Une drôle de maison
C'était dans une grande maison de la rue Kambuteau ; je ne vois pas la nécessité de vous dire le numéro. Le premier était occupé par un monsieur que l'on disait être fort riche, qui n'avait ni femme, ni enfant, et se contentait de la portière pour faire t>on ménage, ce qui faisait penser aux autres locataires (pic s'il était riche, comme on le supposait, il fallait (|u'il fût bien avare pour ne point avoir' de domestiques. Au reste, si on n'avait pas dit cela de ce monsieur, il est bien probable que l'on en aurait dil autre
UN TOUR D'ECOLIER
chose : ne laul-ii pus toujours que I ou jase, que 1 on fasse des conjectures, et surtout que l'on dise du mal de ses voisins?... Du bien, rarement! mais du mal presque toujours... Et pourquoi ce penchant à la médisance, si commun chez la j)auvrc humanité?... cela ne lui fait pas honneur. . . Passons.
Au second étage logeait un dentiste; en lace du dentiste, un tailleur.
Au troisième, une sai^e-femmc; en face de la sagefemme, une chemisière.
Enfin au quatrième, trois jeunes gens : deux dans le môme local, le troisième en face. Le dernier étage n'était occupé que par deux jeunes filles qui confectionnaient des bonnets. Ces deux locataires quittaient leur chandjre chaque jour à huit heures du matin, et ne rentraient que vers dix heures pour se coucher.
Faisons d'abord connaissance avec les trois jeunes gens. Adolphe Durard, le plus jeune, a vingt ans ; il n'est ni beau ni laid, ni spirituel ni bête, et maigre comme un coucou. Il est de ces personnes du genre neutre, dont on ne parie pas, qu'on ne remarque pas, mais que l'on est bien aise d'avoir avec soi quand on est seul et que Ton s'ennuie; non pas que Adolphe soit par lui-même amusant, mais il a un bon caractère, il fait tout ce qu'on veul, ne vous contrarie jamais, et ne se fâche pas quand on se moque de lui. Celui-là est employé dans une grande maison de commerce, et gagne mille francs par an. Inutile de vous dire qu'il ncdine pas tous les jours cho/ Brébant, et ne porte des
UN TOUR n'KCOLIER.
gants que dans les circonstances extraordinaires, et encore ! il faut que la même paire lui fasse une année; aussi en a-t-il grand soin.
Le second est Anatole Bizon. Celui-ci a vingt-trois ans ; il est assez joli yarçon, rose, frais, tirant un peu trop sur le poupard. Il a déjà un certain embonpoint qui le désole, il soupire toutes les fois qu'il regarde son ventre, il le mesure tous les deux jours pour savoir s'il n'a point augmenté; il demande ce qu'on doit manger de préférence pour ne point grossir ; mais ensuite, comme il est très-gourmand, quand quelque chose lui plaît, il s'en bourre, lors même que cela est susceptible de le faire engraisser, et se dit : «Tant pis, je serrerai un peu plus la ceinture de mon pantalon. »
M. Anatole a la prétention de faire sans cesse des conquêtes ; il ne croit pas qu'une femme puisse résister à son regard fascinateur ; il se bichonne, se frise, se fait coiffer comme un garçon limonadier; il adore la danse, il l'ait des pas, des entrechats, des pirouettes en dansant un quadrille, et comme ce n'est plus la mode de faire des pas, tout le monde regarde Anatole quand il danse; on se dit à demi- voix : «A coup sûr ce jeune homme-là doit être à l'Opéra ou tout au moins à la Porte-Sainl-Martin; certainement, c'est un danseur de théâtre ! » Et Anatole Bizon est enchanté de l'effet qu'il produit; il espère faire revenir la mode de la gavotte et se dit : Il en est de la danse comme de toutes choses : on suit la mode, mais la mode est une roue qui tourne et reprend un jour ce qu'elle a abandonné
UN TOUR D'ÉCOLIER
jadis... les entrechats sont pnssés... mais les entrechals reviendront... J'aurai la i^loirc de les avoir ressuscites.
Et en attendant qne la mode des entrechats soit revenue, Anatole Bizon est fort content d'avoir obtenu une place au Trésor. Il ne gagne encore que quinze cents francs, mais il a de grandes espérances !...
Et qui n'a pas des espérances, depuis le plus petit jusqu'au plus élevé? Sans l'espérance que serait la vie?... que serait la jeunesse? qne serait l'amour?
Arrivons à notre troisième jeune homme du quatrième étage. Celui-là se nomme Fanfau Grenouillet; il n'est pas mal bâti, mais il est fort laid de visage; son nez épaté, ses pommettes saillantes et ses petits yeux gris vert, n'ont rien de séduisant; mais il n'a pas l'air bête, et c'est quehjue chose à une époque où tant d'hommes cachent cet air-là sous un cigare! Car, ne vous le dissimulez pas, la vogue des cigares et des cigarettes ne vient en grande partin que du besoin que tant d'hommes éprouvent de se faire une physionomie. Crâce à ce petit bout de tabac qu'ils fourrent entre Jeurs lèvres, ils savent ce qu'ils doivent faire de leur bouche, et, ne vous y trompez pas, c'est par l'expression de la bouche que se trahit presque toujours la bêtise. Avec un cigare, vous n'avez ])lus à vous en occuper; vous l'ôtez de temps à autre, pour laisser aller la fumée, puis vous le replacez gravement, et vous êtes très-content de vous.
Eanfan Gienouillet n'avait donc pas l'air bête, et en
UN TOUR D'ECOLIER
effet, il ne l'était pas ; sa conversation était amusante; naturellement un peu caustique, il aimait à rire aux dépens des autres, mais nous avons déjà dit que c'était le penchant de l'espèce humaine. Il était venti à Paris pour y faire son droit, mais il préférait faire du théâtre. C'est si attrayant le théâtre, les coulisses, les actrices, les droits d'auteur à toucher; pour un jeune homme qui a l'imagination vive, qui adore le plaisir, on conçoit très-bien que cela offre plus d'attrait que Cujas et Barthole ! on se met plus facilement dans la tête une chansonnette eu vogue, que les Pan- (lectes de Justijiien !
Mais ainsi que le dit Petit-Jean dans les Plaideurs : <i En toutes choses il faut considérer la fui. » Si je ne craignais de faire un calembour, je dirais aussi la faim! car il faut vivre, et pour cela il faut se créer des moyens d'existence. Fanfan Grenonillet avait vingtsept ans, et depuis huit ans qu'il était à Paris, il n'avait pour y faire figure que la pension de dix-Iuiil cents francs que lui faisait son père, bon cultivateur de la P)eauce, qui commençait à trouver que son lils mettait bien du temps à se faire avocat, et qui lui écrivait toutes les semaines : « Tu ne plaides donc pas ? pourquoi que tu ne plaides pas? 11 ne manque cependant pas d'affaires à Paris, les journaux sont remj)lis de crimes, de vols, d'assassinats. On en fait partout ! Tâche donc de tomber sur un de ces gens-là, afin ((u'il te prenne pour son avocat, son défenseur; tu parleras beaucoup, ça te posera, ça te fera connaître; dis tout
UN TOUR D'ECOLIEU.
en (jui h' vii'iulia à la tête, (juaiid inènie lu tlevi'ais faire condamner ton client ! le principal, c'est que tu parles beaucoup alin qu'on parle de toi. »
Si les lettres de papa Grenouillet n'avaient pas été affranchies, il est probable que son polisson de fils les aurait laissées à la poste. Mais comme elles ne coûtaient rien, il les prenait; je ne vous assure pas qu'il les lisait entièrement. Puis, au lieu de suivre ses cours, il suivait une jeune femme qu'il croyait reconnaître pour l'avoir vue jouer dans un petit théâtre; il n'était pas timide et entamait tout de suite la conversalion en tâchant de dire autre chose que les compliments banals que disent tous les hommes aux femmes qu'ils suivent dans la rue. Comme il n'était pas beau, on pressait le pas sans lui répondre; mais comme il n'était pas bête, on riait quelquefois de ce qu'il disait. Lorsque par hasard il parvenait à faire connaissance, il ne donnait jamais ses véritables noms. Car Fanfan n'a rien de romanti(fue et Grenouillet n'est pas élégant. Mais il prenait les noms les plus euphoniques, les plus harmonieux, se faisait noble ou tout au moins gentilhomme, et comme il se faisait toujours adresser ses lettres sous le couvert d'Adolphe Durard, avec lequel il logeait, le portier recevait toutes les missives qu'il remettait au jeune Adolphe, et celui-ci disait à son camarade de chambre :
— Est-ce (jue c'est ioi qui l'appelles Arthur de Saint-Berlin?
— Oui... c'est moi.
L\N TUUU DÉCULlLl;.
— Et l'autre jour lu le iioniinais Ernest de iMoiitenlair 1
— Eh bien, ça prouve que j'ai beaucoup de noms... Qu'est-ce que cela te fait, puisque les lettres sont atfranchies?
— Mais pourquoi te les fais-tu adresser sous mou couvert ?
— Pourquoi? C'est bien facile à comprendre : c'est que le portier ne connaît pas tous les noms qu'il me plaît de |)rendre, et qu'il dirait an fadeur : C'est jtas ici ! si la lettre ne portait ])as ton adresse.
— C'est juste.
— Tu as compris, c'est heureux.
— Seulement je ne comprends pas pourquoi tu cl langes de nom si souvent !
— Mon pauvre Adolphe ! si lu étais ce qu'on appelle un homme à femmes^ tu me comprendrais. Mais en fait d'amour, d'amourettes, d'intrigues, de galanteries, lu n'en es encore qu'à Annette et Luhin /... Et franchemml je ne crois pas que tu seras jamais un dou Juan !
— Ce n'est pas ma faute; quand je trouve une femme jolie, je n'ose plus lui parler, ça me trouble !
— Alors, parle à celles qui sont laides, ça t'habituera à causer.
— Oh non ! celles (jui sont laides, je n'ai pas du tout envie de leur dire (|uclque chose. Mais tu m'avais promis, toi, Grenouillet, de me faire l'aire un jour une j)etile connaissance.
UN TOUR D'ÉCOUEP,.
— Je te le promets encore. Quand j'en aurai de trop, je penserai à toi. En attendant, soigne ta mise, mets ton chapeau sur le côté, donne-toi un air dégage en marchant, et fourre une cigarette dans ta bouche; voilà tous les conseils que j'ai à te donner.
— Faut-il que je change de noms comme toi ? ça m'est égal, j'en changerai.
— Non... ce n'est pas la peine... D'ailleurs tu te nommes Adolphe, c'est gentil, cela, c'est doux à prononcer... On peut devenir amoureuse d'un Adolphe, mais jamais d'un Fanfan, ni d'un Grenouillet.
Vous connaissez, maintenant, les trois jeunes gens qui habitent le quatrième étage de cette maison de la rue Rambuteau, qui contient encore un dentiste, une sage-femme, uu tailleur, une chemisière, deux jeunes ouvrières et un monsieur très-riche qui fait faire son ménage par la portière ; personnages dont je n'ai nullement l'intention de vous faire la biographie... pour le moment du moins.
C'est de nos trois jeu nés gens qu'il faut d'abord nous occuper; car ils sont en cet instant dans une situation très-embarrassante. Il est neuf heures du soir, et l'étudiant... Fanfan Grenouillet, est seul dans l'appartomenl qu'il occupe en commun avec Adolphe Durard; appartement qui se compose en tout de deux pièces et d'une petite entrée, dans laquelle il n'y a de place (pie pour une fontaine et une malle, (jui au besoin seit de banquette, pour les personnes que l'on fait allendi e dans cette espèce d'antichambre.
UN TOrR D'ÉCOLIER.
Grenouillet, vêtu d'un large pantalon à carreaux, fort râpé sur le devant et plus encore par derrière, d'une espèce de paletot brun si court (pi'il peut passer, aussi pour une veste, et coiffé d'un béret basque dont' on ne distingue plus la couleur, se promène à grands pas dans une pièce, puis dans l'autre, va de temps à autre regarder aux fenêtres qui donnent sur la rue, ou eutr'ouvrir la porte du carré pour écouter s'il monte (|uelqu'un, et tout cela en donnant de fréquentes marques d'impatience, en frappant du pied avec colère, puis en s'écriant par moments :
— Mais sapristi! est-ce que personne ne reviendra !.. est-ce qu'ils vont me laisser comme cela jusqu'à minuit aies attendre... àm'impatienter!... Il doit être au moins neuf heures... plus de neuf heures je parie... Ah! bon!... je porte par habitude la main à mon gousset... et pourtant il y a longtemps que je n'ai plus de montre... Ce n'était qu'un gros oignon en argent... mais elle marchait bien, et mon père m'avait tant recommandé d'en avoir soin !... elle lui venait de son oncle... qui la tenait de sa mère... ça remonte très-haut. Elle n'était pas à la mode., mais c'est égal, je la regrette ! surtout en ce moment. . . Ah ! si j'allais demander l'heure chez la chemisière au-dessous?... il me semble que je la lui ai déjà demandée il n'y a pas longtemps... Allons à la porte en face de la chemisière, sonner chez la saije-femme... Mais, elle n'est pas aimable avec moi, la sage-femme... c'est peut-être parce que je ne lui ai jamais procuré de dames dans une
10 UiN TOUR D'ECOLIER.
jiosition intéressante. . . Ah ! tant pis. . . risquons-nous. . . D'ailleurs je ne vois qu'elle à qui je puisse encore m'adresser dans celte maison... le dentiste n'y est jamais le soir, le tailleur pas davantage... les deux petites ouvrières d'au-dessus ne sont pas rentrées, et d'ailleurs je doute fort qu'elles aient une inonlre l'une ou l'autre... Il y a bien le richard du premier... mais il n'a pas de domestique, il ne doit pas rester chez lui le soir... et puis il a un drôle d'air cet homme-là... le front sombre, l'œil en dessous... il ne reçoit personne... et on dit que c'est superbe chez lui! Mais imbécile ! à quoi te sert donc ta fortune... les beaux meubles... tes beaux tableaux?... Est-ce que ce n'est pas un meurtre de voir de belles choses.. . des richesses entre les mains d'un ours!... Ah Dieu! si je les avais, moi... comme je saurais en faire usage... les faire circuler... Allons sonner chez madame Pondérant, la sage-femme.
Et Grenouillet courant sur son carré, descend lestement un étage, puis sonne à la porle sur laquelle csl une plaque en cuivre avec ces mots : Sage-femme.
On ouvre : c'est madame Pondérant elle-même, une femme de cinquante ans, grande, sèche, jaune, l'air hargneux, le nez bourré de tabac. Elle fait la grimace en reconnaissant son voisin et lui dit d'une voix rauque :
— Qu'est-ce que vous voulez, monsieur ?
— Bonsoir, madame Pondérant, et cette santé... ça va toujours bien?...
UN TOUR D'ECOLIER. II
— Oui, monsieur, je vais liès-bien... iiprcs?
— Moi, je ne me porte pas mal... cependant j'ai • piL'IquL'Ibis... le soir surtout, des démangeaisons entre les deux épaules; c'est bien gênant quand on veut se gratter...
— Est-ce que c'est pour me dire tout cela que vous êtes venu sonner chez moi, monsieur?
— Non pas précisément... cependant comme vous êtes très-savante... car les sages-femmes sont presque des médecins... je pensais...
— Non, monsieur, je ne donne pas de consultalions... adressez-vous ailleurs...
Et madame Pondérant fait un mouvement pour refermer sa porte, mais le jeune homme l'en empêche en s'appuyant dessus :
— Permettez, madame Pondérant, j'ai autre chose à vous dire... il faut que vous sachiez que j'ai perdu la grande aiguille de ma montre...
— Qu'est-ce que cela me fait à moi, que vous ayez perdu votre aiguille !...
— Je sais bien que cela ne vous intéresse pas positivement... mais vous allez voir la conséquence de cet incident... car tout se lient dans la vie !...
— Monsieur, vous me tenez trop longtemps à la porte ! . . .
— Madame, ayant pdrdu ma grande aiguille, vous devez comprendre qu'il m'est absolument impossible de voir l'heure à ma belle montre de Leroi, et je viens
12 UiN TOUU D'EGOLIEU.
solliciter de vous la boulé de me reiiseignei' làdessus...
— Et c'est pour .«avoir l'heure que vous êtes venu sonner le soir chez moi ! Vous êtes encore pas mal sans gène... me déranger dans mes occupations les plus intéressantes 1
— Est-ce que vous étiez en train de l'aire un enfant, madame Pondérant?
— Pas de mauvaise plaisanterie, monsieur 1...
— Je ne plaisante pas, puisque c'est votre état.
— Je les aide à venir au monde, monsieur, mais je ne les fais pas... Dieu merci !
— Dieu merci ! me semble bien méchant, madame Pondérant.
— Voyons, monsieur, (inissons-en !
— Eh bien, chère voisine, veuillez me dire l'heure et je vous laisse...
— Je n'en sais rien ! ma montre est arrêtée...
— Et votre pendule?... vous devez avoir au moins une pendule...
— Les mouvements sont cassés...
— Votre cadran solaire alors? car vous ne pouvez pas être sans cadran solaire...
— En voilà assez, vous m'ennuyez, fichez-moi ]» paix !...
Cette fois, la sage-femme a rei)0ussé sa porte avec tant de force qu'elle se ferme brusquement et froisse même un peu le nezdeGrcnouillet, qui est furieux, et se tàtc le nez en murmurant :
UN TOUR DECULIER. 15
— Ah! c'est comme cela!... ah ! on me met à la porte, au risque de briser mon aquilin... je n'ai pas le nez aquilin, mais ça ne fait rien... ah ! madame Pon- ' dérant! vous me payerez cette insulte... il faut que je me venge, .
Et après avoir médité quelques instants, le jeune étudiant sourit, se frappe le front et se dit :
— Tiens, c'est une idée cela ... et pas mauvaise ! . . . Il faut l'exécuter sur-le-champ... Voyons, ai-je un couteau dans mon paletot?... Oui... j'ai mon eustache, dont la lame n'est pas de Tolède, mais qui est bien suffisante pour étaler sur mon pain du fromage de Brie... déjeuner que je fais trop souvent, hélas!... Cette lame doit pouvoir me suffire, n'ayant pas la moindre intention meurtrière... Il s'agit seulement d'enlever cette plaque de cuivre sur laquelle sont gravés ces mots : Sage-femme... ça ne doit pas tenir beaucoup... et en glissant ma lame de couteau entre le bois et le cuivre, je l'aurai... Oui, ça vient... les clous avec... ça ne tenait pas beaucoup... ça ne demandait qu'à s'en aller...
Et Grenouillct tenant la plaque dans sa main, cherche dans sa tête avec quelle autre il pourra la changer. En face de madame Pondérant loge la chemisière, mais elle n'a pas de plaque, son nom est seulement écrit en noir sur sa porte. Bientôt le jeune homme se frappe de nouveau le front, part d'un éclat de rire, et descend vivement un étage en se disant :
« Le dentiste... il a une plaque... Oh! le dentiste!
UN TOUR D ECOLIER
cc! sera ravissant, et demain nous aurons dans la maison des scènes du plus haut comique ! Oh ! certainement je ne sortirai pas demain matin et j'aurai l'oreille au guet pour entendre ces scènes-là. »
Grenouillet attaque avec son couteau la plaque du dentiste. Celle-ci est plus difficile à enlever, mais il y parvient cependant. Il s'agit ensuite de faire tenir à sa place l'enseigne de la sage-femme ; il a heureusement conservé les clous qui sont venus avec la plaque, et la fait tenir tant bien que mal, en se disant :
— Pourvu que cela tienne jusqu'à demain, je n'en demande pas davantage. Il recommence ensuite la même opération sur la porte de madame Pondérant, en y mettant la plaque du dentiste. Lorsqu'il a terminé ce travail, il remonte à son quatrième en se frottant les mains, en riant comme un fou. Puis il entend monter l'escalier, reconnaît la voix d'Anatole Bizon qui fredonne toujours en montant et s'écrie :
— Enfin! en vodàun qui arrive... ce n'est pas maU heureux!..
L'UNION FAIT LE COSTUME
Le jeune et gros Anatole pousse un : Ouf! en arrir vant sur le carré du quatrième.
— Sapristi! ces étages sont haut!.. Cela pourrait passer pour un sixième.
— Surtout pour toi qui prends du ventre...
— Fanfan, je t'ai prié déjà plusieurs fois de ne jamais me parler de mon ventre. . .
— C'est juste! il te parlera bien tout seul...
— Qu'est-ce que tu faisais sur le carré?...
— Je préparais un léger divertissement pour madame Pondérant, qui m'a fermé sa porte sur le nez en refusant de me dire l'heure... Je te conterai cela plus
L'UNION FAIT LE COSTTIMR
tard, arrivons à ce qui nous intéresse. As-tu réussi à trouver un pantalon noir et un gilet idem?...
— Je n'ai réussi à rien... les amis qui auraient pu ni'obligcrsont absents... impossible de mettre la main sur un seul...
— Et deTargent?... Avec de l'argent on trouve tout faits les vêtements dont on a besoin...
— Parbleu! je lésais bien! mais je n'en ai pas, d'argent! Il me restait une dernière pièce de cinq francs en or... ces jolies petites pièces qui tiennent si peu de place;... je me suis acheté une belle paire de gants paille en vrai chevreau... parce que, pour aller au bal, il faut des gants frais... Je ne possède donc plus que un franc cinquante... et je ne toucberai mes appointements qu'à la fin du mois... nous ne sommes qu'au 20 ! Heureusement j'ai crédit chez un restaurateur... je pourrais dire gargotier, mais j'aime mieux dire restaurateur.
— C'était bien la peine de dépenser trois francs dix sous pour t'acheter des gants, car enfin nous ne pourrons pas y aller à ce bal où nous sommes invités tous les trois... à moins que Durard n'ait été plus heureux que toi et qu'il ne nous rapporte des fonds... Mais j'avoue que je n'y compte guère!..
Anatole se laisse aller sur un vieux fauteuil bergère (jui orne l'appartement de ses deux amis ; le fauteuil craque si fortement, que Grenouillet s'écrie :
— Allons, bon ! il va oasser nos meubles à présent!... Ménage notre mobilier, je t'en prie...
[/UNION FAIT I F. CnSTFMK.
— D'où te vient cette antiquaille, Grenouillet?
— Je n'en sais rien, il est à Adolphe, je crois qu'il en a hérité dune tante...
— S'il valait vingt francs, j'aurais acheté un pantalon avec... mais il ne vaut pas vingt sous... J'ai envie de le découdre ; il y a peut-être des billets de banque dans la doublure... ça s'est vu, cela!
— Oui, mais il n'y a rien dans celui-là... j'y ai déjà regardé. C'est égal, notre position est originale... Il y a un vaudeville à faire là-dessus !... Notre propriétaire, madanne Tournesol , femme très-aimable, veuve... sur le retour... mais un très-joli retour, et extrêmement riche, car, outre cette maison, dans laquelle elle ne loge pas, elle en possède encore plusieurs autres sur le pavé de Paris, donne ce soir chez elle, dans la maison qu'elle habite rue deRivoli, un grand bal auquel elle a bien voulu nous inviter tous les trois... Adolphe en étant. Cette dame, bien loin de ressembler à ces propriétaires voraces que l'on a, à juste titre, surnommés des vautours ! est extrêmement aimable, bonne, indulgente avec ses locataires; bien loin d'exiger de l'exactitude pour le payement de ses loyers, jamais elle ne demande de l'argent, quand par hasard nous lui en portons... et j'appuie sur par hasard... car cela ne nous arrive pas souvent! elle s'écrie : Quoi! vous venez pour cela?... Eh! mon Dieu, il ne fallait pas vous presser... les jeunes gens ont toujours besoin d'argent, Une fallait pas vous gêner... j'ai bien le moyen d'attendre ! ... Et mille choses dans ce genre-
IS L'L'iMUN FAIT LE COSTUME.
li'i... ce (jiii lïic l'ait (lire, avec raison, que nous avons une propriétaire modèle, rare dans son espèce... rara fli;is .' Aussi, à moins d'événement que l'on ne peut prévoir, je me propose bien de ne jamais déménager... Et toi, Anatole, je présume que tu es dans les mêmes intentions?
— Assurément ! quoique je ne pense pas que madame Tournesol soit aussi bonne pour tous ses locataires qu'elle l'est avec nous!... Mais, écoute donc, mon cher, notre propriétaire, malgré ses quarantehuit ans... elle doit bien avoir cela... est encore coquette, elle a un faible pour les jeunes gens... Moi, quand je la regarde d'une certaine façon, elle fait des petites mines si drôles. . .
— Bon ! tu crois déjà que tu lui as donné dans l'œil... Quel fat que ce Bizon !
— Qu'y aurait-il là d'extraordinaire? Ce n'est pas ce nigaud d'Adolphe qui aurait fait sa conquête... Ce n'est pas toi avec ton nez camard...
— Si tu le moques de mon nez, je vais tomber sur ton ventre... Enfin si la propriétaire a un faible pour toi, comment se fait-il qu'elle ait pour moi et Adolphe la même bonté relativement à nos loyers?...
— Parce qu'elle sait que vous êtes mes amis, et elle pense m'être agréable en agissant ainsi.
— Tu es charmant !... D'honneur, mon gros Anatole, lu es à mettre sous cloche!... Tu voudrais penlètre aussi nous faire accroire que c'est à loi que nous devons nos termes... Ah! elle est bonne celle-là I...
LUNIUN FAIT LE CUbTLME. 19
— Tu exagères siirloul ec qu'on le dit, Gieiiouillelî
— Enfin, ce qu'il y a de certain, c'est que ma-' dame Tournesol nous a invités à son bal tous les trois, et de la façon la plus aimable, la plus gracieuse, en ajoutant : Je compte sur vous, messieurs, et je vous en voudrais beaucoup si vous ne veniez pas...
— Oui, c'est vrai, elle a dit cela... mais elle ne se doute pas qu'il nous manque à chacun un costume de bal complet... habit, pantalon, gilet noir... cravate blanche... entin tout ce qu'il faut pour se présenter dans une belle réunion. . .
— Et pourtant, il faut que nous allions à ce bal... il le faut... sans quoi cela fâchera notre propriétaire, avec laquelle nous tenons tant à être en bonnes relations...
— Sans compter qu'il y aura certainement un souper à ce bal... car madame Tournesol doit bien faire les choses... et je n'ai qu'un habit et des gants...
— Moi un gilet et une cravate...
— Et Adolphe le pantalon ! .. .
— C'est désolant !...
— C'est désespérant !...
— Ah ! j'entends Adolphe qui monte, il a peut-être trouvé de l'argent !...
— Me voilà, messieurs, dit Adolphe en entrant et courant se jeter sur une chaise. Ah! je n'en puis plus!... Ai-je.trimé ! ... je suis sur que j'ai fait plus de deux lieues depuis mon dîner...
20 I/UNION FAIT LE COSTUME
— Enfin si tu n'as pas inutilement trimé... comme lu dis fort élégamment,..?
— J'ai été trouver tous mes camarades du magasin... je sais où ils vont les soirs... mais pas un n'avait des fonds à me prêter... Il y en a un qui m'a liien offert dix francs, mais je les ai refusés; qu'aurions-nous fait avec dix francs?... cela ne pouvait pas nous habiller tous les trois...
— C'est égal , il fallait toujours les prendre ! Enfin?
— Heureusement, je me suis rappelé mon cousin le courtier marron... un excellent garçon et qui esta son aise... il fait de bonnes affaires...
— Ah! bravo!... tu vas chez lui...
— 11 allait sortir, mais j'arrive à temps et je le trouve... comme c'est heureux!...
— Et il t'a prêté de l'argent ! . . . Victoire !
— Attendez donc! je lui dis que j'ai besoin de cin • fjuante écus... et qu'il me rendra un grand service en me les prêtant... Il me tend la main, et me la j)resse enme disant : « Volontiers, petit cousin, volontiers, lu as très-bien fait de l'adresser à moi, tu auras tes cent cinquante francs, »
— Ah ! le charmant cousin!...
— Ah ! la perle des cousins!...
— Et tu a|)j)ortes les fonds?..,
— Attendez donc! Mon cousin ajoute : « Soulemont mon ami, je ne puis pas le donner cela ce soir, je n'ai pas le sou, mais reviens lundi... dans quatre joui's, et
L'IINTON F\1T LK COSTUME, 21
je te donnerai tout de suite la somme... » Et voilà tout ce que j'ai trouvé...
Grenouiilet se tape sur les cuisses avec colère; Rizon saute sm' le vieux fauteuil, dont cette fois il brise les pieds de devant, et tous deux s'écrient :
— Ah ! le scélérat!...
— Ah ! pendard d'Adolphe!...
— Il nous apporte une promesse d'argent pour dans quatre jours, quand nous attendons après, ce soir, pour nous mettre en état d'aller au bal ! . . .
— Que le diable t'emporte avec ton courtier marron!... Il nous fait bonne bouche... et puis rien !
— Que voulez-vous, messieurs? ce n'csl pas ma faute à moi... j'ai fait tout ce que j'ai pu... Certainement si Beaurenard avait eu de l'argent chez lui, il m'en aurait donné...
— Et moi je te parie que lundi ton cousin Beaurenard ne sera pas chez lui quand tu t'y présenteras...
— Ah! il s'appelle Beaurenard, ton cousin?... alors il s'est moqué de toi...
— Et il nous faudra manquer le bal de madame Tournesol, notre aimable propriétaire !...
— C'est désolant! car à coup sûr il y aura un souper.
Les trois jeunes gens sont très-vexés; ils demeurent quelque temps plongés dans leurs réflexions. Mais tout à coup, Grenouiilet pousse un cri de joie, se frappe sur le front et s'écrie :
L'UNION FAIT LE COSTUME
— J'ai trouvé le moyen, messieurs; lélicitez-voiis d'avoir un ami inventif... nous irons au bal de notre ])ronriétaire.,.
— Tous les trois?
— Tous les trois... mais pas ensemble, par exemple!... Ecoutez mon plan : aucun de nous ne possède le costume entier pour se présenter dans un bal ; mais en réunissant ce que chacun de nous possède, nous pouvons faire l'habillement complet; nous allons donc mettre ensemble : le pantalon neuf d'Adolphe, l'habit et les gants d'Anatole, et enfin mon gilet et ma cravate blanche... l'un de nous mettra tout cela, et se rendra sous ce costume irréprochable chez madame Tournesol... Heureusement c'est près d'ici, en sept minutes, à i)ied, il peut y être; il passera deux heures au bal... pas une minute de plus ! puis reviendra ici donner son costume complet ; un autre le mettra, et se rendra à son tour chez notre propriétaire. Le second restera deux heures au bal, comme le premier, puis il reviendra, et le troisième partira à son tour... De cette façon nous aurons été au bal tous les trois. Eh bien, messieurs, que dites-vous de mon idée?
— Tiens! mais elle est assez drôle 1 dit Anatole.
— Moi, dit le jeune Adolphe, je la trouve mirobolante... ravissante !...
— Oui... seulement celui qui ira le dernier sera du souper, taudis (jue les autres...
— Les autres auront des glaces, des sirops, du petit i'our... D'ailleurs nous ne sommes pas absolument sûrs
L'UNION FAIT LE COSTUME
(m'il y aura un souper... Voyez si vous trouvez mieux...
— Non, non, décidément, l'idée est très-bonne... Mais qui est-ce qui commencera à aller au bal?...
— Comme ceci pourrait donner lieu à de longs débals, il faut que le sort en décide. Je vais écrire sur trois petits carrés de papier les cbiffres 1 , '2 et 5, et nous tirerons au sort dans un chapeau. Naturellement nous suivrons cnsuitcl'ordre des numéros...
— Bravo! bien imaginé... le sort en décidera... Écris tout de suite les numéros et tirons notre petite tombola dansante, il ne faut pas perdre de temps ! voilà qu'il est dix heures et demie... le temps de s'habiller... Il ne faut pas cpie le premier parte plus tard que onze heures.
Grenouillet taille trois petits carrés de papier bien égaux. Il met dessus les chiffres 1, 2 et 5, puis il les roule avec soin, les jette dans le fond d'un chapeau, et dit :
— Tirons, messieurs... fermons les yeux... d'ailleurs il n'y a pas moyen de tricher...
Les trois amis mettent la main dans le chapeau. Anatole amène le 2, Adolphe le 1, et Grenouillet le 5.
— Heureux Grenouillet ! c'est lui (pii sera du souper! dit Anatole.
— Ma foi, messieurs, c'est bienle hasard. D'ailleurs vous avez tiré les premiers, c'est vous qui m'avez laissé ce numéro-là.
'24 L'UNION FAIT LE COSTUME
— N'importe... c'est Adolphe qui part le premier... Allons, cher ami, viteàta toilette... je vais te chercher mon bel habit... Quant aux gants... il me semble que tu en as encore une paire très-présentable?
— Oui, je les ai nettoyés moi-même, il y ahuitjours, avec du savon de Panama... cette nouvelle découverte qui nettoie tout! qui enlève les taches... Invention Rozière, de Romainville...
— Très-bien, alors je garde mes gants...
— Tu me les prêteras à moi, dit Grenouillet, car je n'en ai pas...
— C'est dommage! mais enfin... c'est dans les conventions.
Le jeune Adolphe s'habille Irès-promptement, ses deux amis l'aident à qui mieux mieux, car ils ont hàle de le voir partir, afm (ju'il ait plus vite fait ses deux heures. L'habit du dodu Anatole se trouve être beaucoup trop large pour le maigre employé en nouveautés. Il danse dedans. Mais Grenouillet lui dit :
— Cela fait voir que tu n'as pas pleuré pour te donner un habit... tu es un jeune homme à ton aise ! tues bien heureux.
Enlin la toilette étant terminée, on entend sonner onze heures à l'église voisine. Alors Anatole et Grenouillet poussent Adolphe dehors, en lui criant :
— llàte-toi, prends des glaces, mange beaucoup de gâteaux... mais songe qu'il faut que tu sois de retour ici à une heure précise...
— Ohl messieurs, n'ayez pas de crainte... Vous
L'UNiOiN FAIT LE COSTUME. 25
savez que l'on peut se fier à moi... Ah ! à propos! si madame Tournesol me demande pourquoi vous n'êtes, pas venus avec moi?
— Tu diras que nous te suivons... que nous attendons une voiture... qu'elles sont très-rares sur la p!ace !
LE BAL DE LA PROPRIETAIRE
Cette propriétaire modèle, qui ne demandait jamais d'argent à ses locataires, occupait un fort bel appartement au second étage, dans une de ses maisons, située rue Rivoli. N'ayant pas la stupidité de ces riches avares qui possèdent plusieurs hôtels et vont se loger au fond d'un trou, afin de tirer parti de tous leurs locaux, madame Tournesol s'était logée de façon à pouvoir se faire honneur de sa fortune. Ses salons étaient vastes et très-richement décorés; on y sentait le vrai bien-être de ces gens qui savent bien vivre, et qui ne craignent pas (|ue des créanciers ou des huissiers viennent troubler les fêtes qu'ils donnent ; désagrément qui est arrivé dans plus d'une brillante réunion.
l.E lîAL DE LA PROPIUÈTAIP.E.
Enricllie par le commerce de bois auquel se livrait son mari, madame Tournesol avait l'esprit de ne point se croire une grande dame, parce qu'elle était restée veuve avec quatre-vingt mille francs de rente. Sa seule faiblesse avait été d'élever sa fdle comme si elle descendait de Godefroi de Bouillon.
Mademoiselle Mélina avait eu tous les maîtres, ce qui ne lui avait pas laissé le temps de devenir forte dans un art quelconque. On lamettaittoujoursdansducoton, ce qui lui avait fait une santé frêle, délicate, qui ne pouvait supporter la moindre fatigue. Enfin on tenait à satisfaire tous ses désirs, tous ses caprices ; c'est pourquoi celte demoiselle, n'ayant plus rien à désirer» bâillait et s'ennuyait une grande partie de la journée. Désolée de voir bâiller sa fille, dès qu'elle eut atteint ses dix-sept ans, madame Tournesol lui demanda si cela l'amuserait de se marier; et mademoiselle Mélina qui, comme toutes les personnes de son âge, ne vit dans le mariage que de belles toilettes, une grande cérémonie et un bal, répondit :
— Ah! oui, maman, je veux bien me marier, ce doit être amusant !...
La maman aurait dû lui répondre :
— Pas toujours!
Mais au lieu de cela elle regarda sa fille dans les yeux en lui disant :
— As-tu du penchant pour quelqu'un?
— Du penchant? mon Dieu non!,., pas plus pour l'un que pour l'autre.
'2.S I,E BAL T1E LA Pr.OPP.ÎÉTATRE,
— Tant mieux, alors laisse-moi le soin de te choisir un mari digne de toi...
— Mais je veux qu'il soit joli garçon!
— Oh! cela va sans dire.
— Et puis qu'il soit brun, maman, j'aime mieux les bruns que les blonds.
— Tu fais bien de me dire cela. Sois tranquille! tu es très-gentille... très-mignonne... tu as tous les talents et une dot superbe, ce qui fait que tu pourrais même te passer de talents... Je veux te trouver quelqu'un qui, en te donnant le bras, fera dire : Ahl voilà un joli couple !
— Oh ! oui, maman, il faut qu'on dise cela ; alors je me promènerai souvent avec mon mari.
Au bout de quelques jours, madame Tournesol vint dire à sa fille :
— Que penses-tu de M. Arthur Delval?...
— Mais il est très-bien... il est brun !
— Tout ce qu'il y a plus brun!... Yingt-sept ans, jolie fortune, pas si belle que la tienne, mais vingtcinq mille francs de rente et de grandes espérances ! C'est un jeune homme très-bien posé, il est à peu près noble et il a la promesse de devenir un jour auditeur!
— Qu'est-ce que c'est que cela, auditeur, maman?
— Mais, ma fille, c'est... attends donc... auditeur, c'est quelqu'un qui écoute ce qu'on dit!
— Et c'est un bel emploi cela? Mais est-ce que tout Je monde n'écoute pas ce qu'on dit?...