle frappait la vitre du bout de
son ombrelle pour enjoindre au cocher d'arrêter.
Pierre, un peu soucieux, regarda sa montre :
— Vous êtes pressé?...
— Moi?... Que puis-je avoir à faire? Je voulais seulement vous rappeler l'heure...
— Oh I personne ne m'attend... personne jamais ne m'attendra plus.
Et taudis que, stupéfait, il l'interrogeait du regard, elle tourna elle-même le bouton de la portière, sauta sur la route déserte, puis s'enfonça rapidement sous l'ombre des arbres, dans le petit sentier qui conduit à l'ile des
Cèdres, Tendroit le mieux caché du bois, bien connu, par conséquent, de tous les amoureux.
— J'en ai-t'y amené par ici ! pensait philosophiquement le cocher. Dire qu'ils ont tous la même idée !
Pierre cependant interrogeait sa montre :
— Elle me fera manquer le premier acte ! Et il paraît que c'est le plus joli.
La réponse mj^stérieuse de madame Danceny augmentait son inquiétude. Quelque chose avait dû se passer qu'il ne savait pas encore.
— Quoi donc? demanda-t-il en la rejoignant. Et il ajouta :
— Vous pleurez?... — Car la mélancolie du crépuscule verdâtre sous les pins qui longent la petite rivière avait paru gagner Germaine. Elle portait son mouchoir à ses yeux.
Dans le silence et la solitude, troublée seulement par les derniers gazouillis des oiseaux, il l'entoura de son bras une fois de plus :
— Pourquoi pleurer? Est-ce donc ce duel qui vous effraie? Quand je devrais payer de tout mon sang...
Elle l'interrompit presque avec impatience :
— Dieu merci, vous ne courez aucun danger... Pardonnez-moi mes larmes... Tout cela est venu si vite. Se trouver libre, maîtresse de recommencer sa vie à l'heure où Ton se croyait tout simplement perdue...
— Libre ? répéta-t-il en la laissant se dégager. Êtes-vous bien sûre que ce prétendu pardon qu'on vous accorde n'est pas un piège tendu pour nous mieux espionner ? Ce n'est pas à moi de vous reprocher la grosse imprudence que vous avez commise, ma Germaine, en venant ici après la catastrophe, mais rappelez-vous qu'à l'avenir nous devons redoubler de précautions : tenez-vous sur vos gardes, chérie...
— Quel intérêt aurait-il à cet espionnage, puisqu'il sait, puisqu'il prend tout sur lui?... Mais vous avez raison, nous devons éviter de nous rencontrer, pendant que se poursuivra l'enquête.
M. de Lavaur devint très pâle :
— Vous seriez menacée d'une séparation?... Mon nom y serait mêlél Et vous appelez cela sortir sauve du désastre?
— Oïl 1 rien ne me menace, ni vous non plus, répéta Germaine, étonnée de la lenteur qu'il mettait à comprendre. Ce sont les formalités du divorce... Le jugement sera prononcé coiitre M. Danceny... Il y consent, il le veut... N'est-ce pas sublime?...
Au mot de divorce, M. de Lavaur s'était arrêté brusquement.
— Expliquez-vous à la fin! Que signifie?... Que voulez-vous dire ? balbutiaient ses lèvres tremblantes.
— Je veux dire que je puis sans remords disposer de moi-même, répliqua madame Danceny aussi pâle que lui, je veux dire que je n'ai plus que vous au monde...
Et elle tendit ses deux mains comme pour lui consacrer cette liberté reconquise. Comptaitelle le voir tomber à genoux devant un pareil don? Si la pauvre femme était naïve à ce point, sa confiance fut trompée. Tous les traits de M. de Lavaur s'étaient contractés ; sa physionomie ouverte avait pris une expression dure dont elle ne l'eût jamais cru susceptible. Il essaya de masquer son émotion sous un sourire contraint ;
— Tout cela, n'est-ce pas, est une épreuve, une plaisanterie?
— Une épreuve peut-être, répondit-elle en appelant à son secours la dignité dont elle était capable; mais quant à une plaisanterie... Je ne crois pas que l'on puisse rien imaginer de plus sérieux.
Un banc se trouvait là, elle s'y assit et lui fit signe de se placer auprès d'elle ; puis, sans le quitter du regard, avec un serrement de cœur qui devenait plus atroce de minute en minute, elle lui raconta ce qui s'était passé entre elle et son mari, exaltant le rôle magnanime de celui-ci à mesure qu'elle le comparait au triste personnage que faisait Pierre en ce moment. Il y avait entre eux toute la longueur du banc. L'amant, si emporté tout à l'heure dans les manifestations de sa tendresse, écoutait, le sourcil froncé, l'ironie à la bouche.
— Oui, oui, murmura-t-il, avant qu'elle eût achevé, comme s'il se répondait à lui-même, oui, c'est un malin décidément.
— Un malin? répéta-t-elle scandalisée.
— Gomment ne comprenez- vous pas, ma
pauvre enfant?... (Et Pierre se jugeait bien bon de la traiter en ingénue.) Il vous force ainsi à me congédier, sachant de reste que vous n'accepteriez jamais la situation inadmissible faite à une femme par cette sorte de mariage.
— Vous trouvez que... l'union libre lui en fait une meilleure ? demanda-t-elle d'un ton chargé de mépris.
Mais il n'y prit pas garde et répondit avec la force que donne une conviction fondée sur le bon sens :
— Parbleu! à la condition, bien entendu, qu'elle soit cachée. Et encore ! Nous pourrions nommer, n'est-ce pas, vous et moi, plus d'une femme dont les amours sont connues de tous, sauf de leur mari, et tolérées à merveille, presque consacrées par l'opinion, tandis que vous chercheriez en vain dans notre monde une divorcée...
— Votre monde n'est pas le mien, répondit madame Danceny, le reléguant, de très haut, dans le faubourg Saint-Germain, auquel il se piquait d'appartenir.
— Je sais que vous êtes un peu plus libre
penseuse qu'il ne convient, dit Pierre d'un air d'admonestation douce, qui la fit sourire douloureusement. Mais, au fond, malgré cela, nous sommes du même avis.
Comme elle ne répondait pas :
— Malin, je le répète, reprit-il en revenant à M. Danceny, puisqu'il a trouvé le secret de capter votre estime, mieux que cela, votre enthousiasme, tout en vous abandonnant à un autre. Son petit arrangement vous révolterait si vous réfléchissiez, Germaine. Car enfin... une femme se donne, mais elle ne permet pas que l'on dispose d'elle, surtout quand le on, que diable, est un mari ! Renoncer, au profit d'un rival, à l'épouse qu'il a lieu de croire infidèle, c'est piquant, c'est nouveau, à moins que ce ne soit renouvelé de Séleucus, d'Antiochus et autres princes en us, qu'un entrepreneur de fouilles et d'exhumations tel que lui a pu rencontrer en Syrie ou ailleurs, poursuivit Pierre, se cuirassant de railleries et redoublant de sécheresse. Il y a une histoire de Stratonice que tout le monde a vue en peinture et qui ressemble un peu à cela. Mais nous ne sommes plus aux temps primitifs, il
UNE DOUBLE Él'llELVE 83
faut le lui apprendre une bonne fois ! Pourquoi, pendant qu'il s'y met, ne proposerait-il pas de venir vivre en tiers, paternellement, dans notre heureux ménage? Ce serait le comble.
Elle l'interrompit, n'en pouvant plus, et se leva avec un violent effort pour réprimer l'attaque de nerfs qu'elle sentait proche.
— Eh bien, dit-elle d'une voix défaillante qui ne ressemblait point à la sienne, mon épreuve, puisque vous avez deviné que c'en était une, a mal réussi, avouez-le.
Il se rapprocha d'elle, à demi rassuré, mais fut tenu en échec par un mouvement de répulsion sur lequel sa fatuité même ne put se méprendre. Tout en restant à distance respectueuse, il répondit d'un ton qui voulait être léger :
— J'ai tenu à vous monlrer, chère folle, que je lisais dans votre jeu, voilà tout. Prendre au sérieux une pareille fable, c'eût été vous faire injure. Vous êtes bien trop spirituelle et vous avez fait du mariage une trop trisle expérience pour vouloir mettre à l'amour des chaînes inutiles. Il ne peut se passer du mystère et d'un consentement réciproque qui ne
dure qu'à la condition de n'être pas obligatoire. Le mariage, grand Dieu ! Mais vous savez bien que je l'ai en horreur 1
— C'est vrai, répondit-elle toujours debout et avec le même calme, je sais que vous avez refusé l'an dernier, au risque d'être déshérité par votre tante de Sirey, certaine dot de huit cent mille francs que vous eût apportée une fille de bonne maison, pas trop laide, m'avezvous dit. Vous prétendiez aussi l'avoir refusée parce que vous m'aimiez.
— D'abord, et avant tout, répondit-il, averti que l'arme de la raillerie était maintenant du côté de cette femme pâle qui le regardait d'un œil investigateur, comme si elle l'eût vu pour la première fois.
Et c'était bien là en effet ce qu'éprouvait madame Danceny ; elle ne reconnaissait plus un Pierre deLavaur créé par son imagination, frère des héros de George Sand. Ceux-ci avaientils jamais existé ? Oui, peut-être, comme M. de Sainte-Marthe lui-même ; mais comme M. de Sainte-Marthe, ils étaient de 1830. L'espèce avait disparu ; un égoïsme raisonneur avait succédé aux généreuses extravagances.
— J'ai refusé d'abord parce que je vous aimais et aussi parce que je n'avais nulle envie de me marier.
— Vingt ails, huit cent mille francs tout de suite, et l'héritage de votre tante, c'était pourtant à considérer, disait madame Danceny, en gardant la même attitude énigmatique. Gomment donc serais-je agréée, moi, sans aucun avantage de naissance ni de fortune, et avec mes trente-deux ans... car vous n'y avez jamais pensé, peut-être, mais j'ai bien dix-huit mois de plus que vous.
Il y pensait depuis peu et il les voyait gravés très lisiblement, ces trente-deux ans, sur des traits ravagés par les larmes, madame Dancen}n'étant pas du petit nombre de privilégiées qui savent pleurer sans pour cela s'enlaidir. Cependant, il répondit, désireux d'effacer l'impression déplorable qu'avait dû produire son évidente terreur :
— Vous êtes jeune, vous êtes à mes yeux la plus belle de toutes les femmes.
Elle haussa légèrement les épaules.
— Je me demande, poursuivit-elle tout en revenant sur ses pas sans le regarder, pendant
qu'ils marchaient côte à côte, je me demande ce qu'aurait dit votre tante de Sirey si vous lui aviez proposé pour nièce une divorcée?
Il ne put s'empêcher de rire en se figurant les anathèmes de la vieille fille.
— Mademoiselle de Sirey représente à elle seule votre famille, reprit Germaine, vous lui devez donc des égards. Tout cela est très respectable et vous avez mille fois raison : rien ne peut compenser les ennuis sans cesse renaissants que suscite dans le monde dont on fait partie une situation fausse. Je suis bien aise d'avoir causé à fond avec vous. Adieu.
— Adieu? dit-il, saisi d'une nouvelle inquiétude. Vous me permettrez bien de vous reconduire...
— Jusqu'à ma voiture, soit...
— Pourquoi pas un peu plus loin?
— Ne m'avez-vous pas recommandé la prudence? J'ai encore le devoir de ménager M. Danceny. De toute cette plaisanterie, — elle appuya sur le mot très amèrement, — ne retenez qu'une chose, c'est que sa maison vous est fermée à tout jamais.
— Nous nous verrons pourtant, Germaine?...
Nous nous verrons chez nous, où vous savez, dit-il, redevenu suppliant.
Car, si défaite qu'elle fût ce jour-là, elle lui plaisait toujours infiniment, mais à la condition de vouloir bien rester au rang qu'il lui assignait.
Jouait-elle par hasard une énergique comédie? Ne pouvait-elle plus tout de bon compter que sur lui qui se dérobait lâchement à l'heure critique? Il n'en savait rien et eut un instant l'idée de l'apaiser, de la ressaisir coûte que coûte.
Mais si elle l'eût pris au mot?... Non, le risque était trop grand... Cependant il avait encore l'espoir de lui faire accepter un compromis quelconque.
— Je vous ai attendue si impatiemment là-bas, dit-il d'une voix tendre, en songeant à l'ennui de s'être mis en pure perte sur les bras le pavillon loué pour elle. J'étais si heureux ce matin à tout préparer dans ce nid qui vous appartient ! Ne voulez-vous pas, puisque vous êtes venue, y jeter un coup d'œil ? Cela ne vous retardera que bien peu.
Un frisson d'horreur la parcourut tout en-
b» UNE DOUBLE EPREUVE
lièreàla seule pensée de ce qui aurait pu être. Elle secoua la tête, incapable de parler, et hâta le pas vers son fiacre.
— Au revoir... Vous m'écrirez, n'est-ce pas? Vous réglerez l'avenir. Vous savez que je reste à vos ordres en toute circonstance, que vous ne serez jamais aimée comme je vous aime.
Le baiser (ju'il essayait de lui donner glissa sur ses cheveux. Elle balbutia : « Merci... Adieu... » sans savoir ce qu'elle disait et sortit, en courant, de l'obscurité croissante qui s'épaississait sous les arbres. Au milieu de l'allée relativement claire, elle respira, soulagée à demi; elle avait tremblé qu'il ne la retînt, elle craignait encore un peu qu'il ne s'acharnât à la suivre. Réveillant son cocher endormi, elle se jeta dans la voiture qu'elle referma brusquement, tandis que Pierre restait debout sur la chaussée dans une attitude de respectueuse politesse, son chapeau à la main, le corps plié par un salut correct.
— Ainsi, vous défendez que je vous reconduise?
D'une voix brève, elle répondit :
— Absolument... Oh! pour rien au monde... Adieu... adieu.
Et elle donna au cocher narquois son adresse, l'adresse de son mari, ne redoutant plus rien de tout ce qui pouvait tourner contre elle, n"a3'ant plus peur que de M. de Lavaur ; non pas cette peur qui, lorsque nous aimons, nous vient du sentiment de notre propre faiblesse, mais la peur qu'on peut ressentir d'un ennemi dont la perfidie, l'indignité, les trahisons nous sont apparues tout à coup.
Pierre regarda le fiacre s'éloigner pendant quelques secondes, après quoi il brandit d'un geste irrité le jonc qu'il tenait à la main et le fit siffler dans l'air. Ses lèvres étaient méchamment serrées.
— Est-ce fini entre nous, oui ou non? se demanda-t-il. Je gagerais que non ! Attendons demain matin... et les petits billets réparateurs. Mais, quant à présent, voilà ma soirée manquée ! Le temps de passer un habit... (Rumières m'aura attendu inutilement au cercle)... le temps de dîner... Dieu sait à quelle heure... — 11 tira encore sa montre : — Absurde ! Rien n'est plus malsain... Je m'en ressentirai plusieurs jours !
Pierre n'eût pas été l'homme élégant qu'il était si, à trente ans, il n'avait dû compter quelque peu avec ses facultés digestives.
— Enfin je verrai toujours le dernier acte !... ajouta-t-il en philosophe qui prend son parti de l'irréparable.
M. Danceny avait annoncé, avant de sortir, qu'il ne rentrerait pas diner. Dans la situation où les deux époux se trouvaient vis-à-vis Tun de l'autre, c'était assez naturel ; mais au soulagement qu'éprouva Germaine de se senlir seule se mêla un sentiment d'abandon absolu plus affreux cent fois que la mort, pensaitelle. A combien de peines éphémères l'a-t-on préférée, en passant, cette mort qui est l'unique malheur sans remède ! La pauvre Germaine ne manqua pas à la tradition de tous les affligés. Elle souhaita de mourir, elle songea au suicide, puis, n'étant qu'une femme, elle
donna un dérivatif à ses sombres pensées, elle écrivit. L'encre et les larmes se brouillaient sur le papier glacé où madame du Luc ne put lire le surlendemain qu'avec beaucoup de difficulté :
« Ma chère Marianne, comme tu avais raison ! J'ai été bien aveugle, bien coupable, mais le châtiment que je me suis préparé dépasse pourtant ma faute. Oh 1 que ne donnerais-je pas pour te tenir là, près de moi, pour me confesser à ta raison, à ta douceur et pour recevoir les conseils que tu aurais encore, j'en suis sûre, la charité de me donner dans la situation désespérée où je suis 1 Le reste de ma vie va être tout au repentir; elle est finie, ma pauvre vie, si longtemps paisible et, — j'avais beau prétendre le contraire, — si heureuse 1 Je ne me vois plus rien à faire au monde. Un mot qui me dise que j'ai encore quelque part une amie, que ta chère pilié me reste. Je meurs en attendant ! »
Elle fit porter ce billet à la poste, et commença, pour s'imposer une occupation quel-
conque, à réunir les objets qui lui étaient particulièrement précieux, des souvenirs de sa mère, des bijoux de jeune fille, résolue qu'elle était à ne rien emporter de ce qui lui venait de son mari. Tout en faisant ces préparatifs, elle se jouait à elle-même un drame douloureux où l'imagination avait encore sa part à côté de la
réalité.
Lorsqu'elle eut choisi sa robe de voyage, une robe sombre et sévère en harmonie avec ce que devait être son existence future, elle entra dans le cabinet de M. Danceny, s'assit un instant à la place qu'il occupait d'habitude devant la table à écrire et, détachant quelques violettes fanées de son corsage, les éparpilla au hasard dans un Lexicon chaldaicum qui se trouvait là: « Tôt ou tard, pensa-t-elle , il les trouvera entre ces feuilles jaunies, et il plaindra peut-être la pauvre femme si légère qui a été un instant la joie de ses yeux. »
Elle pleura encore longtemps sur Tin-folio en parchemin dont les pages arides, qui n'avaient jamais été contemplées avec une semblable émotion, eurent l'étonnement de sentir un baiser se poser sur elles, en manière d'adieu.
9i UNE DOUBLE ÉPREUVE
Ce fut une glorieuse revanche après les malédictions que cette convertie de fraîche date avait jadis décernées à toute la bibliothèque. Germaine s'attardait devant la table où s'était si assidûment penché l'infatigable travailleur ([u'elle n'avait su, hélas I ni aider ni comprendre. Elle faillit se recommander à l'intercession compatissante du Bouddha de bronze, elle qui était pourtant, — M. de Lavaur le lui avait reproché, — un peu libre penseuse. Peut-être cet ami de son mari consentirait-il à plaider sa cause ?... Ce qui semblait plus sûr encore, c'était de prier, comme on lui avait enseigné à le faire toute petite, comme priait la bonne Marianne, avec une entière simplicité de cœur. Elle pria ainsi, lorsque la crainte d'être surprise l'eut enfin décidée à rentrer dans sa chambre où elle ne put d'ailleurs trouver le sommeil.
Le lendemain matin encore, M. Danceny ne parut pas; il était rentré tard et sorti de bonne heure, lui dirent les domestiques.
Elle se demanda, cette absence se prolongeant, s'il n'était pas capable en vérité des froids et cruels calculs que lui attribuait M. de Lavaur,
UNE DOUBLE ÉPREUVE Oo
s'il n avait pas imaginé un moyen sûr de l'expulser sans bruit, de supprimer les agitations vaines, les scènes qu'il détestait par-dessus tout : il attendait sans doute qu'elle eût quitté la place pour reprendre ses habitudes, qui seraient dorénavant celles d'un célibataire; leur explication — bien des choses semblaient l'indiquer — avait été définitive. Germaine se rappelait la permission qu'il lui avait donnée de rester chez lui, chez elle jusqu'à nouvel ordre, et elle trouvait à cet adieu, d'abord interprété moins rigoureusement, tout le caractère d'une rupture accomplie qui ne supposait pas de nouvelles entrevues, de nouveaux pourparlers. Les moindres détails étaient réglés. N'avait-il pas fait allusion même aux affaires d'argent desquelles, sans doute, il allait charger son notaire de l'entretenir? Tout commandait à Germaine de s'éloigner sur-le-champ, de quitter cette maison d'où sa présence d'intruse chassait l'hôte légitime. Mais où aller? Elle n'avait plus de famille et, si repentante qu'elle fût, le couvent l'attirait fort peu. Il n'y avait pourtant pas d'autre parti à prendre : la retraite dans un cloître dont elle se représentait
96 UNE DOUBLE ÉPHEUVE
les grilles et les verrous, en exagérant leur aspect sinistre. Soit, elle consentait à s'emprisonner derrière tout cela ; elle le dirait à son mari, car il fallait absolument, quoi qu'il pût avoir résolu, qu'elle lui parlât une dernière fois.
Après une mortelle journée de solitude anxieuse, elle était prête, faute de mieux, à écrire ce que vraisemblablement son juge ne se souciait pas d'entendre, quand, vers l'heure du dîner, M. Danceny entra dans le salon comme à l'ordinaire, parfaitement calme et maître de lui, en expliquant son absence de la façon la plus naturelle. Du reste, il ne paraissait point étonné de la trouver là et, à table, parla de questions générales suggérées par la lecture des journaux. Elle ne savait que répondre, comptant toujours qu'il reprendrait l'entretien au point douloureux où il l'avait laissé. La pauvre créature souhaitait et craignait à la fois d'en finir.
Cette étrange situation se prolongea entre eux pendant plusieurs jours. M. Danceny lui témoignait les mêmes égards, les mêmes soins que par le passé. Il semblait que rien ne fût changé à leur vie, sauf une nuance marquée
de réserve expectante pour ainsi dire de la part du mari et une humilité insolite, une soumission triste et douce, répandue dans toutes les manières et toutes les paroles de la jeune femme. Pour une personne spontanée autant que l'était Germaine, ce statu quo, cette ignorance prolongée du lendemain représentaient le pire de tous les supplices. Réflexion faite, elle avait prémédité un plan d'attente silencieuse, impassible; mais il était trop contraire à sa nature, elle ne put le réaliser plus de trois ou quatre jours. Brusquement, tandis que M. Danceny achevait de déjeuner en face d'elle, elle produisit une lettre de madame du Luc, lettre souvent relue déjà.
— Marianne m'a écrit, dit-elle les yeux baissés sur son assiette. Je lui avais demandé... Elle me propose de venir passer auprès d'elle tout le temps que je voudrai.
— Ah ! fit M. Danceny avec insouciance. Et vous comptez vous rendre à cette invitation?
— Si vous le permettez, répondit-elle, très attentive à ranger symétriquement avec sa cuiller des fraises qu'elle ne mangeait pas. Verriez- vous quelque inconvénient?...
— A cette visite? Aucun. Vous connaissez mes sentiments pour votre amie; c'est une vaillante petite personne qui a tiré le meilleur parti possible du mauvais lot qu'elle avait en ce monde. J'approuve absolument que vous la voyiez... — Il dégusta une gorgée de café. — Elle est de bon conseil, ajouta-t-il en s'essuyant la bouche.
— Oui, répliqua Germaine, d'un conseil excellent; aussi ai-je l'intention de m'en remettre à elle pour le choix de ma retraite future, à moins que vous ne jugiez à propos de m'indiquer...
— Une retraite? répéta M, Danceny en achevant son café à petits coups.
Puis il regarda très attentivement le fond de la tasse comme pour éviter de remarquer la confusion de sa femme.
— Je n'ai pas la moindre idée de ce qui peut vous convenir. Mais vraiment est-ce que vous y tenez beaucoup à cette retraite, dites?... et même à ce voyage chez votre amie?...
Elle balbutia :
— Je croyais... je supposais... Vous devez être surpris...
— De quoi donc, Germaine?
— Mais que je sois encore ici, dil-elle en étouffant un sanglot.
Ils avaient fini de déjeuner. M. Dancen}^ prit le bras de sa femme et le serra contre lui d'un air de possession tranquille, tout en passant de la salle à manger dans le petit salon.
— Qu'il n'y ait pas de malentendu entre nous, je vous en prie, dit-il d'une voix grave et presque tendre. Si vous croyez ne pas devoir renoncer à une intimité que je blâme, qui me peine à tort ou à raison, vous êtes libre, je vous l'ai dit, et je tâcherai de ne vous paraître jamais importun; mais si, comme j'ai pu l'espérer ces jours-ci, Germaine, il a suffi pour nous mettre d'accord de faire appel à votre raison, à votre cœur, je ne vois pas pourquoi vous formeriez tant de projets auxquels je ne suis pas mêlé.
Elle le regarda fixement. Était-il de tous les hommes le plus habile ou le meilleur? L'un et l'autre peut-être. Quoi qu'il en fût, elle ne voulut ni paraître dupe ni mentir.
— Écoutez-moi aussi, dit-elle. Je veux tout
VOUS raconter; après, vous ne consentirez peut-être plus à...
Une main se posa vivement sur la sienne.
— Moi, je ne veux rien entendre. Vous êtes condamnée au silence. J'ai la prétention de connaître ma femme beaucoup mieux qu'elle ne se connaît elle-même.
Il lui retira sa main qu'elle essayait de baiser et l'embrassa paternellement comme un enfant que l'on console, mais il se garda de lui dire qu'il l'avait traitée en enfant tout de bon, la poussant dans l'eau pour lui faire sentir le péril d'une noyade, la conduisant droit au feu pour lui ôter l'envie de s'y brûler, l'obligeant à toucher du doigt les fantômes trompeurs. 11 avait risqué le tout pour le tout : la situation était désespérée, on n'y pouvait remédier que par une de ces tentatives désespérées aussi, devant lesquelles les grands tacticiens ne reculent pas. Veiller sur sa femme, la protéger malgré elle n'eut servi qu'à aggraver le mal; il fallait la forcer à se garder elle-même, à ouvrir les yeux, à se défendre toute seule, à trancher dans le vif. Réprimant de secrètes terreurs et des angoisses jalouses dont
il était résolu à ne convenir jamais, M. Danceny avait mis la pauvre abusée aux prises avec cet égoïsme masculin sur lequel ceux qui connaissent les hommes et la vie savent bien qu'on peut toujours compter. L'expérience avait réussi, mais en cette hasardeuse opération le chirurgien avait assurément souffert autant que la patiente.
— Je suis moins bon que vous ne pensez, mon amie, lui dit-il, un peu honteux au fond de s'être montré si malin, selon l'expression de Pierre, car je me sens une envie démesurée d'abuser de mes avantages.
— Abusez, essaya de prononcer Germaine, que la joie et le repentir suffoquaient.
— Eh bien, dans un de ces moments où l'on brûle ses vaisseaux, je vous ai confessé que j'avais envie, grande envie de retourner en Perse. Cette envie ne m'a pas quitté; je ne me rappelle plus guère que cela de l'entretien auquel vous faites allusion.
— Ah! je comprends, vous voulez me quitter, fît Germaine reprise de défiance.
Elle s'imaginait qu'au lieu de la chasser de chez lui, il complotait de l'y laisser en son
absence, une absence indéfinie, ce qui reviendrait à peu près au même.
— Vraiment, répliqua M. Danceny, je n'y pense pas du tout, et voilà où commencent mes ambitions folles... si vous me permettez de vous le dire. Il me semblerait au contraire tout à fait délicieux de vous emmener avec moi. Nous choisirions une saison favorable, bien entendu, et je crois que le voyage est aujourd'hui beaucoup moins difficile...
Elle se jeta joyeuse à son cou en riant à travers ses larmes.
— Moi qui ne rêvais que de m'éloigner de cet affreux Paris !
— Pour un temps, reprit- il, n'exagérons rien... Paris a du bon, je vous assure. On ne travaille que là.
Ce divorce manqué finit donc par une excursion conjugale au pays de l'antique sagesse. M. de Lavaur fut oublié dès la première étape, ainsi qu'il méritait de l'être.
Après avoir flotté entre plusieurs hypothèses, il a décidé en lui-même que madame Danceny n'était qu'une coquette qui, au dernier moment, lui avait tendu un piège pour
s'esquiver. Il y était sottement tombé, tant pis pour lui. Si beau joueur qu'il lût, il avait manqué une fois d'estomac, comme on dit au club.
Paris.— Juin 1893.
A la fin d'une journée de vendange, trois hommes se reposaient en buvant dans la métairie deBrax. L'un des trois était le métayer; vous l'auriez deviné à le voir déguster son vin du bout des lèvres, avec une évidente parcimonie ; ce vin lui appartenait, il représentait de bons écus sonnants : Noguès en était donc avare. Si le voisin Gentil se versait, au contraire, d'abondantes rasades, c'était encore moins pour reprendre des forces, — depuis le matin, il foulait dans le chai, — que pour se payer en nature, car il avait prêté jadis à Noguès six cents francs, que celui-ci, toujours
gêné, tardait fort à lui rendre. Quant à Jacquille, dit le Pistoulet, il apportait, à savourer ce bon petit vin léger au parfum de framboise, la modération qui le distinguait en toutes choses. C'était un philosophe que ce grand vieillard, sec et imberbe, au long profd anguleux, comme en peignirent les primitifs italiens, aux cheveux droits grisonnants sous le béret qui jamais ne quittait son crâne. Il vivait retranché dans ce qu'il appelait sa petite tracasserie, une maisonnette assez mal d'aplomb qu'il s'était construite au bord du chemin, en face du castet d'Engayrac, travaillant dur, n'attendant rien de personne, toujours prêt à rendre service, résolu à ne jamais monter pour la plus longue course dans un véhicule quelconque^ tant qu'il pourrait user de ses jambes, riant de tout, du soleil qui brûle les champs, de la pluie qui noie les récoltes, de la grêle qui coupe les fruits. Ce rire perpétuel, un rire à lui, sans grande gaieté, mais fin, naïf et résigné à la fois, disait mieux que des paroles : « Es aiao, c'est comme ça », le résumé par excellence de la sagesse gasconne, faite d'insouciance et de fatalisme. Elle était
bien du même terroir que le doute de Montaigne, la désillusion sereine de Jaequillo, et le conduisait à passer le temps, en dépit des coups imprévus, aussi doucement que possible.
Ce soir-là, le philosophe avait bu tout juste assez pour être en verve et plaisantait mieux que n'aurait pu le faire un jeune homme avec deux ou trois jolies vendangeuses qui avaient la réplique leste. Il profitait ainsi de la chaleur passagère allumée dans ses vieux os, comme il profitait de toutes les bonnes choses de la vie, certain qu'elles feraient place très vite à la peine et au souci dont il lui semblait d'ailleurs inutile de se préoccuper d'avance. L'espèce de chevrotement qui, chez lui, était le rire, sortait de sa bouche narquoise, tandis qu'il se répandait en dictons du cru, bien appliqués pour la plupart. A Gatinon, qui allait se marier, il disait : « Qui s'embarque en mer court danger de noyade » ; il rabattait le caquet de la grande Marinette, un peu trop fière, en lui apprenant « qu'homme de paille vaut femme d'or », et à Gentil, qui avait la tête près du bonnet, il répétait prophétiquement : « Gelui qui se fâche pa3'e tout. » Puis
c'étaient des anecdotes qui, pour n'être point nouvelles, n'en avaient pas nioins de succès, les histoires salées oii joue si souvent un rôle le fameux curé d'Aubiac, et qui perdraient trop à n'être point contées en gascon. La société ravie était suspendue au fil de ces gaillardises toujours drôles, jamais grossières, grâce au patois qui a sur ce chapitre d'intarissables ressources, grâce à l'accent, grâce au geste qui complète, souligne, et, au besoin, esquive le mot.
Tout à coup Jacquille, comme s'il se fut aperçu pour la première fois qu'un de ses auditeurs lui manquait, demanda, en s'interrompant :
— Mais où est donc Bernade?
Bernade était la femme de Noguèset la maîtresse de la borde.
— Maman est à donner le Diillet (le maïs) aux bêtes, répondirent d'une seule voix les deux petites filles, Rouseto et Janetoun.
— Je vais l'aider, dit Noguès.
Il alluma la lampe de cuivre, la vieille lampe romaine dont on se sert dans le pays, et tous les détails, mal éclairés jusque-là par
le feu, qui se mourait après avoir cuit le souper, apparurent distinctement l'espace d'une minute : le grand lit des époux sous ses rideaux de cotonnade bleue, et, de l'autre côté de la chambre, la couchette basse des enfants, le cabinet de chêne, la table longue autour de laquelle buvaient les hommes, tandis que les filles debout les agaçaient tout en servant. Sur la terre battue, que ne recouvrait ni plancher, ni carrelage, traînaient toute sorte d'ustensiles, la maîtresse de céans n'étant pas des plus soigneuses et, au milieu de ce fouillis, grouillait dans un coin quelque chose d'informe, un tas de chiffons sans couleur d'où sortaient des mèches de cheveux gris.
C'était la mère de Noguès, une très vieille femme, si vieille qu'elle ne pouvait presque plus se redresser et rampait sur le sol, à demi aveugle et impotente. On l'appelait la Togne, parce que, dans sa jeunesse, — si invraisemblable que cela parût, elle avait été jeune. — Cette ruine humaine répondait sans doute au nom poétique d'Antonia. Tout cela rentra bientôt dans la pénombre. Noguès était dehors maintenant, avec sa lampe qui fit briller la
ilO LE TAUREAU
blancheur de l'aire, bien ouverte et bien unie, comme elle l'est toujours devant chaque maison gasconne : l'aire où l'on bat le blé, où, tout en chantant, on procède à la despeloucade, et où sonnent en cadence les pas des danseurs qui, après l'épluchage du maïs, se reposent de leur peine par un rondeau, pendant les belles soirées d'octobre. Mais la lune n'éclairait pas cette nuit-là ; elle était cachée sous de gros nuages opaques qui formaient comme un banc de ténèbres troué subitement de loin en loin par le blanc zigzag d'un éclair silencieux. La chaleur avait été tout le jour étouffante, et maintenant l'orage se préparait derrière cette aile de chauve-souris gigantesque, éployée du côté du couchant.
Noguès hocha la tête, puis le projet d'aider sa femme lui sortit de l'esprit ; au lieu de se diriger vers l'étable qui bornait l'aire à droite, il prit à gauche et entra dans le chai.
Dès le seuil, il dut regarder à ses pieds, car la terre était partout inégaie et crevassée ; avançant ainsi avec précaution, il arriva devant les deux énormes cuves cerclées de ces grosses poutres dont les fouleurs se servent
LE TAUREAtf 11 1
en guise d'échelle pour monter jusqu'au sommet de la montagne de raisins qu'ils veulent écraser. La vendange faite, ces espèces de degrés supportent, d'un bout de l'année à l'autre, les cannelles, les étoupes, les bouteilles et tous les outils nécessaires au vigneron. Un grand foudre, des barriques, des comportes, achèvent de remplir le chai toujours sombre, dans la journée même, puisqu'il n'a qu'une lucarne unique faisant courant d'air avec la porte.
Comme Noguès élevait la lampe à hauteur de son visage pour regarder les cuves, il crut être pris d'ivresse, si ce n'était de folie, et, de fait, le raisin foulé, celui surtout qui l'était depuis la veille, répandait une odeur forte à faire tourner toutes les têtes. Rêvait-il ou était-ce bien Bernade qui, de derrière les cuves, se précipitait à son cou, les bras levés, rouge, décoiffée, en désordre ? Dans cet élan brusque, elle renversa la lampe qui s'éteignit, puis elle entraîna son mari dehors en criant d'une voix que l'émotion rendait méconnaissable :
— C'est lui ! C'est lui, lou démoun, lou fatchillé! (C'est le diable, c'est le sorcier 1)
Au même instant, comme pour souligner ces étranges paroles, un premier coup de tonnerre ébranlait le chai.
— Où donc, mille dioux ! demandait Noguès en bégayant. Où le vois-tu, ce sorcier, tonnerre de Diou ?
Mais elle ne répondait pas plus que si elle eût perdu l'esprit. Elle l'avait saisi à bras-lecorps, dans sa terreur, apparemment pour se protéger contre le malin ; comme elle était grande et forte, lui chétif et de petite taille, ils tombèrent ensemble, Bernade se tordant en proie à une furieuse attaque de nerfs. Le bruit avait attiré Gentil et le Pisloulet; les femmes suivaient à distance avec des cris.
Bernade, ayant cependant desserré son étreinte, Noguès en profita pour courir droit sur une ombre qui venait de sortir furtivement du chai.
— Mort au fatchillé ! cria-t-il.
— Mort au sorcier I Tuons le sorcier ! répétèrent les deux autres sans s'inquiéter de comprendre davantage.
Et Jacquille, à demi goguenard, bien qu'il se gardât de contredire, partit de toute la
vitesse des longues échasses que lui avait octroyées la nature.
Gentil n'avait pas pris le temps d'abaisser son pantalon, relevé jusqu'aux genoux pour fouler. Ses jambes musclées et velues, toutes sanglantes de marc, se mirent à dévorer l'espace ; mieux avisé que les autres, il s'était muni de son fusil, duquel, d'ailleurs, cet enragé braconnier ne se séparait guère. Quand, de grand matin, il se rendait à sa journée, ou quand il rentrait tard, il tirait toujours quelque chose, en ayant soin de jeter l'arme défendue dans une haie les 3, 13 et 23 du mois, avant de rencontrer la maréchaussée qui, trop régulièment, fait preuve de vigilance ces jours-là.
Gentil avait donc rejoint sans peine Noguès et le Pistoulet lancés à la poursuite de l'ombre, qui semblait avoir des ailes. Elle suivait, leste comme une chèvre, bien que courbée en deux pour dissimuler sa tournure, la route tracée à mi-côte et où se succèdent rapidement les montées et les descentes. Devant la première maison où elle passa, le chien fît entendre un jappement, puis, soudain, se tut, la queue serrée entre les jambes, — et le sorcier courait
toujours, hors du chemin frayé maintenant, à travers vignes, à travers champs, à travers les minces bouquets d'arbres bossus, tordus, laidement ébranchés jusqu'au faîte, dont la noirceur ressortait plus intense que celle de la nuit dans l'air embrasé d'éclairs. A la lueur de l'un d'eux, Gentil vit très distinctement la silhouette du sorcier se découper de dos ; il s'était arrêté l'espace d'une seconde, le pied pris dans des ronces. Aussitôt Gentil épaula son fusil et fit feu. Chose incroyable, le coup ne partit pas.
— Mille noms de..., hurla-t-il d'une telle façon que Noguès et Jacquille, saisis, firent halte en tressaillant.
Quand ils reprirent leur course sous les grondements du tonnerre, qui, redevenus sourds après l'explosion insolite du début, se rapprochaient et grossissaient comme un accompagnement formidable aux jurons et aux menaces, le sorcier avait disparu ; on n'entendait, on ne voyait plus rien que l'orage ; il couvrait tout ; le vent se levait avec une violence inconnue hors de ces régions méridionales ; avait-il emporté le suppôt de Satan?... Il était dans
tous les cas contre leur poursuite, ce vent chaud , irrésistible qui les frappait au visage pour les forcer à rebrousser chemin.
Gentil maugréait plus fort que les autres; il ne pouvait admettre que son fusil eût raté ; il en ressentait une blessure d'amour-propre; un pareil fusil, une arme de premier choix qui jamais, au grand jamais, ne lui avait manqué de parole ! Il y avait de la diablerie là-dessous pour sûr.
— Hé ! oui, dit Jacquille, avec son ricanement énigmatique, tu n'as donc pas vu, comme moi, que lou fatchiUé avait le pied fourchu? Es atao !
Et cet éternel es atao des Gascons finit la chasse. A quoi bon s'obstiner ? On aurait couru inutilement toute la nuit; l'orEige protégeait la fuite du sorcier ; ses éclats semblaient narguer le fusil impuissant de Gentil ; c'était le canon, et pis encore, qui rugissait là-haut ; des épées flamboyantes déchiraient en même temps l'épaisseur de la nue, couleur d'encre, et la bourrasque chassait devant elle les trois hommes ramenés, de gré ou de force, vers la métairie. Quand ils y rentrèrent en trébuchant,
étourdis par cette tempête qui affole les humains, comme les animaux livrés aux puissances occultes de la peur, Bernade les reçut d'un air tranquille.
Elle était parfaitement remise de la crise qu'elle venait de traverser. Dès leur départ, elle avait conseillé aux vendangeuses qui la secouraient de s'en retourner avant la pluie. Celles-ci, plus curieuses encore qu'épouvantées, — car en Gascogne, si d'aventure on se sert des sorciers, on n'y croit pas même à demi, — auraient bien voulu demeurer pour entendre l'histoire ; mais le ton boudeur de Bernade n'annonçait rien d'amusant; elles lui avaient donc souhaité le bonsoir en se poussant le coude, avec des rires et des sousentendus. Alors cette femme qui tout à l'heure se roulait par terre dans d'atroces convulsions, était allée avec un sang- froid surprenant, distribuer leur repas aux bêtes de l'étable et de la porcherie, fermer toutes les portes et assujettir tous les volets qui claquaient à se briser. Après quoi, elle avait attendu, en prêtant l'oreille, les deux coudes sur la table, le menton sur ses poings, le regard indéchiffrable de ses
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grands yeux bovins fixé droit devant elle. Des pas retentirent sur la surface pierreuse de l'aire; elle saisit avec une certaine précipitation l'habit des dimanches de son mari, qu'elle se mit à raccommoder près de la lampe.
Les deux petites filles dormaient côte à côte, sur la couchette basse, sans rideaux ; la vieille mère était toujours accroupie dans un coin, apparemment insensible à ce qui venait de se passer; personne ne se serait douté que ses prunelles à demi éteintes, qui n'entrevoyaient plus que si vaguement les choses sous la broussaille des sourcils hérissés, n'avaient pas un seul instant quitté Bernade tandis que celle-ci songeait. En poussant la porte, son fds la heurta par mégarde et elle fit entendre un grognement d'animal dérangé dans son repos. Noguès n'y prit pas garde, il était plus sombre, plus voûté, plus revéche encore qu'à l'ordinaire. Cette course frénétique succédant à une journée de travail en était cause, sans doute, et aussi l'ennui de n'avoir pas assommé le sorcier.
— Enfin, dit-il à sa femme, qu'as-tu vu pour crier si fort et te mettre en cet état?
Elle répondit que ce n'était peut-être après
tout qu'un fantoumeto, une illusion... elle n'en savait rien... mais que jamais elle n'avait eu pareille peur. Étant entrée dans le chai pour s'assurer que tout allait bien, elle avait été brusquement assaillie par une figure épouvantable sortie de l'ombre de la cave, un grand homme noir.
— Au pied fourchu, interrompit Jacquille sans qu'il fût possible de savoir s'il parlait sérieusement. Et avec des cornes peut-être?
— Comment voulez-vous que j'aie vu s'il avait des cornes? repartit Bernade assez aigrement. Il m'a empoignée dans l'obscurité.
— Hé I hé I il n'avait pas mauvais goût, le sorcier, ricana Jacquille.
— Pourquoi n'appelais-tu pas à ton secours? demanda le mari. Quand je suis entré, on aurait entendu voler un moustique.
— C'est qu'il appuyait sa main sur ma bouche pour m'empêcher de crier, de respirer seulement, répliqua Bernade, qui se remit à pleurer comme si le souvenir de cet affreux moment l'eût ramenée aux attaques de nerfs dont elle était tout à l'heure si vaillamment sortie.
Après deux ou trois secondes de silence pendant lesquelles Jacquille avait pris l'air satisfait et railleur d'un homme très fin qui devine petit à petit :
— Il ne t'a pas fait de mal au moins ? demanda Noguès inquiet. Il ne t'a rien fait, ce démoun ?
— Oh ! rien, répondit-elle, tu es venu ! Câline, elle se rapprocha de lui et passa un
bras sous le sien de l'air d'une femme qui croit que, son mari présent, aucun danger ne peut plus l'atteindre.
— J'étais comme folle, reprit-elle, mais je me défendais bien tout de même, va !
Puis, avec un sourire craintif :
— Sais-tu ce que j'ai pensé, depuis? J'ai pensé qu'il n'y avait peut-être personne dans le chai et que le soleil de la journée, avec l'odeur du vin nouveau, était cause de tout. J'aurai eu comme un coup de fièvre, j'aurai vu un fantoumo qui n'existait pas.
— Non, non, interrompit Gentil, nous l'avons tous vu courir, cordiou! Nous en avons tous sué une chemise, et pour ne pas l'attraper encore !
Et il recommença de pester contre son arme ensorcelée.
Jacquille paraissait plus que jamais se divertir en dessous :
— Quand on a le pied fourchu, dit-il de sa voix grêle et mordante, on ne se laisse pas attraper et les fusils ne partent pas. Ça s'est toujours passé comme ça depuis que Dieu a fait le monde.
Et il reprit le chemin de sa tracasserie en riant de ce rire bizarre et chevrotant qui ressemblait à un accès de pleurs.
Il eût suffi de faire pendant quelque temps le guet sous les torrents de pluie qui se mirent à tomber soudain avec fracas pour savoir au juste à quoi s'en tenir sur le compte du prétendu sorcier, mais personne ne poussa aussi loin la curiosité. On craint fort de se laisser mouiller dans ce pays de soleil ; bêtes et gens fuient devant l'orage qui éclate avec la fureur d'un cyclone, secouant les arbres jusqu'à les déraciner, brisant les branches que par hasard la serpe a oublié de cuscoter et transformant la poussière des chemins en une boue jaunâtre où l'on enfonce jusqu'aux chevilles. Celui qui,
par impossible, eût affronté volontairement ces horreurs au lieu de se retrancher dans sa maison bien close, aurait vu cependant, grâce aux raj'ons humides de la lune qui sortit enfin, blafarde, du chaos des nuages crevés, une forme humaine, très haute et bien découplée, se dresser avec précaution au-dessus de la haie dont l'épaisseur lui avait apparemment servi de cachette jusque-là; puis, après avoir exploré le chemin d'un coup d'œil, le traverser avec l'agilité bondissante de quelque animal souple et robuste, descendre, à travers les taillis presque à pic, la pente qui conduit au ruisseau du Lioué, pour disparaître enfin sous le bouquet d'ormeaux et de chênes qui entoure la petite métairie de Massoulès.
11 n'y avait pas longtemps que Massoulès logeait un nouveau maître, Pierril, grand gaillard de superbe tournure, qui labourait avec l'aide d'une belle paire de bœufs, les terres situées tout jusie en face de celles de Brax, au fond de la vallée, de l'autre côté des prés et du ruisseau. Naturellement, des rapports assez fréquents s'étaient établis entre les deux voisins, bien qu'ils ne parussent pas faits pour s'entendre.
Pierril avait toute Tinsouciance dégagée d'un célibataire content de son sort, d'un propriétaire maître chez lui, qui ne rend de comptes à personne. Il était fort à son aise et assez joli garçon pour être sûr que les filles ne faisaient pas les yeux doux à ses écus seulement ; du reste, léger comme une plume, joueur comme on l'est volontiers dans ces villages du Midi où, le dimanche, baccara et roulette viennent élire domicile au cabaret ; beau parleur, fin chanteur, se piquant de turlurer sur le flageolet ni plus ni moins qu'un rossignol, gai de cette gaieté imperturbable qui tient à u'he santé de fer et à une tête vide, conduisant un rondeau avec désinvolture, la moustache retroussée, l'œil vainqueur, les dents éblouissantes, les épaules larges, l'encolure solide, toujours en chemise de toile rose avec une ceinture écarlate serrée autour des reins, comme s'il eût voulu faire valoir ainsi la coloration brune de son teint et le noir intense de ses cheveux frisés.
Noguès, au contraire, était déjà vieux, assombri par la préoccupation constante de joindre les deux bouts à la fin de l'année, ce qu'il ne
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faisait qu'à grand peine. Sa métairie dépendait du petit château d'Engayrac, situé à quelques cent mètres, au sommet du coteau et depuis longtemps inhabité. Le propriétaire absent louait sa terre à un fermier qui avait pris lui-même pour métayer Noguès ; or, on connaît l'exigence, la dureté des paysans quand ils trouvent l'occasion de commander à leurs pareils. Sachant au juste ce qu'on peut tirer d'un homme, ils ne le tiennent pas quitte d'une goutte de sueur, ni d'un liard de redevance. Le pauvre Noguès peinait sans relâche pour nourrir quatre personnes qui ne l'aidaient guère : une femme passablement fainéante, une mère à qui l'âge avait pour ainsi dire cassé bras et jambes, et deux fillettes trop jeunes encore pour abattre beaucoup de besogne.
Certes, il ne manquait pas de soucis, et la formule vaguement consolatrice, inventée par la philosophie gasconne : es atao, ne lui venait pas en aide, car il n'était point originaire du pays. Dans la petite ville d'Astaffort où le hasard l'avait fait naître, il y a une rue des Espagnols dont la population se compose d'étrangers, pauvres diables chassés de chez
eux par la misère et qui durant la moisson viennent offrir leurs services, moyennant un mince salaire ; d'habitude ils s'en retournent, la besogne faite, quelques-uns restent. Deux générations de Noguès étaient demeurées ainsi, mais sans s'acclimater autrement, en gardant leur type et leur caractère.
Le bordier de Brax était marqué plus qu'aucun autre au signe de sa race : bilieux, basané, de courte stature et d'humeur taciturne. On l'entendait grommeler même quand les récoltes étaient bonnes, à plus forte raison quand elles manquaient; tout tournait mal pour lui, à l'entendre. Il gardait rancune à ses fdies de n'être pas des garçons. L'ainée, Rouseto, allait sur ses douze ans et un fils de douze ans lui eût rendu déjà bien des services. Pourquoi Bernade s'en était-elle tenue à ces deux chétives petites sauterelles, capables tout au plus de garder les vaches?G'était là un grief contre sa femme; il en avait d'autres : la paresse et la coquetterie de cette belle créature dont il se méfiait, tout en étant au fond mené à sa guise, soumis plus que de raison, malgré les reproches et les emportements, aveugle quand elle le voulait, quoique
jaloux. Aveugle, il le fut jusqu'à n'avoir aucun soupçon sur l'identité du prétendu sorcier qui s'était enfui du chai un soir de vendanges et jusqu'à ne jamais remarquer certain mouchoir rouge, attaché presque quotidiennement à un pied d'aubépine, près de la petite fontaine où s'abreuve le bétail de Brax. Cet arbre isolé dans un espace découvert, un peu plus bas que la métairie, semble planté là tout exprès pour transmettre des signaux de Brax à Massoulès. Dès que l'Espagnol partait travailler aux champs, l'appel rouge surgissait, guetté sans doute de l'autre côté du Lioué par des yeux attentifs, et Pierril ne perdait pas de temps pour franchir le ruisseau. Vite il gagnait par les prés et des sentiers de chèvres la cour du castet d'Engayrac où Bernade, impatiente, l'attendait. Ils étaient là, protégés contre tout regard curieux, derrière les murs d'enceinte qui donnent un air de bastide, dans le sens de forteresse, aux vieilles maisons bourgeoises du pays.
Figurez-vous une bâtisse haute et massive en pierres apparentes, d'un beau ton roussi ; elle couronne une de ces collines modestes qui
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ondulent à perte de vue et qui suggèrent l'idée de petites vagues courtes, battant la base des Pyrénées, le plus souvent invisibles dans le lointain, où le bleu de l'horizon se confond avec les nuages. Du côté de la route, l'absence de toute ouverture, la corniche saillante, l'espèce d'échauguette qui décore l'un des angles produisent un effet relatif de grandeur architecturale. La façade donne sur un vaste carré herbeux encadré par les communs et enfermant, outre le vieux puits pittoresque à margelle brisée, une tour que l'on prendrait pour tout autre chose qu'un pigeonnier, si quatre oiseaux de terre cuite mutilés par le temps n'en décoraient la girouette rouillée. Les plantes sauvages qui croissent partout et envahissent le seuil témoignent d'un abandon qui d'ailleurs n'a rien de triste, — l'été, du moins, — car de perpétuels gazouillements remplissent les deux ormeaux plantés devant l'entrée principale, et les abeilles bourdonnent autour des roses, dont la floraison privée de soins n'en est que plus luxuriante : roses mousses blotties dans tous les coins, roses simplifiées qui déploient leur large cœur jaune au milieu
d'une corolle d'incarnat, roses grimpantes escaladant les murs, apposant un sceau parfumé, rouge, blanc ou de couleur aurore sur les volets hermétiquement clos, attachant même un bouquet audacieux plus haut encore, jusque sous la saillie du toit de tuiles brunies, toutes rongées de lichen. Elles sont les seuls témoins que des amoureux puissent avoir à redouter ; il n'y a nulle raison pour que la porte vermoulue de cette habitation soit poussée par personne. Les broussailles qui l'obstruaient eussent suffi à rassurer les deux amants; du reste, le dernier sorti avait toujours soin de ramener avec précaution et d'entrecroiser, de manière à barrer le seuil, les branches d'épines un instant écartées pour leur livrer passage. Quant aux traces de pas, l'herbe épaisse en gardait le secret. Les vendanges avaient eu lieu de bonne heure cette année-là, le 20 septembre; pendant le mois d'octobre, il y eut des journées plus belles que celles de l'été dont la chaleur ardente dessèche, brûle et dévore tout.
Pierril se montrait en chaque occasion bon voisin pour le bordier deBrax et, le sachant om-
brageux, ne semblait pas regarder sa femme plus qu'il ne l'eût permis. On lui avait parlé de l'aventure du sorcier, et il s'était mis à rire d'un rire un peu contraint, en déclarant qu'il croyait plutôt à un voleur.
— Voleur ou sorcier, il l'a échappé belle, répliqua Noguès avec une sourde rancune contre l'inconnu malencontreux qui l'avait fait courir.
Et, tandis que Pierril pâlissait un peu sous le hàle de ses joues, Bernade, avait été secouée tout entière par un fol accès de gaieté.
Elle était toujours gaie dans ce temps-là, elle si souvent apathique et comme endormie ; il lui était venu, depuis peu, un regain de jeunesse qui frappait tout le monde. Du matin au soir on l'entendait chanter et elle dansait comme à vingt ans aux despeloucades. Il faut reconnaître que parmi les filles de vingt ans il n'y en avait point qui pût lui être comparée ; grande, forte et portant haut la tète, la poitrine ample et ferme, la démarche comme rythmée par le balancement harmonieux des hanches, elle faisait songer, avec son fier profil de médaille et l'opulente floraison de sa
chair vermeille, à une Gybèle, à la personniiication même des forces de la nature et de l'instinct tout-puissant. Son petit front étroit, sculpté dans le marbre, ne pensait à rien sous la toison qui le couvrait, contenue avec peine dans un mouchoir toujours noué coquettement et prêt à s'envoler. En revanche, ses narines nerveuses, sa bouche sensuellement entr'ou verte semblaient, d'un souffle avide, aspirer au passage les effluves de la vie animale et ses yeux changeants, tantôt clairs, tantôt presque noirs, luisaient comme ceux d'une chatte entre des cils beaucoup plus foncés que les cheveux qui étaient blonds, — ce blond chaud du Midi, nuancé d'or et de fauve, qu'on croirait allumé à un rayon de soleil. Le regard de Bernade pouvait rentrer tout son feu en lui-même, s'éteindre, devenir morne et stupide quand il n'était pas dilaté par l'attente ou enfiévré par le souvenir ; Noguès l'avait souvent vu se fixer sur les choses, sur les gens, sur lui-même, avec une expression d'ennui et de lassitude que, par bonheur, il ne savait pas comprendre, pas plus qu'aujourd'hui il n'était capable d'interpréter le brusque réveil d'une certaine
flamme qui remplaçait cette atonie. Il se brûlait à la flamme comme les autres, voilà tout. Sa femme avait alors plus de trente-deux ans ; mais elle n'avait encore rien perdu de la beauté d'autrefois devenue seulement un peu plus massive et brutale, ce qui n'était point un défaut aux yeux de Pierril, son pareil sous tous les rapports.
Ces deux êtres de même espèce et de même tempérament avaient été poussés Fun vers l'autre par un attrait irrésistible ; ils s'étaient entendus avant même de se parler ; leur union s'était faite fatalement, sans scrupules et sans remords, en vertu d'une loi presque aussi impérieuse que celle qui décide de la fécondation des plantes et de l'accouplement des bêtes. Pas plus l'un que l'autre, ils n'avaient d'âme ; c'étaient la rencontre de deux éléments destinés à se confondre.
L'hiver ne contraria pas trop leurs rendezvous ; il vint, d'une douceur extraordinaire en ce pays où il n'est jamais bien rude, — pluvieux, mais sans neiges. La vieille grange abandonnée qui ouvre sur la cour d'Engayrac les abrita suffisamment ; des bottes de paille et de foin la meublaient à souhait ; et puis ils se rencontraient aux veillées qui ont lieu tantôt dans une métairie, tantôt dans une autre. On se chauffe ainsi tous ensemble, au même feu ; les femmes travaillent autour de la mémelumière et les amoureux trouvent moyen, comme partout, de se rapprocher. Si Pierril