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Taureau, en patois

LE TAUREAU l"??

leur qualité supérieure. Chaque objet, à les croire, valait son pesant d'or.

C'eût été l'intérêt des preneurs de prouver le contraire, mais ils étaient moins habiles à se défendre qu'on ne l'était à les enjôler. Comme, d'autre part, il fallut rendre à cet intraitable exploiteur, le fermier de Brax, une somme assez ronde, censé pour l'indemniser de la différence du cheptel, estimé au début beaucoup trop haut, le résultat du changement de métairie fut plutôt nuisible aux Noguès.

Ils sortirent pauvres de leur ancienne demeure pour se diriger, mécontents déjà, vers la nouvelle, où plus d'une déception les attendait. Ce fut un triste départ. Somme toute, ils avaient passé à Brax du bon temps, le temps de la jeunesse, s'ils y avaient été malheureux ensuite : Rouseto et Janetoun étaient nées là. Noguès se rappelait le jour où il avait amené dans cette petite borde sa Bernade alors sans reproche et si belle sous la couronne de mariée; de son côté, Bernade laissait à Brax les cendres encore chaudes de ses coupables amours. Peutêtre ne se souciait-elle plus de l'homme, mais les furtives rencontres, les brûlantes caresses.

tout cela ne devaitjamais sortir de sa mémoire: le feu ne continue pas moins à brûler parce qu'a disparu celui qui avait allumé l'incendie. En passant devant le castet d'Engayrac pour la dernière fois, elle jeta un regard plein de larmes sur le passé, du haut de la charrette qui l'emmenait.

Il avait fallu deux charrettes pour transporter les gens et le mobilier, deux de ces véhicules gascons invariablement peints en bleu tendre et garnis de piquets fichés dans des trous pour empêcher le chargement de tomber. Traînées par la paire de bœufs et par les deux vaches maigres de la nouvelle métairie elles avançaient lentement, péniblement. L'une d'elles portait les meubles, les lils de plume, et les paillasses, des paquets de linge, de grandes corbeilles que l'on eût cru remplies de coquelicots ; c'étaient les crêtes tumultueuses des poules prisonnières, liées par les pattes et jetant, dans cette incommode position, force cris auxquels se joignaient d'autres gloussements de volailles et la plainte suraiguë d'un petit cochon, ligotté lui aussi, comme pour le supphce de la dernière heure. La chèvre, attachée

derrière la voiture, troUait en bêlant d'inutiles protestations, interrompues par les aboiements rauques de Picaro, le vieux chien de berger, au poil d'un blond sale, comme déteint, très hargneux, malgré son apparence fadasse, et, en tête de ces richesses variées, marchait Noguès tandis que l'obligeant Jacquille, qui s'était offert pour donner un coup de main, conduisait l'autre voiture. Dans celle-là se trouvaient, avec beaucoup d'ustensiles de ménage, les petites filles bavardes et rieuses, contentes d'un déplacement comme on l'est toujours à leur âge; Bernade qui, arrivée à ses fins, était tout près de le regretter, et l'aïeule qu'on avait déracinée telle qu'un vieux pied de vigne, noueux et bruni, pour la jeter sur la paille où elle marmotait son rosaire. Le seul bagage qu'emportât la Togne, était un tison du feu de la Saint-Jean, le tison qu'il faut garder dans toute maison bien tenue contre les cas de maladie. Elle l'avait recueilli, comme elle faisait chaque année dans le brasier qui s'éteignait au milieu de l'aire de Brax, après avoir répondu par une flamme joyeuse à la flamme de tous les feux d'alentour, et elle comptait sur lui

pour protéger ce gîte inconnu où, si vieille, elle avait peur d'entrer.

Cahin-caha, elles roulaient sous le soleil, ces deux charrettes bleues qui portaient la fortune des Noguès. On eût dit un convoi d'émigrants ou de bohémiens. Jusqu'à Pachas, la route, la grande route de la Plume, fut assez belle, puis on prit au pas, par la traverse, et ce furent de rudes cahots sur un chemin défoncé dont la grande sécheresse avait durci les ornières.

Les petites filles s'émerveillèrent devant la vieille église monumentale de Moirax qui a dans le paysage l'importance d'une cathédrale, devant les coteaux de la Garonne aperçus de loin; cependant les grandes étendues de terrain en friche faisaient hocher la terre à Jacquille.

— Nous aurons au moins une belle vue, dit Bernade, que son mari n'avait pas avertie de la situation de la ferme.

Mais, tournant tout à coup, on s'engagea dans un petit bois, on passa devant une maison à un seul étage, juchée au sommet d'un talus jadis couvert de vigne, que tapissait maintenant la plus médiocre végétation couleur de tabac.

— Nous voici au Nomdieu, dit Noguès.

A l'une des fenêtres se montra une figure morose qui regarda défiler les nouveaux venus sans leur accorder aucun signe d'intérêt.

C'était le maître, un étranger, aussi différent que possible des propriétaires de l'Agenais gens affables et « point fiers », qui touchent la main de leurs métayers quand ils les rencontrent, et répondent cordialement adichats à leur adichats la coumpagnie^ I

Les bâtiments de ferme n'étaient pas loin de là, dans une prairie qui faisait suite aux taillis, mais il fallait descendre, pour les atteindre, une pente rapide ; ils occupaient le milieu d'une espèce de cirque en entonnoir, fermé de tous côtés par les bois. Des cultures en assez bon rapport les entouraient, se déroulant jusqu'à la double rangée de peupliers qui fit à Bernade l'effet d'une allée de cimetière. Elle le dit à son mari presque en frissonnant.

La façade de la maison était en contre-bas du pré ; on y accédait par un méchant petit

1. La compagnie est supposée être l'escorte invisible de l'ange gardien, ce qui a besoin d'être expliqué au promeneur solitaire, pour peu qu'il soit étranger.

pont jeté sur un fossé, à sec pour le moment, mais qui, l'hiver, éfait rempli d'eau. L'aire à battre le blé, de très belle dimension et bornée par une sorte de rempart en terre, se trouvait de l'autre côté du fossé, devant l'étable, où les bêtes, comme le remarqua Bernade, en continuant le cours de ses critiques, étaient moins mal logées que les gens.

— Pas de voisins ! pas un seul I s'écriait-elle, très maussade.

— Cela vaut quelquefois mieux que d'en avoir trop, grogna Noguès entre ses dents, avec un réveil de rancune. Mais nous en avons un... Il a bien soixante ans, c'est vrai, et davantage, avec une femme tout aussi vieille que lui ; de braves gens, je crois, qui demeurent à Laparade.

— Laparade?... Cette métairie dont tu m'as parlé, qui est à une demi-lieue d'ici?... Tu appelles cela des voisins? Et il faut faire le double de chemin pour arriver au plus proche village 1 Autant s'enterrer vifsl

— Allons, ma femme, on s'y fera. D'ailleurs, si nous sommes ici, c'est bien que tu l'as voulu I Ne dirait-on pas que je t'ai amenée de force?

Rouseto et Janetoun, séduites par la nou-

veauté, trouvaient tout très bien: une mare fangeuse qu'il leur plaisait d'appeler le vivier était particulièrement à leur goût ; elles y voyaient d'avance barboter les canards et, en attendant, aidaient à délivrer de ses liens le pauvre cochon, à mettre en liberté les poules, caquetantes aussitôt, occupées à gratter l'herbe autour de leur coq.

— Pays de grenouilles ! décida Jacquille en reniflant une odeur quelque peu marécageuse.

Il resta pour aider ses amis à l'emménagement. Avant de se dire adieu, on tira de la graisse un confît^ on mangea, on trinqua sur la vieille table vermoulue dont un pied s'était cassé en route ; on but un doigt de vin de Brax, tel que le Nomdieu n'en devait apparemment jamais produire ; mais la fête était triste, et, plus tard, chacun prétendit avoir eu de lugubres pressentiments.

La Togne cependant n'avait pas laissé de repos à son fils que le tison guérisseur ne fût placé sur le manteau de la cheminée et une croix de fleurs flétries, la croix de la Saint-Jean, clouée à la porte pour éloigner les mauvais sorts. Ces précautions devaient, hélas, être vaines.

— Au secours I Arrêtez-le ! A moi 1 Au secours 1

Ces cris, des cris perçants, partirent de l'étable sans que personne y répondît.

C'était la première fois depuis son arrivée au Nomdieu que Bernade allait affourager le bétail. Jusque-là, son mari avait pris ce soin, voulant lui éviter de la fatigue, car elle était fort alourdie par une grossesse, peu avancée pourtant, à l'en croire. Mais Noguès s'étant attardé, ce soir-là, dans le champ assez éloigné où, avec ses fdles, il déterrait des pommes de terre, elle n'avait pas voulu faire attendre

les bêtes et leur avait porté par brassées le maïs fraîchement coupé.

Dans les demi-ténèbres de Tétable profonde, elle avançait, chargée de son fardeau, de tiges sucrées, de longues feuilles vertes et d'épis à peine formés sous un tissu d'argent fibreux. L'odeur suave de leur nourriture préférée faisait pousser aux bœufs de doux meuglements d'aise, que couvrit soudain la voix toute différente du taureau, qui se mit à mugir avec une telle force dans sa stalle, tout au fond de l'étable, que Bernade en eut presque peur. Jamais elle n'avait entendu un braou faire tant de bruit, sauf dans ses furies d'amour; d'habitude il est muet beaucoup plus que les bœufs, dédaignant exprimer la faim ou la souffrance, ni rien de ce qui n'est pas l'impérieux besoin de son sexe. Mais Noguès lui avait dit que lou Démoun passait pour être plus méchant qu'un autre quoiqu'il n'eût vu jusque-là aucun signe de cette méchanceté.

L'étable était divisée en quatre compartiments : dans le premier, une vache et son veau qui, couché auprès d'elle, tendait sa jolie tête noire, friande de maïs ; dans l'autre, la

seconde vache à l'échiné saillante, aux mamelles stériles, taries par le rude travail des champs, puis, ensemble, les deux bœufs ruminant côte à côte, devant un râtelier vide, sous les longues toiles d'araignées qui tombaient des solives comme des draperies grises. L'apparition d'une inconnue ne parut déconcerter aucune de ces bonnes bêtes, patientes et douces. C'était le repas du soir qui arrivait, elles n'en demandaient pas davantage; mais, dans la quatrième stalle, séparée des autres par un espace assez large, le taureau continuait à se démener comme un possédé, tirant sur sa chaîne et poussant des beuglements rauques qui exprimaient tout autre chose que la satisfaction.

Quand Bernade, pliant sous une nouvelle charge de maïs l'aborda enfin avec prudence, il tourna vers elle son œil enflammé, puis se dressa tout debout d'un mouvement si terrible que la chaîne qui le retenait, vieille et rouillée par places, céda sous l'effort qui faisait saillir tous les muscles de l'énoruie encolure.

A son tour, Bernade poussa un cri, un grand cri de détresse, laissa tomber sa charge de millet, et gagna la porte en courant, mais elle

n'eut pas le temps de la refermer ; le taureau, qui pensait apparemment à tout autre chose qu'à son souper, avait d'un bond franchi le tas de maïs, traversé l'étable comme un trait et débouchait sur l'aire où un instant il se tint debout, immobile, les pieds écartés, soufflant du feu, aveuglé, au sortir de la quasi obscurité, par le soleil qui, prêt à se coucher, lui dardait dans les yeux des flammes rouges.

C'eût été pour Bernade le moment de fuir, car la fougue du premier élan avait porté trop loin son agresseur, la laissant à quelques pas derrière lui. Si elle eût été plus légère, elle aurait sans doute réussi à se réfugier dans la maison, mais sa grossesse la gênait et, avant d'avoir pu atteindre la passerelle jetée sur le fossé, elle trébucha. En même temps le taureau se retournait : distrait de son éblouissement passager par le vol éperdu de la jupe de drap rouge, il fondit sur elle, le front en avant, et elle tomba sous une poussée furieuse. Jamais aucune arène espagnole ne vit de spectacle plus tragique ; au fait, l'espèce de gradin qui entourait l'aire de trois côtés formait une plaza où il ne manquait que des spectateurs. Enlevée sur

les cornes de l'animal enragé, la malheureuse femme avait de nouveau roulé sur le sol durci, où lou Démoun, digne de ce nom, la secouait, la piétinait, encore excité par ses cris, par ses prières désespérées qui lui demandaient grâce, comme s'il eût été un être humain capable de comprendre... grâce au moins pour l'enfant I

D'autres cris, des cris faibles et stridents se joignirent à ceux de la victime, car la Togne, que tout ce bruit avait vaguement avertie, était venue, du train de limace dont les ans et les infirmités ne lui permettaient pas de se départir, assister de loin au meurtre. On entendit bientôt, en outre, des clameurs encore lointaines. Les appels déchirants poussés par Bernade étaient enfin arrivés aux oreilles des ramasseurs de pommes de terre qui rentraient.

Noguès, s'élançant, fit face au taureau, les bras étendus, l'étonna ainsi et, se jetant sur sa femme qui gisait, roulée en boule et sans connaissance au fond du fossé, eut le temps de l'emporter dans la métairie. Aussitôt qu'elle eut disparu, lou IJéinoun, comme exorcisé, se cahïia subitement ; un enfant eût pu le prendre sans danger, semblait-il, par ses cornes san-

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glantes. Apaisé, stupide, il levait un mufle blanc d'écume vers le couchant, dont la pourpre pâlissait déjà, en aspirant l'air où flottait peutêtre encore pour lui cette odeur de femme qui l'avait rendu fou.

On avait beau cependant jeter de l'eau à Bernade, en pleine figure, elle ne sortait pas de son évanouissement. Le sang coulait d'un trou béant sur son front qui avait donné contre une pierre et elle n'était que blessures, bien que sa jupe d'un drap épais l'eût un peu préservée, les cornes du taureau s'y étant embarrassées plus d'une fois. Les deux petites filles pleuraient, croyant leur mère morte ; mais Noguès qui, agenouillé auprès d'elle et l'oreille appuyée contre sa poitrine, répétait sans relâche d'un ton lamentable : <c Ma femme, ma pauvre femme! » sentit que le cœur battait. Presque aussitôt Bernade entr'ouvrit les yeux et poussa un long gémissement.

— Elle en reviendra, s'écria-t-il, en la soulevant avec précaution pour la déposer sur son lit. Courez \ite chercher le médecin à Layrac.

Alors la vieille mère intervint avec autorité ; d'un signe elle appela son fils dans un coin :

— Le médecin parlera, dit-elle.

— Eh bé, après?

— Après, tout le monde saura comment le malheur est arrivé ; tu ne pourras plus vendre le taureau, et tu ne peux pourtant pas garder non plus une aussi mauvaise bête.

— C'est vrai, fit le métayer, je n'y aurais point pensé tout seul.

Il regarda sa mère avec admiration ; elle entendait encore les affaires à son grand âge et il lui revenait des idées quand l'argent était en jeu.

— Attends, dit-il à Rouseto, qui avait déjà franchi le pas de la porte ; nous la soignerons bien tout seuls.

Et il se mit à étancher le sang qui couvrait Bernade avec de l'eau et du vinaigre, à bander sa tête fendue au moyen d'un linge solidement assujetti, sans qu'elle fît rien que gémir.

— Là, reprit-il, pour le moment cela suffit, et, vous entendez bien, petites, à tons ceux que vous verrez, si vous voyez quelqu'un, ne manquez pas de dire que votre mère est tombée en prenant des fagots, tombée du haut de la pile sur un tas de pierres qui se trouvait auprès... N'y manquez pas, surtout!

Les petites filles ouvrirent de grands yeux, se demandant si le chagrin faisait perdre l'esprit à leur père, mais elles comprirent assez vite lorsqu'il eut ajouté :

— C'est demain mercredi ; dès la pointe du jour je conduirai lou Démoun au marché d'Agen, et, une fois que j'y serai, vous pourrez aller chercher le médecin ; il n'y aura plus de danger que nous manquions la vente.

— Tu as raison, dit la Togne satisfaite de l'effet produit par ses conseils.

Ce qu'il y avait d'inouï dans l'aventure, c'est que le taureau revenu au calme, sans que l'on sût pourquoi ni comment, était rentré de luimême dans l'étable et s'était mis à manger son maïs avec la sérénité d'une bonne conscience.

Cependant, les plaintes de Bernade continuaient, exprimant d'atroces douleurs. Si soucieux qu'il fût de ses intérêts, Noguès aimait sa femme ; il se pencha sur son lit et l'embrassa avec une pitié pleine de tendresse.

— J'aimerais mieux souffrir à ta place, pauvre, murmura-t-il, dans son oreille. Patience! La nuit sera bientôt passée.

Jusqu'à l'aube, il la soigna de son mieux, effrayé de voir qu'elle recommençait à pousser des cris comme si elle eût été derechef aux prises avec le taureau ; sans doute elle le revoyait dans les visions de la fièvre, car elle répétait sans cesse : louDémoun ! lou Dêmoun! lou falchiUé !

Plus d'une fois Noguès se repentit de n'être pas allé tout de suite et à tout risque chercher le médecin. Quand il partit avant l'aube, ce fut pour échapper à l'horreur de ce délire, autant que pour arriver parmi les premiers au marché d'Agen.

— Cours maintenant, dit-il à Rouseto en la secouant pour l'éveiller.

Et la petite courut à toutes jambes vers Layrac, tandis que son père, tenant au bout d'une corde lou Démoun, docile autant que le plus inoffensif des petits veaux, prenait de son côté la route d'Agen.

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Ce fut une assez vive contrariété pour Noguès que d'apercevoir tout d'abord sur la place du Marché, où il débouchait avec son taureau, l'unique voisin du Nomdieu, Ambrosi, le vieux métayer de Laparade. Il avait préparé chemin faisant dans sa tête une explication plausible, en cas de quelque rencontre embarrassante, mais Ambrosi ne lui laissa pas le temps de mentir.

— Eh bé ! s'écria- t-il, vous venez donc vous débarrasser de ce malin-là? Vous avez raison, ma foi !

— Non, j'ai peut-être tort, répartit Noguès sur la défensive. C'est une bête superbe.

— Sans doute il n'est pas mal, lou Démoun, mais trop vicieux tout de même.

— Vicieux! répéta l'autre d'un ton de parfaite innocence.

— Eh oui, ne faites pas l'étonné. Je sais que l'on est sur ses gardes, que l'on peut se défendre quand on connaît le tic d'une bête. Mais pour vous c'était encore assez difficile. Vous avez trop de femmes à la maison... Quand ce ne seraient que vos fdles . . . Les jeunesses, ça n'écoute qu'à demi les bons conseils et un malheur est vite arrivé.

— Je ne vous comprends pas, dit en toute sincérité cette fois, Noguès devenu blême.

— Allons donc ! Vous n'êtes pas sans savoir, puisque vous le vendez, vous n'êtes pas sans savoir que celui-là n'aime pas les femmes. — Et Ambrosi désignait le taureau qui, fatigué par la marche, avait l'air doux jusqu'à l'abattement, ne rappelant plus en rien le furieux de la veille. — Il massacrerait volontiers toutes celles qui l'approchent.

Tel était, en effet, le secret que l'ancien métayer du Nomdieu et l'arbitre qui lui prêtait son honorable assistance avaient hésité à

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confier aux nouveaux venus le jour de l'estimation, hésité si bien que finalement ils s'étaient avec soin cousu la bouche.

— Moi? Je ne savais rien, répondit Noguès d'une voix étranglée.

— Farceur! s'écria son compagnon.

Mais, le regardant en face, il vit bien à sa mine ahurie qu'il devait dire la vérité.

— Eh bé! lou Finassé, mérite son nom encore mieux que je ne le croyais. Il vous a mis dedans d'une jolie manière, lou couquin '. lou cancre! Ah! ah! ahl

Et le vieux métayer de Laparade se tordait de rire, évidemment ravi de la malice du Finassé, malice dont il n'eût jamais été capable pour sa part, assurait-il.

Tout à coup, néanmoins, il cessa de rire, et, avec un coup d'œil méfiant :

— Si vous ne saviez pas que la bête était dangereuse, demanda-t-il, pourquoi ètes-vous venu essayer de la vendre ?

Et Noguès se vit obligé à une demi-confidence; il consentit à reconnaître que le taureau avait fort effrayé sa femme en montrant une grande colère quand elle lui avait, pour la

première fois, apporté du maïs et que, vu l'état de Bernade, il n'avait pas voulu la contrarier, en refusant de vendre ce bel animal qu'il regretterait d'ailleurs tous les jours de sa vie.

— Oh bé! ne le regrettez pas trop, dit Ambrosi, car vous aviez le diable chez vous !

Là-dessus Noguès le supplia de ne pas ébruiter cela sur le marché s'il ne voulait l'empêcher de se débarrasser de son taureau ou, tout au moins, d'en tirer un bon prix.

Ambrosi se grattait la tête pour interroger sa conscience: il lui semblait pécher en se taisant, car il était fort bavard. Laisser massacrer des femmes faute d'avertir, c'était abominable 1 Mais il se disait aussi que de bons rapports avec le nouveau métayer du Nomdieu pourraient dans l'avenir se fonder sur cette complaisance, tandis qu'autrement il s'en ferait un ennemi, et qu'y a-t-il de plus fâcheux que des brouilles entre voisins?

— Té ! finit-il par s'écrier, après avoir établi en lui-même une juste balance, on dit qu'il ne faut pas faire au prochain ce que nous ne voulons pas qu'il nous fasse; mais quand c'est le prochain qui a commencé à nous attraper?...

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Vous voilà, tonnerre de Diou! avec le diable sur les bras... Il faut bien vous en défaire !

Et Noguès se défit du diable sans plus de scrupule qu'on n'en avait mis à le loger chez lui. Aussitôt qu'il eut passé cette malédiction à un autre, ce fut un grand soulagement, et il n'eut plus qu'une idée : retourner près de sa pauvre femme, qui souffrait pendant ce tempslà. Mais force fut bien de trinquer avec l'acheteur et un peu ensuite avec le voisin obligeant. Ils ne rentrèrent ensemble, Noguès et Ambrosi, qu'à une heure assez avancée, unis dorénavant par leur complicité dans une petite fraude, devenus bons camarades d'indifférents qu'ils étaient, prêts à échanger indéfiniment des services pourvu que cela ne leur coûtât rien.

Quand ils se furent séparés devant Laparade, Noguès, que les propos ininterrompus d'Ambrosi avaient distrait jusque-là, fut repris d'une grande tristesse. Il se demandait, tout en marchant, avec une vague terreur d'arriver, si sa femme n'allait pas plus mal, si le médecin avait prescrit beaucoup de remèdes et s'il aurait à revenir ; cela coûte cher les visites du médecin ! Tout de même il fallait

bien remettre la pauvre sur pied, quand le prix tout entier du Léutoun, qui sonnait en gros écus dans sa ceinture, devrait y passer I

Enfin, la fenêtre éclairée de sa métairie lui apparut à travers les peupliers ; elle avait cet air de mystère qu'ont la nuit toutes les petites lumières dans le silence et la solitude de la campagne endormie. Quel malheur le menaçait derrière cette étroite lucarne? Le cœur de Noguès se serrait de plus en plus. Il fit halte une seconde et s'appuya sur son bâton.

Picaro, sur ces entrefaites, aboya très fort de sa voix rouillée, mais il se tut aussitôt en reconnaissant le pas du maître, et, presque en même temps, la porte de la métairie s'ouvrit, s'entre-bàilla plutôt : la Togne arrêta son fils sur le seuil.

— Écoute un peu, dit-elle; écoute, il y a des nouvelles.

— Meilleures, j'espère? s'écria-t-il épouvanté.

— Des nouvelles bonnes et mauvaises, continua la vieille dont le ton et les idées étaient cette nuit-là très nets, très décidés; elle semblait même s'être, au physique, redressée de quelques lignes. Le médecin est venu. II lui a

trouvé une jambe cassée à deux endroits et l'a tout de suite accouchée... accouchée d'un garçon.

— Un garçon I

La Togne ne lui barrait plus le passage; elle avait poussé la porte, au contraire, pour qu'il entrât; mais Noguès ne se pressait pas, tant il se sentait remué par ce qu'on venait de lui apprendre. A peine pensait-il à la jambe cassée qui allait empêcher longtemps sa femme de travailler; ce qui s'imposait à son imagination, c'était l'enfant... le fils! Il avait tout prévu, excepté cela. On ne pouvait s'étonner pourtant que l'agression furieuse du taureau eût précipité sa venue en ce monde. Le pauvret, né si loin du terme, combien devait-il être faible et chétif ! C'était miracle seulement qu'il vécût !

Avec précaution, en évitant de faire craquer ses chaussures, Noguès entra dans la chambre, et, à la lueur de la petite lampe qui vacillait, il vit Bernade étendue sur le grand lit, blanche, immobile, les yeux fermés. On eût dit une statue de pierre. Un linge ensanglanté, qui lui entourait la tète jusqu'aux sourcils, la coifl'ait

d'un turban bizarre et, sous la couverture d'indienne piquée, se dessinait la ligne rigide de son corps.

Par terre, dans une de ces corbeilles tressées qui servent de berceaux dans le pays et oîi l'enfant est maintenu au moyen de bandelettes qui lui donnent l'apparance d'une petite momie, vagissait, d'une voix déjà forte, le nouveau-né très rouge. Avant même d'approcher de sa femme, No^uès le regarda.

Une curiosité anxieuse lui ôtait presque le souffle : « Quel gaillard! pensa-t-il. Plus gros à lui tout seul que ne l'avaient été ses deux sœurs ensemble 1 Ni l'une ni l'autre n'était venue au monde si bien constituée, avec tant de petits cheveux noirs et ces gros poings fermés qui feraient des mains de travailleur. Quel gaillard ! »

Longuement Noguès resta plongé dans sa contemplation qui ressemblait à de la stupeur. La Togne avait pris la lampe dans ses griffes tremblantes pour mieux éclairer le berceau et son robuste contenu.

— Oui, marmotta-t-elle, oui, ma foi, es poulit, il est joli! Es un bet majinafgé! C'est un

beau garçon ; il ne lui manque rien. Rouseto portait à deux mois la brassière que nous lui avons mise tout de suite; il faisait craquer les autres !

Et la Togne montra d'un air ravi ses vieilles gencives en guise de sourire.

Bernade, cependant, si morte qu'elle parût, avait entr'onvert les yeux et regardait, elle aussi, se demandant peut-être ce qui allait arriver, avec l'indifférence suprême de ceux qui n'ont plus peur de rien, ayant passé le pire. Son mari allait-il l'achever, en reconnaissant le fils de Pierril dans cet enfant que le taureau avait arraché de ses entrailles? Elle attendait sans sourciller.

Depuis la veille, bien des visions avaient traversé son esprit égaré, où certaines choses ressortaient, cependant, étrangement claires au milieu des angoisses de son corps. C'était presque à pareille date que, l'année précédente, elle s'était donnée pour la première fois au beau métayer de Massoulès, un soir de vendange, au fond du chai, où le vin doux répandait une si grisante odeur... Et l'idée de son propre sang, où le taureau avait trempé

ses cornes, se mêlait pour elle à l'idée de ce vin rouge qui bouillonnait dans les cuves. Oui, la correction que lui avait épargnée son mari, c'était le taureau qui s'en était chargé, lou Bémoun, le vra;^ sorcier qui n'avait rien de commun avec le fatchillé imaginaire, avec le fantoumeto créé par ses mensonges et tant poursuivi cette nuit-là. Pour s'être fait attendre longtemps, la vengeance n'en était pas moins cruelle. Bernade constatait ces choses, sans en tirer, d'ailleurs, grande conclusion morale : Es atao ! C'était ainsi. Toute ignorante qu'elle fût de l'antique fatalité, cette paysanne la subissait, majestueuse dans son morne silence. E11& s'abandonnait au Destin qui l'avait faite inconsciente et païenne. Et le Destin se déclara pour elle, il eut pitié de la tragique victime du taureau et de l'amour.

Noguès resta bien deux ou trois longues minutes à chercher, on ne savait quoi, sur ce visage d'enfant qui s'empourprait dans un premier efïbrt pour crier. Peut-être se remémorait-il les joues larges de Pierril et la fossette profonde de son menton. Peut-être aussi était-il, comme beaucoup de paysans, inca-

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pable de discerner une ressemblance. Quoi qu'il en fût, il poussa un soupir, se baissa lentement, défit les bandelettes du berceau plus lentement encore, car ses doigts calleux et maladroits se refusaient à cette besogne de femme, puis, élevant le petit entre ses bras :

— Il pèse déjà un fameux poids, le mâtin, dit-il d'un air satisfait, comme s'il se fût agi d'une chevrette ou d'un agneau.

Il le retourna, le palpa :

— C'est un beau gars, répéta-t-il avec un gros baiser pour conclure.

Alors le visage de la Togne s'éclaira, comme on n'aurait pas cru que cela fût possible; il y passa, l'espace d'une seconde, un rayonnement d'allégresse, tandis que IVoguès s'approchait de sa femme et l'embrassait à son tour, en lui disant tout bas :

— Allons vite, guéris-toi bien. Ce n'est pas tout que de l'avoir fait, il faut l'élever.

Les petites filles, éveillées par le retour de leur père, sortirent du réduit où elles couchaient pour venir admirer une fois de plus, avec une sorte de respect, ce personnage important, le petit frère, et la Togne sentit

qu'elle pardonnait enfin à sa bru, qui avait amené un fils dans la maison. Ses derniers jours à elle auraient un emploi maintenant : bercer cet homme futur, l'héritier du nom, lui croasser des chansons à l'oreille, se traîner avec lui au soleil dans cette familiarité mj'stérieuse qui rapproche et confond presque les enfants et les vieillards, le commencement et la fin, ce qui vient d'éclore et ce qui va mourir.

Parays. — Juin 1892.

Le déjeuner vient de finir, c'est Fheure habituelle du facteur, à moins que ce personnage ne se soit arrêté quelque part pour déjeuner lui-même, ou qu'il n'ait voulu, avant de se mettre en marche, attendre que la chaleur fût passée, ou bien encore qu'il ne dorme ivremort dans un fossé.

Le café est servi sur la terrasse, à l'ombre des tilleuls, et l'argenterie scintille capricieusement, effleurée par le plus gai des rayons de soleil, tandis que Suzette remplit les tasses une à une.

— Deux morceaux de sucre, marraine?...

Voilà pour vous, mamma (elle parle anglais

en perfection et aime à le rappeler). — Rhum ou chartreuse, monsieur mon père?

Sa voix, un peu haute, sonne à l'unisson des petits cris d'oiseaux perchés dans les branches au-dessus d'elle, et la palpitation du feuillage projette des ombres changeantes sur sa robe claire, sur sa tête blonde où la lumière joue parmi les frisons d'or pâle, coiffant d'une sorte de nimbe ce visage qui d'ailleurs n'a rien de celui d'une sainie, — Suzette n'est dévote qu'autant qu'il lui semble strictement nécessaire, — ni d'une martyre, encore moins, — ses parents idolâtres ne vivent que pour gâter à la folie leur fille unique.

Les chiens ont aboyé là-bas dans la cour, des bruits de pas grincent sur le sable de l'allée, un morceau de sucre reste en suspens au bout de la pince que tiennent deux doigts délicats armés de jolies griffes pointues.

— Ah 1 le piéton 1 II mérite un bon point aujourd'hui.

Et sur le plateau qu'apporte, sans se presser, un domestique, on voit surgir le grand événement de lu journée, le courrier, aussitôt épluché par mademoiselle Suzanne.

— Les journaux de papa... Le Temps — elle bâille longuement là-dessus pour exprimer son opinion personnelle. — Le Figaro^ à la bonne heure!... et la feuille anodine de la localité... prix des céréales, nouvelles du comice agricole, questions du plus haut intérêt. Vous n'avez que cela, papa, avec une demi-douzaine de prospectus : traitement des maladies de la vigne, etc. Bon ! l'écriture de Laurencel, notre couturière ! Je parie que vous lui avez commandé une surprise pour moi, mamma. Le papier œuf de canard et l'horrible parfum musqué de mon amie Nina... C'est ainsi que l'on comprend l'élégance dans les garnisons de province où la traîne son mari. Voilà une vie, par exemple, dont je ne voudrais pour rien au monde I La modeste enveloppe blanche de cette chère Marie... Tiens! une lettre à l'adresse de marraine : « Madame la baronne d'Usson, château de Villeneuve. » Vous avez donc dit, en venant déjeuner, qu'on vous l'apporte ici, marraine? Quelque chose de terriblement pressé, sans doute. Griffonnage abominable, mais masculin. — Elle éclate de rire. — Lettre d'amoureux, je gage.

— Allons, petite fille, donnez-moi cela tout de suite, dit madame d'Usson avec un peu d'humeur. A-t-on idée d'une indiscrétion pareille I Eh bien, oui, je n'ai pas voulu tarder jusqu'à ce soir pour lire une réponse que j'attendais de... mon notaire.

— Oh 1 marraine I les notaires écrivent bien mieux que ça... c'est proverbial. Et puis, ils ne doivent pas être nerveux et ceci est une écriture très, très nerveuse. Volonté de fer, regardez-moi la barre de ce t... Imagination... susceptibilité extrême... Je suis graphologue, vous savez !

— Mon notaire a toutes les qualités. Un homme charmant et très répandu... Son étude est ce qui l'occupe le moins.

— Alors vos affaires doivent s'en ressentir, pauvre marraine, dit Suzette d'un ton apitoyé, tandis que ses prunelles bleues pétillent de malice. C'est quelque désastre qu'il vous annonce là.

— J'espère bien que c'est tout le contraire 1 Un grand silence s'établit, un silence troublé

par le bourdonnement des abeilles qui tournoient autour du sucrier.

UN MARIAGE IKOUÏ ! 209

Chacun lit ses lettres.

— Marie ne pourra venir que la semaine prochaine, mamma. On aura besoin d'elle à son couvent, même après la distribution des prix. Toujours esclave du devoir, pauvre Marie!

— Peu importe. Mais que dis-tu de cela, Suzon? Madame Laurencel propose pour toi une robe de serge blanche ; sur la jaquette, les boutons en porcelaine de Sèvres fleuris de roses.

— Je ne vous répondrai qu'un mot, maman : Pourquoi faire? Dans un trou comme celui-ci, on use ses vieilles nippes.

Cependant, la baronne, avec un coup d'œil significatif à madame du Rosay, prononce brièvement d'une voix contenue :

— La personne accepte mon invitation !

— Ah ! vraiment ?

Ces mots sont jetés d'un ton de suprême indifférence, mais Suzette remarque très bien que sa mère a tressailli. Et, comme pour sauver une situation délicate, M. du Rosay parcourt le Figaro avec des cris de paon :

— Ces maudits journaux ne respectent rien! Non, il est impossible de vivre chez soi sans

occuper le public. Quel ennui pour les pauvres Méranl Écoutez plutôt : « Jeudi 20 juillet, a eu lieu, au château d'Arc-sur-Loire, une tentative de sport couronnée du plus éclatant succès. Dans le parc splendide... » Je passe... Vous allez voir quelle atroce violation du mur de la vie privée. « Des courses en bicyclettes ont réuni l'élite de l'aristocratie de ces parages. Le programme était le même que celui du Cirque, un essaim de jolies femmes faisant assaut de grâce et de vitesse dans des costumes masculins et même clownesques motivés par la circonstance. Seulement, au château d'Arc, ces jolies femmes s'appelaient la comtesse de Rieux, la marquise d'Arbonne, madame Ilarding. .. » El les y sont toutes, avec des remarques choquantes sur les bas de cette pauvre marquii^e, reprend M. du Rosay toujours indigné. « Leurs charmes patriciens n'avaient besoin de rien emprunter aux maillots décevants dont on use au théâtre... » — C'est trop fort I Clameurs de madame du Rosaj' et de madame d'Usson, qui plaignent de tout leur cœur les Méran d'être ainsi affichés dans les nouvelles du jour.

— Bah 1 dit madeoioiselle Suzette sceptique, parions qu'ils se sont exténués à faire des démarches pour qu'on parle de leur petite fête I C'est amusant, quoi qu'on en dise, d'occuper le public, de faire penser aux gens ce que je pense moi : « Quel endroit divin que ce château d'Arc ! Voilà bien la campagne comme nous la comprenons ! »

— Tu t'ennuies donc aux Vertes-Feuilles?

— Oh ! mon Dieu, non, seulement je n'ai jamais senti autant qu'aux Vertes-Feuilles, combien j'aime Paris. Vous êtes de mon avis, n'est-ce pas ? Si quelques-uns font semblant à Paris d'adorer la campagne, tout le monde à la campagne regrette sincèrement Paris.

— Ce sont là des choses qu'il ne faut pas crier si haut, mignonne. Nous ne savons jamais ce que la destinée nous réserve et tu pourrais décourager...

— Les ruraux qui songent à demander ma main ?

— Petite, si au lieu de dire de ces folies tu allais jeter du pain à tes carpes? Tu les as oubliées ce matin, dit madame du Rosay en

2i2 UN MARIAGE INOUÏ !

montrant du doigt une corbeille pleine de croûtes, débris du déjeuner.

A travers les tilleuls, on voit scintiller l'eau de la douve, où rôdent quelques-unes de ces carpes purement décoratives, qu'on ne pêche jamais.

— J'obéis, chère maman, dit Suzette, en ramassant son chapeau de paille. — Mais, sur le point de quitter la terrasse, elle s'arrête : — Vous tenez donc bien à m'éloigner?... Vous trouvez donc bien utile de traiter sans moi des questions qui me concernent?... Comme si j'étais assez niaise pour ne pas deviner qu'il est, une fois de plus, question de mariage?

— Suzette! (M. du Rosay s'est levé d'un air sévère.) Permets-moi de te faire observer, mon enfant, qu'une jeune personne de ton. âge ne doit jamais comprendre...

— ...Que ce qui est fait pour ses oreilles, achève prestement mademoiselle Suzette ; mais voyons, papa, je vous en fais juge : avec ce système-là, combien d'ennuis les parents ne s'attirent-ils pas? Rappelez-vous... l'année dernière, vous vous êtes ainsi beaucoup trop avancé avec ce monsieur de l'Opéra-Gomique...

— De r Opéra-Comique ? répète madame d'Usson d'un air interrogateur.

— Eh bien, oui, la première rencontre avait eu lieu, selon les meilleures traditions, sous les auspices de la Dame Blanche. Je ne déplus pas, paraît-il, et mon père, transporté d'aise, encouragea outre mesure ce personnage obèse... car il était obèse, marraine.

— N'en croyez rien, interrompt M. du Rosay, un léger embonpoint sans doute, mais...

— Deux millions, vous allez dire... Certainement, c'est très gentil ! Encore faut-il un peu de tournure. Je ne suis pas difficile pour le physique... tous les hommes sont laids... excepté papa, bien entendu... Ne froncez pas le sourcil, papa, quand votre fille vous embrasse. Laid soit, mais lourd, mais commun, c'est trop. J'ai répondu, vous m'approuvez, j'en suis sûre, marraine, vous dont le candidatest maigre, d'une élégante maigreur , vous m'approuvez d'avoir répondu comme je le fis : Quand il aurait trois millions, jamais !

— Moi dont le candidat est maigre, ditesvous, mademoiselle? balbutie madame d'Usson confondue.

— Elî oui ! Ce notaire qui écrit si mal, cette

personne qui accepte votre invitation 1

Marraine, maman, mon pauvre papa, n'espérez •pas me tromper. Vous vous y prenez tout de travers. Voilà maman qui, au printemps dernier, pour me conduire à un certain bal blanc chez marraine, une sauterie, rien de plus, se préoccupe de ma toilette comme elle ne l'avait jamais fait et qui, après m'avoir pomponnée, bichonnée, a l'imprudence de me dire : « Tâche d'être gentille ce soir ! » Là-dessus je m'inquiète... naturellement. Au bal, beaucoup de messieurs me regardent, m'invitent, traitent avec moi les sujets que l'usage autorise. Lequel est-ce ? Impossible encore de m'en douter ; mais le lendemain matin, marraine reste enfermée une heure avec maman. Au concours hippique, trois jours après, un des danseurs qui m'avaient été présentés vient nous saluer. Il s'oublie longtemps, très longtemps auprès de nous. Maman me reproclie au retour mes fous rires quand un officier de dragons est tombé dans la rivière. Elle me dit qu'on m'aura trouvé mauvais genre. Qui on ? J'ouvre l'œil et je n'ai pas de peine à découvrir que

ce on porte un pince- nez, la barbe en pointe, qu'il est un peu roux avec un profil de Don Quichotte. Que me fait son opinion ? Je ne le connais pas. Mais lui, aspire à me connaître davantage. M'ayant vue en toilette de bal et en toilette de ville successivement, il s'assure ensuite que j'ai des goûts sérieux ; il me lorgne beaucoup au cours de M. Deschanel, et puis nous sommes invités à dîner chez marraine et on est encore là, placé par hasard à côté de moi, on me dit des choses très aimables... Le soir il faut que je joue ma fameuse sonate, que je chante la romance de Madame de Rothschild. On se déclare charmé. Aussitôt maman commence à faire l'éloge de sa distinction, elle dit que les Decharme, quoiqu'ils n'aient pas de particule, sont une bonne famille très bien apparentée, et papa déclare qu'il n'y a pas de situation plus solide, plus recommandable que celle d'ingénieur, surtout quand l'ingénieur est sorti de l'École polytechnique. Je veux bien ! Qu'arrivera-t-il? Rien encore. Nous partons un peu plus tard que de coutume pour les Vertes-Feuilles, après avoir accordé à M. Louis Decharme, ingénieur, directeur des mines de

Saint-Oran, la permission de se présenter à nos mardis, l'hiver prochain. En attendant cette visite, son nom revient tout l'été dans les conversations de maman et de marraine, dans leurs chuchotements, ce qui est plus grave, et puis un visiteur mystérieux s'annonce, mes parents me font faire, sans rime ni raison, une robe neuve, les arbitres de ma destinée échangent des signes derrière mon dos, m'envoient jeter du pain aux carpes de la douve pour pouvoir lire plus tranquillement une lettre de Paris... et vous ne voulez pas que je comprenne?...

Là-dessus, mademoiselle du Rosay jette les bras au ciel d'un air de désespoir comique et ces dames se regardent avec des sourires indulgents qui signifient : « Elle a vraiment trop d'esprit ! » tandis que le père articule quelques grognements inintelligibles.

— Après tout, dit-il enfin, puisque tu sais... il vaut peut-être mieux qu'on te recommande au moins...

Mais elle l'arrête d'un éclat de rire irrévérencieux :

— Ah ! bien non, par exemple I Vous allez

me recommander, après quelques demi-confidences inutiles, d'avoir l'air de tout ignorer. Et je serai sur le qui-vive, guindée, muette, un fagot d'épines, grondée pour cela comme je l'ai été autrefois pour mon excès de gaieté... Oh I la triste vie que celle de fille à marier et que je serai bien aise d'en finir !

Elle s'enfuit là-dessus, sa corbeille à la main.

— Ma chère, dit madame d'Usson, triomphante, à madame du Rosay, ces derniers mots indiquent assez qu'il lui plaît.

— Mais lorsqu'elle saura qu'il faut vivre en province, je doute...

— Ma bonne amie, interrompt M. du Rosay, une fille qui n'a que deux cent mille francs de dot en terres, ne doit pas se montrer si difficile.

Profond soupir de madame du Rosay :

— Persuadez cela, je vous prie, à notre Suzon.

— Je ne sais pas pourquoi vous prendriez mon candidat pour un pis-aller, dit la baronne piquée. Quand, à trente-trois ans, on a une situation indépendante et une vingtaine de mille francs de traitement...

— Oh ! certes, c'est un parti sortable. Et vous le croyez décidé...

— Décidé... il n'en est pas là précisément. Il paraît séduit, tout à fait séduit, mais, selon lui, un homme sage ne peut demander la main d'une jeune fille avant de l'avoir vue dans l'intimité : les rencontres au bal, au concours hippique, etc., ne permettent de juger que les apparences. Il prétend la connaître, comment dirai-je, en déshabillé... au moral, surprendre ses idées, ses goûts, les traits de son caractère... A Paris, on ferait le guet des mois de suite, que ce serait toujours, plus ou moins, le déguisement, l'apparat... mais, à la campagne... Yoilà pourquoi il accepte de passer chez moi une huitaine de jours. Je vous l'amènerai aux Vertes-Feuilles, vous viendrez à Villeneuve et, grâce à la liberté des champs, les futurs époux s'apprécieront.

— Oh ! ma fille n'a rien à craindre d'aucune épreuve, elle est adorable des pieds à la tète, moralement et physiquement.

— Adorable, répète madame d'Usson. 11 faudra les laisser beaucoup à eux-mêmes, vous savez.

— Mais les convenances?

■ — Les convenances seront sauves, décide

M. du Rosay, puisque Marie, se trouvant toujours en tiers, servira de chaperon.

— Au fait, vous attendez cette bonne petite Marie, dit madame d'Usson. A merveille. Sa présence va nous être des plus utiles ; elle provoquera des épanchements, des gaietés, des gentillesses de toutes sortes... Deux jeunes fdles ensemble, quoi de plus gracieux? Sans compter que si notre Suzon avait besoin d'un repoussoir...

— Oh 1 Marie n'est pas laide, dit M. du Rosay, qui aime beaucoup la petite cousine pauvre dont il est le tuteur.

— Assurément non, mais elle a la figure, la tenue, la mise, le caractère qui siéent à sa condition.

— On ne peut mieux dire, approuve madame du Rosay.

Trois semaines après, madame d'Usson se promenait dans la garenne de Villeneuve avec son hôte, l'ingénieur, en s'efforçant, comme elle l'avait déjà fait en vain plusieurs fois, d'amener la conversation sur le sujet qui lui tenait au cœur.

— Très agréable, n'est-ce pas, notre soirée d'hier aux Vertes-Feuilles?

— Très agréable, réi)éta M. Decharme comme un écho.

— Vous comprenez maintenant tout le prix que j'attache à ce voisinnge?

— Je le comprends à merveille.

— Le père est un excellent homme, d'une loyauté !... Plein de bon sens avec cela ! Et que pensez-vous de sa délicieuse femme?

— Délicieuse est le mot. Madame du Rosay est le modèle des maîtresses de maison...

— J'étais sûre que vous l'aimeriez. Sa fdle lient beaucoup d'elle.

— Trouvez- vous? Je ne crois pas que la mère ait été en aucun temps aussi jolie que la fille.

— Non, peut-être, fit la baronne avec cette jubilation profonde et contenue que les marieuses éprouvent en commun avec les pêcheurs à la ligne quand elles voient leur victime mordre à l'hameçon. Je voulais dire seulement que c'est le même esprit et la même bonté.

— Gomment ! Mademoiselle Suzanne est bonne par surcroît?

— En doutez-vous?

— C'est qu'il me semble si difficile que tous les charmes et tous les mérites puissent se trouver réunis chez une même personne I

— Vous avez un ton ironique à demi qui ne permet jamais de deviner si vous parlez sérieusement. Craignez-vous donc cette perfection, ennuyeuse à la longue, que ne relève aucun

défaut? Rassurez -VOUS ; ma filleule a deux ou trois petits travers, qui d'ailleurs sautent aux yeux.

— Par exemple, une coquetterie instinctive?

— Oui, l'innocente coquetterie d'un petit chat qui joue avec une pelote et fait des grâces en s'amusant.

— Qui égratigne aussi par la même occasion ?

— Parce qu'elle a la riposte un peu vive? On ne peut pourtant pas la condamner à retenir toujours les choses drôles qui lui viennent si naturellement aux lèvres. Ce serait dommage, convenez-en.

— Grand dommage ! Une verve pareille ne lui a pas été donnée pour qu'elle la mette sous le boisseau.

— A la bonne heure ! Nous sommes du même avis. Je vous avais bien dit qu'elle était faite pour vous, et je suis ravie que vous le reconnaissiez, car j'aime cette chère enfant comme ma fille.

— Pardon, j'ai dit qu'elle était exquise ; faite pour moi... je n'en suis pas sûr.

— Pas encore? Après huit jours pendant lesquels vous ne vous êtes pas quittés et quand

toutes les choses essentielles vous conviennent: la famille, la fortune ! Peste 1 on n'aura jamais mieux pesé le pour et le contre. Si tous les mariages étaient discutés ainsi...

— Peut-être y en aurait-il un ^peu moins de malheureux, interrompit gravement M. Decharme. Souvenez-vous, madame... je me suis réservé la plus entière liberté jusqu'au bout de l'épreuve.

— Mon Dieu, qui songe à nier cela? Mais...

— Mais l'épreuve touche à son terme, voulez-vous dire, et il serait peut-être malséant de la prolonger. Aussi ai-je l'intention de partir demain.

La baronne se récria :

— Sans avoir rien résolu?... Sans me charger de...

— Je vous demanderai une grande faveur, madame. C'est de me dire sincèrement quelles déductions vous tirerez des confidences que je vais vous faire.

— Vous allez me faire des confidences ?... Parlez vite, mon cher ami.

— Comme on voit bien que vous avez d'avance une réponse prête à tout ! Je n'affronterai pas

en personne si forte partie... Certes non... Je me connais, je resterais à court d'arguments. Vous me convaincriez peut-être malgré moi. Il faut que vous m'entendiez jusqu'au bout, par l'entremise d'un tiers, avant de me donner le conseil que je réclame.

— Un tiers?...

— Un tiers qui, lui, ne se laissera pas intimider. Permettez que je vous le présente, reprit le jeune homme en tirant un carnet de sa poche. Voici le dépositaire de tous mes secrets. Ils sont comme cela des douzaines de même format et tous habillés en cuir de Russie. J'ai versé dans leur sein beaucoup de choses intimes et, quand je les relis, je ne suis pas fier.

— Bah ! vous écrivez un journal ni plus ni moins qu'une pensionnaire ou une héroïne de roman ?

— Un journal, non, car j'y consigne très peu de faits. Je me rends seulement compte de ma vie. Quand on n'a plus de famille, quand on ne livre pas facilement ses pensées aux camarades qui s'intitulent vos amis, il arrive qu'à certaines heures le besoin d'entendre une voix protectrice crier gare, ou une main obligeante

UN MARIAGE inouï! 22S

VOUS montrer le chemin, s'impose. Alors, faute de mieux, on consulte ceci, dit M, Decharme en caressant du geste son petit cahier, on remonte dans le passé à telle circonstance, à tel incident, on se dit : « Mais c'est le môme péril, la même folie ! » et on esquive le guêpier. Oh ! je ne dis pas qu'on esquive toujours, ni qu'on ne tomi)e pas parfois, en le fuyant, dans une plus fâcheuse aventure : tout ce que je prétends, c'est que l'examen de soi-même est une sauvegarde à défaut de... tout ce qui m'a manqué.

— Ce garçon a des trésors de sensibilité à dépenser, pensa la baronne en remarquant qu'une certaine émotion frémissait dans la voix mâle de Louis Decharme, chaque fois qu'il parlait de son isolement.

Elle reprit tout haut d'un ton approbateur: La religion commande l'examen de conscience.

— Mais l'examen de conscience, fit observer en souriant M. Decharme, n'implique pas des jugements très nets portés sur le prochain et j'ai peur d'avoir jugé le prochain beaucoup plus sévèrement que moi-même.

— J'espère qu'il ne traite pas de « pror-hain »

cette pauvre Suzette, se dit Madame d'Usson. Nous allons donc lire ensemble, s'écria-t-elle d'un ton gai, en cherchant à lui prendre des mains le petit cahier. J'avoue que je brûle d'impatience et de curiosité.

— Contenez-vous jusqu'à demain, madame, je vous en prie. Après mon départ vous aurez tout le temps de...

— Que signifie?... Comment pourrai-je, si vous êtes loin, vous aider de mes lumières?

— Il faut que j'aille à Saint-Oran régler quelques affaires pressantes...

— Bon, mais vous reviendrez et nous causerons ?

— Tant qu'il vous plaira

Le lendemain matin, dès l'aube, Louis Decharme, en s'en allant, remettait à la femme de chambre de la baronne un paquet soigneusement cacheté qui lui fut porté au lit avec son chocolat.

Elle en déchira fiévreusement l'enveloppe et eut vite fait de parcourir quelques petites pages griffonnées au crayon, après quoi elle relut à loisir, les sourcils froncés, avec des exclamations sourdes, évidemment très mécontente :

46 août. — Arrivée à Villeneuve.

Il y a deux bonnes lieues de la station du chemin de fer au château. Une douzaine de kilomètres sur des routes bien entretenues, à travers un joli pays boisé. Surpris d'apercevoir dans le vis-à-vis qui m'attend, mademoiselle Merlière, la dame de compagnie de la baronne. Sa présence m'est expliquée lorsqu'une jeune fille, descendant du train, s'approche de la voiture. C'est une parente des du Rosay que mademoiselle Merlière est chargée de conduire jusqu'aux Vertes-Feuilles, après que la voiture m'aura déposé à Villeneuve, qui est sur le même chemin, à peu de distance. Quelques mots échangés me font comprendre qu'elle vit à Paris, dans un couvent; sa toilette de vo^^age est des plus modestes. Une parente pauvre, sans doute. La façon affectueuse avec laquelle tout de suite elle parle de sa cousine, me donne une opinion favorable du cœur de ces dames qui auront mérité, par leur générosité, de pareils sentiments. Point belle et assez chétive, mais des yeux étranges qui me forcent à la regarder plus que je ne voudrais, ce qui doit me faire passer, de prime saut, pour un

homme mal élevé. Je les ai déjà rencontrés, ces yeux bruns sablés d'or... je lésai rencontrés dans un autre visage et ils ont gardé pour moi l'attrait d'une énigme, malgré tout ce que j'ai pu souffrir jadis, en essayant de pénétrer ce mystère, qui alors ne recouvrait rien de bon. Sont-ils, eux aussi, des abîmes de mensonge? Le timbre de la voix, d'une pureté cristalline, me défendrait de le croire si j'avais quelque curiosité de deviner cette inconnue.

■/7 août. — Déjeuner aux Vertes-Feuilles.

Une invitation m'attendait au débotté. Malgré les assurances réitérées de madame d'Usson que tous les hôtes qu'elle reçoit dans le cours de l'été sont traités de même, les du Rosay tenant par excellence au principe : « Les amis de nos amis sont nos amis », je trouve suspect un aussi excessif empressement. Je ne m'en plains pas d'ailleurs, étant venu avec le projet bien arrêté de profiter des occasions qui s'offriront d'étudier en détail, cette jolie statuette de Tanagra, mademoiselle Suzanne. Mon unique crainte est de perdre trop vite le sangfroid nécessaire, car jolie, elle l'est tout de

bon; elle semble gagner encore à être vue dans ce nouveau cadre en plein soleil, et sa gaieté franche, son parfait naturel la rendent vraiment dangereuse. Un seul point est contre elle à mon gré, elle a trop d'esprit. Je ne me soucie pas de ce que chez les jeunes filles on appelle de ce nom. Leur esprit ne peut être que quelque chose de si superficiel, vu l'excès de leur ignorance ! Il est alimenté par une malice, innocente, je le veux bien, par une espièglerie qui fait irruption au milieu des entretiens sérieux d'une manière parfois importune : on pense aux gambades d'un jeune chien qui se jette à travers tout, sans souci d'interrompre. Je sais bien que les hardiesses de langage des ingénues ont une piquante saveur pour les blasés; mais je suis encore assez jeune apparemment pour ne pas goûter ce plaisir pervers. Deux ou trois saillies de mademoiselle Suzette m'ont plutôt gêné ; je crains d'avoir répondu assez froidement au double coup d'œil de sa mère et de sa marraine, coup d'œil qui pouvait se traduire ainsi : « Excusez ces énormités, elle ne comprend pas ce qu'elle dit. Quelle candeur adorable î »

Dès les premiers jours, la jeune Suzanne a tenu à m'avertir qu'elle adore Paris : « Si l'on pouvait, des Vertes-Feuilles, découvrir la Tour Eiffel, si l'on pouvait seulement entendre le sifflet du chemin de fer ! »

Les parents cherchaient à la faire taire, tout en assurant, à grand renfort de banalités, qu'une femme doit se trouver bien partout où son devoir et ses habitudes l'attachent. Et mademoiselle Marie (c'est la cousine pauvre) souriait évidemment stupéfaite. A cette personne étiolée entre les quatre murs d'un pensionnat, la verdure des prés, un bruit d'eau courante procurent des jouissances inexprimables. Elle est en extase devant tout ce qu'elle voit, une extase muette, mais éloquente tout de même : elle boit le grand air, elle s'en grise. En voyant cette plante frêle se retremper ainsi dans la nature, on est pris d'une sorte d'attendrissement. J'avais éprouvé cela dès hier dans le break, tandis qu'elle dévorait de ses yeux dilatés le paysage environnant.

Nous nous sommes promenés toute la journée. Je sais exactement où s'arrêtent les champs de M. du Kosay, je connais ses principales

fermes, j'ai entendu l'éloge d'un pays où l'on est persuadé que je prendrai racine, malgré le grand secret gardé par la baronne sur nos vagues projets. Les parents d'une fille à marier ont un tel flair!

Retenu à dîner. Le soir j'ai entendu pour la seconde fois la romance de madame de Rothschild et quelques broutilles gentiment dites par mademoiselle Suzette. Elle me traiterait de pédant si elle savait que je n'aime que la grande musique, de même qu'en fait de poésie je ne goûte que le lyrisme le plus haut. A toutes les deux, musique et poésie, je demande purement et simplement de me procurer de beaux rêves. Cela ne m'empêche pas, une fois éveillé, d'apprécier la prose quand elle en vaut la peine; j'apprécie fort mademoiselle Suzanne, mais j'ai déjà peur, après cette première journée, qu'elle ne me fasse jamais rêver.

49 août. — Ce soir, à Villeneuve, s'est révélé un nouveau talent de ma future fiancée. Sa marraine me disait bien qu'elle avait suivi avec succès les cours de déclamation de M. Laroche, de la Comédie-Française. Elle a récité

des morceaux d'Esther, drapée à la juive dans un rideau et, lorsqu'elle s'est évanouie entre les bras d'une comparse, ses cheveux par un adroit coup de théâtre, se sont répandus sur son épaule. J'ai applaudi de tout mon cœur la cascade déchaînée de ses ondes blondissantes en même temps que les vers de Racine. Gomme il était tard et qu'elle ne voulait pas se recoiffer, elle a dit à sa cousine : « Relève-moi cela tout bonnement comme les tiens... » Mademoiselle Marie a obéi en s'aidant de deux longues épingles, et j'ai remarqué qu'il fallait beaucoup de cheveux pour porter un chignon relevé tout bonnement comme le sien, car les boucles d'or de mademoiselle Suzanne, ainsi tordues et serrées près de la tête, avaient deux fois moins de volume que les tresses noires de mademoiselle Marie. Beaucoup de femmes, d'une figure médiocre, ont une splendidc chevelure en guise de compensation.

23 août. — Suis-je chez la baronne ou chez les du Rosay? Je n'en sais, ma foi, rien, car ces voisins, véritablement inséparables ont pris possession de moi, les uns autant que les

autres. Si c'est ainsi que l'on conçoit d'une façon générale l'hospitalité dans les provinces où nous sommes, l'Ecosse est battue à plate couture. Ces dames ont dressé un programme d'excursions, de pique-niques, de tennis qui rempliraient bien un mois si j'étais disposé à me laisser retenir. Tous les jours on me propose d'aller visiter une curiosité nouvelle qui, bien souvent, n'est pas curieuse du tout, mais qui sert de prétexte au plaisir d'être ensemble. Hier il s'agissait d'une chasse assez originale sans chiens ni fusils. Course joyeuse jusqu'au bois où, depuis le matin, les gardes sont occupés à tendre une pipée. Le mot d'ordre est silence, mais ces dames respectent fort peu la consigne. Nous avançons à pas de loup, par de petits sentiers couverts, sous la futaie jusqu'aux taillis où, sur une certaine étendue, toutes les branches ont été ramenées les unes contre les autres, attachées solidement et couvertes d'entailles invisibles destinées à recevoir des centaines de gluaux. Les innocents que nous venons exterminer entonnent un gai de Profundis, tandis que leurs bourreaux se glissent dans la hutte de feuillage construite en vue du

23i UN MARIAGE INOUÏ !

plus cruel guet-apens. Debout, accroupis, couchés par terre, serrés comme des sardines dans un baril, nous retenons notre souffle, laissant les gardes moduler un petit cri qui ne ressemble que fort peu à un cri d'oiseau, et pourtant les oiseaux y répondent.

Jamais je n'ai été aussi près de mademoiselle Suzanne, son souffle m'effleure, je suis forcé de lui parler à l'oreille ; les lois de ce genre desport l'exigent. Après un quart d'heure d'appel qui ne me parut pas long, les premiers imprudents commencèrent à sautiller de branche en branche, se rapprochant toujours du piège. Il suffit que les gluaux aient fait une fois leur office pour que les frères du prisonnier s'abattent alentour et eux aussi demeurent captifs. Heureusement mademoiselle Suzanne gâte ce douteux plaisir par des rires étouffés ; les oiseaux s'enfuient pleins d'une juste méfiance. Quand nous sortons de noire repaire, moulus par suite des fausses positions auxquelles nous a condamnés son exiguïté, nous trouvons en tout trois ou quatre roitelets retenus par l'aile ou {tar le ventre, plus quelques paquets de duvet saignant arrachés à d'autres

victimes qui, parvenues à s'échapper, mais sans force pour fuir, se traînent sur le sol en attendant le coup de dent des fouines. Une grande manne, apportée pour contenir notre gibier, se referme sur le vide.

« Il n'y a pas là de quoi faire un fameux rùti ! dit dédaigneusement mademoiselle Suzanne. »

Mademoiselle Marie demande qu'on lui confie les prisonniers; elle tâchera de les soigner, de les guérir.

« Quelle sensibilité touchante ! » s'écrie en raillant sa cousine.

Diable! mademoiselle Suzanne, seriez-vous donc capable de traiter les amoureux comme d'autres pierrots, en les attirant par les artifices d'une pipée quelconque, quitte à vous moquer d'eux, une fois la prise faite?

25 août. — Il est impossible de pousser l'art de la toilette plus loin que ne le fait Suzanne Est-ce vraiment sans intention de séduire? Ne soupçonnant rien, — car ni elle ni ses parents ne soupçonnent rien, absolument rien, madame d'Usson me l'affirme, — elle se met

en frais d'une façon singulière ! Et ce ne sont pas seulement les robes qu'elle appelle à la rescousse pour me tourner la tête (car la tête me tournerait si je ne faisais la réflexion qu'un jour vraisemblablement j'aurai des notes de couturière à payer). Chaque journée que je passe aux Vertes-Feuilles amène de piquantes découvertes.

Elle a un costume d'atelier très hardi pour peindre des fleurs, et un costume de bain très indiscret pour s'ébattre dans la rivière. Elle m'a forcé hier de valser jusqu'au vertige. Faute d'habitude, j'étais fort gauche, n'ayant jamais su me retrouver dans les trois temps ; mais quelle grâce que celle de ce petit corps endiablé!

26 août. — Grosse déception ce matin : madame d'Usson m'avait prié de porter, avant déjeuner, aux Vertes-Feuilles, un certain écheveau de soie dont madame du Rosay avait besoin pour une tapisserie. J'arrive, sans être aperçu, jusqu'au milieu du vestibule et j'entends dans le salon jouer du Beethoven comme je souhaiterais que ma femme m'en jouât le soir à Saint-Oran. Elle est donc tout de bon

UN MARIAGE 1 N 0 L ï ! 237

musicienne?... Ceci va, je crois, me décider !... J'entre... C'est mademoiselle Marie qui est au piano, tandis que mademoiselle Suzanne, dans un rocking-chair, feuillette un livre broché jaune. Mademoiselle Marie se lève intimidée... Que ses yeux sont beaux en ce moment ! Peutêtre ne manque-t-il à son pâle visage pour être infiniment agréable que ce nuage rose qui l'a coloré tout à coup. Je m'empresse auprès de mademoiselle Suzanne; elle m'a tendu sa petite patte en imprimant au rocking-chair un vigoureux balancement qui envoie le livre à l'autre bout de la pièce. Je le ramasse et le titre, celui d'un de ces romans, stupides sous prétexte d'être inoffensifs, qu'on donne aux jeunes filles comme une fade bouillie, me fait faire la grimace.

— Eh bien, oui, me dit-elle, voilà tout ce que maman me permet. Suis-je assez malheureuse! Oh I que je voudrais rencontrer une fois un mauvais livre pour savoir seulement ce que c'est !

Une lueur de fâcheux augure, telle qu'il dut s'en allumer dans la prunelle d'Eve lorgnant la pomme, jaillit de ses yeux naïfs.

— Ça, fumer une cigarette et entendre Yvette Guilbert, ajoute-t-elle en riant.

0 Beethoven !

27 août. — J'ai pris sur moi de faire un compliment à mademoiselle Marie. Cette musicienne exquise, qui interprète les maîtres avec tant de sentiment, est à peu près muette, mais je suis sûr qu'elle doit avoir quelque chose à dire.

— J'ai beaucoup travaillé, me répond-elle en rougissant. Il le faut, quand on veut enseigner à son tour.

Gomme je lui demande si l'enseignement l'intéresse :

— Quelle question 1 s'écrie mademoiselle Suzanne, intervenant mal à propos. Il est bien clair que ça l'assomme; mais puisqu'elle n'a pas le choix I

Cette délicate merveille blonde m'a paru soudain fort grossière. J'ai su gré à mademoiselle Marie de répliquer avec calme :

— ■ Il n'est pas ennuyeux du tout, au contraire, de communiquer ce qu'on sait. Rien ne me plaît comme de donner, d'une manière ou d'une autre, et je puis donner si peu 1

Jamais elle n'avait encore autant parlé. Il a fallu pour cela que sa fierté fut blessée. Je suis charmé qu'elle sache se défendre ; les souffredouleur humbles et passifs ne me disent rien.

28 août. — Je comprends très bien ce qui m'a été raconté, que les Circassiennes susceptibles de rougir soient payées plus cher pour le sérail du Sultan que les femmes qui ne changent pas de couleur. On a beau dire que ce signe de modestie n'est qu'un sj^mptôme de notre circulation capillaire qui n'a rien à faire avec l'âme, je ne connais pas de parure plus belle pour un jeune visage, et je constate que les femmes qui ne sont jamais troublées par rien ne nous troublent guère.

29 août. — « Elle est fort drôle, mais que fait-on de cela à la maison ? » Ce mot très sensé d'un Anglais à propos des folies de la charmante Aimée de Coigny, me revient souvent à l'esprit devant mademoiselle Suzette. Que ferai-je de cela dans ma maison de Saint- Oran? J'ai saisi plusieurs fois l'occasion de lui peindre ce que c'est qu'une ville noire et

l'existence d'un ingénieur des mines. Elle prend un petit air apitoyé, mais ce qu'elle pense au fond, je n'en sais rien.

30 août. — Ces dames sont-elles aussi bienveillantes que je l'avais cru d'abord pour leur protégée? L'autre soir, à dîner, on a servi une espèce de crème aux fruits parfaitement délicieuse : « Enfin, s'est écrié M. du Rosay, nous avons donc trouvé une cuisinière qui sache faire mon entremets de prédilection 1

— Pas du tout, a répondu mademoiselle Suzanne, c'est Marie qui a passé l'après-midi à préparer cette gourmandise.

J'ai complimenté pour la seconde fois mademoiselle Marie. Artiste et ménagère à la fois, quelle combinaison heureuse I

— Oh bien, s'est écriée sa cousine, j'aimerais mieux, moi, plutôt que de toucher à une casserole, vivre de petits gâteaux chez le pâtissier.

— Les circonstances sont toutes différentes pour toi, ma chère enfant, dit madame du Rosay d'un ton qui n'avait rien d'aimable. Dans la condition de Marie, il peut être utile

de savoir mettre la main à la pâte de toute manière.

J'ai regardé mademoiselle Marie avec une sympathie très vive, mais elle regardait ellemême le fond de son assiette.

31 août. — Pourquoi les charmilles de Villeneuve sont-elles aussi épaisses et pourquoi les jeunes filles choisissent-elles pour échanger des confidences, l'endroit où justement un monsieur, accablé par la chaleur de l'été, s'est endormi en lisant son journal ?

Je sommeillais sur l'herbe, près de la salle de verdure taillée au xviii*^ siècle, dont la baronne a religieusement entretenu l'architecture précieuse et savante, quand deux voix ont frappé mon oreille, l'une très claire au timbre d'argent, l'autre, beaucoup plus haute, d'une acidité de fruit vert. Ce fut même ce verbe un peu perçant qui interrompit le rêve où je me voyais en habit noir conduisant à l'autel mademoiselle du Rosay tout de blanc voilée. De l'autre côté de la muraille feuillue, furent prononcés ces mots : « Tu as raison, il est très bien et je serais sotte de laisser échap-

per une chance sérieuse de bonheur, comme dit papa, »

Étais-je éveillé? L'idée que mon rêve continuait en se transformant, peut me servir d'excuse pour avoir écouté la suite.

— Je le crois bon, très bon, reprenait l'autre voix.

— Oui, facile à mener, je suppose, c'est du moins l'avis de maman.

— Oh! quant à cela, j'en doute!... Il doit bien vouloir ce qu'il veut... heureusement pour lui et pour toi, chérie...

— Ta me souhaites, d'avoir un maître ?... Bien obligée. Du reste, je suis tranquille. Une femme n'a jamais de maître quand elle s'entend à plaire, et j'ai la prétention de m'y entendre. Il est fou, absohmient fou de ma petite personne, ce pauvre garçon?

— Et tu comptes abuser de sa folie !

— Dame ! c'est indiqué. Je compte en abuser : 1° pour le décider à couper en deux son nom, qui évidemment s'est écrit de Charme avant la Révolution. On lui prouvera cela entre deux tours de valse. T'es-tu aperçue de son émotion quand il valse avec moi? Il en est à

UN MAUIAGE I N 0 L ï ! 2i3

perdre toute idée de la mesure et à se rendre presque ridicule. Mais on ne se moque jamais d'un ridicule dont on est cause, et le sien me touche plutôt.

— Vo3'ons, Suzette ! sera-t-il bien sage de lui donner à penser que tu es vaniteuse, que tu tiens à ce petit de?... "

— Qui remplacera le du de mon nom de fdle... Je prétends ne pas déroger.

— Mais ton père ne se pique pas de noblesse.

— Il s'agit bien de noblesse! Du, de, c'est élégant et, quand il ne faut que deux malheureu^s lettres pour se créer une élégance, on serait trop bête d'y renoncer. D'ailleurs, ces choses-là se font tous les jours. Ce qui sera peutêtre plus difficile, ce qui prendra en tout cas beaucoup plus de temps, ce sera la transplantation à Paris.

— Enfant que tu es, tu ne vas pas gâter sa carrière pour commencer?

— Gâter sa carrière ? Bah ! il y a des ingénieurs que leurs travaux fixent à Paris.

— Sans doute... Mais jM. Decharme a dit l'autre jour, devant toi, qu'il était attaché à Saint-Oran ; il a donné la meilleure de toute

les raisons pour cela : le bien qu'il réussit à y faire. C'était si intéressant ce qu'il racontait de cette population d'ouvriers autrefois presque intraitable, des moyens 'qu'il a employés pour en venir à bout! J'ai bien vu alors qu'il était bon, d'une bonté ferme et active. L'ascendant qu'il exerce doit être fondé là-dessus. Et, quand il a parlé du secours qu'une femme, une vraie femme charitable et généreuse, apporterait à son œuvre, je me suis dit que tu étais privilégiée de pouvoir exercer avec lui cette espèce d'empire, le plus beau de tous, l'empire qui consiste à donner le meilleur de soi-même, en échange d'une soumission qui n'est que la soumission au devoir. Tu as entendu, Suzette, il n'y a jamais de grèves à Saint-Oran, depuis qu'il est là. Lorsqu'on a réussi une bonne fois à empêcher le mal, on ne peut plus déserter son poste. Chacun de nous a charge d'âmes.

— Peut-être, mais moi je n'ai aucun devoir envers messieurs les mineurs de Saint-Oran. Je ne me soucie pas d'aller vivre dans un trou à charbon. Je n'ai pas été élevée pour cela. Tout ce que je peux faire, c'est d'accep-

ter quelques mois d'exil : maman me recommande de ne rien brusquer, et je suis raisonnable. D'ailleurs, on prétend que les nouvelles mariées se trouvent bien partout pendant leur lune de miel. Nous verrons ça !

— Ne penses-tu pas, Suzon, qu'il faut qu'elle dure toujours la lune de miel, la bonne entente, l'attachement réciproque. . .

— Cela va de soi ! Pourtant tu sens bien, chère prêcheuse, qu'on a beau faire, on ne change pas le cours des astres à son bénéfice. Toutes celles de mes amies qui sont mariées, toutes sans exception, me disent qu'il faut profiter des commencements du mariage pour obtenir ce qu'on souhaite. Et moi, je désire ne pas m'éloignerde Paris, je le désire passionnément. Ainsi, j'attache une grande importance à un joli nom, eh bien, j'aimerais mieux renoncer à la première condition qu'à la seconde.

— Il n'y en a pas encore une troisième? demanda la douce voix, devenue railleuse.

— Ma foi, non, tout le reste me convient. Il n'est pas mal de sa personne, il est très bien élevé, intelligent, orphelin de père et de mère...

— Et comme il regrette sa mère ! Comme il

devait l'aimer ! J'ai pris haute opinion de lui dès qu'il a parlé d'elle.

— Oui, oui, on dit que les bons fils font de bons maris. Mais, pour mon propre compte, je ne suis pas fâchée que la brave dame soit morte. Une belle-mère !... ma bête noire 1 Tiens, qu'est-ce qui remue donc là, derrière la haie. Un lapin ?...

Je me demandai si elles allaient entrer dans la salle de verdure, me surprendre en flagrant délit d'écouter aux portes. Je préparai mes moyens de défense. Je résolus de dire : « A la guerre, tout est permis, même le rôle d'espion! Et le mariage est une espèce de guerre, à ce que je viens d'apprendre. Embûche contre embûche ! »

Mais l'attaque n'eut pas lieu. Ces demoiselles se bornèrent à un petit frisson de peur: « Dieu ! si quelqu'un nous entendait 1 » Et, se levant presque aussitôt, elles continuèrent leur promenade. Lorsque je les revis, rien ne révélait les complots tramés contre moi.

Quels risques court un pauvre diable avec ces petits anges, les filles à marier I J'en frémis encore...

La baronne d'Usson ne fut nullement dupe du prétendu « Journal » de M. Deeharme. Elle comprit qu'il avait imaginé ce moyen pour la mettre, sans commentaires, au courant de la situation. Que fallait-il conclure?... Sans doute qu'il ne reviendrait jamais chercher les impertinents petits cahiers. Cependant elle ne se résigna pas si vite à perdre la partie engagée, quoique cette partie lui parût bien compromise. Taillant pour cela sa plus fine plume, elle écrivit au jeune homme qu'il avait certainement trop d'esprit pour prendre au sérieux des propos en l'air, le babillage de deux petites

folles entendu à travers le sommeil. N'avait-il pas plutôt cru l'entendre?... Elle était persuadée, pour sa part, qu'il en avait rêvé au moins la moitié.

M. Decharme répondit brièvement qu'il avait la faiblesse de croire aux songes.

Un second billet de madame d'Usson, moins gracieux que le premier, insinuait qu'on trouve volontiers des torts à autrui quand on en a soi-même : le caprice n'est pas le privilège exclusif des femmes. Pourquoi ne point en convenir? Auprès de friandises plus délicates, le pot au feu l'avait tenté.

M. Decharme répondit cette fois qu'il estimait assez le pot au feu, en effet, n'étant qu'un homme de province ; les soufflés, les colifichets ne pouvaient suffire à son appétit ; d'ailleurs, en ce temps de cuisine épicée, travaillée, peu substantielle au fond, et empoisonnée par de fallacieux emprunts 7aits aux cuisines exotiques, le bon pot au feu de France devenait une rareté, quelque chose de très distingué, par conséquent.

Rejetant le voile do l'apologue, la baronne riposta : « On sait comprendre à demi-mot, et

même, au besoin, lire entre les lignes : si vous vous êtes si vite dégoûté de la blonde, c'est peut-être la faute de la brune. A mesure que vous faisiez le procès à ma fdleule, ne découvriez-vous pas tous les talents et toutes les vertus chez cette petite sournoise qui n'est pas digne de dénouer les rubans de ses souliers? »

« Je vous remercie, chère madame, de m'aider à voir clair en moi-même, » écrivit M. Decharme courrier par courrier.

Il prit encore, néanmoins, le temps de la réflexion. Trois ou quatre mois s'écoulèrent avant que M. du Rosay, de retour à Paris, vît un matin entrer dans son cabinet le candidat au mariage qui s'était éclipsé, l'été précédent, d'une façon si choquante.

« Peut-être vient-il à résipiscence, » se dit-il. Et cet espoir tempéra un peu la froideur de son accueil.

— Pardonnez-moi de vous importuner, monsieur, commença M. Decharme, mais vous tenez entre vos mains, vous, madame du Rosay et mademoiselle Suzanne, votre aimable fille, le bonheur de ma vie.

« Je ne me trompais pas, » pensa M. du Rosay.

D'un geste digne, il indiqua un siège au visiteur.

— Vous êtes, je crois, monsieur, le tuteur de mademoiselle Marie d'Orsel, en même temps que son plus proche parent?

M. du Rosay, déconcerté, fit un signe de tête affirmatif.

— Eh bien, j'ai l'honneur de vous demander sa main,

— Hum ! vous n'ignorez pas que ma pupille n'a aucune fortune?

— Elle possède, monsieur, tout ce qu'il me paraît nécessaire en ménage.

— Encore faut-il savoir si elle agrée votre recherche.

— J'ai taché, je vous l'avoue, de m'en assurer moi-même et j'ai lieu de croire qu'elle consentira sans peine à devenir ma femme, pourvu que madame du Rosay, et mademoiselle Suzanne, en qui elle a confiance absolue, le lui conseillent. Voilà pourquoi je vous disais que mon bonheur était entre les mains de ces dames aussi bien (|ue dans les vôtres.

S'il n'eût dépendu que de madame du Rosay, ce «mariage inouï » ne se serait jamais fait, mais Suzette était incapable d'envie ni de rancune. Elle s'écria tout naïvement :

— Vous concevez bien, maman, qu'un homme à qui peut plaire cette excellente Marie, n'est pas mon fait. J'aurais été avec lui très malheureuse.

Et elle dit à sa cousine :

— Prends-le sans scrupule comme je te le cède sans regret. Nous en retrouverons bien d'autres 1 Ma marraine en a déjà deux sur la planche*

Cependant, il y a déjà plusieurs années que M. et madame Decharme sont parfaitement et tranquillement heureux, tandis que pour la jolie Suzanne continuent les entrevues et les présentations agrémentées de flirt. On commence à dire, en calculant qu'elle va dans le monde depuis des siècles, que mademoiselle du Rosay, si charmante qu'elle soit encore, est tout près de monter en graine.

Château de Mallins. — Septembre 1893.

C'est une grande fille brune, dont la beauté, bien avant les approches de la trentaine, s'est effacée, vaincue par une extraordinaire maigreur ; — c'est une vieille fille, car déjà plus d'un fil blanc court dans les bandeaux lissés sur son front à l'ancienne mode; mais les yeux noirs brûlent plus ardents que jamais sous de longs cils qui balayent, comme une frange de soie, la joue décolorée ; mais le sourire, qui fut toujours lent, toujours rare, a pris je ne sais quelle expression pathétique qui arrête et fait penser. J'ai connu ce sourire-là au temps où il n'était qu'un sourire d'enfant, j'ai remarqué

d'année en année tout ce que l'expérience y ajoutait de tristesse et aussi de douceur.

Armande Férou, mademoiselle Armande, comme on l'appelle dans son quartier, parle très peu d'ordinaire, sauf quand un grand courant d'émotion l'emporte, mais toutes les paroles en diraient moins sur son secret que l'aveu involontaire de ces lèvres de sensitive qui si facilement frémissent, palpitent et tremblent, trahissant malgré elle lout ce qu'elle voudrait cacher. Celte pauvre ouvrière en robes de la rue Saint-Jacques a une vie intérieure sublime et tourmentée auprès de sa vie quotidienne apparente où rien n'arrive jamais. Pour tout dire en un mot, elle a aimé, elle aime encore à la façon des mystiques que possède la folie de la croix, mais cet amour, tout de sacrifice, ne s'envola pas vers Dieu, il ne se fixa pas non plus sur un homme ; il eut chez cette vierge tous les caractères de la maternité la plus exaltée, n'attendit d'ailleurs point de récompense et n'en reçut aucune.

Histoire bien simple et trop fréquente que celle d' Armande : la misère dans un intérieur sans joie ; un père, ni bon ni méchant, habile

PASSION 2o5

ouvrier à ses heures, mais qui buvait de plus en plus et qui, ayant bu, tombait au-dessous delà brute. Alors la mère se lamentait, confiant ses peines aux voisines. La petite Armande avait entendu le môme refrain depuis qu'elle pouvait saisir le sens des mots : Tout allait de mal en pis. Son argent, à mesure qu'il en gagnait, passait en boisson, de mauvaises drogues qui l'empoisonnaient ; tout est si frelaté aujourd'hui ! Et elle, — la femme, — battue, injuriée, condamnée à mettre au monde des enfants souffreteux, qui mouraient en nourrice, on ne savait comment ! Morts aussi ceux qu'elle avait essayé d'élever elle-même. Ce n'était pas étonnant : toujours des révolutions ! Elle ne cessait pas d'avoir les sangs tournés ! Il n'y avait guère que la petite pour rapporter régulièrement quelques sous à la maison : une enfant courageuse. Sa maîtresse d'apprentissage tout en l'exploitant, — les patrons ne sont jamais justes, — lui donnait bien quelques gratifications, et puis les courses en ville chez les clientes valent à celle qui les fait une petite pièce par-ci par-là.

Armande, tête nue par tous les temps, trot-

tait jusqu'à s'user les pieds en attendant qu'on lui permît d'user à coudre ses petits doigts rougis d'engelures, et tous ses profits étaient remis en effet, sans qu'une obole en fût jamais distraite, à madame Férou, qui se bornait toujours au môme remerciement:

— Ah ! si le père voulait !

« Oui, si le père voulait I » se répétait l'enfant, en tombant de fatigue le soir sur son lit de sangle. — Et une sourde colère lui venait contre les vices de ce père indigne, avec un vague mépris pour la faiblesse de cette mère dolente et molle qu'elle savait défendre pourtant, car l'ivrogne n'avait peur que du regard ferme de deux grands yeux noirs braqués sur lui comme sur un chien enragé. Cette petite voix qui lui disait : « Allons ! vous finirez demain de casser les chaises, au lit, vite, et laissez-nous dormir 1 » cette voix intrépide et assurée qui couvrait, si grêle qu'elle fût, ses jurons et ses bégayements, le forçait à obéir. — Que devenait à travers tout cela le respect filial? Hélas, il n'en avaitjamais été question. La loi expresse: « Tu honoreras ton père et ta mère, » est une belle loi, mais elle n'est pas toujours jn^aticable.

Armande l'eût trouvée plus que personne d'une exécution difficile, bien qu'elle fût prête à se tuer de travail pour nourrir ceux qui méritaient si peu d'être honorés. Le travail, du reste, ne lui coûtait pas, tout au contraire. Sa besogne journalière l'enlevait à ce logement sordide où l'incurie d'une femme épuisée laissait régner le désordre et la malpropreté; respirer l'air frais en courant d'une commission à l'autre, même avec un lourd carton au bras, c'était un plaisir, surtout quand elle pouvait y faire entrer cinq minutes de flânerie sur les ponts. A son insu, Armande sentait la beauté de ces incomparables quais de la Seine dont l'aspect change aux différentes heures du jour ; souvent elle s'accoudait au parapet pour regarder avec un singulier épanouissement de cœur, tantôt dans la brume grise légère la grise silhouette des tours et des clochers du vieux Paris, tantôt les rouges couchants sur lesquels se détachent à l'orientale de faux minarets qu'elle n'appelait pas ainsi, mais dont l'aspect étrange la faisait cependant voyager très loin... si loin I Ce qu'elle préférait encore à tout, c'était l'eau elle-même, l'eau avec son agitation

silencieuse et ses grands cercles de moire s'élargissant, se multipliant sous le soleil. Elle s'en confessait par la suite: « Oui, c'est l'eau qui m'a fait perdre le plus de temps; il n'y a pas de plus mauvaise conseillère; on s'engourdirait des heures à la voir glisser si doucement, sans que rien la presse. Il me semblait qu'elle m'entrait dans les yeux, dans la tête, qu'elle m'emportait comme un brin de paille. »

L'eau et les fleurs... Au printemps, quand les marronniers arboraient leurs aigrettes blanches, Armande faisait pour aller les saluer au Luxembourg ou aux Tuileries des détours très longs qu'elle se reprochait ensuite comme un vol commis au détriment de sa patronne, car elle avait ces scrupules de méticuleuse probité qui, à défaut peut-être d'autres délicatesses, sont beaucoup plus fréquents dans le peuple (|ue dans le monde. Elle aimait trop les fleurs I Le parfum des lilas invisibles respires pardessus un mur de jardin suflisait pour qu'elle se sentît heureuse, et les quelques sous prélevés de loin en loi a sur son salaire pour une dépense personnelle n'eurent jamais qu'un emploi : le petit bouquet de violettes qui roulait

tentateur dans une voiture à bras. Elle le gardait une semaine entière, même fané, desséché, dans les plis de son corsage : il représentait pour elle le délicieux, l'inaccessible superflu.

Tout ce qu'en son langage incorrect, mais aux expressions souvent trouvées, Armande m'a dit sans le savoir de joli et de vraiment poétique sur son enfance déshéritée, paraîtrait invraisemblable à ceux qui ne savent pas combien, par l'acuité des impressions et la subtilité du goût, la petite ouvrière parisienne est souvent près d'être une artiste.

Les années d'apprentissage ne furent pas les plus mauvaises, loin de là. L'atelier mal aéré, surchauffé, avec son atmosphère lourde, ses contacts malsains, vint ensuite. Et toujours le soir il y avait ce retour abhorré aux laideurs de la vie de famille.

Quand un bruit de querelles ne parvenait pas, dès l'escalier, jusqu'à elle, Armande en concluait, avec le calme d'une habitude acceptée, que son père était ivre mort ou bien qu'il n'était pas rentré, ce qui voulait dire qu'elle aurait le lendemain à courir le réclamer au poste. Le plus souvent Férou faisait du

train et elle devait empêcher que sa mère, bien ennuyeuse, elle en convenait tout bas, assommante avec ses perpétuelles et inutiles récriminations, fût rouée de coups encore une fois. Pour cela, elle se jetait hardiment entre la victime et un poing levé, qui jamais d'ailleurs ne s'était abattu sur sa fluette personne. Les yeux noirs avaient décidément une puissance magnétique. Mais, tout en protégeant sa mère contre son père et son père contre lui-même, Armande, le cœur soulevé de dégoût, n'aimait ni l'un ni l'autre.

Elle savait pourtant ce que c'est qu'aimer. Elle avait aimé de toutes ses forces un moineau apprivoisé qui perchait sur son épaule et qui venait en sautillant chercher sur ses lèvres une miette de pain : elle l'avait aimé et pleuré, car effrayé par une colère stupide du père, le pauvret s'était un jour envolé, sans pouvoir, une fois dans la cour obscure, encadrée de bâtiments tous semblables, réussir à reconnaître la fenêtre où se balançait sa cage. Armande se rappelait encore, longtemps après, avec une intensité qui amenait de nouveau des larmes à ses paupières, le désespoir qu'elle

avait ressenti, en retrouvant cette cage vide et la navrante inutilité de cette botte de mouron rapportée comme une friandise, et les nuits d'insomnie durant lesquelles sa vive imagination s'était représenté tous les périls, toutes les tortures qui attendent un moineau apprivoisé, poursuivi par les chats, frappant du bec à toutes les vitres. Pendant des mois elle crut le reconnaître dans chaque moineau qu'elle rencontrait, et puis elle se jura qu'elle n'aurait plus d'autre compagnon; elle avait trop souffert de le perdre.

Ce moineau eut sa première tendresse; il lui semblait que seul il l'avait méritée. Ses camarades d'atelier ne lui plaisaient guère ; elle n'aimait ni les confidences suspectes chuchotées à voix basse, ni les vilaines chansons, ni les vilaines histoires qui semblaient être leurs passe-temps favoris; le bien et le mal ne lui étaient que très vaguement connus, mais certains êtres ont un instinct de propreté morale. Rien n'avait développé cet instinct chez Armande, nulle instruction religieuse ou autre. Elle savait tout juste lire, écrire et compter. Pour fréquenter le catéchisme, il faut du temps

et le temps était ce qui lui avait encore le plus manqué, si dénuée de tout qu'elle pût être.

Elle entrait bien d'aventure, en faisant ses courses, dans quelque belle église pour se réchauffer, se reposer, goûter un étrange repos qu'elle ne trouvait que là, dans le silence, la solitude, les demi-ténèbres éclairées par la lueur vacillante des lampes d'or. Et, si la voix solennelle de l'orgue remplissait tout à coup le grand vaisseau, il lui arrivait de sangloter ; mais jamais elle n'eût songé à donner le nom de piété à ces impressions fugitives. Son père s'était toujours moqué des dévots devant elle ; les feuilles anticléricales qui traînaient quelquefois sur la table où il cuvait son ivresse habituelle, la tête abattue entre deux bras croisés, n'avaient pas contribué à lui apprendre qu'elle eût une âme. Sa mère allait à la messe une ou deux fois l'an, mais toujours à la condition d'avoir pour cela une robe des dimanches; la petite fille tendait donc assez naturellement à croire que les pratiques de la religion étaient le partage exclusif des gens bien mis.

Où cette absence totale de principes l'eût-elle conduite à la longue, sans l'intervention du

grand amour qui vint tout à coup remplir sa vie? On ne sait. Quoi qu'il en fût, Armande eut jusqu'à quinze ans trop de casse-tête, comme elle disait, pour faire connaissance avec la tentation, sauf aux rares moments où un rayon de soleil, une tleur, un oiseau lui inspiraient des velléités vagues d'école buissonnière.

La beauté des choses, confusément sentie devant une échappée de nature, à travers une de ces impressions d'art qui se dégagent du seul spectacle des rues de Paris, l'aidait à oublier de temps en temps ce qui la faisait le plus souffrir, la honte, — le pire de tous les supplices quand on est fier, — la honte d'avoir à se dire : « Cet ivrogne qui bat les murs et que les gamins montrent au doigt, c'est mon père; cette bavarde qui livre à la première venue tous nos tristes secrets, c'est ma mère, » honte plus insupportable encore que le froid, et la faim, et la fatigue des longues veilles. L'imagination active de la silencieuse Armande brodait sans relâche sur ce thème lamentable quand elle n'était pas occupée des problèmes terre à terre qui quotidiennement s'imposaient : le terme à payer, le boulanger,

la grosse question du froid pendant la rude saison, les mois de nourrice enfin de la petite sœur tard venue, sans que personne la souhaitât, et qui végétait au loin dans un pays inconnu, livrée aux mains mercenaires qui emportent pêle-mêle, avec les misérables épaves de l'hospice, les enfants des ouvriers de Paris.

— Elle mourra sans doute comme les autres, et ce sera de l'argent perdu , pensait Armande, mais au moins elle ne mourra pas par ma faute.

Une fille-mère, qu'elle rencontrait à l'atelier, lui avait dit que les nourrissons qui payent mal sont souvent négligés jusqu'à ce que mort s'ensuive, et cette idée la hantait. L'ouvrière en question avait placé son enfant aux environs de Paris, chez de braves gens; elle parlait très volontiers de ce qui était évidemment son orgueil, le but de sa vie, et Armande ne s'ennuyait jamais à l'écouler. Cette fille lui inspirait plus de sympathie, plus de confiance que les autres; elle ne la jugeait pas, ne taxait point de faute Vembarras où l'avait mise l'abandon prévu d'un mauvais sujet; elle constatait simplement qu'elle n'avait pas eu de chance. Le fait qu'une mère se privât pour élever son

enfant lui paraissait résumer le devoir, un de ces devoirs naturels, les seuls qu'elle comprît, bien qu'elle-même dût plus tard, sans en avoir conscience, s'élever tellement au-dessus d'eux.

Un dimanche, saisie d'une curiosité singulière, elle proposa à la jeune mère de l'accompagner chez « sa petite ». Ce fut une journée mémorable dans la vie d'Armande. L'espèce de faubourg où elles se rendirent méritait tout au plus le nom modeste de banlieue, mais pour qui n'a jamais quitté sa rue iSaint-Jacques c'est un voyage au long cours que de descendre la Seine en mouche, et un bouquet d'arbres au bord d'une route poudreuse a tous les enchantements d'une forêt. Armande allait pour la première fois de sa vie à la campagne ; l'ivresse du grand air, l'immensité du ciel que n'interrompaient plus la ligne des toits et le noir des cheminées, l'odeur fraîche de l'herbe fauchée, les gazouillis cachés sous la feuille, le cri-cri des insectes affolés de lumière, toutes ces choses nouvelles contribuèrent à l'impression ineffaçable qu'elle rapporta. Avoir un enfant à soigner, à embrasser, à gâter I Quelles délices I

Combien cette fille que le monde plaignait était heureuse au contraire, plus heureuse qu'elle qui n'avait que ses parents... Et une aspiration passionnée la porta tout entière vers sa petite sœur absente. Il fallait que l'enfant revint, il le fallait ! Mais comment faire pour prendre cette nouvelle charge ? Tout pesait sur elle. Son père ne travaillait que de loin en loin, par caprice, accidentellement, et encore ! Armande avait fini par ne plus aller le réclamer au poste : — Oh I s'il avait pu y rester toujours 1

Elle exprima ce sentiment peu filial, en disant à un individu de bonne volonté qui avait ramené l'ivrogne et réclamait le prix de sa peine : « Ma foi , je vous donnerais plutôt le double pour le garder 1 »

Armande commençait cependant à gagner de bonnes journées ; son autorité grandissait dans la maison entre une mère sans volonté et un père abruti. Aussi l'écouta-t-on lorsqu'elle déclara qu'elle avait résolu de faire revenir sa petite sœur.

— Pour ce qui l'attend dans la vie, c'est grand dommage qu'elle ait profité mieux que les autres 1 dit philosophiquement Férou, qui

trouvait quelquefois dans le vin un certain pessimisme à son usage.

Néanmoins il alla se griser pour fêter l'accroissement de la famille.

Madame Férou jeta les hauts cris en voyant la chétive petite revenante. Bien sûr elle navait pas la vie à deux jours! Mais, si près de l'âge où elle-même aurait pu être mère, Armande sentit devant cet avorton mal lavé, mal vêtu, parlant à peine, sous ses guenilles, un rude patois campagnard, le tressaillement maternel qui est par excellence un tressaillement d'amour. Elle enveloppa de ses bras cette petite sauvage pleurante, effarée, l'emporta dans sa chambre avec une joie farouche d'être seule à l'apprécier, la coucha sur son lit, la caressa, la consola et, tandis qu'elle dormait, lui jura qu'elle ne connaîtrait jamais tout ce qui l'avait fait tant souffrir, elle Armande, qu'elle n'aurait jamais faim, jamais froid, qu'elle n'assisterait pas aux scènes de brutalité qui donnent aux enfants l'impression d'un meurtre, qu'elle ne courrait pas la nuit de l'atelier à la maison, sous la pluie ou la neige, abandonnée par les rues, qu'elle aurait autre

chose à faire que tirer l'aiguille dix et douze heures de suite dans un endroit étouffé, côte à côte avec des petites filles vicieuses du plus mauvais exemple. Elle lui jura qu'elle serait heureuse, et instruite, et bien mise, et bien mariée pour finir; qu'elle aurait en un mot tout ce que sa grande sœur n'avait pas eu. Et dès ce moment, il lui sembla que la figure de la grande sœur était reléguée à l'arrière-plan, qu'elle n'avait plus personnellement de vie en propre, que son lot unique était de défendre, de protéger, d'adorer celle-ci. Elle abdiquait de bonne heure.

Dernièrement encore, me rappelant son profil régulier, son épaisse chevelure de ce temps-là, sa sveltesse, sa démarche alerte, je ne pus m'empêcher de lui dire :

— Bien des gens ont dû vous trouver à leur goût, ma pauvre Armande I

Elle me répondit en haussant les épaules :

— Pour sûr qu'il ne manque jamais de passants tout prêts à accoster les filles.

— Je ne parle pas de ceux-là.

— Vous voulez dire du sérieux? Bah! est-ce qu'on a le temps d'y penser I

Comme pour la religion... Toujours faute de temps.

— Vous n'avez jamais été romanesque, Armande?

— Il n'}^ a pas de romans pour nous autres. On s'en prêtait bien quelques-uns à l'atelier. Et même je ne les aurais pas laissé lire à ma petite sœur, allez ! Mais c'étaient toujours des belles dames, là dedans, des dames riches qui n'ont pas autre chose à faire que d'écouter les douceurs qu'on leur débite. Oh I ça doit être très gentil tant que ça dure, mais au fond ça ressemble beaucoup à ce qui arrive aux pauvres filles comme nous quand elles se laissent aller. J'en ai trop vu dans ma vie de ces histoires-là pour avoir encore envie de les chercher dans les livres. Non, je n'ai jamais fait grand cas des romans. Ce que j'aurais aimé, si j'avais pu, si j'avais su, c'est la musique... la musique et les vers...

— Quels vers ? Dites-moi cela ?

— Tenez, il y en a quatre... Vous allez rire, mais je me les suis répétés, tout en cousant, jusqu'à me figurer qu'ils étaient de moi ; ils battaient avec mon cœur, ils allaient et venaient

avec ma respiration, ils me donnaient de 1 air, de la fraîcheur en plein été... Je ne pouvais plus m'en passer.

Et Armande récita d'une voix rêveuse :

Les papillons couleur de neige Volent par essaims sur la mer.

Beaux papillons blancs, quand pourrai-je Prendre le bleu cbemin de l'air ?

— J'en ai attrapé comme ça beaucoup d'autres, dans un journal, au hasard, en oubliant le commencement et la fin ; je retenais juste ce qui m'était nécessaire,... par exemple de quoi me figurer la mer, de quoi regarder passer, comme si je les voyais, les papillons. Le bleu chemin de l'air, est-ce assez beau?...

— Vous ne savez pas de qui ils sont?

— Non, ça m'est égal. Je ne sais rien. On ne me l'a que trop dit I

Et un gros soupir souleva sa poitrine creuse.

— Jamais vous ne me ferez croire que vous n'ayez pas trouvé à vous marier, Armande.

Ses sourcils mobiles se contractèrent légèrement, ses lèvres s'entr'ouvrirent hésitantes :

— Oui, i)eut-ètrG... une fois... je n'étais plus

toute jeune. Mais cela nous aurait séparées. Je n'ai pas voulu...

Et je compris que c'était un sacrifice de plus fait à l'idole.

Par prédestination sans doute cette idole avait nom Aimée, — une toute petite idole, la plus fragile qu'on ait jamais entourée d'offrandes et d'encens, une de ces délicates fleurettes parisiennes écloses par miracle sur un fumier. On eût dit que chez cette petite blonde malingre, au front bombé, au menton volontaire, un peu sèche d'allure et de physionomie, le cerveau se développait aux dépens du cœur ; mais la rareté même de ses témoignages d'affection les rendait plus précieux encore au gré d'Armande. Quand Aimée l'embrassait ou seulement paraissait contente d'un cadeau, elle sentait que pour cela elle accomplirait des tours de force et, de fait, elle en accomplissait sans relâche, reprenant la nuit sa tâche du jour, toujours prête lorsqu'il s'agissait de fournir des heures supplémentaires.

Ses yeux se fermaient-ils de fatigue sur son ouvrage, elle voyait un petit visage rosé, naguère si pâle, un visage d'enfant qui lui devait ses fossettes, ses jolies couleurs, rire en

criant: « Travaille, travaille quand même. C'est pour moi ! » Et l'aiguille se remettait à courir, comme court à demi fourbu un cheval généreux de la vitesse duquel dépend la victoire.

Une santé de fer la soutenait dans ses fatigues. Au temps de la naissance d'Armande, Férou n'avait pas encore détruit par l'alcool ses forces herculéennes et sa femme était jeune, quoiqu'il parût maintenant difficile de croire qu'elle l'eût jamais été.

— Il n'y en a plus que pour cette méchante gamine maintenant, grognait l'ivrogne ; tout le reste de la maison ne compte pas ; elle laisserait manquer son père de tabac pour lui donner un joujou.

En réalité Armande n'imposait de sacrifices qu'à elle-même. Sous prétexte qu'ayant à présent « une clientèle », il lui était impossible d'essayer des robes dans un taudis, elle loua au même étage de la maison une chambre indépendante, la meubla proprement et y installa sa petite sœur comme dans une tour d'ivoire où elle serait à l'abri de tout, de la misère, des mauvaises influences, des criailleries de ses parents qu'elle ne lui laissait voir

que quand ils étaient « convenables ». — Avant d'aller en classe, Aimée avait son chocolat tandis que sa sœur déjeunait à la hâte, sans que la petite y prît garde, d'un morceau de pain et de fromage. Si Aimée était mieux mise qu'aucun des enfants de l'école, Armande en revanche retournait et reprisait pour ellemême une vieille robe d'alpaga noir toute rougie et portée hiver comme été. Un instant elle avait cru aimer la toilette; pendant une courte période de frivolité elle s'était offert le luxe d'un ruban ou d'une paire de manchettes, mais dorénavant elle n'avait plus de coquetterie que pour Aimée.

Aimée était venue à l'heure décisive où sa grande sœur se sentait plus seule encore que par le passé. Seule ! Armande ne trouva jamais d'autre mot pour exprimer le vide de son cœur affamé, les différences de nature qui la séparaient de son entourage. Et maintenant elle n'était plus seule. Que jamais Aimée ne songeât à la remercier, c'était bien naturel, puisque toutes les obligations, tous les sujets de reconnaissance étaient de son côté. Elle lui devait cette délicieuse plénitude ; et la chérie avait de si

:27i PASSION

belles qualités I Armande s'extasiait sur ses perfections.

— Gomme si tous les enfants ne se ressemblaient pas ! geignait madame Férou, incrédule. Ce sont des idées que tu te fais. Elle ne tirera pas grandes ressources d'aller tant et tant à Fécole I II vaudrait mieux l'habituer petit à petit à me remplacer, maintenant que je n'ai plus la force d'aller faire des méuciges en ville.

— Des ménages I ripostait Armande avec indignation. Ni ménages ni robes I Elle est audessus de ça. Vous ne voyez donc pas qu'elle a toujours les premières places ? Ses maîtresses disent qu'elle apprend tout ce qu'elle veut, sans se donner de peine. Une enfant si sage, si posée, si studieuse I Elle ira loin... Oui, tu iras loin, mon trésor ! disait-elle à sa petite sœur.

Celle-ci au fond y était bien décidée. Elle avait de la volonté, un caractère. Les choses tendres et folles et passionnées que lui disait Armande l'ennuyaient un peu comme des exa-: gérations auxquelles il lui eût été impossible de répondre, mais elle n'en sentait pas moins que l'aflection de sa sœur était une force qu'elle

PASSION 27r>

avait intérêt à ménager, et elle se laissait flatter à la façon impatiente, un peu nerveuse, d'un petit chat qui cherche un moyen de s'échapper tout en subissant les caresses. Pour elle, ambitieuse et persévérante, les étapes de la vie se mesuraient aux succès obtenus; comme avait dit sa sœur, elle alla loin, grâce aux facilités qui sont aujourd'hui données aux filles pauvres pour s'instruire. Le jour où elle obtint son premier brevet, Férou, qui avait voulu célébrer l'événement à sa manière, eut une terrible crise suivie de beaucoup d'autres pendant lesquelles il voyait courir des rats et passait d'un délire inoffensif à des accès furieux. On dut le transporter à l'hôpital. L'orgueil beaucoup plus que la sensibilité d'Aimée en souffrit. Elle laissait Armande aller toute seule voir leur père, et lui porter mille petites douceurs; elle la laissa toute seule aussi l'ensevelir quand il mourut brûlé par l'eau-de-vie. Armande habilla de deuil toute la maison, suffit aux frais de l'enterrement, soigna sa mère qui avait pris le lit et ne se consolait pas de n'être plus battue.

Sa sœur cependant l'observait sans émotion,

avec un certain genre de pitié hautaine. Cette vie laborieuse vouée au travail manuel, lui paraissait la plus ingrate du monde ; l'horreur et le mépris qu'elle en avait ne contribuèrent pas médiocrement à stimuler ses efforts dans une autre voie.

— Il est singulier, disait-elle, qu'en t'exténuant, ma pauvre Armande, tu ne sois jamais parvenue à faire des économies !

Et Armande, par délicatesse, ne lui expliquait pas pourquoi elle n'avait pas économisé, pourquoi elle n'avait pas profité de certaines occasions qui s'étaient offertes d'améliorer sa position, car il eût fallu s'éloigner des siens.

— Ma fille Aimée veut entrer à l'École normale, disait, d'autre part, madame Férou à ses voisines. Elle sait mieux s'y prendre que sa sœur, qui n'était pas sotte non plus, mais qui n'aura été tout de même qu'une ouvrière à la journée, incapable de mettre un sou de côté.

Coiffée d'un bonnet de crêpe majestueux sous lequel continuaient à couler ses larmes, madame Férou ne se souvenait plus de ses anciennes préventions contre la science; on lui avait dit que l'instruction rapportait. La petite avait donc

eu raison de se mettre dans Tinstruction puisqu'elle était sur le point de réussir. Quant à faire remonter jusqu'à Armande le mérite de cette réussite, elle n'y songeait pas; Aimée, bien moins encore. Orgueilleuse et sûre d'ellemême, elle considérait la vie comme une partie à gagner et se trouvait très habile joueuse. En effet, c'était merveille que tant de clair bon sens et de capacité chez la fille d'un alcoolique. Aimée aurait donné un vigoureux démenti aux théories de l'atavisme si sa force physique eût égalé sa force intellectuelle. Menacée de névrose, il lui fallait des médicaments coûteux, de l'hydrothérapie, une nourriture spéciale, et l'aiguille fée d'Armande subvenait à tout cela, si bien qu'elle finit par payer de sa propre santé la santé de sa petite sœur, vieillissant avant l'âge, perdant fraîcheur, embonpoint, jusqu'à devenir laide.

— Elle se néglige trop... mais comment pourrait-elle avoir, à son âge et avec sa figure, le goût de s'habiller? pensait Aimée chaque fois qu'Armande lui essayait une robe neuve.

Elle aurait dû remarquer qu'à tout âge on

peut avoir froid, et que sa sœur se passait de manteau d'hiver.

— L'habitude ! songeait Aimée, les mains dans son manchon.

Après un difficile examen, ses nerfs trop tendus, trop surexcités, se ressentirent de l'effort ; elle fut atteinte d'anémie. Le médecin conseillait les bains de mer et Armande crut devenir folle en constatant que c'était là une chose au-dessus de ses moyens. Elle eût signé un pacte avec l'enfer pour que la malade se trouvât transportée sur une plage quelconque; elle jetait des regards de haine sur toutes les jeunes filles inconnues qui lui paraissaient assez riches pour s'offrir ce luxe ; elle avait des emportements d'anarchiste contre ceux qui possèdent. Son désespoir attendrit Aimée qui, la réconfortant à sa manière, lui disait :

— Pauvre sœur, qu'y faire, ce n'est pas ta faute si tu gagnes peu 1 — D'un ton qui impliquait : « Moi, je serai capable de gagner davantage. »

Un merveilleux hasard vint à leur secours.

Armande travaillait à ses moments perdus,

c'est-à-dire à l'heure où les autres dorment,

pour une ancienne employée de commerce, devenue femme de charge chez ses patrons enrichis et retirés des affaires. Tout en essayant un vaste corsage à cette plantureuse matronne, elle apprit que « la famille », sur le point de partir pour le Tréport, cherchait une personne pourvue de ses brevets qui acceptât d'entrer chez elle au pair pour faire étudier les enfants pendant les vacances, Armande faillit entamer avec ses ciseaux la peau de sa cliente en même temps que le col qu'elle échancrait :

— J'aurai votre affaire, balbutia-t-elie.

Et elle énuméra longuement tous les talenls, tous les mérites d'une « demoiselle très bien » qu'elle connaissait. — Deux jours après, — que ces jours, que ces nuits parurent longs à Armande! — le providentiel intermédiaire revint, porteur d'une bonne nouvelle :

— Madame pensait que «le sujet» pourrait convenir, mais elle voulait voir.

— Alors seulement Armande avoua qu'elle avait parlé de sa sœur.

— Écoutez, ma petite, lui répondit rondement la grosse femme, je serai franche avec vous; cela peut tout gâter. On craindra que

l'institutrice n'ait pas pris d'assez bonnes manières dans une famille d'ouvriers, d'autant plus que votre père... enfin, suffit. Laissez-moi arranger la chose ; ne vous mettez pas en avant.

— Ah ! s'écria Armande, je ferai la morte. Inventez tout ce que vous voudrez. Pourvu que ma sœur ait ce qu'il lui faut...

Elle ne soupçonna jamais avec quel plaisir Aimée avait consenti à garder le silence sur ses humbles origines, sur sa parenté avec elle par la même occasion.

Il y avait une chose que son àme droite ne pouvait concevoir, qui cependant aurait dû la frapper depuis longtemps si elle n'eût pas marché dans un rêve d'abnégation. Une barrière d'abord presque imperceptible, mais chaque jour un peu plus haute, s'élevait entre elle qui s'était dépouillée de tout et l'élue à qui elle avait tout donné. Aimée ne lui parlait plus de ses études, persuadée qu'elle ne serait pas comprise; elle souffrait de vivre avec une personne sans lecture et sans orthographe, qui faisait des fautes de français dans la conversation; elle la repoussait tout doucement, sans en avoir conscience, au rang inférieur

de pourvoyeuse et de servante; elle recherchait ses égales, des jeunes filles munies de ce demisavoir qui crée les grandes exigences et les grandes prétentions; bref, elle attendait avec impatience que son entrée à l'École normale lui permît de se retirer une bonne fois de la famille. Le jour où Aimée atteignit le but de ses désirs, elle répondit aux gens qui la féh ci talent : — Oui, l'avenir est à moi ! C'est une grande satisfaction que de ne rien devoir qu'à soimême ! On peut bien le dire : Je me suis faite ce que je suis!

Armande pensa qu'Aimée avait raison en somme, qu'elle avait tout gagné comme à la pointe de l'épée. Tout au plus avait-on écarté d'elle quelques soucis matériels, en la dispensant de penser aux nécessités de chaque jour. C'était bien quelque chose sans doute, mais si peu, lorsque rétrospectivement on considérait l'ensemble de l'œuvre accomplie! Avaitelle élé, elle, Armande, beaucoup plus que la mouche du coche?... Pourtant, elle l'avait aimée, oh! tant aimée! L'amour c'est le grand soutien en ce monde. Elle le lui avait certainement donné. Mais mademoiselle Pérou,

la normalienne, ne pouvait s'en tenir à l'unique tendresse de sa sœur ; elle avait de nouvelles amies : des condisciples, des pareilles, des personnes à sa hauteur. Le passé était le passé.

— Elle croit que tout s'apprend dans les livres, me dit Armande, la seule fois que je surpris chez elle une certaine amertume. La réflexion compte bien aussi, et une femme qui vit de son aiguille réfléchit plus qu'on ne croit. J'ai toujours su m'intéresser à ce qu'elle faisait. Si elle avait voulu s'occuper un peu, un tout petit peu de m'élever, tenez, rien qu'en causant, la distance entre nous serait aujourd'hui moins grande. Je le lui ai demandé, mais elle a ri, elle m'a répondu : « Il y aurait trop à faire 1 tu es trop vieille I » Et c'est vrai que je suis vieille, reprit Armande avec découragement .

Elle languissait, séparée maintenant de son bien unique :

— Aimée, vo3''ez-vous, m'échappe comme m'a échappé autrefois mon moineau. Il y a une différence : c'est pour son bien et je l'ai voulu 1

La voyant dépérir, je la forçai de consulter un mt'deciu. Il oidonna beaucoup de calme, un

repos complet d'esprit, et me dit derrière son dos :

— Encore mie hystérique. Il aurait fallu à cette fille-là les tracas d'un ménage à elle, un mari, des enfants, une vie naturelle sans ambitions démesurées ; elle a voulu l'impossible et s'est cassé le cou !

Une hystérique, c'est bientôt dit. Le jour où il n'y aura plus que des gens bien équilibrés au monde c'en sera fait de tous les genres d'héroïsme. Cette hystérique était d'ailleurs suffisamment maîtresse d'elle-même : elle dévorait ses jalousies, ses humiliations; jamais elle n'en fit l'aveu à personne, jamais elle ne convint du coup terrible que lui avait porté le départ de sa sœur qui était en même temps son enfant. Sans l'importuner de ses visites elle continuait à s'occuper d'elle. Cette fille discrète, un peu timide, multiplia les démarches, les suppliques, pour assurer « des protections » à l'institutrice. Elle harcelait celles de ses clientes qui pouvaient connaître des gens influents; elle, qui n'eût jamais rien demandé pour son propre compte, s'exposait aux rebuffades; elle devint presque intrigante.

Et, rentrée chez elle, en face de la vieille mère aux trois quarts idiote qui, seule, lui restait, elle cherchait à ressaisir l'image évanouie de la petite Aimée revenant de nourrice si pâlotte, si faible, si dépendante de sa tendresse ; elle se blottissait sur l'oreiller où avait reposé cette tête blonde, elle baisait comme autant de reliques les vieilles poupées, les premiers livres d'images.

Aimée Férou a fait une rapide carrière, tout encombré que soit l'enseignement. Sa sœur cependant ne parle que d'injustices et de passe-droits, ne la trouvant jamais assez récompensée. Elle a épousé un jeune homme de son bord, selon le langage d'Armande, un monsieur bien placé dans une banque. 11 gagne moins qu'elle; en revanche il est de famille bourgeoise et ne s'est résigné à une alliance avec les Férou qu'à la condition d'éloigner sa femme d'un pareil milieu.

Aimée, influencée par lui, quoiqu'elle ait des idées très arrêtées sur les droits de la femme et l'égalité en ménage, ne trouve plus sa sœur assez bonne couturière pour lui confier ses robes habillées.

— C'est moi, tout de même, qui ai fait sa

robe de noces, raconte Armande, rayonnante de nouveau à ce souvenir, une robe de satin blanc que j'avais souvent, si souvent vue et fabriquée en rêve ! Peut-être aurait-elle pu aller mieux, mais avec sa taille fine tout a bon air. Je me rappelle cependant qu'il y avait près de l'épaule un défaut que je ne parvenais pas à corriger. Elle s'est emportée un instant, un tout petit instant ; elle est vive et puis, dame, il est trop naturel qu'un jour comme celui-là on tienne à être aussi bien que possible ! Mais moi, énervée d'avoir tant travaillé les dernières semaines pour que tout fût prêt, j'ai eu je ne sais quelle sotte envie de pleurer. Alors l'idée m'est venue, tout à coup, que je devais être heureuse, que je l'étais plus que bien d'autres, plus que beaucoup de riches, qui, malgré leur argent, n'ont pas ce qu'ils veulent, car toute ma vie, moi, j'avais désiré une chose, toujours la même, et elle arrivait ce matin-là !

Avoir un idéal et le réaliser est en effet une rare faveur du sort que nous ne pouvons payer trop cher, fût-ce de tout le sang de nos veines ; mais il me parut merveilleux que cette

simple créature l'eût compris. Je la regardai avec respect, sans oser lui dire combien elle s'élevait à mes yeux au-dessus des vulgaires diplômées qui la dédaignent; et elle continua de m'expliquer les choses :

— Bien entendu, ma sœur ne peut plus nous voir, maman et moi, aussi souvent qu'elle le voudrait; elle a tant à faire : son école d'abord et puis des obligations de toute sorte, des choses que nous ne sommes pas en état de comprendre, ayant toujours mené une vie si différente de la sienne! Mais je sais bien qu'elle pense à nous. Elle me le disait l'autre jour : « Si tu n'avais pas été là pour te charger de maman, mon mariage ne se serait jamais fait. » Il est bien plus facile de s'acquitter des devoirs de famille quand le monde n'a pas les yeux sur vous, quand on n'a pas un rang à garder. Oh ! elle a de la raison, et de l'esprit, et un courage I... Vous verrez comme elle arriverai Tout ce que je crains c'est qu'elle ne se fatigue trop. Et je ne peux plus l'aider. Je ne lui suis plus bonne à rien. Gela fait qu'à présent je suis si seule! si seule!

Revenant à ce mot qui avait élé la plainte

douloureuse et naïve de son enfance, Armande se cacha le visage entre les deux mains. Mais presque aussitôt elle chassa du bout de son doigt bleui par les piqûres de l'aiguille, une larme qui s'obstinait à jaillir et reprit avec son sourire patient :

— Mais je bavarde 1 Excusez-moi. Tout cela n'est la faute de personne... C'est la vie..

Paris, — Décembre 1895.

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