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SOUVENIRS DE VOYAGE — CROQUIS EN GRISAILLE

45 février 4894. — Je m'embarque sur le Mississipi dans la saison même où Pierre Le Moyne dlberville, ce brave Normand du Canada, commença d'explorer « le Père des eaux », qu'après La Salle il venait de découvrir. Mon bateau, un vapeur de belles dimensions et blanc comme neige, porle au sommet de ses cinq étages orgueilleux un nom qui l'enveloppe pour moi de poésie : Nafchez, et j'ai la bonne fortune de voyager avec miss Grâce King, l'auteur d'une biographie qui devrait être chez nous populaire: celle du sieur de Bienville, ce digne frère cadet d'Iberville, grand coureur de

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mer comme lui et avec lui adversaire acharné des Anglais dans ces combats de la baie d'Hudson où ils avaient à lutter non seulement contre l'ennemi, mais contre les glaces polaires.

Notre drapeau flottait une fois de plus dans la région disputée, lorsque les deux frères, étant retournés en France recevoir les ordres du roi, Iberville fut chargé de prendre possession de l'embouchure du Mississipi, déjà guettée d'un œil d'envie par l'Angleterre. Il s'agissait d'arriver premiers, malgré de grands désavantages. Les Canadiens, matelots et flibustiers, s'embarquèrent sur deux sloops médiocrement armés, avec des provisions pour un mois. Le 27 février 1699, ils partirent par un mauvais temps : pluie et brouillard.

Miss King, qui eut entre les mains le Journal d'Iberville dans sa poignante monotonie, raconte éloquemment cette héroïque équipée. Des îles, des îlots, des bancs de sable, des caps, des baies, des écueils, des amas de boue forment le labyrinthe inextricable de ce Delta où il semble toujours qu'ils vont se perdre; parfois ils abordent sur une terre si molle et si fragile qu'elle tremble lorsqu'on y laisse

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tomber un poids trop lourd; à marée haute, tout cela est inondé; l'eau les entoure. Pas de bois, pas d'autre abri que des tentes de toile goudronnée où le vent s'engouffre. C'est au plus fort d'une tempête qu'Iberville, n'ayant apparemment que le choix d'être brisé contre les écueils du rivage ou bien de périr en mer pendant la nuit, profite des dernières lueurs du jour pour gouverner droit sur les Palissades, qui jusque-là semblaient barrer le chemin. Ainsi, d'un coup de désespoir, il découvre l'embouchure du Mississipi.

Le cap où il se jetait se sépara devant lui en petites collines; les rochers menaçants se trouvèrent n'être que des semblants bizarres et fantastiques, des amas d'arbres flottants dont les branches étendues étaient cimentées par la vase et les sédiments durcis, immense et séculaire naufrage de la forêt que le fleuve avait emportée et laissée là comme pour y garantir ses empiétements sur le golfe. Un énorme volume d'eaux blanchâtres faisait irruption par les interstices des Palissades, poursuivant son chemin trouble à travers d'autres eaux vertes et claires, sans s'y mêler.

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Les Français y goûtèrent ; elles étaient fraîches: cela leur fut, dit le journal, un grand réconfort dans la consternation où ils étaient. Et Iberville se rappela les paroles de son précurseur La Salle, qu'il reconnaîtrait les eaux du Mississipi à leur apparence épaisse et blanche, outre qu'elles ne se mêlaient pas avec celles du golfe.

Voilà donc les deux intrépides petites embarcations engagées dans une des trois ouvertures qui s'offrent, avec le courant contre elles, la mer grondant par derrière, une épaisse poussée de roseaux marquant seule un rivage récemment formé. Enfin, la terre se dessine plus ferme ; OQ peut y débarquer sains et saufs. Iberville exhale un soupir de satisfaction : « C'est un mestier bien gaillard de descouvrir les costesde la mer avec des chaloupes qui ne sont ny assez grandes pour tenir la mer soubz voiles ny à l'ancre, et trop grandes pour donner à une coste plate où elles eschouent et touchent à demylieue au large* »

Le lendemain était Mardi gras. Comme ils

\. Jean-Daptisle Le Moyne, sieur de Bienvillc, par Grâce King; New-York, 1893.

avaient avec eux un prêtre, ancien compagnon de La Salle, la messe fut chantée avec le Te Deum, et une croix s'éleva dans ce chaos de terre et d'eau luttant l'un contre l'autre.

Puis ils continuèrent l'exploration commencée en suivant leur guide bien incertain, un itinéraire de La Salle qui devait les conduire aux villages indiens des Quinipissas, des Goroas, des Natchez, des Tensas, etc.

Le fleuve était de plus en plus large, bordé d'une terre plate couverte de joncs et de saules qui, s'élevant peu à peu, aboutissait à des forêts. Longtemps ils ne rencontrèrent que des alligators auxquels ils donnaient la chasse pour ajouter à leur ration une viande qui, débarrassée de son musc, est mangeable; bouillie elle ressemble beaucoup à du porc. Le fleuve était sinueux, encombré d'épaves; on n'avançait guère qu'à force de rames. Bienville, dans son canot, servait de guide. Enfin des feux lointains et une pirogue abandonnée leur révélèrent le voisinage d'êtres humains, et en effet un matin deux Indiens leur apparurent. Ces pauvres gens s'enfuirent avec terreur; mais quelques signes d'amilié les rassurèrent

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et un chant de paix répondit aux avances des visiteurs étrangers. Ceci se passait très près du lac Pontchartrain, vers l'endroit où la Nouvelle-Orléans décrit aujourd'hui son croissant majestueux.

De là, je partis moi-même pour un moins périlleux voyage que celui d'Iberville, et sur un esquif plus commode, mais d'ailleurs dans des conditions absolument semblables, car, au lendemain du Mardi gras, il pleuvait comme il ne pleut guère qu'en ces régions. On découvrait à peine la courbe énorme du Mississipi, et la couleur manquait lamentablement. Tout était d'un ton de sépia uniforme : le ciel et l'eau, — mer ou fleuve, — confondant leurs masses livides, les navires de toutes nations au repos l'un auprès de l'autre, le vaste port encombré de ballots, de charrettes et de baquets, les attelages de mules, la foule grouillante des portefaix nègres, roustahouts. Ils s'agitent comme autant de fourmis, s'emparant des bagages, recevant leur paye, courant de ci de là. Quelques-uns pour se désaltérer puisent l'eau pleine d'immondices et de débris dans leur chapeau sans bord.

Nous assistons du haut du pont à cette agitation d'ombres chinoises, agitation presque silencieuse et encore assourdie par une ouate de brouillard. Les paquebots stationnent devant le débarcadère du coton. Près de deux millions de balles partent d'ici chaque année ; les deux tiers de la population, ou il s'en faut de peu, sont occupés à recevoir, à emmagasiner, à vendre, à exporter cette précieuse plante ; le roi Coton règne toujours comme au vieux temps, quoiqu'il partage maintenant son empire avec la Canne. De toutes les plantations voisines, il arrive à la Nouvelle-Orléans, dans ces presses où de formidables machines, haletant un han formidable et ininterrompu, le réduisent au plus petit volume possible ; cent balles à l'heure ! La presse du Kentucky, au coin des rues Tchoupitoulas et Terpsichore, rivalise d'activité avec ihe Classers Press dont la vaste enceinte est bornée par les rues Rempart, Euphrosine, Liberty et Calliope. Voilà qui repose de la division si peu pittoresque, si peu sugestive des quartiers de New- York, en chiffres tout secs comme ceux d'un tableau géométrique. La Nouvelle- Orléans, française,

espagnole, créole autant pour le moins qu'américaine, n'a rien à faire avec la géométrie ; elle est l'imprévu et la fantaisie même : Tchoupitoulas, Garondelet, Calliope et Liberté, ne prouvent-ils pas des goûts éclectiques, ne composent-ils pas la plus jolie mosaïque de souvenirs? Mais il faudrait du soleil sur tant de caprice et de mythologie.

Je cherche à reconnaître derrière le rideau qui s'épaissit toujours les dix étages de la raffinerie, la Bourse du sucre, la cathédrale, kl Monnaie, les casernes: la pluie qui s'est remise à tomber embrouille tout. Une sonnerie de cloche, le gémissement lugubre de la sirène, nous sommes en marche. Malgré l'humidité, je reste sur le pont, retenue par le désir de voir. Ces lourdes eaux, roulantes vers le golfe du Mexique où elles n'arriveront que par des passes perdues dans les marais; la silhouette de cette grande ville en demi-cercle, que le tïeuve plus haut qu'elle, semble prêt à engloutir, cette grisaille colossale aux contours de rêve me relient, me fascine. Nous tournons la pointe d'Algiers, la fumée qui s'élève des cheminées d'une espèce de faubourg industriel

ajoutant encore du noir à ce panorama en deuil que tant d'autres ont vu briller d'un éclat quasi tropical. Il est censé apparaître dans toute sa beauté lorsqu'on atteint Garrollton ; j'attendrai jusque-là pour descendre, découragée, dans le salon où les passagers se réchauffent, réunis autour d'un grand poêle.

Des deux côtés de ce salon meublé de divans et de rocking-chairs, ouvrent les cabines, dont chacune a une autre porte sur le pont, une porte vitrée faisant l'office de fenêtre. Ce sont de vraies chambres très commodes ; la plus belle, un appartement de luxe, est intitulée la chambre nuptiale, parce que le trajet de la Nouvelle-Orléans jusqu'à Saint-Louis, quelquefois jusqu'à Saint-Paul aller et retour, est le voyage de noces traditionnel ; mais ce genre de départ pour Cythère ne s'effectue guère qu'en été. 11 n'y a pas de couple amoureux parmi nous.

Les domestiques nègres nous servent un assez bon dîner, qui commence par l'inévitable soupe aux huîtres, et la femme du capitaine s'occupe obligeamment de notre confort. Elle vit depuis quatorze ans sur le Natchez où elle

s'est fait une installalion très complète. A ceux qui trouvent monotone ce genre d'existence, elle répond en riant que personne n'a de société si souvent renouvelée que la sienne, — des hôtes intéressants parfois, — et de tous les pays du monde. D'ailleurs, ses devoirs de maîtresse de maison ne lui laissent pas le temps de s'ennuyer : c'est une très grande maison qu'un navire. Quant au paysage, il est peutêtre un peu uniforme dans la partie inférieure du Mississipi : il faudrait le voir plus haut, entre Saint-Louis et Saint-Paul où ses bords sont escarpés ; il faudrait le voir avant que le Missouri ait troublé, en se mêlant à lui, sa pureté de cristal ; il faudrait voir les rapides audessus de Rock-Island ! Malheureusement la hauteur des eaux ne permet de remonter en cette saison que jusqu'àVicksburg : nous connaîtrons seulement la région des cannes, celle du coton, et encore elles se montreront toutes nues, avant que le coton soit semé, avant que les cannes aient verdi. C'est un mauvais moment. Mais la jeune femme du capitaine admire son .fleuve même aux mauvais moments. Elle nous donne l'exemple rare d'une

personne parfaitement contente du lot qui lui appartient et elle n'admet pas qu'on la félicite de sa philosophie. Voilà le grand mérite de l'Américaine : cette façon de s'accommoder de tout et de tirer vaillamment parti des choses, — fût-ce d'un ménage flottant. Peut-être dans des sphères plus brillantes l'excès des richesses gâte-t-il quelquefois chez elles ces heureuses dispositions ; mais qu'est-ce que l'argent ne réussit pas à gâter sous quelque latitude que ce puisse être?

Le soir je cause longuement avec un passager occupé d'affaires sucrières. Je l'interroge sur ces plantations de cannes que nous côtoierons toute la nuit sans les voir: Redchurch, — c'est le point où le Mississipi a sa plus grande profondeur ; — Bonnet-Carré, où se produisent des crevasses formidables, le fleuve ayant franchi d'un bond, en rugissant aussi fort que le Niagara, sept milles jusqu'au lac Pontchartrain ; — Fruit-Plantation, Couvent, où se trouvent un collège de Mariste et le couvent du Sacré-Cœur : on cultive aux environs un tabac noir du nom de « périque » qui se prépare en carottes. J'apprends que la richesse ou la ruine

de la Louisiane dépend de l'adoption ou du rejet par le Sénat de ce bill Wilson qu'on est en train de discuter à Washington : s'il est adopté sous sa forme actuelle, ce sera un grand coup porté à une industrie qui représente un capital de plus de cent millions de dollars investis, qui fait vivre soixante mille habitants, rapporte chaque année de trente à trente-cinq millions de dollars et assure d'énormes bénéfices aux autres États de l'Union. La culture du sucre entraine en effet un achat annuel de charbon, de mules, de chevaux, de grains, de fourrages, de viande, dont profitent leKentucky, le Texas, le Kansas, que sais-je ? Mon planteur me fournit des chiffres à l'appui. C'est selon lui, une question d'intérêt général. Plus tard j'entendrai traiter différemment celte même question par des adversaires du système protectionniste'. Tout ce que je retiens c'est que la Louisiane occupe maintenant le troisième rang parmi les pays producteurs de sucre. Elle n'est dépassée que par Cuba et Java.

1. Ceux-ci ont triomphé depuis. La prime (bountij) accordée jusque-là aux planteurs du Sud a été retirée, et il s'ensuit un mécontentement profond dans ce pays qui, ruiné par la guerre, croit avoir droit à de certaines indemnités.

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Pendant que je m'instruis en ces matières industrielles et agricoles, une jeune fille s'est mise au piano : les valses se succèdent, un bal improvisé s'organise. Ceux qui ne dansent pas vont essayer de dormir; vain espoir! C'est à bord un vacarme presque incessant: les stations sont très rapprochées les unes des autres et chaque fois retentit un appel de cloche désordonné, suivi de sifflets stridents, de mugissements rauques ; puis la roue se remet à battre l'écume avec fracas, la chaudière souffle, respiration haletante de géant reprenant sa course. On s'habitue après une nuit ou deux à l'entendre gronder et faire craquer ses jointures ; mais de ma vie je n'ai eu froid comme dans cette chambre nuptiale si élégante et si mal close.

46 février. — Béni soit le vent qui a nettoyé le ciel ! L'aube se lève claire et rose sur un spectacle qui me rappelle que Chateaubriand a comparé le Mississipi au ?sil. Nous glissons entre des bancs de boue ravagés le long desquels semble couler lentement une boue plus liquide où les premiers rayons du soleil

mettent des lueurs d'opale. On pense aux écailles moirées de quelque serpent fabuleux qui ne se tordrait pas en replis plus compliqués. Où sont les alligators? Je prends pour eux à la légère des troncs d'arbre en dérive, dont quelques-uns se sont embarrassés dans les broussailles et les roseaux de la levée. Ces levées du Mississipi ont fort à faire pour tenir le torrent en bon ordre. De temps à autre il arrive qu'elles se rompent avec un bruit de tonnerre et que les eaux, pénétrant par la brèche, emportent les plantations: alors on bâtit des digues à travers la crevasse pour ralentir le courant et forcer le sédim'ent de la rivière à se précipiter, formant ainsi le fond d'une nouvelle levée qui est complétée ensuite par des travaux d'ingénieurs. D'autres fois on prévient le mal en consolidant la batture, la terre nouvelle, par un matelas de pierres.

Chaque pierre, me dit le pilote, auprès duquel nous sommes allés nous abriter (car le pont ne serait pas tenable par cette forte brise), chaque pierre coûte près de deux dollars au gouvernement, tant il faut l'apporter de loin.

Des millions de dollars ont été absorbés

ainsi dans une tentative dont dépend la sûreté des riches cultures qui s'échelonnent sur la rive. Enfin on semble toucher au succès, car la grande inondation de J890 n'a produit que fort peu de dégâts sur un espace très limité, tandis que celle de 1882, moins considérable, avait produit deux cent quatre-vingt-quatre crevasses. Les levées opposées à l'action destructive du fleuve et les jetées, à l'embouchure du Mississipi, qui ont mis fin à l'arrêt des navires fréquemment retenus par les bancs de sable devant la Nouvelle-Orléans, sont de superbes ouvrages, dont l'exécution a dû contribuer pour beaucoup à réconcilier le Sud avec le gouvernement national.

Tandis que nous voguons, une armée de terrassiers travaille sans relâche sous nos yeux ; leurs camps, des tentes dépenaillées, sortent du limon çà et là, comme un groupe de champignons jaunes. De l'autre côté de la levée protectrice ce sont, à droite et à gauche, d'interminables plantations de cannes à sucre, toutes d'un aspect à peu près analogue: une agglomération de cases et de bâtiments d'usine, La seule différence est dans le plus ou moins

d'importance de la sucrerie, construite en bois ou en brique. Elles portent des noms qui conviendraient aussi bien à telle ou telle bastide du midi de la France : Monrepos, Monplaisir, quelques-unes ont un nom de femme : on me parle de Mamselle,de Belle- Alliance qui rappelle quelque riche mariage réunissant deux grandes terres en une seule.

La maison du maître, située un peu à l'écart et peinte en blanc ou en couleur claire, n'offre généralement rien de somptueux. Il est entendu que ces propriétés ont été ruinées par les Yankees pendant la guerre; certains noms l'attestent : Cannes-Brûlées, par exemple, qui sort d'ailleurs de ses cendres sous forme de petite ville à laquelle il ne manque rien, pas même un magasin de liqueurs ni un cimetière. Mais j'imagine que les plus belles habitations de planteurs durent toujours être construites à peu près sur le môme modèle : une douzaine de marches en bois montant à la véranda, audessus de laquelle, sur toute la largeur du premier étage, un balcon, soutenu par quatre colonnes de stuc, projette son ombre. Le balcon, lui aussi, s'abrite sous un toit avancé,

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recouvert de lames de bois peint qui jouent la tuile ou l'ardoise ; alentour, des massifs de magnolias et quelques beaux arbres isolés : chênes blancs, pacaniers ou cyprès. De vastes pièces bien ouvertes, des galeries extérieures rafraîchies par un perpétuel courant d'air, voilà ce qu'exige le climat. A une certaine distance, le quartier nègre est représenté par une file de cabanes en bois flanquées chacune d'une cheminée extérieure plus haute qu'elle, brique ou torchis, et posées sur quatre pieds qui les élèvent au-dessus du sol humide, leur prêtant l'attitude gauche d'une personne qui craint de se mouiller les pieds. Sans doute, lorsque les panaches serrés de la canne ondoient comme une mer de verdure aux reflets métalliques, l'aspect est moins triste qu'aujourd'hui, où l'on ne voit pas encore trace de végétation dans les champs. Des nègres, coiffés de feutres sordides, frileusement vêtus de longs paletots qui les rendent ridicules, poussent à coups de fouet les attelages de mules. Hommes, animaux, engins à racler qui nettoient la route embourbée, charrettes, charrues, tout cela semble également pétri dans la boue môme du fleuve.

De loin en loin un drapeau nous indique que les riverains ont quelque chose à embarquer, — ou bien le bateau doit déposer des marchandises. Nous touchons terre alors avec une précision qui fait grand honneur aux manœuvres du pilote. Sur une planche négligemment jetée les « roustabouts » que nous avons emmenés au nombre d'une vingtaine s'élancent, chargés de barils, de ballots de toute sorte, que reçoit une autre troupe de nègres accourus au bruit de la cloche. Rien de plus pittoresque que ces débarquements devant le store, le magasin de la plantation. Sous l'auvent surgissent des négresses curieuses, en mouchoirs jaunes, en jupes rouges, portant un enfant sur le bras, des gamins qui se culbutent, des conducteurs de mules, un cavalier ou deux, parfois une dame à cheval, un élégant en guêtres de cuir fauve, venus de la plantation voisine. C'est, l'espace de cinq minutes, une agitation générale ; puis les roustabouts, qui ont accompli en se jouant des travaux herculéens, remontent à bord, avec une agilité de singes ; la planche est relevée si vite, qu'on se demande comment il n'en reste pas quelques-uns en arrière ou dans

l'eau I Mais non, ils sont toujours au complet. Nous repartons.

Plaquemine ! un nom de fruit. L'auteur des Naichez ne parle-t-il pas de melons d'eau, de plaquemines et de pommes de mai posées sur des feuilles de vigne vierge et qu'accompagne un nœud de bambou servant de coupe pour boire le vin d'érable? Des avenues plantées d'arbres conduisent à un groupe de maisonnettes peintes et vernies, église comprise, comme des joujoux neufs. On se représente l'accueil jadis fait à Iberville par les Ouachas ou les Bayougoulas à cette même place, les pirogues chargées de guerriers qui chantent en brandissant leurs calumets ornés de plumes. Miss King en donne, grâce à sa brillante imagination de romancier, une peinture aussi vive que si elle eût été témoin de cet échange de bons procédés entre les Indiens et les aventuriers français, ceux-ci déposant aux pieds de leurs nouveaux amis les merveilles de la civilisation, des couvertures, des miroirs, des couteaux, des étoffes, présents auxquels les sauvages éblouis répondirent par des offrandes de maïs et de peaux de bêtes.

Bayou Manchac ! — Iberville crut un instant rencontrer ici cette fourche du Mississipi qu'avait signalée La Salle et par laquelle il comptait retourner vers le golfe. Lorsqu'il s'y engagea, les alligators étaient si nombreux que le bayou en semblait pavé ; la pirogue n'avançait qu'avec peine : il fallait les écarter à mesure. On est sur tout ce parcours ramené à l'épopée commencée sous Louis XIV et continuée sous son insouciant successeur par d'humbles héros qui recueillaient pour prix de leurs peines la maladie, la mort, la disgrâce ou la pauvreté, tout en assurant à la France une possession splendide, que Louis XV devait livrer à l'Espagne et que Napoléon ne ressaisit par une manœuvre hardie que pour la revendre aussitôt aux États-Unis.

A vol d'oiseau, la distance entre deux plantations est souvent très petite, mais les courbes que décrit le fleuve sont si amples et si nombreuses qu'on met une heure et davantage pour atteindre une usine dont la cheminée semble proche. Toujours des plantations de sucre et, dans les parties les plus basses, du riz ; en fait d'arbres, beaucoup de cotton ivood^

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ainsi nommé parce que sa graine est enveloppée dans une sorle de ouate qui s'éparpille et s'envole. Çà et là une cabane de pêcheur accroupie dans la vase,

La chambre du pilote est un bon abri contre le vent, qui ne promet pas de s'apaiser de sitôt, les mouettes continuant à passer : la présence de cet oiseau de mer est un signe auquel les navigateurs ne se trompent guère. Mais que nous importe ? Nous sommes là-haut, perchées comme dans une lanterne que chauffe un bon poêle. De notre position élevée nous dominons à souhait le paysage des deux rives, tout en regardant la manœuvre de la roue et en causant avec le pilote, toujours debout en tête à tête avec elle.

C'est une race forte et honnête, très généralement estimée, que celle des pilotes du Mississipi. Chaque bateau en compte deux qui se relayent. Celui-ci fait son métier depuis vingttrois ans, et dans les cinq dernières années n'a pris qu'une semaine de congé. Il a été jadis camarade de Mark Twain l'humoriste, qui, avant de devenir un auteur célèbre, fut pilote et consigna ses souvenirs dans un livre connu,

A Piloi's Adventures on the Mississipi. Notre ami pourrait, lui aussi, raconter bien des choses : histoires terribles d'explosions, de bateaux incendiés, les sinistres de l'Assomption et de la Corona, par exemple. Il nous cite à propos d'une de ces catastrophes un fait curieux, qui prouve jusqu'où peut aller l'instinct machinal de la conservation. Un des hommes tombe du haut du spardeck et se fracasse la tête. On le croit mort, et on le jette à l'eau sans trop d'examen. Le prétendu cadavre, malgré son crâne brisé, nage inconsciemment jusqu'au rivage, il n'a jamais su comment et ne s'en est jamais souvenu.

Si les histoires du pilote m'amusent, le paysage me laisse sous une impression de désappointement. J'ai déjà fait connaissance avec plusieurs de ces grands fleuves d'Amérique qui nous pénètrent au premier aspect d'une humiliante conviction : celle d'avoir jusque-là donné à de simples ruisseaux un nom que seuls ils méritent. Involontairement je fais des comparaisons, et elles ne sont pas à l'avantage du Mississipi. Combien plus belles que ses rives limoneuses les rives de l'Hudson,

— cette gigantesque muraille basaltique qui s'élève verticalement au-dessus des eaux rapides, assez semblables à celles du Rhin, sauf que le Rhin est trois ou quatre fois moins large et que tous ses châteaux réunis ne valent pas les Palissades. Il est vrai que les hauteurs de FHudson me sont apparues dans leur éclat automnal, flamboyant de ces feuillages féeriques plutôt que pittoresques, — car nul n'a jamais réussi à les peindre, — où se heurtent toutes les teintes variées du rouge dans un tapage inconnu partout ailleurs qu'en Amérique, tandis que les saulaies du Mississipi n'ont pas même commencé à verdir. Mais en toute saison ces bords mobiles et ravagés doivent garder je ne sais quel caractère indécis, provisoire, qui ne fixe pas l'admiration. La prodigieuse étendue des eaux n'est qu'un dédommagement médiocre ; l'œil s'y fait, et bientôt ne trouve plus rien qui le séduise dans l'énormité pure et simple.

Enfin, une butte se dessine tout à coup pour la première fois, rompant l'absorbante monotonie des terres alluviales. En même temps une tache de couleur vive brille au premier

plan presque gaie, sur tout ce gris ; des tas de briques, des détritus de scierie. Bâton-Rouge se dresse dans son importance de capitale, sur la colline même où les Indiens faisaient des offrandes de poisson et de gibier à un grand épi de maïs écarlate. Bâton-Rouge a pris le rang qui appartint d'abord à la Nouvelle- Orléans, par la raison qui veut que Harrisburg soit capitale de la Pensylvanie plutôt que Philadelphie. Le corps législatif s'assemble volontiers ainsi de préférence dans une cité secondaire, à l'écart des agitations politiques. Un très prétentieux capitole, de style pseudo-gothique, avec tours carrées et créneaux en brique brune entourée de pierre blanche, fait penser de loin à quelque ouvrage de pâtisserie, sucre et chocolat; il est censé donner l'air imposant à cette petite ville d'un peu plus de dix mille âmes. Les autres bâtiments, d'apparence officielle, qui se groupent alentour, sont : l'asile pour les aveugles, l'Université, le pénitencier. Les condamnés vaquent aux travaux de la levée. On me dit que l'Arsenal fut construit sur l'emplacement du dernier fort que conservèrent les Espagnols ; attaqué en 1810 par les

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habitants du district, il se rendit après une belle défense de la petite garnison, le colonel de dix-huit ans qui commandait la place, Carlos de Grandpré, étant tombé le sabre au poing.

Après Bâton-Rouge, le rivage s'élève un peu et les arbres, en plus grand nombre, se rapprochent du bord. Ce sont de vrais bois trempant dans l'eau et présentant des scènes d'inondation singulières. 11 y a des troncs renversés, entrecroisés dans un fouillis inextricable; quelques-uns, aux trois quarts noyés, se tordent comme de gros serpents noirs et le courant leur prête une apparence de vie; d'autres, encore debout, semblent essayer de lever la tête au-dessus du limon qui les engloutit. Je vois donc enfin les sawyers, inséparables dans ma pensée des alligators. Ces animaux devraient être l'un des traits principaux du paysage ; mais l'heure n'est pas venue où ils sortent de leurs cachettes au plus profond de la vase et ils s'éveillent d'abord dans les bayous écartés qui aboutissent au fleuve. Ensuite on les aperçoit, vers le mois de juin, guettant parmi les roseaux leur

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proie favorite, les cochons du voisinage qui se hasardent à barboter sur ces rives dangereuses.

Avant l'été les nègres font la capture facile des alligators, en les surprenant dans leurs retraites ; ils reconnaissent la forme circulaire du trou et tirent à la lumière le monstre, trop endormi pour se défendre. Sa torpeur hivernale le rend inoffensif.

Bien entendu le pilote, mis sur ce chapitre, a des histoires d'alligators à conter; il nous fait frissonner par le récit d'une rencontre imprévue avec l'un d'eux près de la rivière Rouge. Monté sur un tronc d'arbre abattu, pour atteindre une plante qu'il voulait cueillir, il remarqua des écailles qui se confondaient presque avec l'écorce. Une déroute en bon ordre s'ensuivit de sa part. Mais une autre fois il eut plus de présence d'esprit et, du bateau même, tua un ours qui était en train de se désaltérer. Il nous montra l'endroit. Notons qu'on doit se méfier des histoires de pilotes autant pour le moins que des récits de chasseurs. Ces braves gens ont rarement l'occasion de causer, et, une fois partis, ils ne

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résistent pas au plaisir d'émerveiller un crédule auditoire de dames.

Dans ses intervalles de silence, le héros de tant d'aventures, plus ou moins embellies, écoute avidement à son tour, tout en fumant une pipe, les récits historiques de miss King, qui retrouve en ces parages la tribu des Houmas et lui apprend ce qu'il n'avait jamais su, l'origine de la Pointe-Coupée. Iberville profita de l'avis d'un chef indien qui lui avait dit que, si ses bateaux pouvaient passer un certain ruisseau, tributaire du fleuve, il s'épargnerait une journée de voyage. Aussitôt l'intrépide explorateur fait élargir et creuser le ruisseau par ses Canadiens, et le Mississipi, après lui, finit par adopter à son tour ce chemin de traverse, abandonnant pour cela son lit que d'ailleurs il ne cesse de faire et de défaire. Sans relâche, il déchire les marges sinueuses et mouvantes qui s'efforcent en vain de le contenir. Par un travail incessant il reporte à gauche ce qu'il détruit à droite, ajoutant d'un côté aux sédiments accumulés, dévorant de l'autre des champs et des bois, parfois, du même coup, des maisons, des villages, des villes même.

Un écrivain de talent, George Cable, a dramatisé cette action dévastatrice dans son émouvante Plantation des Belles-Demoiselles, où l'on voit, au milieu d'une fête, s'abîmer avec un grand cri la maison éblouissante de feux, retentissante de musique. 11 est probable que l'événement ne se produisit jamais ainsi tout à coup : la crevasse se creuse avec lenteur et donne aux gens qui la surveillent le temps de s'échapper. Quand disparut la ville de Napoléon, située un peu avant Memphis, sa population s'était mise à l'abri ; cependant elle eût mérité le sort des habitants de Gomorrhe.

Napoléon était un repaire de joueurs de la pire espèce : on ne sortait que dépouillé des tripots qu'il renfermait, trop heureux quand l'étranger ne recevait pas un coup de fusil en pleine rue. Les gamhlers de Napoléon avaient pour principale industrie de monter et de descendre le fleuve pendant toute la belle saison sur les bateaux à vapeur qui étaient dans ce temps-là pour les riches planteurs riverains le seul moyen de transport du Sud au Nord. On y vivait avec beaucoup plus de luxe qu'aujourd'hui; la table était meilleure que dans aucun

hôtel. Aux viandes de Saint-Louis, aux légumes de la Louisiane s'ajoutait le gibier tué le long du chemin, ces fameux canards que nous voyons si souvent passer à la file, et d'autres oiseaux délicats. Ils aimaient tous plus ou moins les cartes, ces élégants et riches planteurs du Sud, et ne refusaient guère une partie proposée par des gentlemen de bonne mine dont rien ne trahissait le vilain métier. Que ceux qui ont lu Bret Harto se rappellent la rare séduction des Hamlin et des Oakhurst. J'ai vu dans les trains de chemin de fer, pendant certains trajets du côté de l'Ouest, des parties acharnées s'engager ainsi ; heureusement la fm en était moins tragique. Il y eut non seulement des fortunes perdues, mais des revanches sanglantes, toute sorte de drames terribles, sur les bateaux du Mississipi. Et malgré la chasse faite aux ^amè/ers d'aujourd'hui par la police, il arrive bien encore qu'il en surgisse. La semaine même de mon voyage, une négresse, arrêtée à la suite de quelque rixe, fut convaincue d'appartenir à cette corporation peu recommandable : elle prenait les bateaux, aller et retour, et visitait un à un les camps de terrassiers échelonnés

le long de la levée. Là elle tentait avec adresse les plus aventureux des travailleurs et les débarrassait de leur argent.

Quels sont ces radeaux débouchant des creeks et des bayous dans le Mississipi? Nous faisons connaissance avec une population très curieuse, les swampers du bayou Sara, des bûcherons d'espèce particulière qui vivent sur le fleuve et harponnent au passage les arbres que le courant entraîne.

Des chargements de houille, de coton, de douves,' nous effleurent, donnant l'idée du commerce énorme qui se poursuit sur cette route liquide, longue de six cent soixante-douze myriamètres, la plus grande qui soit au monde, et à laquelle deux cents affluents apportent les produits de tous les États. Sur les deux rives on se livre activement à l'élevage des chevaux, que nous voyons courir en liberté dans les enclos.

Une belle demeure: la maison du général Harris, spécimen achevé d'architecture mexicaine, avec ses toits rouges, ses arcades, ses balcons, ses galeries moresques, le tout d'un effet charmant parmi les arbres. Il y a aussi de jolies fermas sur la rive droite, qui s'élève

de plus en plus, jusqu'à devenir tout à fait abrupte, tandis que la rive gauche reste basse, couverte de saules nains qui donnent l'idée d'une chevelure blonde hérissée, towhead : c'est la première végétation que fournissent les terres alluviales. La fumée d'un champ dont on brûle les herbes monte lente et légère vers le ciel d'un bleu très doux. Toujours les mêmes courbes amples et molles dans une ceinture boisée, derrière un banc de limon. Nous passons les tourbillons, eddies, souvent funestes aux petits bateaux; le fleuve devient accidenté avec ses tournants brusques, ses promontoires, les îles qui séparent en deux sur de grandes longueurs cette nappe laiteuse démesurément large dans laquelle on pourrait tailler plusieurs rivières de bonnes dimensions. Un soleil étincelant sème des diamants dans la boue, tantôt rosée, tantôt bleuie où passent et disparaissent toutes les nuances de l'arc-en-ciel.

Voici un point historique, Port-Hudson, l'objet d'une défense acharnée pendant la guerre de Sécession. La lutte fut des plus violentes : on jouait une partie décisive. Il s'agissait pour les Fédéraux de compléter la conquête du Missis-

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sipi, de couper absolument les chemins par lequel les armées du Sud recevaient leurs renforts et leurs munitions. La capitulation de Port-Hudson, suivant la prise de Vicksburg, fut comme un glas mortuaire pour la cause des Confédérés. II est facile de se représenter ici l'acte le plus émouvant de la tragédie.

Nous évoquons la flotte de Farragut, les légendaires prouesses de la torpille confédérée VArkansas défiant seule toutes les forces ennemies, les tentatives désespérées du général Dick Taylor. Quand leMississipi fut au pouvoir du Nord, la guerre continua i)lus d'une année, car le grand général en chef, Robert Lee, résistait toujours ; mais la cause du Sud était dès lors perdue. Et tandis que nous causons de ces terribles choses qui restent, a})rès trente ans, dans toutes les mémoires, un belliqueux coucher de soleil nous entoure de ses flammes.

Rien ne peut rendre la beauté du ciel graduellement empourpré derrière ces arbres encore sans feuilles, mais louches déjà par le printemps qui leur prête des teintes délicates violettes, lilas et roses, ou bien d'un jaune très

Sun LE MississiPi 321

doux, dans les saulaies de la rive à peine solide, crevassée çà et là. De petits lacs, formés par l'eau qui se glisse dans ces fentes et y demeure prisonnière , luisent stagnants et vermeils comme des coupes de sang. On voit serpenter de l'autre côté des plantations cette False river nommée ainsi, la Fausse, parce quelle n'aboutit à rien et se perd sournoisement dans les marécages. L'incendie allumé derrière les rameaux qui tout à l'heure se détachaient sur lui, en un fin relief de dentelle noire, s'est éteint peu à peu.

Le fleuve assombri frissonne sous le vent qui, apaisé vers la fin du jour, s'est levé de nouveau. Une fumée légère monte au-dessus de toutes les cheminées des cases. Mon amie me parle de cette heure joyeuse du soir où, avant la guerre, dans le quartier nègre de la plantation de son père, l'odeur du fried pork se mêlait aux rires des esclaves réunis en famille après la journée de travail. Jamais le lard ne manquait dans ce temps-là ! Maintenant les esclaves sont des ouvriers qui doivent pourvoir à leurs propres besoins et font probablement beaucoup plus maigre chair, ne pouvant compter de la même

façon sur la prodigalité du maître. Tout est gris, d'un gris d'acier très froid ; puis la nuit tombe rapidement. Nous ne verrons pas l'embouchure de la Red-River, l'endroit où le plus fameux des explorateurs espagnols de la Floride, Hernando de Soto, un compagnon de Pizarre, se laissa tomber à la fm, vaincu par la fièvre, et mourut devant le Mississipi que, le premier, il venait de rencontrer. Ses lieutenants, craignant pour le cadavre les outrages des Indiens, le couchèrent dans un tronc d'arbre creusé qui fut livré au courant.

Vers minuit, à l'heure même de ces étranges funérailles, nous atteignons le point où la tradition veut que les Espagnols aient noyé le corps de leur chef. Le clair de lune est magnifique : aucun détail ne nous échappe ; on voit la rivière Rouge se précipiter en tourbillons avec un chargement d'épaves. De grandes ombres passent comme des voiles de deuil sur le flot d'argent bruni. Ce n'est qu'un peu de fumée, mais il ne tient qu'à nous de reconnaître les fantômes de tant de braves dévorés par le monstre qu'on appelait alors el Rio Grande de la Florida...

A six heures, réveillée en sursaut, comme la veille, par des coups bruyants frappés à ma porte. J'ai cependant interdit ce témoignage de zèle à la femme de chambre du bord, une mulâtresse superbe de désinvolture, robuste comme une cariatide et de l'effet le plus décoratif. Quoiqu'elle soit préposée au service des dames, ses grands yeux de nacre et de jais se tournent languissamment de préférence vers les messieurs. Pendant toute la durée du voyage elle me fera comprendre les mauvais côtés du service nègre qui s'était manifesté à moi très doux et très empressé dans les meilleures maisons de Washington et de la Nouvelle- Orléan s ; mais sur ce chapitre comme sur beaucoup d'autres on aurait tort en Amérique de tirer trop vite des conclusions.

— Vous oubliez mes ordres d'hier ? lui dis-je fort en colère.

— Je fais mon devoir. Le déjeuner est à sept heures ; il faut une heure aux dames pour s'habiller.

-^ Eh bien ! je vous ferai enseigner votre devoir par le capitaine.

Elle me jeta un mauvais regard chargé

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de promesses de vengeance et ces promesses furent tenues le soir même de la façon la plus comique. En rentrant dans ma cabine pour me coucher, le premier objet que j'aperçus fut une grosse souris blottie sur le plancher. L'immobilité qu'elle garda au bruit que je fis indiquait assez qu'elle était morte. Je sonnai. La belle mulâtresse arriva, de son pas traînant et déhanché.

— Il me semble que vous avez très mal rangé ma chambre : vous avez laissé une souris.

Elle regarda longuement en clignant des paupières, parut réfléchir, le menton sur son poing, le coude dans sa main ; puis, avec une expression de malice à demi enfantine, animale à demi, très curieuse chez cette grande créature :

— Je connais la souris, je l'ai vue hier ici : elle était vivante. Je l'ai moi-même chassée sur le pont.

— Eh bien! lui dis-je en tâchant de me pénétrer de l'humour américain, elle sera revenue morte : ayez l'obligeance de m'en débarrasser.

Ce qu'elle fit, évidemment consternée de dé-

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couvrir que les dames françaises n'avaient pas peur des souris. Mais elle trouva d'autres moyens de me prouver sa rancune, par exemple en laissant sournoisement la nuit les fenêtres entr'ouvertes pour livrer passage à la malaria.

77 février. — Ce serait en été un changement de décor complet. Plus de plantations de cannes : nous avons dépassé le point où la canne peut croître ; le coton pousse partout à sa place. Mais nous ne nous apercevons guère de la différence, puisque rien ne paraît sortir encore de cette terre humide et molle où la charrue se promène; nous vo3ons seulement, au lever du soleil, que les moulins à coton ont remplacé les usines à sucre.

On ne sème le coton que vers la fin de mars : très peu de jours après, la plante sort de terre; elle atteint une hauteur de quatre pieds environ ; puis au mois de juin toutes les fleurs sont épanouies. Leurs pétales, en s'effeuillant, laissent une sorte de boule qui éclate et répand de petites graines auxquelles le coton est attaché. La récolte commence en septembre. Du champ même le coton est porté au moulin, gin,

OÙ une machine composée de scies circulaires, enfermées dans une espèce de boîte, Tépluche en le séparant de sa graine. Jadis celle opéralion se faisait à la main. Elie Whilne^' inventa le gin, mis en mouvement quelquefois par la vapeur ; économie de temps considérable.

Le coton, rassemblé en balles d'un poids déterminé, est chargé sur les bateaux qui le transportent au marché. C'est alors qu'une activité fiévreuse règne sur la levée que je vois relativement calme en hiver ; c'est alors que les roustabouts ont à s'évertuer. La graine cependant va au moulin dans des sacs et passe par une nouvelle série d'épluchage qui débarrasse de sa cosse une petite amande ; celle-ci broyée avec soin donne de l'huile. Avec le résidu on fait un gâteau jaune très dur ou une farine qui nourrit le bétail. Il reste les cosses (huUs) qui alimentent les fourneaux de la fabrique ; la cendre est employée comme engrais. Rien n'est donc perdu de cette plante précieuse, que l'on peut appeler justement la richesse du paj'^s.

Mêmes arrêts que la veille, même mouvement aux divers débarcadères, mêmes rencontres de

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bateaux ; mêmes forets flottantes, les arbres, arrachés avec toutes leurs racines, glissant en dérive; mêmes établissements de pèche, une cabane sur un (lat-hoat ; mêmes vols de canards qui font soupirer notre ami le pilote, tenté de laisser là sa roue pour saisir un fusil; même ceinture de saules, mêmes camps échelonnés le long de la levée. Mais les rives sont un peu moins basses, quoique toujours inondées périodiquement deux mois de suite, ce qui les fertilise et tue les insectes; parfois cependant l'inondation s'attarde trop et l'on reste deux ou trois ans sans récolte. Les îles se multiplient, quelques-unes d'un sable blanc éblouissant sous le soleil, d'autres couvertes de saules, plusieurs très grandes.

Autour d'elles, le fleuve se divise en vastes branches qui trompèrent les premiers navigateurs; il se répand dans des canaux naturels prolongés à perte de vue parmi les roseaux, il creuse des baies profondes. On dirait souvent un grand lac que les bois, enveloppés d'une buée bleuâtre, semblent fermer aux deux extrémités. Des travaux de défrichement se poursuivent : on abat les cotonniers, les

cyprès, pour donner plus de place à la culture; mais le fleuve fait autrement de besogne que toutes les cognées des bûcherons réunies : il a emporté , renversé , emmêlé dans un désordre effroyable une futaie tout entière en face d'Ellis Gliffs, falaise du sommet de laquelle d'autres bois semblent défier le courant dévastateur. C'est la partie la plus pittoresque du parcours.

A Morville, où le débarquement est d'un entrain tout particulier, nègres et négresses étant accourus, très nombreux, pour recevoir un gros approvisionnement de fourrage, une impression pénible m'attend : le réveil de la réclame américaine. La veille encore j'avais pu croire que ce pays béni échappait par exception rare a ce qui est pour moi la tare la plus insupportable des États-Unis, Vadverti sèment enluminé ou non. Et tout à coup, hélas, à l'improviste, les horribles annonces d'apothicaires reparaissent à Morville sur la barrière du sto?'e, en humbles caractères, il est vrai, tracés à la main, et dans une orthographe qui me désarme : — Preston hedache cure! Chickasaw oil cure ail pains.

Indomptables Chickasaws, vous qui, pressés des deux côtés, entre les possessions anglaise et française, ne vous laissâtes jamais prendre aux promesses des hommes blancs ; vous qui, fortifiés dans vos tanières presque souterraines, teniez en échec l'artillerie de Bienville lasse de se faire décimer par un ennemi invisible; féroces Chickasaws dont les femmes brûlaient vifs nos soldats prisonniers, perfides Chickasaws qui, même vaincus, trouviez encore moyen d'éluder les traités, voilà donc à quoi vous êtes réduits : à prêter votre nom redoutable au remède d'un certain Preston contre le malle de taite (sic) : « L'huile Chickasaw^ guérit tous les maux ! »

Des Chickasaws nous passons aux Natchez, qui nous sont tout autrement sympathiques, ayant joué un rôle dans notre littérature. Après le grand moulin à huile du Fort Scott, après Vidalia ainsi désignée en mémoire du général espagnol Vidal, voici, à deux cents pieds au-dessus du fleuve, sur notre droite, une jolie ville qui rappelle la plus noble et la plus intéressante des tribus indiennes.

Natchez, perché sur le bluff d'un jaune

d'ocre, s'étend également au-dessous de lui, et ce bas Natchez eut longtemps une exécrable réputation par ses tripots et ses débits de boissons; ils tendent à disparaître depuis que dans les écoles publiques on apprend aux enfants les effets du whisky sur la constitution physique, depuis que des mesures autoritaires ont réduit le nombre des har rooms. Cependant nous distinguons de loin sur bien des portes le mot dégénéré de Saloons, qui n'indique pas précisément le séjour de la conversation et des bonnes manières.

Mais Natchez d'en haut est au contraire fort aristocratique. Les riches planteurs de coton du voisinage eurent et ont encore dans ses faubourgs de belles résidences cachées derrière les arbres. Certaines familles, parmi les mieux -posées, portent des noms de France, et les traces du vieux fort français sont visibles. Iberville escalada cette pente rapide en 1700 : elle était alors couverte de forets, et d'en haut il contempla un paysage de plaines et de prairies entrecoupées de bois, des routes croisées conduisant de village en village, qui le firent, dit-il, penser à la France.

Grâce King a, d'après des documents précis, représenté ces villages indiens, avec leurs wigwams arrondis faits de branches que retenait un mortier de glaise et de mousse, leurs toits coniques couverts de cannes fendues et liées ensemble de façon à laisser dans le centre un trou en guise de cheminée, leur temple orné dessus et à l'entrée de rudes peintures d'animaux et qu'entourait une palissade sur laquelle on plantait les tête des victimes sacrifiées au dieu Soleil. Le village des Natchez ne différait des autres que parce qu'il était plus considérable et mieux bâti. La cabane du chef se dressait sur un monticule de dix pieds de haut ; en face était le temple; tout autour un large cercle de cabanes. Là nos aïeux entrèrent en rapport avec le grand Soleil et des petits Soleils qu'ils traitèrent parfois assez cruellement au cours de leurs rapports amicaux. 3e ne sais pourquoi le village indien et ses wigwams me paraît plus réel que la joHe ville d'aujourd'hui, ville de dix mille âmes qui, au temps où la Nouvelle-Orléans n'était elle-même qu'un village, faillit devenir à sa place capitale de la Louisiane.

332 SUR LE MISSISSIPl

Avant d'être venue chez eux, je n'étais pas très au courant des lois de nos amis les Natchez. On m'apprend que leur gouvernement se fondait sur un despotisme absolu. Le grand Soleil était maître du travail, des propriétés et de la vie de ses sujets; il ne travaillait jamais pour sa part. Avait-il besoin de victuailles, il distribuait des invitations à un grand festin, et les invités devaient apporter non seulement de quoi suffire au repas, mais assez pour nourrir ensuite la famille royale. Ses serviteurs étaient choisis parmi les notables et tous se trouvaient très honorés d'être étranglés lorsqu'il mourait, afin de pouvoir l'accompagner dans l'autre monde. Quand naissait un héritier, tous les enfants du môme âge étaient présentés au petit Soleil, et un certain nombre d'entre eux choisis pour le servir, avec certitude de participer à la faveur de l'étranglement s'il venait à décéder.

Le titre héréditaire de chef ne se transmettait pas de père en fils : c'était le fils de la plus proche parente du grand Soleil qui lui succédait. Les princesses royales ne devaient pas se marier dans leur famille, mais prendre un

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époux parmi les rangs du peuple. Lorsqu'on y réfléchit, quelques-uns de ces détails sont autant de signes de la politique habile de l'esprit d'organisation très curieux que les Indiens montrèrent en toute circonstance et qui leur permit de résister si longtemps aux armes des nations civilisées.

Les plantations de coton continuent à se dérouler jusqu'à Yicksburg, et les arbres à flotter en dérive, et les saules à franger d'une chevelure blonde les rives encore molles, tandis que derrière eux, sur un sol plus solide, poussent les cotonniers. A chaque station j'admire des buissons de Cherokee roses, espèce d'églantier dont les hautes masses touffues abritent les magasins et les cases. Bientôt ils se couvriront de fleurs au cœur d'or, à corolle très large d'un blanc de cire comme les pétales de gardénia, plus blanches encore sur le feuillage vert foncé, presque noir.

La plate monotonie du rivage n'est rompue qu'à de longs intervalles par une de ces buttes que dans des âges lointains forma le \ieux Mississipi, quand il eut à se frayer un nouveau chemin vers la mer après le grand soulèvement

qui lit monter la vallée de son nom à plusieurs centaines de pieds au-dessus du niveau primitif. Dans sa course fougueuse il rejeta de droite et de gauche les amas de terre qui portent Bâton-Rouge, Natcliez et Vicksburg.

Nous atteignons Vicksburg le matin du quatrième jour et j'y descends, ou plutôt j'y grimpe. Cette petite ville, tout en escarpements, a l'air de monter à l'assaut des Walnut Hills. Les Confédérés la considéraient comme la clef même du Mississipi et avaient logé derrière ses fortifications une garnison nombreuse dont la défense est restée célèbre. Pendant ce siège de plusieurs mois les habitants durent chercher refuge au fond des caves, tant le bombardement marchait avec fureur. Le général Grant donna un nouveau cours au Mississipi en creusant un canal pour isoler Vicksburg ; par la suite, le fleuve fit irruption à cette place et changea de lit avec sa facilité ordinaire, laissant la ville sur un bras qui, d'année en année, devient moins profond. L'endroit est bien tranquille aujourd'hui, quoiqu'il ait quelque importance industrielle et commerciale, étant,

avec ses treize on quatorze mille liabitants, dont près d'une moitié appartient à la race noire, la plus grande ville de l'État du Mississipi. En bas sont groupés les entrepôts de toute sorte ; puis, par une rampe presque à pic, on atteint la rue des hôtels, des magasins, des marchés, à laquelle aboutissent d'autres rues, ou plutôt des routes transversales, bordées d'arbres et conduisant à de jolies habitations particulières qui ressemblent à des maisons de campagne, toujours en bois, bien entendu. Il y a cependant deux constructions de brique : la poste, quasi monumentale, et l'église catholique, plus modeste, mais ornée à l'intérieur avec profusion. J'y remarque des vitraux d'une certaine originalité : l'un d'eux, donné par une mère en souvenir de son fils, a pour sujet la figure de ce jeune homme représenté à micorps, de grandeur naturelle et en habit du soir irréprochable. Gomme accessoires, les fleurs et les oiseaux du Mississipi.

L'extraordinaire animation de Vicksburg m'étonne tout d'abord : ce sont des cavaliers nègres descendant au galop sur leurs étriers de bois les côtes rapides ; de petites voitures

bizarres attelées de mules et portant des gens assis côte à côte, dos à dos, quand ils ne sont pas debout ; des marchands de volailles vivantes conduisant un genre de véhicule très particulier, qui n'est qu'une grande cage remplie de poules; que sais-je encore? Les gamins se poussent et se bousculent comme un troupeau de moutons noirs. La grande rue commerçante oîi l'on trouve de tout, depuis des peaux d'alligators et d'opossums en train de sécher sur des cordes au soleil jusqu'aux magasins à l'instar de New-York, la grande rue, gardée par un policeman affairé, son bâton à la main, grouille de monde.

Ceci m'est expliqué bientôt : c'est le samedi soir ; les loisirs du dimanche commencent déjà; beaucoup de nègres affluent des plantations voisines. Ils sont groupés à la porte des bars, des saloons, des eating rooms de bas étage dont l'apparence devient plus que suspecte vers l'extrémité de la rue qui rejoint le Mississipi. Ces nègres appartiennent en masse. à la catégorie d'individus dépenaillés, d'une laideur animale aggravée par des vêtements couleur de fange, que j'ai vus se presser sur le

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passage du bateau tout le long du fleuve; mais il y a aussi de très beaux type, des statues de bronze vivantes aux traits réguliers qui rappellent tout le soin qu'ont pris jadis les maîtres pour améliorer le type des esclaves en leur passant un peu de leur sang. Je suis frappée surtout de la belle tournure, de la physionomie expressive, mélancolique et farouche de certaines quarteronnes en petits chapeaux ronds assez coquets. Les vieilles et les laides restent sagement fidèles au sun bonnet, chapeau de soleil formant corridor.

Sur le seuil d'une brasserie allemande le flirt nègre se poursuit très vif et très bruyant; ailleurs s'ébauchent certaines idylles plus tendres et plus silencieuses. Au milieu de tout cela je remarque des passants à l'air parfaitement respectable et civilisé encore qu'un peu provincial, de vieilles dames correctes, de pimpantes jeunes filles se promenant sans aucun chaperon comme elles font partout en Amérique : les nègres pas plus que les blancs ne les effrayent.

La vie des habitants de Vicksburg m'a paru être sans mystère. Les portes de toutes les

boutiques restent grandes ouvertes. Un cordonnier, dont l'enseigne peinte représente une grosse botte posée sur des fleurs, travaille au seuil de son échoppe. La moitié des denrées est dehors; les bouchers accrochent leurs viandes comme à un gibet aux poteaux qui soutiennent les galeries supérieures des maisons, formant une espèce d'arcade des deux côtés de la rue; les fruits de toute sorte, bananes, pommes, pacanes, oranges, débordent sur le trottoir et tentent les flâneurs, qui mangent tout en cheminant. Rien de plus hétérogène que le rassemblement de certaines marchandises : confiserie, cigares, bijoux, etc. ; rien de plus pompeux que les annonces : ici l'on vous promet « les meilleurs ciseaux qui soient au monde » ; plus loin une maison délabrée, avec des vitres en papier, porte: « Logements de première classe, à toute heure. »

La loquacité des nègres, leur besoin de sociabilité fait mon admiration. J'ai vu, au cours de mes allées et venues, deux personnages en guenilles dont l'un tenait sous son bras une poule qu'il caressait tout en causant, rester

plantés à la porte d'une fruiterie une heure entière sans se lasser d'échanger leurs idées dont je n'entendis rien, sauf le mot sah, Monsieur, échangé à intervalles rapprochés par ces gentlemen qui se traitaient l'un l'autre avec une extrême politesse. Pas de mendiants ; quelques infirmes, une besace au dos, acceptent gaîment, sans demander.

Les cochers se disputent le plaisir de me conduire au cimetière, qui paraît être l'unique but de promenade. C'est un parc admirablement situé sur la hauteur et rempli de monuments entretenus avec soin ; il renferme seize mille six cents tombes; le général Grant ne perdit pas moins de neuf mille hommes dans cette meurtrière campagne et, avant de se rendre à lui, Yicksburg avait résisté aux généraux Farragut et Sherman.

— Trop de nègres! Voici la plainte que vous trouvez dans la bouche de tous les blancs de Vicksburg. Trop de nègres, et insolents, envahissants : Sassy mgrjers ! Les vieux, d'anciens esclaves, se tiennent encore à leur place ; mais il faut voir les airs qu'affecte la jeunesse !

Il est certain que l'aplomb de quelques affreux dandies mulâtres qui, la canne à la main, se pavanent en lorgnant les demoiselles, prête à rire. Pour le voyageur qui ne souffrira pas trop longtemps de ce contact, l'aspect de la foule noire, brune et jaune dans la grande rue, un samedi soir, est plutôt amusant. Aucun tapage du reste : à mesure que s'allument les becs de gaz on entrevoit derrière la toile grillée appliquée aux vitres par crainte des mouches (fléau du pays en été) la silhouette sombre de quelques joueurs de billard. Le beau monde s'en va écouter Clara Morris, une étoile dramatique errante, dans la traduction d'une pièce de d'Ennery si bien adaptée qu'elle est incompréhensible au grand nombre. On n'en applaudit pas moins. Il s'agit d'une fille qui se sacrifie pour sa mère.

— Nous avons déjà eu l'année dernière, me dit-on, une autre très belle pièce sur le même sujet. Oh ! elle est grande, Clara Morris, elle l'est !

Voilà tous les renseignements que je recueille à mon hôtel, un des principaux édifices du pays: son propriétaire, un Italien aventureux,

a eu l'idée bizarre de le faire construire dans des proportions assez vastes pour y loger à l'aise toute la population flottante de quelque ville d'eaux en renom. Or, comme rien n'attire personne à Vicksburg qui est remf)li d'hôtels également délaissés, on ne peut imaginer de spectacle plus lugubre que l'abandon de ce bâtiment énorme, décoré avec un luxe barbare, pourvu d'ascenseurs, de pianos, et dont la salle à manger pourrait servir de salle de bal ou de spectacle. Les garçons y sont beaucoup plus nombreux que les convives : la seule table bien entourée est celle qu'occupe riiùte et sa florissante famille. Dans quel fol espoir cet Italien a-t-il fondé à Vicksburg « un établissement de premier ordre » où, comme le proclame un prospectus emphatique, « il n'y a ni mouches ni moustiques » ? Je n'ai pas réussi à le lui faire dire. Seul chez lui le barbier réussit dans ses affaires : le samedi soir tout le monde se fait raser. Cne multitude de têtes barbouillées de savon sous la lumière du gaz, voici la dernière impression que j'aie emportée de Vicksburg avant de filer sur Memphis par un clair de lune radieux qui éclairait l'immensité du

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Mississipi et donnait aux voj^ageiirs de notre train, lancé tout de bon comme l'arche au milieu des eaux, l'impression du déluge.

Nous ne cessons jusqu'au lendemain de traverser, sur pilotis, des plaines liquides : la Vieille Rivière, la rivière des Daims, le Bayou des Castors, en laissant d'un côté le lac du Cygne, de l'autre le lac de la Lune, des noms délicieux revêtant de poésie une humidité pénétrante qui distille la fièvre.

Memphis! — Comment les Américains qui ont le sentiment si vif de Vhumour peuvent-ils aborder sans rire les localités à leur aurore qu'ils ont nommées des noms les plus ambitieux de l'histoire : Corinthe, Utique, Carthage, Sparte, etc.

J'ai compté quatre Athènes dans les États- Unis, j'ai salué en passant le grand hôtel de Babylone, j'ai goûté les fromages qui se fabriquent à Rome, j'ai traversé plus d'une fois cette grosse ville industrielle de Sj^acuse, la rue populeuse où, parmi des gens pressés qui courent à leurs affaires, les trains de l'Ouest à New- York et vice versa passent, comme feraient de simples fiacres, sans qu'aucune barrière les

sépare du trottoir ou do. la chaussée couverte de piétons et de voitures. Nulle part, je ne sais pourquoi, le contraste ne m'a paru choquant comme à Memphis. D'un Londres ou d'un Paris village je prends aisément mon parti : ils pourront croître; Bethléem ne me déplaît pas dans les montagnes d'un pays à qui la Bible est sans cesse présente ; mais qu'ont-ils à faire de Memphis ces gens du Nouveau-Monde? Memphis, perché sur les buttes des Ghickasaws, me semble une monstrueuse anomalie, même en admettant que le Mississipi soit cousin germain du Nil.

Nom à part cependant, Memphis est une ville importante dont la population a presque doublé en dix ans, depuis qu'on a réussi à en chasser la fièvre jaune. Elle est bien située, bien bâtie, animée comme peut l'être le centre d'un marché de coton considérable et ses habitants ne s'occupent pas seulement d'industrie et de commerce : il y a une société cultivée à Memphis, un club de femmes dont les membres s'adonnent avec zèle à la littérature et aux sciences, tout en s'efîorçant d'élever le plus possible le niveau de la vie domestique. C'est

un échange intéressant de pensées écrites et discutées qui très souvent se rapportent à la France. Car elle a conservé tout son prestige à l'est et à l'ouest des Etats-Unis, la France d'Iberville et de Bien ville, ces deux frères qui ajoutèrent de si héroïques épisodes au roman d'aventure charrié par les eaux lourdes du Mississipi ; la France de La Salle, le grand colonisateur normand du Canada; la France de Marquette, le missionnaire explorateur dont le nom fut inscrit sur la première église de Chicago.

Je déclare même que jamais je n'ai entendu ici rendre justice à ces braves gens et à leurs obscurs mais vaillants satellites, comme on le fait en Amérique, comme miss Grâce King l'a fait entre tous, dans son Histoire de la Louisiane, adoptée par les écoles. On ne se souvient plus assez chez nous que des Français dont le sort fut digne de pitié autant que d'admiration accomi)lirent au loin pour la gloire de la patrie de très grandes choses, trop souvent défaites à Paris. Les commissaires royaux, indiscrets et brouillons, chargés de transformer les affaires coloniales en affaires financières, décidaient à la

SUR LE MISSISSIPI 34o

légère d'un blâme sans fondement, d'un rappel inique. Finalement les combinaisons de la politique européenne jetèrent la Louisiane, fdleule de Louis XIV, dans la balance -d'un traité, malgré sa résistance et ses prières. Il y aurait beaucoup à dire sur l'inaptitude prétendue des Français dans le rôle de colonisateurs. C'est l'indifférence de la métropole à l'égard de ses colonies, plus qu'aucune autre raison, qui dut éteindre la belle flamme dont brûlaient nos coureurs des eaux et nos coureurs des bois.

Mais je reviens au club des dames de Memphis. Dans quelle ville de province française des femmes du monde , occupées comme il convient de leur intérieur, trouveraient-elles le temps de s'instruire ainsi, par des recherches et des lectures faites en commun, sur ce qui se passe à l'étranger ? Voilà les bons résultats de l'association. Et quelle manière charmante d'accueillir une voj^ageuse que de l'inviter à une séance du cercle où elle rencontrera aussitôt l'élite féminine de la ville, où elle entendra parler de son pays avec intelligence et sympathie, où elle pourra oublier qu'elle est loin,

isolée à l'autre bout du monde? Je voudrais que Memphis portât, au lieu de ce nom suggestif d'une trop grandiose architecture et d'une trop antique origine, quelque nom indien qui voulût dire tout en voyelles harmonieuses: Hospitalité.

Clover Bend, Arkansas. — Mars 1894.

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