LE TA L' REAL
eût été hardi autant que sa maîtresse, les mauvaises langues n'auraient pas tardé à jaser; mais il ne se prêtait que fort peu à ses imprudences et même avait grand'peur de la voir se trahir.
— Quand tu auras découvert notre jeu, tu seras bien avancée ! disait-il très sagement. Ce sera partie perdue.
Elle aurait pris, cependant, à tout risque, l'habitude de venir le chercher jusqu'à Massoulès ; il fallut, pour l'en empêcher, une remarque significative de la Togne :
— Tes souliers sont pleins de boue, s'avisa de dire la vieille chouette, comme l'appelait volontiers sa bru.
Puis, avec son rire cassé qui ressemblait en effet à une espèce de hululement :
— On se mouille, ajouta- 1 -elle, à passer le Lioué.
Sans doute cette créature presque en enfance avait parlé au hasard ; il ne fallait pas s'y fier pourtant. Son visage tanné comme un vieux cuir, hérissé de poils gris, labouré de sillons, couturé de rides, au point de n'avoir presque plus rien d'humain, prenait parfois une expression singulière, lorsque Bernade approchait
d'elle, une expression de haine et de malice profonde. Jamais elle n'avait aimé cette dépensière qui n'apportait rien dans le ménage; d'autre part la belle Bernade ne tolérait qu'avec peine le voisinage d'une si repoussante décrépitude.
— Ça n'est bon à rien et ça se trouve toujours sous vos pieds partout où ça n'a que faire, disait-elle en haussant ses épaules sculpturales. Je ne sais pas, ma foi, pourquoi les vieux s'entêtent à rester dans le monde 1
En tout cas, cette vieille-là tenait peu de place dans le monde et ne coûtait pas cher. Elle dormait sur un grabat, passait le jour pelotonnée dans les cendres, le menton sur ses genoux, à essayer encore de filer, malgré la résistance de ses pauvres doigts noueux et tordus comme des paquets de corde, se contentant d'une assiettée de soupe, car ses gencives édentées ne pouvaient plus broyer le pain. Depuis des années, on n'avait pas remarqué qu'elle eût changé de vêtements ; les haillons déteints qui la couvraient se confondaient avec le sol. Cet hiver-là, elle aurait bien pu trépasser inaperçue ; l'amoureuse du beau Pierril avait autre chose en tête.
Du reste, elle ne s'occupait guère davantage de ses petites-fdles. La cadette, Janetoun, fut malade vers le nouvel an et elle en eut de l'impatience plutôt que du chagrin, l'impatience d'être obligée de la soigner au lieu de courir librement, selon son habitude. Rouseto gênait à sa manière; elle semblait avoir pour le voisin de Massoulès une antipathie instinctive, lui faisait froide mine, répondait à peine lorsqu'il la taquinait amicalement et, d'un œil soupçonneux, épiait tous ses moindres gestes chaque fois qu'il venait à Brax. Bernade s'imaginait parfois qu'elle devinait leur entente ; ce n'était guère possible... une gouyate de douze ans ! Mais celle-ci était fort rusée, curieuse en outre, autant que dégourdie. La petite sœur n'avait pas non plus, comme on dit, les yeux dans sa poche ; l'une et l'autre remarquaient d'abord tout ce qu'elles ne devaient pas voir. Bernade ne pouvait se coififer d'un mouchoir neuf ou mettre un bout de ruban à son corsage sans que ces petites espionnes en fissent l'observation, et devant leur père encore, qui, lui, n'eût rien vu, ne sachant pas seulement ce qu'il fallait à une femme pour s'habiller!
Alors elle était obligée d'inventer des histoires, d'expliquer tant bien que mal comment elle avait acheté ceci ou cela, sans aller en ville, sans dépenser un sou. Et elle se vengeait, en brusquant ses fdles, de l'embarras où les pauvrettes l'avaient mise innocemment.
Le crime impardonnable à ses yeux, c'était tout ce qui pouvait faire obstacle à sa passion. Autrement, elle n'eût pas été méchante, adoucie plutôt par cette joie de vivre qu'elle ressentait dans une suprême plénitude, qui éclatait dans son rire fréquent et sonore, même dans certaine façon caressante d'appeler sa chèvre, ses vaches, ses volailles.
— Eh I Rougé 1 Bermé ! Eh ! crabo 1 crabetto I Liro I liro 1 liro ! picou ! picou 1
C'étaient comme des cris d'allégresse et de triomphe qui lui échappaient. Non, certes, elle ne voulait de mal à personne, pourvu toutefois que nul ne mît un grain de sable, un fétu de paille entre elle et son plaisir. Tant pis pour celui-là 1 Elle l'eût traité comme l'ouragan traite tout ce qui s'avise de lui barrer le passage.
Heureusement son mari ne la tourmentait
pas; il était plutôt content de la voir active et laborieuse, elle qui ne l'avait jamais été, fraîche, bien portante et tout de bon rajeunie ; il subissait l'espèce de puissance qui se dégageait d'elle à son insu. Avec un peu d'adresse, elle faisait de lui ce qu'elle voulait. Il s'était lié avec Pierril plus qu'on n'aurait pu s'y attendre de la part d'un sauvage tel que lui.
— Amis comme deux grillons, disait gaiement Bernade, camarades comme chair et ongle.
Cela tenait sans doute à ce que le propriétaire de Massoulès donnait volontiers un coup de main au métayer de Brax et s'efforçait de gagner ses bonnes grâces par tous les moyens. Ce bellâtre était au fond aussi couard qu'il était hâbleur et fanfaron. Il savait fort bien que le petit Espagnol, qui prenait tout sérieusement, ne ferait de lui qu'une bouchée, malgré la disproportion apparente de leurs forces, le jour où il se mêlerait de le châtier, et la crainte de cette correction grandissait tous les jours à mesure que s'émoussait la furieuse fantaisie qu'il avait eue pour Bernade. Car elle devenait fatigante à la longue avec
ses exigences et ses folies I On aurait cru vraiment qu'il n'avait rien à faire que regarder du matin au soir dans la direction de cette aubépine où s'attachait de plus en plus souvent le mouchoir rouge. Et il y avait des mois que cela durait; Pierril ne voyait aucune raison pour que cela dût jamais finir. Or, l'idée lui venait qu'il y avait pourtant dans le monde, et pas bien loin, d'autres femmes que cette enragée, des filles avenantes à leur manière et bien pourvues, qu'il pourrait épouser en arrondissant ses terres du même coup : Margalido, par exemple, la fille du meunier. Il lui eût fallu certainement une ménagère pour tremper la soupe et pour l'aider aux champs. Mais le moyen de faire entendre pareille chose à Bernade 1
Celle-ci ne se doutait pas des pensées qui roulaient dans la tête de son amant, quand il la quittait après leurs rendez-vous dans la grange, car rien ne marquait qu'il l'aimât moins, tout au contraire ; et, de fait, Pierril retombait facilement en son pouvoir, gagné par ses ardeurs toujours renaissantes. La différence entre eux, c'était qu'elle le quittait
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chaque fois avec plus de regret et en croyant l'aimer davantage, tandis qu'il se sentait chaque fois, en lui échapant, plus porté aux partis raisonnables.
Mais la raison ne tient guère contre les influences capiteuses d'un printemps de Gascogne. De très bonne heure les haies épaisses et hautes, qui sont la gloire de cette contrée sans ombre, se couvrent d'une verdure légère, que suivra bientôt la pluie nacrée des églantines ; un vert non moins tendre, le vert des blés naissants, court, moiré par un clair soleil, sur la croupe des collines que coiffent les tours imposantes de Sainte-Mère, le clocher aigu de Barbonvielle, la blanche église de Sempserre ; et, au fond des prés, tout bleus de jacinthes, là-bas, sur les bords du Gers, le frisson argenté des saules accompagne les sinuosités de l'eau trouble, couleur de sable.
Un vent tiède promenait à travers l'espace, sous forme de poussière odorante, les germes du renouveau ; la sève faisait éclater les bourgeons ; les arbres, réduits à l'état de plumets dégingandés, dépliaient lentement leurs premières feuilles, des feuilles lustrées comme du
satin et si rares encore qu'elles représentaient çà et là une douzaine de papillons tremblants à la fine pointe des branches. Tout fleurissait d'ailleurs avec une sorte d'exubérance heureuse, tout s'ouvrait à la vie, comme si le vieux monde eût été créé de la veille. La Togne ellemême prenait machinalement exemple sur les insectes engourdis jusque-là au fond de leurs trous, sur le grillon, prisonnier tout l'hiver entre les pierres de la cheminée ; elle était sortie de son antre et se réchauffait au soleil, étirant ses membres endoloris, trouvant encore une certaine jouissance à se dire : « Je vis » ; à sentir que les dernières gouttes de son sang, figé naguère par le froid, coulaient encore dans ses veines presque taries ; à constater que ses yeux n'étaient pas tout à fait éteints, ainsi qu'elle l'avait cru durant les longs crépuscules de la mauvaise saison. La preuve, c'est qu'elle voyait... oui, elle vit très distinctement le rouge signal flotter à une branche tel qu'un drapeau que gonfle la brise.
Longtemps elle resta comme hypnotisée par cette tache éclatante. Ses paupières clignotaient sous les touffes de poil gris ; puis elle allongea
un doigt de squelette pour faire part de sa découverte à Noguès qui, assis auprès d'elle sur le pas de la porte, raccommodait une fourche cassée.
— Hé bé, quoi? dit-il, répondant à ce signe, c'est un mouchoir !
La vieille ricana :
— Oui, un mouchoir... un mouchoir à ta femme.
— Elle l'aura étendu pour sécher, reprit Noguès avec insouciance.
— Oh ! il y a beau jour qu'il sèche... Il a séché tout l'hiver, il séchait déjà aux vendanges.
— La mère radote, pensa Noguès, qui la croyait parfaitement capable de divaguer, vu son grand âge.
Et cependant, à de certains moments, il lui demandait encore son avis, se rappelant qu'elle avait été une femme de tête, une rude travailleuse, une bonne mère. Fût-elle devenue tout à fait idiote qu'il eût cru encore que sa présence, comme celle d'un fétiche, portait bonheur à la maison. Mais elle n'était idiote que par intermittences. Les longues stupeurs qui précédaient chez elle la stupeur sans fin de la mort étaient
entrecoupées de réveils, rares de plus en plus, il est vrai, durant lesquels sa pauvre cervelle obscurcie était encore capable de raisonner et de se souvenir.
Ce jour-là, par exemple, on eût dit que le soleil d'avril l'excitait, la grisait et que la terre où, écroulée sur l'herbe, elle grouillait faiblement, lui avait communiqué des forces, en attendant qu'elle la reprit et l'absorbât comme un atome de plus. Ce magique printemps allait, . de prodige en prodige, jusqu'à faire tressaillir ses vieux os, jusqu'à galvaniser le parchemin de sa chair, et l'allégresse tout animale qu'elle ressentait se traduisait en gloussements qui étaient du patois gascon mâchonné, presque inintelligible.
— Il devrait avoir séché depuis le temps pour sûr, répétait-elle avec insistance, cramponnée à la même idée, un doigt toujours tendu vers le mouchoir rouge. S'il n'est pas encore sec, il ne le sera jamais, cordiou ! C'est vrai qu'on ne l'accroche là que quand le maître est sorti. Demande plutôt aux gens de Massoulès, demande à ta fdle; oui, demande à Rouseto !
Noguès continuait de racxîommoder sa fourche sans accorder aucune attention apparente aux propos de la Togne ; mais il n'en perdait pas une syllabe et un travail lent se poursuivait peut-être dans sa tête, car ses sourcils se rapprochaient de plus en plus.
— Les voleurs ont des signaux, répétait-elle, gare aux voleurs, Noguès ; veille à ton bien ; il n'est pas trop tôt !
Noguès, le sourcil toujours froncé, acheva, sans mot dire, de rajuster la dent de fer qui s'était détachée de sa fourche; après quoi, il la ficha en terre violemment, puis regarda sa mère d'un air de colère et de menace qui lui rendait le visage noir.
— Biel carcan! gronda-t-il, qu'est-ce que c'est que cette histoire-là?
— Une histoire ! répéta la vieille en reculant et en s'aplatissant comme un chien que l'on va battre. Je t'ai conté une histoire, moi qui ne vois rien ni personne et qui ne m'occupe jamais de ce que font les autres, de qui vient et de qui s'en va ! Quelles histoires veux-tu que je sache? On peut bien devant moi faire et dire tout ce qu'on veut. Les galants ont des
manières à la mode d'aujourd'hui... Moi, je ne suis pas née d'aujourd'hui ni d'hier... (Et elle se remit à rire, de son rire faible et rauque.) Mais il y a des choses pourtant qui ne changent pas beaucoup. L'oiseau se prend toujours au même lacet. Voila tout ce que je dis, et que Massoulès est juste en face. Y a-t-il de quoi te fâcher ? Une histoire 1 boa Diou ! une histoire ! Noguès s'était dirigé d'un air sombre vers l'arbuste complice et regardait au-dessous de lui les champs de Massoulès, le toit d'où s'élevait un fdet tournoyant de fumée bleuâtre.
— C'est vrai, dit-il, qu'on doit le bien voir de là-bas.
Et il se mit à réfléchir, son long menton abattu sur sa poitrine creuse, se rappelant sans doute, rassemblant des indices, des preuves.
— Non, non, marmotta-t-il entre ses dents, ce sorcier-là n'avait pas le pied fourchu !
La Togne l'observait et sa mâchoire inférieure pendante, d'où coulait un filet de bave, exprimait l'attention profonde.
Rouseto survint au moment même avec un fardeau de linge qu'elle avait lavé à la fontaine voisine. Noguès l'appela.
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— Qu'est-ce que c'est que ce mouchoir?
demanda-t-il. Un épouvantail pour les moineaux? Il n'y a pas encore de cerises à manger.
Rouseto changea de couleur comme si elle eût été prise en faute.
— Ne mens pas. Ce serait trop tôt. Tu as parlé du mouchoir à ta grand'mùre. Pourquoi lui en as-tu parlé?
La petite regarda d'un air de reproche le tas informe d'os et de chiffons qui se tournait au soleil, tantôt à droite, tantôt à gauche, avec des grognements d'aise comme si, étant assez cuite d'un côté, la Togne voulait se faire griller un peu de l'autre. La dernière jouissance qu'elle fût encore capable d'éprouver l'avait reprise tout entière, après l'explosion de méchanceté que lui avait procurée un fugitif réveil de mémoire.
— Je ne sais pas, balbutia Rouseto, je ne me rappelle pas... et je croyais bien qu'elle avait oublié aussi... Je lui ai dit, une fois cet hiver, peut-être, que ma may attachait quelquefois à l'arbre un mouchoir rouge et qu'après cela elle s'en allait toujours.
— Où donc? demanda Noguès.
Puis, honteux soudain d'invoquer le témoignage d'un enfant contre sa mère :
— Va- l'en ! cria-t-il à Rouseto effarée; va-t'en vite, malheureuse !
Et la petite, qui, en réalité, ne savait rien, sauf qu'elle avait fait à son aïeule par besoin naturel de bavarder une remarque dont elle ne concevait pas l'importance, se sauva en laissant tomber le paquet de linge. Lorsqu'elle revint timidement sur ses pas, pour ramasser les pièces éparses, elle vit son père qui avait arraché le mouchoir rouge et qui le piétinait violemment. (Au reste il était déjà fort déchiré, ayant fait un long service.) La Togne regardait très attentive, mais ne témoignait rien. Tout à coup, Noguès ramassa le mouchoir, en secoua la poussière et le rattacha où il était d'abord, après avoir montré le poing à Massoulès dont la porte et les volets clos indiquaient l'absence du maître.
Bernade avait été mal inspirée ce jour-là. Son mari, qu'elle croyait aux vignes, était rentré à l'improviste, et l'amant qu'elle appelait avait, au contraire, abandonné son poste.
Noguès revint d'un pas lent vers la Togne et lui parla :
— Tu m'as dit de veiller à mon bien... Mais elle dormait ou faisait semblant de
dormir.
— J'y veillerai, acheva-t-il en s'adressant à lui-même.
Et il y veilla, en effet, prenant ses mesures avec lenteur et précaution afin de ne pas effaroucher « ceux qui le volaient ».
Rouseto s'était gardée de rien dire à sa mère des questions qui lui avaient été faites ni de la colère du père ; elle aurait eu trop peur d'être battue.
Les amants se croyaient donc en sécurité autant que jamais. Ils eurent, le jour où Pierril avait, par hasard, manqué au rendez-vous, une assez forte querelle, mais le raccommodement qui suivit parut augmenter encore, plutôt qu'il ne le diminua, leur grand appétit d'amour.
Jamais le carillon des cloches de Pâques ne sonna dans un ciel plus bleu ; la nature et l'église semblaient d'accord pour célébrer joyeusement la fête. Avant de se mettre au lit, le samedi soir, Noguès dit à sa femme qui préparait coquettement sa toilette des dimanches :
— Cela va te contrarier, Bernade, mais j'aurais envie d'aller demain à la grand' messe avec les petites. Qu'en dis-tu?
Elle eut une rapide rougeur et se retint pour ne pas sourire à la perspective aussitôt entrevue. Hypocritement, elle plia sa robe neuve d'un air de victime (|ui se sacrifie et répondit :
— Fais ce qui te convient, c'est juste, tu n'as pas trop de bon temps ! Moi j'irai à l'église de grand matin; une messe en vaut une autre.
— Merci bien, dit Noguès, sans la regarder. La vieille mère répéta : * Une messe en vaut
une autre », comme si, depuis des années, elle n'eut pas été trop décrépite pour se traîner à aucun office. Son chapelet lui tenait lieu de tout ; elle l'avait constamment en poche, ressassant les Ave, jusqu'à ce que les grains de buis se fussent presque usés au frottement de ses doigts, aussi durs qu'eux et de la même couleur noircie par le temps.
Bernade courut, dans les ténèbres, hisser le signal, afin que Pierril put l'apercevoir dès la première lueur du jour. Le lendemain, avant que son mari n'ouvrît l'œil, elle le retira, en se demandant s'il avait été remarqué.
Pour s'assurer de la chose et fixer l'heure du rendez-vous, elle serait allée, excitée par sa folle passion, jusqu'à Massoulès, si le hasard, propice aux amoureux, ne lui eût fait rencontrer Pierril au relour de la messe basse.
En quelques mots, ils furent d'accord, riant
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tous les deux de l'accès de dévotion fort opportun qui avait saisi cet époux débonnaire.
Les cloches carillonnaient à toute volée, Noguès et ses deux petites filles leur obéirent sur le coup de dix heures. A peine eurent-ils atteint le premier tournant de la route que Bernade sortit, ferma la maison à clef sur la vieille en train de dire son rosaire et courut droit à Engayrac dont elle poussa d'un geste énergique la grande porte vermoulue, sans serrure, qui ne tenait plus que par un gond presque détaché. Elle arrivait la première et se jeta tout de son long sur l'herbe blanche de pâquerettes. La gorge rasant le sol, appuyée sur ses deux coudes, dans une posture de sphinx, elle resta là, irritée d'attendre, à cuver un courroux et une impatience où n'entrait aucune crainte d'être surprise ; l'impunité l'avait enhardie jusqu'aux suprêmes audaces. Un grand lilas lui envoyait ses parfums capiteux, les premiers rossignols chantaient dans le bouquet d'ormeaux.
Enfin, le retardataire arriva, en chemise rose fraîchement repassée, sanglé dans sa ceinture rouge, le béret sur l'oreille, une fleur aux
dents, sans se presser, se dandinant d'une jambe sur l'autre, et elle lui jeta pour commenceF une volée d'ironiques reproches.
— D'où venait-il encore de si grand matin ? On lui avait bien raconté qu'il passait sa vie au moulin de Chéri, dit Pattofino ; il y avait là une fille grêlée, un vrai monstre, mais les hommes ont de drôles de goûts. Et puis une laide se marie toujours, pourvu qu'elle ait du bien I
Pierril niait, avec les serments les plus effroyables , en montrant toutes ses dents blanches. Il niait d'autant plus haut que la chose était vraie ; mais, tenant beaucoup à ce que sa maîtresse n'en sût rien, vu qu'elle était femme à faire manquer le mariage, il s'assit auprès de Bernade, un bras autour d'elle, et s'appliqua consciencieusement à la convaincre qu'il l'aimait, ce qui, d'ailleurs, était vrai aussi pour le moment, car elle était superbe, l'impudique créature, avec ses cheveux d'or en désordre autour de son visage enfiévré, où brûlaient des yeux irrésistibles, des yeux fous.
Pierril n'était guère capable de reconnaître en elle l'incarnation toute païenne de ce prin-
temps du Midi, qui vibrait, frissonnait, gazouillait, embaumait autour d'eux, imposant sa loi à toutes les créatures ; mais il n'en perdit pas moins la raison encore une fois, il la perdit au point de ne pas voir une tête se glisser avec précaution par la porte entre-bâillée, une tête de justicier, une tête d'assassin. Les misérables ! Ils se croyaient sûrs de n'être pas surpris après l'avoir bravé si longtemps, — sûrs à ce point qu'ils ne prenaient plus aucune précaution ; leurs libres amours s'étalaient en plein soleil comme celles des bêtes. Eh bien ! soit, tous les deux seraient écrasés comme des bêtes venimeuses et maudites.
Une fourche de fer, la fourche récemment raccommodée, solide, à toute épreuve, et dont les dents de fer pouvaient autant qu'aucune arme devenir un instrument de mort, s'abattit sur le couple enlacé. Ce fut un double hurlement d'épouvante et de douleur. Seul, cependant, Pierril avait été atteint, piqué profondément dans les chairs. D'un bond il fut debout et, beaucoup plus grand que son agresseur, arraché à sa poltronnerie naturelle par l'instinct de la conservation, réussit, en tordant le
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bras levé de nouveau sur lui, à faire tomber la fourche ; mais il ne parvint pas de même à s'échapper. Noguès se cramponnait à lui comme un chat sauvage; quoique petit, il était brave et nerveux, la colère d'ailleurs centuplait ses forces. Muet, la mâchoire serrée, terrible avoir, il frappait de la tête, des poings, des pieds, ce lâche géant qui se défendait mal et qu'un croc en jambes bien appliqué fit à la fin rouler de nouveau sur le sol. Alors Noguès, un genou sur sa poitrine qui craquait, s'acharna contre lui, malgré ses gémissements, ses supplications.
— Canaille ! Biel 'pétas ! Paourne !
Il lui martelait le visage en répétant, à travers tous les noms les plus outrageants que peut fournir le vocabulaire gascon, l'un des mieux approvisionnés qui soient en injures :
— Nous verrons bien après cela si tu seras toujours beau à voir ! Que les femmes maintenant viennent te baiser là-dessus, et là-dessus et là-dessus ! . . .
Les horions pieu valent comme grêle. Bernade, cependant, courait sur la route, éperdue, pantelante, criant :
— Au secours 1 A l'assassin 1
Ses clameurs furent entendues par un ou deux passants qui revenaient de la messe avant les autres. On se précipita dans la cour d'Engayrac à sa suite, on arracha le malheureux Pierril aux mains qui l'étranglaient. Il répétait d'une voix si lamentable qu'il était mort que Noguès se sentit fort disposé à le croire. 11 lui avait caressé l'échiné avec sa fourche assez violemment pour cela.
Laissant ce qui pouvait rester de sa victime aux soins qu'on lui prodiguait, le métayer de Brax, subitement dégrisé de la folie de meurtre qui l'avait possédé, s'enfuit à travers champs, ne sachant au juste ni où il allait ni ce qu'il voulait faire. L'idée qu'on le dénoncerait à la justice, qu'il serait arrêté, lui prêtait des ailes.
Quand il fut hors d'haleine, il s'arrêta devant une carrière en exploitation où il pouvait trouver un abri solitaire, puisque les ouvriers n'y travaillaient pas en ce jour de fête. Là, il constata que ses vêtements avaient été mis en lambeaux dans la lutte, que sa peau n'était pas non plus sans quelques avaries, mais ceci
lui importait peu. 11 se voyait devenu la fable du pays, pis que cela, jeté en prison, traîné devant des juges, conduit à Féchafaud peutêtre, si tout de bon ce voleur du bien d'autrui mourait des coups dont il l'avait criblé.
Au-dessus de toutes ces appréhensions diverses, dominait, à peine atténuée par la vengeance qu'il venait de tirer d'une mortelle injure, la jalousie qui lui tenaillait le cœur : Cl Cette menteuse, cette traîtresse, cetle... », et il trouvait pour qualifier la femme adultère une kyrielle de noms aussi expressifs pour le moins que ceux qu'il avait prodigués à son amant.
Ce fut ainsi qu'il passa la journée de Pâques au fond de cette caverne, assis sur une pierre, les coudes sur ses genoux, se mordant les poings, dans une attitude de damné. A la tombée du jour, il sortit de sa cachette, poussé par l'impérieux besoin de savoir, et s'en alla j usqu'aux environs de la tracasserie de Jacquille, où il était sûr de n'être pas mal reçu, car le Pistoulet ne prenait jamais parti pour ou contre personne. Là, il apprit des choses qui malgré lui, le soulagèrent. Pierril ne mourrait pas ; il
était couvert de contusions, meurtri comme une poire tapée, il serait bleu, noir, jaune, des pieds à la tête, mais la fourche, quoique profondément enfoncée, n'avait atteint aucune partie vitale.
— 11 en sera quitte pour ne pas s'asseoir avec plaisir de quelques semaines, dit Jacquille en ricanant. Es atao^ c'est comme ça ! Il a bien mérité d'endurer une petite gène.
Noguès consentit à manger le tourin avec son ami et coucha chez lui sur le foin du grenier, mais, de la nuit, il ne put fermer l'œil.
Sûr maintenant de n'être pas un assassin, il souffrait d'autant plus d'être un mari trompé, indignement trompé. Des idées sanguinaires le reprenaient. Fallait-il assommer sa femme? Il n'en serait ni plus, ni moins ; ses fdles n'auraient plus de mère, voilà tout. Fallait-il se pendre à quelque ormeau pour en finir avec ce qu'il souffrait? Toute la famille serait donc réduite à vivre de charité, le bras qui la soutenait lui manquant? Elles étaient innocentes, les pauvres petites. Et sa mère, hors d'état de s'aider, ne fallait-il pas qu'elle eût du pain jusqu'à son dernier jour? Il lui en voulait
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pourtant à la vieille, qui l'avait mis la première sur la piste de son malheur. Sans elle il n'aurait peut-être jamais su... Ah 1 s'il eût été seulement possible de ne pas savoir!
Mais Noguès savait, et ce qu'il savait le chassa de son lit avant l'aube. Il passa une journée encore à errer au hasard dans la campagne, indécis, désespéré, se sentant devenir fou, et puis l'heure du souper le vit rentrer penaud plutôt qu'en colère dans sa métairie autour de laquelle il rôdait depuis deux heures. Ses petites filles accoururent vers lui; elles pleuraient, elles répétaient qu'on l'avait cru perdu.
Il se laissa embrasser par elles, répondit d'une voix grondeuse à la bienvenue murmurée du fond de ce tas de guenilles qui était sa mère, puis se laissa tomber, n'en pouvant plus, sur un escabeau, près de l'âtre. Une secrète satisfaction de se retrouver chez lui, malgré tout, se mêlait à la crainte de revoir Bernade. Elle entra bientôt, chargée d'une cruche, eut un tressaillement et resta clouée au seuil, pâle autant qu'une morte; mais comme, les yeux fixés sur le fond de la che-
minée, il n'avait pas même l'air de remarquer sa présence, elle s'avança sans bruit, prépara la table, y posa une grosse miche de pain, versa dans la soupière à fleurs le contenu de la poêle et attendit ce qu'il allait faire.
Machinalement Noguès se leva et se mit en silence à sa place accoutumée, puis il mangea sa soupe à grandes cuillerées rapides, comme un afl'amé. Bernade le servait sans mot dire non plus. Il y avait dans ses yeux de la peur et surtout de la soumission, quelque chose en outre qu'ils n'avaient jamais ex])rimé en se fixant sur ce petit bout d'homme, il y avait du respect et de l'admiration.
Il était plus brave et plus fort qu'elle ne l'aurait cru, il avait écrasé un géant tel que Pierril, qui montrait, quand il s'agissait de se battre, moins de vigueur qu'un chitïbn ! Avec son instinct de femelle qui, témoin et juge de la lutte de deux mâles, s'abandonne au vainqueur, elle sentait, comme elle ne l'avait jamais senti auparavant que celui-là était son maître.
Peut-être entrait-il dans ce revirement qui devait s'accentuer par la suite, une raison
dominante. L'élan naturel de la pitié, joint à une certaine impudeur qui lui faisait supporter sans honte, après une aventure telle que la sienne, la curiosité railleuse des voisins, l'avait poussée jusqu'à Massoulès, la veille et ce jourlà encore, pour avoir des nouvelles. La première fois, une bordée d'injures l'accueillit; le blessé, qui gisait immobile, ne pouvant faire un mouvement sans rugir de douleur, la rendait responsable de tout ce qui lui était arrivé; il maudissait le jour où il l'avait connue. La seconde visite de Bernade fut plus humiliante encore. Une matrone établie chez Pierril pour ' le soigner était venue insolemment sur le pas de la porte lui déclarer qu'il demandait qu'on le laissât tranquille.
Congédiée, elle l'était, il n'y avait pas à s'y tromper, car, au moment où l'ingrat la traitait ainsi, sa chambre était pleine de monde; elle l'avait bien vu en regardant par la fenêtre. Une amertume lui était montée au cœur, elle l'avait jugé une bonne fois. S'il agissait ainsi, c'était parce qu'il avait peur que son mari ne vint l'achever, et elle, pourtant, ne risquaitelle donc rien? Bernade, devenue sensible en
un clin d'œil à la honte d'être montrée au doigt, puisqu'elle n'aurait plus son amoureto pour la consoler, était rentrée en dévorant ses larmes dans la maison de son mari où elle avait été toujours bien traitée, bien aimée. La comparaison s'imposait à son esprit, quelque fermé qu'il fût à des regrets d'un ordre élevé. Elle sentait àprement qu'elle avait tout perdu, les voluptés de l'adultère et son rang d'honnête femme.
Si Noguès, en rentrant après sa disparition de quarante-huit heures, l'eût tuée sans merci elle aurait trouvé qu'il en avait le droit. Mais, revenu au foyer, il ne lui parlait pas, il n'avait pas l'air de la voir, il passait auprès d'elle impassible, sans que sa figure renfrognée s'éclairât seulement d'une lueur de haine et, ayant mangé la soupe de bon appétit, il allait coucher au foin pour lui laisser à elle toute seule le grand lit conjugal. Qu'est-ce que cela voulait dire? Ce dédain la déconcertait; elle eût presque préféré d'être battue, parce qu'alors elle eût compris.
Et il en fut de même pendant des jours, pendant des semaines, Bernade faisant, avec
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zèle, office de servante dans sa propre maison. Un souci continuel la hantait, celui de savoir ce qui pourrait bien arriver quand les deux hommes se rencontreraient de nouveau.
Ce moment vint assez vite. Pierril fut sur pied beaucoup plus tôt qu'on ne s'y attendait. On le vit prendre l'air sur le pas de sa porte la figure tuméfiée encore et peinte, comme disait Jacquille, de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.
Il marchait avec une certaine raideur qui lui valut maint quolibet, car la blessure n'était rien moins que glorieuse, et, pour l'achever, il prenait mal les plaisanteries, inquiet de ce que penserait de tout cela le meunier qu'il avait secrètement souhaité pour beau-père. Il était impossible que l'aventure ne parvînt pas
jusqu'à lui, jusqu'à Margalido. Peu à peu les traces de la rude leçon qu'il avait reçue s'effacèrent, mais il continuait à faire de grands détours pour ne jamais passer du côté de Brax, et, quand il rencontrait quelqu'un de la métairie, fût-ce l'une des petites filles, il prenait l'autre côté de la route, de l'air d'un chien battu, les yeux baissés,
Bernade le regardait avec un mépris croissant:
— Et c'est pour lui, pensait-elle, c'est pour ce pec, cet imbécile, que je me suis mise dans l'embarras !
Son embarras était plus grand qu'il ne lui plaisait de l'avouer; elle en contenait énergiquement les premiers signes dans un corsage bien sanglé, au risque de s'estropier, elle et un autre. Son mari continuait d'habiter le grenier au fourrage, mais il condescendait parfois à lui parler d'une façon brève sans aucune allusion, d'ailleurs, au passé. Jamais elle n'avait été, comme elle l'était maintenant, empressée à lui plaire en toutes choses, et elle ne quittait pas la maison; il ne pouvait s'empêcher de remarquer cela. Sa colère contre elle
s'émoussait tous les jours. Il réservait la rancune de son cœur ulcéré à l'odieux Pierril.
Cependant toutes les rancunes, toutes les querelles, toutes les batailles du monde n'empêchent pas qu'il ne faille laoura la higno, labourer la vigne au moment voulu ; et les vignes de Massoulès touchaient celles de Brax. Les deux hommes qui s'étaient évités depuis le scandale, se rencontraient forcément chaque jour, contraints de travailler tout près l'un de l'autre, chacun à la tête de sa charrue, en suivant des sillons parallèles. Pierril n'osait lever les yeux que pour jeter par intervalles un regard furtif vers les vignes du voisin. Retranché derrière ses bœufs, il tremblait dans sa peau de colosse poltron, redoutant toujours une attaque imprévue, et Noguès, qui s'en apercevait, prenait un cruel plaisir à augmenter sa peur. Nul ne peut empêcher un homme de parler haut ou de chanter pour se distraire tout en labourant, et Noguès abusait de ce droit jusqu'à faire perler la sueur sur le front blêmi de Pierril.
— Attends un ]»ou, grognait-il, attends un peu que je t'arrache les tripes, oui, jusqu'à la
dernière ! Je te fendrai le ventre d'abord en y retournant le couteau, j'en retirerai ton cœur pour le manger... Non, il sera bon tout au plus pour mon chien; c'est à mon chien que je donnerai ton cœur, et de ta cervelle j'engraisserai mes champs.
Tout cela d'un ton contenu, d'autant plus terrible, le nez en l'air, comme s'il eût interpellé la pointe des arbres, et en s'interrompant de temps à autre pour encourager ses bœufs :
— Hé 1 Caoubet, Laouret ! Laourette ! Caoubette !
De sorte que si Pierril s'était avisé de réclamer, il aurait pu répondre :
— De quoi vous mêlez- vous? Je ne vous parle pas. Je dis ce qu'il me plaît.
Mais Pierril se gardait de souffler mot. Il aurait trop redouté de sentir l'aiguillon, comme autrefois la fourche, lui entrer dans les chairs et peut-être d'une façon plus dangereuse que la première fois. Rongeant son frein, affectant de siffler pour paraître ne rien entendre, mais sans y réussir, car ses lèvres tremblaient, il se demandait avec angoisse lequel des deux aurait fini le premier de labourer sa vigne.
Quelquefois, Noguès, renonçant à parler, chantait de sa voix rauque les menaces que lui suggérait sa fertile imagination, l'énumération des supplices les plus affreux se suivant avec des détails d'une invraisemblable barbarie. C'était une étrange mélopée comme pourrait l'inventer quelque Peau-Rouge résolu à faire mourir de peur l'ennemi qu'il va se donner la satisfaction de scalper ensuite.
Évidemment Noguès goûtait le plaisir de la vengeance avec une intensité qui était bien de sa race, et un jour ce plaisir fut complet. En tournant le soc de sa charrue, au moment où Pierril, dont les bœufs s'obstinaient à marcher du même pas que Laouret et Gaoubet, faisait la même opération, il vit sa femme, appuyée à la haie qui bordait les deux champs; elle semblait jouir singulièrement de son invention et riait de bon cœur. Certes, elle ne riait pas de lui ; il voyait comme un encouragement dans ces yeux clairs aux pupilles dilatées où étineelaient la haine et le mépris. Et dès lors il comprit qu'ils étaient désormais, elle et lui, quel qu'eût pu être le passé, du môme avis au sujet de Pierril, que jamais plus il n'aurait à
craindre que Bernade se rapprochât de ce capon. Une joie encore amère, mais triomphante, lui réchauffa la poitrine.
Cependant, il continua sans miséricorde à tenir sur des charbons ardents le beau métayer de Massoulès, dont tout le monde connaissait les terreurs et qui devenait à la ronde un objet de risée.
La vigne une fois labourée, le moment de faire les foins vint assez vite. Noguès s'en alla faucher au fond de la jolie vallée du Lioué, où tout le long de ce ruisseau, bordé de saules et frangé de pois-fleurs, les prés se succèdent, séparés les uns des autres seulement par des haies ou des murs très bas de pierres sèches prises aux rochers calcaires d'alentour. Il n'y avait qu'un de ces petits murs entre les prés qui dépendaient de Brax et ceux qui appartenaient à Massoulès. Les jurons et les menaces parlés, chantés, vociférés eurent alors un accompagnement qui les aggravait fort. Noguès brandissait sa faux comme un possédé, il faisait crier l'herbe en la coupant d'un geste sinistre, le geste d'un bourreau qui fauche une tète, et les jambes de Pierril flageolaient. A coup sur
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la faux était un instrument de supplice, plus sérieux encore que l'aiguillon et même que la fourche. Si l'envie allait venir à ce mari terrible de s'en servir contre lui?
MaisNoguèsse tenait à son féroce monologue, tandis que les faneuses, Bernade et ses filles parmi elles, s'acquittaient de leur jolie et sautillante besogne, au cours des chaudes journées de juin. Pour un passant qui l'eût regardée des hauteurs voisines, cette vallée du Lioué, animée par le mouvement de la fenaison, eût été le séjour même de la paix pastorale : ces prés où s'entassaient les meules parfumées, ce char immobile portant une montagne de foin toujours grandissante, dont l'ombre s'allongeait superbe, ces jeux de lumière veloutant l'herbe rase, là-bas où paissaient les vaches en liberté, puis ici, plus près, l'activité des râteaux que maniaient lestement de belles filles, court vêtues, naturellement gracieuses, tout cela suggérait de riants sujets d'idylles. Combien est menteuse la surface des choses aux champs comme dans le monde 1 Qui donc eut deviné les sentiments violents et douloureux qui se cachaient sous toute cette poésie champêtre?
C'était un mari outragé, l'homme qui, debout à la tête des bœufs, répandait sa haine dans des vociférations qu'eussent pu prendre pour eux Laouret ou Caoubet; elles allaient cependant droit à leur adresse, droit à l'oreille de ce grand diable bronzé, en chemise ouverte, qui baissait la tête tout en se hâtant, de l'autre côté du petit mur si bien enchevêtré de chèvrefeuille et d'églantier en fleur qu'on n'en voyait pas les pierres ; — c'était une femme adultère qui, parce que les foins le voulaient, se trouvait aussi condamnée, des heures de suite, à subir la présence de son complice infidèle. Les petites filles elles-mêmes, Rouseto et Janetoun, se sentaient interdites en écoutant leur père, silencieux d'ordinaire, parler ainsi sans raison et sans relâche de ce ton terrible ; et, dans le pré de Pierril, les faneuses, qui l'aidaient à charger son foin, riaient sous cape, curieuses, amusées, un peu inquiètes aussi, en se demandant comment tout cela finirait.
Cela finit par un départ général des métayers de Brax, au moment même où le maitre de Massoulès se demandait s'il n'allait pas vendre son bien pour échapper à un voisinage devenu intolérable.
La réconciliation s'était opérée petit à petit entre Bernade et son mari. Dès le jour où celui-ci, après un mutisme prolongé, consentit à lui adresser de nouveau la parole, la fine mouche jugea qu'elle pourrait ressaisir son pouvoir; et, en effet, il ne s'écoula pas beaucoup de temps, cette première concession une fois faite, avant que Noguès reprît la place qu'il
avait délaissée dans le grand lit aux rideaux bleus, marquant ainsi que, s'il n'oubliait pas encore, il avait du moins pardonné. Alors Bernade se servit de l'influence reconquise avec toutes les ruses auxquelles s'entendent si bien les femmes, qu'elles sachent lire ou non. Elle entreprit de prouver à Noguès qu'ils ne pouvaient garder cette borde maudite, où depuis trop longtemps ils mouraient de faim, disait-elle ; ailleurs ils prospéreraient tout autrement et il n'y avait que le choix aux environs; elle lui nomma Mandiac, la Passade, la Tuque, d'autres métairies encore qui seraient à louer en septembre, au jour de la Nativité.
Il y voyait des difficultés, ne répondait ni oui ni non, mais lui savait gré en secret de son envie de quitter le pays où elle avait commis une faute irréparable, où elle risquait de rencontrer chaque jour l'homme qui l'avait possédée. Rien ne pouvait mieux prouver qu'elle fût repentante. Peut-être cependant attribuait-il à des motifs trop délicats le grand désir de Bernade. Elle n'avait nulle crainte d'être montrée au doigt, sachant l'indulgence qui s'attache dans ces contrées du
Midi aux péchés d'amour ; il ne lui déplaisait pas de montrer à tous les voisins, et à Pierril d'abord, que son mari ne lui en voulait plus, qu'elle était autant que jamais la maîtresse ; mais ce qui lui aurait paru très dur, c'eût été d'assister aux noces qui devaient avoir lieu, disait-on, dès les vendanges entre son ancien amant et la fille laide du meunier Pattofino. Oui, aux vendanges prochaines ils se marieraient, à l'heure même où, selon ses prévisions, elle mettrait au monde cet enfant dont elle avait, par un effort de courage qui lui avait coûté, si hardie qu'elle pût être, fait pressentir la venue à Noguès. Que d'hésitations avant de se décider à cette confidence ! — « Si sa rage allait le reprendre, pensait-elle ; s'il allait me tuer tout de bon ?» — Mais Noguès reçut tranquillement ses ouvertures, se bornant à répondre, comme s'il eût été Jacquille en personne :
— Es atao, c'est comme ça !
Après quoi, il bourra sa pipe avec lenteur et n'en parla plus. Évidemment il avait pris son parti, ayant prouvé une fois pour toutes qu'il n'était pas de ces maris débonnaires dont on se moque. D'ailleurs, Bernade n'était plus la
même femme qui l'avait trahi ; elle voyait les choses avec d'autres yeux, elle avait d'autres idées, elle méprisait de tout son cœur celui qu'elle avait cru aimer de même. De cela, il était sûr. Peut-être désirait-il aussi que les gens qui avaient été témoins de son malheur ne le fussent pas de sa faiblesse envers la coupable. Peut-être se disait-il qu'il parviendrait mieux à oublier quand il ne verrait plus certaine porte aux gonds rompus, au seuil encombré de ronces devant laquelle il était contraint de passer presque chaque fois qu'il sortait de chez lui. Bref, il songea sérieusement à quitter Brax.
Ayant appris que le métayer du Nomdieu devait finir son bail le jour de la Nativité, qui est, avec la Saint-Martin, la date des renouvellements, il entra en pourparlers pour prendre sa place et alla visiter l'endroit avant de rien conclure. A première vue, il ne fut pas séduit; cette ferme basse, située dans un fond très humide, sans autre horizon que des taillis de chênes et un rideau de peupliers, donnait l'impression d'être au bout du monde. Bien qu'il ne se trouvât guère qu'à deux heures de distance de Brax, le pays était tout différent, plus
sauvage, plus boisé, car il reste encore des traces de forêts autour de l'ancienne abbaye de Moirax. Elles ont été défrichées pour laisser pousser des vignes naguère florissantes, mais que la maladie a réduites presque toutes à l'état de ceps stériles et rabougris, abandonnés parmi les bruyères et les ajoncs qui repoussent en abondance sur l'ancien sol forestier. Çà et là, des plantations de pruniers remplacent tant bien que mal ce qui fut dans un temps la richesse du pays, car ce sol de boulbène et de grave donnait, avant que sévît le fléau, du vin excellent. Dans l'état actuel des choses, le Nomdieu était un assez triste domaine, mais l'ancien métaj^er, un matois qui n'avait pas été surnommé en vain à la ronde lou Finassé, entreprit avec succès d'embobeliner son successeur. Il fit tout valoir avec adresse, les champs, les prés, le cheptel, dont l'estimation eut lieu, selon l'usage, en présence de deux experts.
Noguès avait amené son voisin Gentil, très désireux de le mettre à même de gagner le plus possible, car il ne lui avait encore rendu qu'un quart environ des six cents francs prêtés.
Cette préoccupation égoïste obscurcissait son jugement assez clair d'habitude, et très exercé, puisque, dans les villages, ce sont presque toujours les mêmes arbitres qui sont appelés à remplir leurs fonctions délicates. Mais lou Finassé s'appuyait sur un complice encore plus malin que lui-même et plus retors cent fois que Gentil et Noguès ensemble. A force de beaux discours, il leur fit trouver presque en bon point une paire de bœufs d'une grande maigreur et des vaches qui semblaient harrassées de fatigue. Un veau de deux mois avait meilleure apparence, mais la gloire de l'étable c'était un taureau, échantillon accompli de la race indigène, de petite taille, dans des proportions parfaites : sa robe brune, luisante et polie, tendue sur un dos droit, sur des reins fermes, la tête courte, le muffle carré, les jambes sèches avec un fanon imposant. Lou Finassé et son compère, en le faisant tourner dans la stalle où il était retenu par une chaîne, comme les autres bœufs, vantèrent sans qu'il fût possible de leur donner de démenti, les beautés du Démoun. C'était ainsi qu'ils l'appelaient, et Gentil leur demanda pourquoi.
— Il fait le diable à l'occasion, répondit lou Finassé.
— Oh bé! riposta Gentil, s'il fait le diable, il n'y paraît guère.
Et, le prenant par les cornes pour compter ses cinq ans sur les neuf annulaires :
— Voyez comme il se laisse manier ! J'en connais chez nous de moins commodes. Il est doux comme un mouton, votre Démoun!
Les deux hommes du Nomdieu échangèrent un regard d'intelligence. Quelques instants après, tandis que Noguès était plongé dans l'examen minutieux de la grange et de la buanderie, ils se consultèrent tout bas : « Fallait-il l'avertir, oui ou non ? — L'avertir I ce serait déprécier XthraouK — Mais en cas d'accident?... — Bah 1 il aurait beau se plaindre ; on s'excuserait d'avoir oublié une petite recommandation, voilà tout, et personne ne leur donnerait tort. Il n'y avait pas de fraude... Et d'ailleurs tant pis pour qui se laisse attraper! » — Là-dessus, ils firent défiler devant Noguès toutes les charrues et charrettes, tous les instruments aratoires de diverses sortes, en s'extasiant sur