I.E VM. DE I,A rnOPT^TÉTATP.E
— Mais, ma fille, un auditeur écoute ce qui se dit au couseil d'Etat !
— Au conseil d'État! oh 1 c'est bien différent! Et/ mon mari m'emmènera-t-il y écouter avec lui?...
— Je ne crois pas, ma chère amie, que ce soit l'usage... mais enfin ton mari sera dans les grandeurs, dans les honneurs, et cela rejaillira sur toi... tu seras reçue dans les phis belles sociétés...
— Maman , c'est assez ; je consens à épouser M. Del val.
Six semaines après cette conversation on célébrait le mariage de mademoiselle Mélina Tournesol avec M. Arthur Delval. Et c'est deux ans après cette union que madame Tournesol donnait ce bal, auquel elle avait convié ses trois jeunes locataires de la rue Rambuteau.
En perdant son titre de demoiselle, la mignonne Mélina était restée aussi vaporeuse, aussi frêle, aussi délicate qu'avant son mariage ; on assurait mémo qu'elle bâillait encore plus depuis qu'elle était mariée ! Cependant son mari était un fort joli garçon, suivant exactement les modes, et aimant sa femme autant qu'il convient à un sportman. Seulement i! avait renoncé à devenir auditeur et s'était contenté de s'associer à un agent de change, ce qui lui permettait de se rendre tous les jours au bois et de s'occuper beaucoup de ses chevaux.
les amis d'Arthur et Fa société habituelle étaient naturellement ])lus distingués que celle de la veuve du
LE BAL DE LA PROPRIETAIRE
marchand de bois ; mais sous une toilette élégante, riche, tout ce monde fusionnait assez bien. Le bal était donc fort beau et commençait à réunir un grand nombre de jolies femmes, lorsque Adolphe Durard y fait modestement son entrée; il ne peut se défendre dune certaine timidité en se trouvant au milieu de ce monde brillant et dans ces salons resplendissants de lumières; son habit, dans lequel il ballotte, ne contribue pas peu à augmenter son embarras. Mais madame Tournesol s'empresse d'aller au-devant de lui.
— Bonsoir, monsieur Durard...
— Madame, j'ai bien l'honneur...
— Kh bien, où sont donc vos deux amis, messieurs Bizon et Grenouillet?
— Madame, ils me suivent... ils vont venir... ce sont les voitures qui les retiennent...
— Ah I maintenant on a pris l'habilude de venir au bal trop tard... Croiriez-vous que ma fdle et son mari no sont pas encore arrivés ?
— Oui, madame, ce sont sans doute les voitures qu'on ne trouve pas...
— Mais puisqu'ds ont la leur... ils n'ont pas à en faire chercher ! Non, c'est une mode maintenant... on ne veut plus arriver avant minuit... cela n'a pas le sens commun !
Adolphe se contente de s'incliner en se disant :
— Et Grenouillet qui n'arrivera qu'à trois heures du matin !
— Vous dansez, n'est-ce pas, monsieur Durard !
LE DAL DE LA PROPPilÉTAlRE. 51
— Oui, madame... tant que Ton veut... j'aime la ilaiisc.
— A la bonne heure! Vous n'êtes pas Je ces jeunes gens qui préfèrent les cartes, qui ne songent qu'à jouer...
— 0 madame, il n'y a pasde danger que je joue...
— Eh bien, invitez une dame... Oh! je ne manque pasde danseuses... Mon Dieu, que cela m'impatiente de ne pas voir arriver ma fille!...
— Madame, ce sont les voitures...
Mais heureusement pour le jeune employé du commerce, madame Tournesol l'a déjà quitté et n'entend pas ce qu'il lui répond. Pour se conformer aux désirs de sa propriétaire, Adolphe s'empresse d'aller inviter une dame pour la contredanse. On l'accepte et il se met en place, tout en regardant ses gants, qui ne sont pas aussi propres qu'il l'avait cru, et ne font pas un très-bon effet au milieu d'une société qui est fraîchement gantée. Heureusement pour lui, sa danseuse est une jeune fille qui s'occupe plus de sa toilette que de son cavalier, et s'inquiète à chaque instant d'une rose qui ne veut pas tenir sur sa tète, et menace par moments de tomber sur son nez.
Cependant lorsque le maigre Adolphe essaye de sauter en galopant, lair pénètre sous son habit qui ne lui lient pas au corps, et cela forme sur son dos des flots (jui ne font pas bon effet. Déjà plusieurs de ces jeunes gens qui ne dansent pas et se bornent à regarder danser les autres, avaient dit à demi-voix :
i.E n\i. nr. i,\ rnnrT.TF.TATnE
— Regardez donc l'habit de ce monsieur qui lui fait des bosses quand il saute.
— Mais ce n'est pas un habit, c'est un sac que ce jeune homme a sur lui.
— Il a probablement l'espoir d'engraisser.
— C'est égal, je ne lui demanderai pas l'adresse de son tailleur.
Après le quadrille, le pauvre Adolphe se risque dans une polka, puis dans une mazurka. Mais déjà plusieurs fois il a entendu murmurer à son oreille :
— Voilà le sac qui danse... il est amusant à regarder.
Adolphe feint de ne pas entendre, mais il est mal à son aise et ne se console qu'en se bourrant de gâleaux et en avalant un verre de sirop ou de punch chaque fois qu'un plateau passe près de lui.
Madame Tournesol est revenue plusieurs fois lui dire :
— Eh bien ? vos deux amis n'arrivent pas ? qu'est-ce que cela signifie ?
— Madame, c'est que sans doute ils ne trouvent point de voiture...
— Eh mon Dieul vous demeurez à deux pas... des jeunes gens, on vient à pied !
— C'est juste... c'est ce que j'ai fait, moi, madame. Sur les minuit et demi, la vaporeuse Mélina fait son
entrée dans le bal avec son mari. La jeune femme toute couverte de crêpe, de dentelles, de fleurs, ressemble à une sylphide, à une fille de l'air. Madame
LE BAL DE L.\ PROPRIETAIRE
Tournesol s'empresse d'aller embrasser sa fille, en s'écriant :
— Enfin te voilà !... Ah ! (jue c'est vilnin de venir si tard!...
— Mais, il n'est pas tard, maman, Arthur a dit que nous arriverions encore trop tôt...
— Il est aimable, ton mari ! Ksl-ce qu'on trnitc sa mère avec cérémonie !
— Mais, maman, il faut bien se conformer aux usages du grand monde... Ah ! je suis déjà fatiguée!
— Fatiguée ! mais tu arrives et lu n'as pas encore dansé 1 . . .
— C'est égal... je ne sais pas si je danserai !
— Ce serait joli ! Tous ces jeunes gens qui t'attendaient avec impatience... qui brûlent du désir de danser avec toi ! ... Ah ! Mélina, tu ne me feras pas ce chagrin-là ! Je donne un bal pour toi, et tu n'y danserais pas !... de quoi cela aurait-il l'air.
— Maman, dans le beau monde, on fait ce qu'on veut et on ne s'inquiète pas de l'air que cela peut avoir.
En ce moment, le fashionable Arliiur qui a déjà fait le tour des salons et passé en revue la société, revient près de sa femme et lui dit :
— Ma chère amie, si ce jeune homme qui est dans un sac vient t'inviler à danser, j'espère bien que tu le refuseras... je ne veux pas que tu danses avec lui, entends-tu bien ? je ne le veux pas !
— Mais de quel monsieur veux-tu donc parler''...
LE BAL DE LA PROPRIÉTAIRE
— De celui qui est là-bas... contre la feiièlre... je crois qu'il a envie de se cacher sous les rideaux, il ferait bien. Où diable ta mère a-t-elle déniché cela?...
— Je crois que c'est un de ses locataires.
— Pourquoi n'invite-t-elle pas son portier, tandis qu'elle est en train?...
— Ah! mon ami, comme vous traitez les locataires de maman !
— Je les estime beaucoup quand ils payent leur terme, mais quand ils sont velus comme ce monsieur, je prétends qu'on doit les laisser chez eux. Parmi ses locataires; ta mèren'a-t-ellepas M. Dauberton?
— Je n'en sais rien, mon ami ; est-ce que je connaissais les locataires de ses maisons, moi ! Demandez-le à maman.
Madame Tournesol, qui ne cessait pasd'alleret venir dans ses salons, veillant surtout à ce qu'on fît danser les demoiselles qui n'avaient pas de chance et faisaient tro[) longtemps tapisserie, venait de passer près d'Adolphe, qui lui avait dit :
— Madame, puis-je me permeltte d'inviter madame voire fille pour la danse?
— Mais certainement, mon cher ami, vous le pouvez, cela me fera même plaisir, car je veux qu'elle danse, je tiens beaucoup à ce qu'elle danse... Elle se dit déjà fatiguée, mais une fois en train, je suis sûre que cela ira tout seul. Allez, et si elle se dit fatiguée, insistez, ne perdez pas courage.
Fier de cette recommandation, Adolphe se dirige
LE BAL DE LA PROPRIÉTAIRE
vcis madame Delval ; il s'incline profondément devant elle, en murmurant :
— Madame veut-elle me faire l'honneur de m'accepler pour la première contredanse ?
La jolie Mélina aurait peut-être accepté, carie jeune homme avait l'air si doux, si timide, que cela prévenait en sa faveur, mais son mari est là, qui lui lance un regard expressif, et elle répond :
— Monsieur, je vous remercie, mais je suis encore fatiguée, je ne danserai pas maintenant...
— Ah ! madame... ce serait dommaç^e... madame votre mère tient beaucoup à ce qite vous dansiez... et moi-même je serais si heureux de ..
— Ma femme vous a refusé, monsieur! dit Arthur d'un ton fort sec, il me semble que cela doit vous suflire. Je trouve fort singulier que vous insistiez !... Si vous voulez d'autres raisons de son refus, je vous en donnerai, moi.
— Non, monsieur, oh! ce n'est pas la peine !... Adolphe s'éloigne à reculons et rencontre madame
Tournesol, à laquelle il dit tristement :
— Refusé ! repoussé avec perte. Je crois que son mari ne veut pas qu'elle danse !...
Madame Tournesol s'empresse d'aller à sa fille et lui dit :
— Pourquoi donc as-lu refusé de danser avec mon jeune locataire Adolphe Durard?... il est pourtant bien gentil !
— Madame, c'est moi qui ai défendu à ma femme
50 LE CAL DE LA. PROPRIETAIRE
(le danser avec ce monsieur qui a des gants sales et un habit qui ne lui tient pas au dos. Je suis sûr qu'il le perdra tout à l'heure en dansant.
— Mon Dieu, mon gendre, vous êtes trop exigeant pour la toileltc... des gants peuvent se salir vile ! Ce
jeune homme est en noir... son habit a l'air tout neuf, que voulez-vous de mieux?...
— Je gagerais que cet habit-là n'a jamais été l'ait pour lui. Vous avez des locataires qui vous feraient plus d'honneur que celui-ci. .. M. Dauberton ne loge-t-il pas tians votre maison de la rue Rambuteau?
— Oui, depuis six mois.
— Voilà un homme qu'on peut recevoir... Il est foi triche, du moins je dois le croire, carje suis son ;igcnt (le chan<'c ; il a dernièrement encore acheté du Crédit foncier et du Nord pour une somme considérable... cl il achète toujours au comptant,.. Pour([Uoi donc ne le vois-je point à votre bal?
— Je l'ai invité, mais ce M. Dauberton^ qui n'a pas l'air très-aimable, m'a répondu : « Je vous remercie madame, mais je ne vais plus au bal! » ... Mélina, je veux que lu danses... ou je t'en voudrai beaucoup.
— Calmez -vous, belle maman... je vais danser celle-ci avec ma fennne, afin que votre gentil locataire voie bien (juc c'est avec lui qu'on n'a pas voulu danser.
— .\li ! que vous êtes méchant, mon gendre, que vous êtes méchant!... C'est égal, faites danser ma fille, ça me fera plaisir.
LE BAL DE LA PROPRIETAIRE
Le jeune Adolphe, tout houleux de l'échec qu'il vient d'éprouver, et comprenant, en voyant danser la jolie Mélina, que c'est un affront qu'on lui fait, se décide alors à quitter le hal, bien (ju'il ne soit que une heure moins un quart et que, par les conventions arrêtée.»^ avec ses amis, il ait encore le droit d'y rester un quart d'heure. Il quitte vivement le salon où l'on danse, s'arrête un moment, dans une autre pièce, y saisit une glace en forme de jioire, la met presque tout entière dans sa bouche, avale un verre d'orgeat pour la faire couler et gagne Tescalier en se disant :
— Je n'irai plus au bal avec un habit qui ne sera pat? fait pour moi.
— Ail 1 bravo ! voilà un giiicon de parole ! -s'écrie Anatole en voyant revenir Adolphe.
— Il est même de dix minutes en avance, dit Grenonillet, car riieiirc n'a point sonné... Tn ne t'es donc pas amusé au bal, Adolplic'.'
— Si fait... c'est-à-dire pas lro]i... c'est ce diable d'habit qui m'a causé du désagrément : j'entendais sans cesse mui murer à mes oreilles : 11 est dans un sac I il va perdre son habit en dansant... (';i m'agaçait. Ht puis mes gants ne sont })as aussi propres que je le croyais; ils ne brillaient pas au milieu de Ions ces îuessieurs tirés à (pialie é[»ingles.
— T'es-tu bien bourré de gâteaux au moins?
— On ne servait t]iio du potit-fonr sec. j'nurais ])rét"éré du l)aba ou do la brioche...
— Tant mieux ! c'est qu'il y aura un souper ! s'écrie Grenouillet en se frottant les mains !
Et le gros Anatole sourit avec malice et semble se dire : S'il y en a un, il ne sera pas pour toi.
— Voyons, Adolphe, déshabille-toi bien vile... que je revête le superbe costume... Tu vas voir comme il fera bien sur moi... qui ai des gants tout neufs !... et comme mon habil est beau quand il est bien porté.
Le pauvre commis en nouveautés a bientôt mis à bas toutes les pièces de sa toilette, tandis que le gros Anatole, qui s'est déjà mis en bannière, saule sur le pantalon en disant :
— Vous permettez que je m'habille chez vous, messieurs? ce sera plus vite fait que si je retournais chez moi.
— Parbleu, tu peux bien t'habiller même sur le carré, si cela te fait plaisir...
— Ah ! Grenouillet! que dis-lu là !... et la décence !
— A l'heure qu'il est, ne crois-tu pas qu'il passe du monde dans l'escalier. . ,
— On ne sait pas... Une des petites voisines d'audessus pourrait se trouver indisposée... Il v en a une qui m'a semblé gentille...
— La blonde...
— Oui... plie est (l'un lilond tirant un peu sur la carotte... mais à la lumière ça ne fait pas mal...
— C'est mademoiselle Ninette...
— Tiens, tu sais son nom, toi, Adolphe ! Voyez-vous, avec son air de n'y pas toucher, il sait le nom des voisines... Voyons, passe-moi vite ton pantalon, que je m'insère dedans...
— Voilà... C'est ce que j'avais de mieux sur moi...
— Ah ! mon Dieu ! ah ! higre ! ... Eh hien, voilà qui est gentil...
— Quoi donc...
— Je ne peux pas y entrer, dans ton pantalon... et dire que je n'avais pas songé à cela... il est trop étroit pour moi...
— Il me va très-bien cependant !
— C'est bien pour cela qu'il ne me va pas... tu es un fuseau... moi, je suis dodu... Aïe ! voilà les deux jambes mises... mais c'est le reste qui ne tiendra jamais...
— Fais ton possible...
— C'est justement mon possible qui ne veut pas entrer... Ouf!... quel travail!... Ahsaprisli! il faudra que j'y tienne pourtant...
— Lâche la boucle...
— Pardieu, j'ai tout lâché... C'est pour le boutonner... Ah! enfin... ça y est... ce n'est pas sans peine... Après tout, cela dissimule joliment mon ventre... ça me gêne pour le moment, mais ça .«e fera...
— Ça te fait un pantalon collant...
— Heureusement, je suis bien fait..,
— Tu as l'air d'un écuyer du cirque en deuil ! . . .
— Cela ne me sera pas désavantageux près des dames... Je veux en fasciner une douzaine...
— Grâce à ton pantalon?
— Peut-être bien. Maintenant le reste vivement... Le gilet de Grenouillet me va bien... il a du corps lui... La cravate... soignons la cravate... c'est là que l'on reconnaît l'homme qui a du goût... F^sfr/s disait : On ne sait pas tout ce qu'il y a de choses dans un menuet! moi je dis : On ne se doute pas de tont ce qu'on voit dans un nœud de cravate !
— Dépéche-toi donc d'achever le tien, dit Grenouillet, ton heure passe et tu sais que tu dois être de retour ici à trois heures... je n'accorde pas cinq minutes de plus.
Le gros Anatole ne répond pas, mais tont en se regardant dans le petit miroir qui est sur la cheminée, il pousse sa langue contre une de ses joues, ce qui, heureusement, n'est pas vu par Grenouillet.
Enfin Anatole a passé son bel habit, il se pavane dedans, puis tout à coup fait la grimace parce que le pantalon lui coupe le derrière. Mais Grenouillet le pousse sur le carré en lui disant :
— Partez, numéro 2, et rappelez-vous que le numéro 7) vous attend.
• — ïl m'attendra longtemps! se dit le gros Bizon en desrendant rapidement l'escalier... Pauvre Grenouillet qui croit que je vais (pùtler le bal au moment de sou-
per!... le plus souvent!... Il criera. ;. il se fâchera... je lui fermerai la bouche avec une truite que je tâcherai de glisser dans iria poche... Pourvu qu'il y ait des trulfus au souper ! ... Oh ! il y en aura, madame Tournesol doit bien faire les choses, et savoir qu'un souper sans truffes, c'est une belle femme sans mamelons.
Le numéro 2, le ventre comprimé dans son pantalon, n'en arrive que plus vite chez sa propriétaire. Il entre dans le bal, qui est alors dans tout son éclat. Mais Anatole n'est pas timide, il traverse deux salons en faisant le beau, comme un paon qui déploie sa queue; il va saluer madame Tournesol, en lui adressant son plus gracieux sourire, et celle-ci s'écrie :
— Ah! vous voilà enfin!... Que vous venez tard... comme vous vous faites désirer, jeunes gens!...
— Madame... je vous jure que ce n'est pas de ma faute...
— Eh bien... et monsieur Grenouillet... il est venu avec vous, je pense?...
— Oui, madame, il paye le cocher qui n'avait pas de monnaie... ces gens-là n'ont jamais de monnaie pour vous rendre...
— Vous dansez, j'espère ! monsieur Bizon?
— Ah ! madame, j'adore la danse... je ne ne forais que cela si j'étais rentier!...
— A la bonne heure ! cela me fait vous pardonner d'èlre venu si tard... Tenez... là-bas dans le coin... cette jeune personne en rose a déjà manqué plusieurs contredanses...
— Très-bien, je vous comprends... je vais, sur-lechamp, l'inviter.
— Vous êtes bien gentil.
Et madame Tournesol se tournant vers son gendre, qui se trouve alors près d'elle, lui dit :
— Eh bien... ce locataire-là ne vous déplaira pas, j'espère... il n'est pas dans un sac celui-là...
— Oh ! non! oh! non! répond Arthur en riant, bien loin d'être dans un sac, celui-ci a un pantalon qui le serre comme un maillot ! . . . Quelle idée de se faire faire un pantalon collant... (.a ne se porte plus... c'est ridicule ! . . .
— En vérité, mon gendre, vous trouvez à critiquer sur tout... avec vous il y a toujours quelque chose qui cloche ! . . .
— Ce n'est pas ma faute, belle maman, mais regardez ce monsieur... je gagerais qu'il est fort gêné dans ce que les Anglaises appellent le petit vêtement. .. cela se voit à sa marche... Comment fera-t-il pour danser?
— Oh! il danse très-bien... il est même renommé pour cela... C'est, dit-on, un beau danseur...
— Nouvelle preuve que ce monsieur ne va pas souvent dans le monde... est-ce que les hommes dansent à présent? Fidonc, c'est mauvais genre... on marche... on s'incline et cela sulfit.
— Et c'est plus commode j)Our ceux qui ne sauraient pas danser... Eh bien, moi, mon gendre, j'aimr^ beaucoup voir un hornme faire des pas...
— Ah! ah! vous êtes charmante... C'est égal, il faudra que je regarde danser ce M. Collant.
Anatole fait danser la demoiselle qu'on- lui a désignée. Dans ce premier quadrille il ménage ses effets; il est, d'ailleurs, bien forcé de modérer ses élans, car son pantalon ne lui laisse que fort peu de liberté. Il se borne donc à faire des petits pas coulés plutôt que sautés, mais sa danse n'en est pas moins remarquée ; les demoiselles et même les dames trouvent cela trèsgentil. Et on murmure de tous côtés :
— Il y a un jeune homme qui danse bien joliment! il fait des pas comme dans les ballets au théâtre; il est très-gracieux... c'est bien plus agréable que de voir marcher d'un air ennuyé ou gauche, comme les jeunes gens d'à présent.
De leur côté, les hommes disaient :
— Est-il drôle ce monsieur qui fait des pas !...
— Voyez-donc... c'est à pouffer de rire...
— Tout à l'heure il se lancera dans la pirouette et l'entrechat !...
— [1 n'est pas possible, ce jeune homme-là veut entrer à l'Opéra ou à la Porte-Saint-Martin.
Lors(ju'on joue une polka ou une valse, Anatole se r.'pose, parce que, dans ces danses-là, il ne trouverait [»as moyen de déployer ses grâces. Et pendant qu'il est au repos, il entend un jeune homme dire à un autre :
— Sais-tu s'il y aura un souper?
— Oui, oui, il y en aura un et fort licau... j'en suis sûr.
— Comment en es-tu sur ?
— Parce que madame Tournesol l'a dit à ma tante, qui m'a engagé à ne pas trop me bourrer de gâteaux.
— Ah I c'est bon à savoir.
— Oui certes I c'est bon à savoir, se dit Anatole, et . moi aussi je repousserai les gâteaux!... Mais on passe' du punch... ah! par exemple, vive le punch! ça n'empêche pas de souper.
Dans le quadrille suivant, le beau danseur se lance un peu plus; il s'aperçoit, d'ailleurs, que l'on se presse pour le regarder danser, et son amour-propre est très-flatté de l'effet qu'il produit. Mais quand arrive le troisième quadrille, Anatole, qui, pendant les polkas, les mazurkes et les valses, ne s'est pas ménagé sur le punch, se décide à se lancer tout à fait et à montrer tout ce dont il est capable.
Cette fois donc, et en dépit de son pantalon, il se livre à toute la fougue de sa danse : il risque les entrechats, les pirouettes même ! La galerie est tout émerveillée : les dames admirent, les hommes rient, quelques-uns applaudissent. Mais le maudit pantalon se venge bien cruellement des épreuves qu'on lui fait subir. Tout à couj), au milieu d'une pirouette commencée avec vigueur, un craquement se fait entendre. . . une solution de continuité se montre au derrière du vêtement indispensable... Anatole, qui se sent plus à son aise, n'en pirouette que mieux. Mais les éclats de rire, qui partent de tous côtés, l'avertissent enfin qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire; les hommes
iC, TE NUMÉRO 2 AU BAL.
rient à se tordre, les dames s'éloignent ou tiennent leur éventail de\anl leurs yeux ; quelques-unes cependant se montrent fortes et continuent à regarder, lorsque le fashionablc Arthur, qui était toujours là pour voir danser Anatole, va lui toucher légèrement l'épaule en lui disant à demi-voix :
— Monsieur, je ne pense pas que votre intention soit de montrer votre derrière à la société ? C'est pourtant ce qui arrivera si vous continuez de danser. . .
— Pourquoi donc cela, monsieur?
— Tâtez votre pantalon sous votre habit.
Bizon porte sa main à l'endroit indiqué ; il sent sa chemise qui sort, il trouve même un endroit par où l'air peut lui arriver sans aucun obstacle ; aussitôt le rouge lui monte au visage et il s'écrie :
— Ah! maudit pantalon... j'aurais dû le prévoir... Faut-il que cet Adolphe soit maigre !...
L'élégant Arthur, qui prêle toujours l'oreille, entend ces paroles et lui dit :
— Adolphe est maigre!... quel est cet Adolphe?
— Mon tailleur, monsieur, qui est très-fluet et croit (|ue tout le monde est comme lui... Quel contretemps!... je m'amusais tant ici !...
— Vous nous amusiez aussi beaucoup, monsieur, car vous avez une danse... remarquable !
— Vous êtes bien bon, monsieur!
— Mais pourquoi diable aussi vous faites-vous faire des pantalons collants?...
— Je trouve (pie c'est plus habillé...
— liC vôtre l'ait l'effet contraire en ce moment.
— Cela allait si bien ! vous avez vu que cela ne fiàtait rien à ma daiisc...
— Nous avons vu une foule tic choses, nous ne désirons pas en voir davanlaye.
— Olil moi, ce n'est pas cela qui nj'cnqxjclierailde danser...
- Mais cela empêcherait toutes ces dames de danser avec vous...
— (Test juste, oui, je comprends... il faut que je m'en aille... Ah ! que c'est contrariant !
Anatole a la plus grande peine à quittt'r le bal ; il faut pourtant qu il s'y décide, car il voit bien qu'il est le point de mire de tout le monde : on. le suit des yeux, chacun rit en le regardant ; lui seul ne ril pas. Enlin il a repris son chapeau et il ])art, très en colère d'être oblige de renoncer au souper qui allait se servir, et se disant en chemin :
— Si ça ne s'était pas vu, je serais bien resté au souper; je n'aurais plus dansé... je me serais assis, je n'aurais i)lns bougé... en prétextant une douleur au pied; mais cela s'est vu.». Ah! lichtreî ça s'est trop bien vu.
-i8 UNE DROLE DE MAISON.
— Il n'était que deux heures el demie lorsque Bizon revient chez ses amis. Adolphe était couché et dormait depuis longtemps; mais Grenouillet veillait, et de temps à autre allait sur son carré écouter si le numéro 2 revenait ; il n'était pas sans inquiétude, car il connaissait la gourmandise d'Anatole et n'avait pas grande conliance dans sa promesse. Cependant l'heure (lu retour n'était pas arrivée; aussi pousse-t-il un cri de surprise en voyant revenir Anatole en avance d'une demi-heure.
— C'est loi?... est-il possible... c'est loi!...
— Eh oui!... c'est moi-même.
— Et la demie après deux heures vicnl seulement de sonner!... Après cela je me suiy peut-être trompé... c'est trois heures et demie qu'il est sans doute?
— Non, non, tu ne t'es pas trompé, il n'est que deux heures et demie.. .
— Alors tu es donc malade pour être revenu si vite?
— Je ne suis pas malade, mais je me suis dit : Ce pauvre Grenouillet doit s'impatienter... il arriverait au hal bien tard... ayons pitié de lui... et je suis parti!... C'est un joli trait, j'espère?
Grenouillet fait une figure qui indique qu'il ne croit pas un mot de ce que vient de dire Aaatole, mais il se hâte de se déshabdler.
— A mon tour... et passe-moi les i'rusques. A propos, y a-t-ilun souper?
— Je ne crois pas.
— Tu dois en être sûr, sans cela tu ne serais pas revenu ! ... Tant pis, je me jetterai ?ur les glaces.
— Il n'y en avait plus quand je suis parti.
— Tu les avais donc avalées toutes?... Enfin il y aura bien encore quelque chose à glaner. . .
— J'en doute, et à ta place, moi, je me coucherais au lieu d'aller au bal.
— Ah 1 elle est bonne celle là!... ces messieurs se seraient amusés, et moi je n'aurais rien vu... C'est-àdire que, moi, j'y resterai plus longtemps que vous au bal... je ne m'en irai (pic le dernier... Donne-moi donc le pantalon...
— Une miiiule... j'ai autant de peine pour l'ôter 'pie j'en ai eu à le mettre... Sapristi!... grcdin de pantalon vai... Tiens, le voilà...
— Heureusement, je ne suis pas si gros que toi, et il mira très-bien.
Mais au moment d'entrer dan^ le pantalon, Grenouillet aperçoit l'énorme déchirure laite au fond du vêtement ; il pousse un cri :
— Ah! le traître!... je me doutais bien qu il y avait anguille sous roche et que ce prompt retour cachait quehpie horrible mystère... Le voilà le joli trait dont tu le vantais !... Pauvre Adolphe!... dans quel état as-tu mis son pantalon ! . . .
— Crois-tu donc que je l'ai l'ait exprès'.'... Va, sans cet accident tu ne m'aurais pas revu de sitôt... lu m'aurais attendu longtemps.
— Ah ! tu te dévoiles maintenant, gros scélérat ! . . . je suis sur que c'est en faisant tes pas de zéphir que tu auras fait cette déchirure !
— Hélas! celaallaitsi lùen... je dansais comme une ]VilUs, je ne touchais j)as la terre, je rebondissais, j'étais élastique!.., toutes les dames m'admiraient !
— Oui, et tu faisais craquer ta culotte.
— Alors... comme cela s'était vu, il a bien fallu partir... Eh bien, tu mets le pantalon V... est-ce que tu comptes aller au bal dans la position qui me Ta fait quitter?
— Moi, ne pas me rendre au bal!... j'irais plutôt en sauvaye...
UNE AinUlUE ET nu FIL. 51
— Tii n'y serais pas admis... nous ne sommes pas CM carnavyl... Ali! rà, m.iis, il s'habille vraiment!,., à quoi penses-tu donc?
— A qnoi je pense? ce n'est pas bien malin ! je vais me faire recoudre le derrière par le portier ou ma-^ dame son épouse... Ces gens-là doivent savoir coudre; le mari est savetier...
— Ce sera joliment fait !
— Peu m'importe, pourvu que cela tienne...
— Mais ça se verra ?
— Pourquoi donc cela se verrait-il? Est-ce que tu crois, dès que j'arriverai au bal, que tout le monde viendra soulever les pans de mon habit pour examiner le fond de mon pantalon?... et puis je serai prudent, moi, je ne danserai pas... mais je souperai... car il doit y avoir un souper, je le devine à la mine piteuse (\\\Q tu fais...
— Hélas oui ! il y en a un.
— Je n'ai pas de temps à perdre alors... vite la cravate... lliabit... les gants...
— Ah! il te faut aussi mes gants?
— Cela va sans dire, puisque je n'en ai pas.
— Ils ne t'iront point.
— Alors je les tiendrai à la main.
— Mes beaux gants! ne les salis pas trop.
— Je les ménagerai plus que tu n'as fait de la culotte d'Adolphe. Me voilà prêt... il ne s'agit plus (jufi de réveiller nos concierges qui .se vantent de tirer le cordon en dormant... Bonne nuit, Anatole!...
r.2 UNE AinUILlE ET DU FIL.
— Rapporte-moi quelque chose au moins... Grenouillet a descendu rapidement ; il frappe an
carreau de la loge en disant :
— Papa Roch... madame Rocli... deux mots, s'il vous plaît... ce sera l'affaire d'une minute...
— Le cordon est tiré ! ... répond une voix tellement éraillée, qu'il est difficile de deviner si elle est màlc ou femelle.
— Oui, je vois bien que la porte est ouverte... mais ce n'est pas pour ça que je cogne... j'ai un petit service à vous demander à l'un ou à l'autre.
— Il est trop tard...
— 11 n'y a pas d'heure pour les braves...
— Fichez-nous donc la paix !
— Voyons, aimable madame Roch... car quelque chose me dit que c'est à la plus belle moitié du genre humain que j'ai l'honneur de parler...
— Avec qui donc que tu causes, Pulchérie? murmure alors une contrebasse bien timbrée.
— Avec un de nos locataires, petit père ; je crois que c'est M. Grenouillet.
— Que pcLit-il te dire à une heure aussi imbue?... est-ce qu'il aurait la prétention de te voir en chemise?,,.
— Mais non, monsieur Roch, je n'ai pas la moindre prétention relativement à votre épouse ; mes intentions sont pures! mais il faut absolument que j'aille à un bal où je suis attendu et je viens de me déchirer (pu'lque part... Vous savez coudre tous deux?
— Corbleu, si je sais coudre!... je coudrais dans de la porcelaine, monsieur !
— Je vous en crois Lien capable; alors mon drap vous semblera bien doux... avec du bon (il ce sera faittout de suite et je saurai récompenser votre zèle... en temps et lieux.
— Ne te dérange i)as, petit père; j'allume, je vais recoudre M. Grenouillel.
— Es-tu convenablement calfeutrée au moins?
— Mais oui... j'ai passé mon peignoir.
Une chandelle allumée apparaît dans la loge, dont la porle s'ouvre bientôt. Grenouillet s'introduit vivement dans le domicile du concierge et trouve madame Roch dans un négligé qui n'a rien de galant, tenant à la main une aigudle et du fil.
— Voyons cette déchirure, dit Pulchérie.
Et aussitôt Grenouillet se retourne et relève les pans de son habit ; la portière fait un soubresaut, en s'écriant :
— Monsieur! qu'est-ce que vous voulez donc me montrer?
— Parbleu ! c'est bien facile à voir, le fond de mon pantalon qui est déchiré... voilà ce qu'il faut recoudre...
— Ah! mais, savez-vous que je n'ai jamais cousu dans un endroit si délicat!... Si Altamort me voyait vous regarder par là, il deviendrait verdàtre !
— Votre mari s'appelle Altamort?
— Oui, monsieur, c'est son petit nom...
— Soyez tranquille, il s'est endormi, et d'ailleurs où est le mal de faire une reprise dans du drap ?
— J'ai peur de vous piquer.
— Allez toujours, ceci est un détail.
— D'aulant plus qu'il me semble que vous n'avez pas de caleçon...
— Des caleçons ! fi donc! c'est du luxe, je les méprise !
— Mon mari en met deux.
— C'est qu'il est très-frileux apparemment.
— Non, il dit que c'est pour les mœurs...
— Ah ! bigre !. . . vous avez cousu ma fesse ! . ..
Le cri poussé par le jeune homme a réveillé le portier, qui se met sur son séant et, voyant la position do sa femme, s'écrie :
— Qu'est-ce que cela signifie? de quoi t' est-ce que je vois, Pulchérie? vous donnez un lavement à monsieur?...
— Mais non, petit père, je recouds son fond...
— Quittez vite cette position qui vous expose à des dangers de tous les genres... si monsieur avait dit que sa déchirure était dans un endroit suspect... je ne vous aurais pas laissée y toucher.
— Comment! suspect? je ne voispas, monsieur Roch, que mon pantalon ail rien de suspect...
— Sufficit, je me devine ! Pulchérie, lâchez monsieur, je vais la faire cette reprise.,, venez vous refourrer sous votre édredon.
— Le portier a sauté hors de son lit, il vient pren-
UNE Air.nLi.r et nr fil.
(Ire la place que sa femme a quittée et se mot à recoudre In pantalon du pauvre Adolplic avec l'aiguille et le (il qui lui servent pour coudre des souliers. Il travaille avec ardeur et Grenouillet lu; dit :
— J'aime bcoucoup mieux être recousu par vous que par votre femme, papa Roch, car vous allez avec une vigueur qui me l'ait espérer que cela tiendra...
— Si cela tieridrn ! oh ! je vous en réponds... et ce n'est pas ce fil-là qui cassera!
— Tant mieux. Alors je vais me présenter carrément.
— C'esl-à-dire que vous pouvez faire la culbute dans voire société, ça ne bougera pas.
— Je n'ai pas l'intention de me livrer à cette gymnastique.
— Ça y est !
— Bravo!... merci, cher concierge!... je vous payerai cela avec autre chose !
Grenouillet est déjà dans la rue. En quelques minutes il est arrivé chez madame Tournesol ; il met ses gants sous la porte cochère, puis arrange ses cheveux et se présente dans le bal. Madame Tournesol Ta perçoit :
— Dieu merci ! vous avez mis le temps à trouver de la monnaie pour payer votre cocher, et vos amis sont déjà partis... Qu'est-ce que cela veut dire?...
— Madame, excusez-moi, j'avais un autre bal auquel j'ai été obligé de me rendre avant de venir ici.
— Mais nous resterez-vous, au moins?
— 0 madame I tant que vous voudrez ! il faudra que vous me chassiez...
— A la bonne heure !
Madame Tournesol, apercevant son gendre qui lorgne le nouveau venu, lui dit :
— Eh bien, vous plaît-il celui-là? a-t-il aussi quelque chose qui cloche.. . il n'a ni un sac, ni un pantalon collant ; il a une tournure très-dégagée.
Arthur sourit d'un air moqueur en répondant :
— Oui, trop dégagée même... Ce monsieur a l'air de se croire à la Closerie des lilas !
— Allons, bon ! ah! que vous êtes méchant! mon gendre.
— C'est que j'ai du tact, madame, je devine mon monde... je serai curieux de voir danser celui-ci, je gage qu'il risquera le cancan...
Mais le bel Arthur en est pour ses conjectures, car Grenouillet ne danse pas. 11 se borne à regarder danser les autres, à se promener dans les salons, et à arrêter tous les plateaux de sirops ou de glaces qui passent près de lui.
Le gendre de madame Tournesol perd rarement Crenouillet de vue, puis il se décide à entamer une conversation :
— Vous ne dansez pas, monsieur?
— Non, monsieur, non... et puis je vous avouerai que je suis un peu fatigué ; j'ai déjà été à trois bals ce soir...
— Oh! alors je conçois... N'èles-vous pas l'ami do MM. Adolplie Durard et Anatole Bizon?
— Oui, nous sommes tous trois localaires de madame Tournesol dans sa maison de la rue Rambuteau...
— Je suis, moi, le gendre de madame Tournesol...
— Enchanté, monsieur, d'avoir l'avantage de faire votre connaissance...
— Vos deux amis sont partis de bonne heure... vous savez ce qui est arrivé au plus gras?...
— A Bizon?... Non... je ne sais rien.
— Figurez-vous qu'il avait un pantalon qui lo serrait comme un maillot... qui collait sur lui. Alors en faisant des pirouettes... car ce monsieur a une danse très-excentrique, il a déchiré tout le fond de son pantalon.
Grenouillet se sent légèrement troublé ; cependant il répond :
— C'est bien fait! pourquoi se fait-il toujours faire des pantalons collants?... c'est une coquetterie ridicule, il est assez bien bâti, il veut montrer ses formes... cela lui apprendra! Je suis enchanté que cela lui soit arrivé.
— Quant à votre autre ami, oh ! ce'ui-là n'était pas serré dans ses vêtements, c'était tout le contraire ; il avait un habit qui ne lui tenait pas au dos, un vrai sac... on aurait juré que cet habit n'avait pas été l'ait pour lui !
— Ah ! je vais vous dire : Adolphe est Irès-maigre,
:>S TlNE Air.UILLE ET DU FIF..
et il se fait toujours faire ses habits dans la prévision (jii'il engraissera...
— C'est égal, vos deux amis devraient bien changer de tailleur. Mais nous restons debout et vous devez être fatigué, ayant été ce soir à trois bals ; asseyons-nous donc...
— Volontiers.
Arthur se laisse tomber sur un fauteuil, Grenouillet en fait autant, mais presque aussitôt il pousse un cri perçant et se relève bien vite en portant sa main à son derrière.
— Qu'avez-vous donc? lui demande Arthur.
— Je me suis piqué sur ce fauteuil, quelque dame y aura laissé une épingle...
— C'est singulier, les dames n'ont pas rhal)itude de perdre leurs épingles de ce côté-là!...
Et le gendre de madame Tournesol tâte le dessus du fauteuil, tandis que Grenouillet se dit : Est-ce que ce jaloux Altamort aurait laissé son aiguille dans mon pantalon pour se venger de ce que j'ai fait coudre sa femme par là?... Diable!... ce serait infâme! Je ne puis cependant pas y regarder, ni charger personne ici de ce soin...
— Je n'ai pas rencontré la moindre pointe d'épingle sur ce fauteuil! dit Arthur.
— Je le crois bien, je l'aurai renfoncée avec mon personnel...
— Vous ne vous asseyez plus?
UNE AIGUILLE ET DU FIL. b\)
— Non, merci, je préfère me promener pour admirer le beau sexe.
— A votre aise.
— Grenouilk'l quitte ce monsieur en se disant : « Je ne pourrai cependant pas souper debout... mai.s je m'assoirai avec précaution. » Et Arthur le regarde s'éloigner, persuadé que ce n'est pas le fauteuil qui .ivait une épingle et fort curieux de savoir pourquoi le jeune locataire a crié.
— On danse encore assez longtemps. Enfin sur le- (pialre heures du matin, madame Tournesol dit à sa société :
— Le sùU[)er nous attend; allons, messieurs, la iiuiin aux dames. Il y aura place pour tout le monde. .le ne veux pas que les dames soujient à part. C'est bien |)kis gai quand les messieurs soupent avec elles. J'ai l'ait doubler exprés le nombre de tables.
On offre la main aux dames, mais Grenouille!, toujours ])réoccupé d& son pantalon auquel il croit sentir pendre un bout de iil, reste en arrière et n'arrive (pi'après les autres dans la salle du souper. Là deux tables immenses sont ])lacées en vis-à-vis, les places ont été vivement prises et le retardataire, qui n'en aperçoit plus, n'est pas fâché de cette circonstance et se promène autour des tables en disant :
— Cela m'est parfaitement égal, je mange aussi bien debout.
Mais madame Tournesol, apercevant Grenouillet faire le manéye, s'écrie :
— Eli bien, jeune homme, pourquoi ne vous asseyez-vous pas?
— Ne faites pas alLention à moi, madame, je vous en prie...
— Mais si... mais si... je veux que tout le monde soit assis...
— Il n'y a plus de place, madame.
— Je vais vous en faire une à côté de moi... François, apportez vite une chaise.
— Mais, madame, je vais vous gêner...
— Pas du tout... Tenez, voilà ime très-jolie place... avancez donc... Ah! que de façons !... Youlcz-vous bien vous mettre là tout de suite !...
Grenouillet s'est avancé... il hésite encore pour s'asseoir, mais madame Tournesol, qui est une maîtresse femme et croit que c'est la timidité qui arrête son locataire, se lève, le pousse j)ar les épaules et ]v. fait tomber brusquement sur la chaise. Alors Grenouillet pousse un cri si douloureux, que tous les convives en ont frémi.
— Ah ! mon Dieu ! . . . mais le malheureux s'est donc assis sur nue assiett-:: qu'il aura cassée sous lui et (jui Taura blessé! François, vous aviez donc laissé un plat... quelque chose sur celte chaise?
— Mais non, madame, je vous assure qu'il n'y avait rien du tout !
— Voyons, monsieur Grenouillet... où avcz-vous mal?
Mais Grenouillet ne répond pas, il se contente de
UNE AIGUILLE ET DU FIL. Gl
taire des grimaces épouvantables et de repousser ceux qui veulent le faire se lever, en disant :
— Ne me touchez pas!... je suis lardé... blessé... je ne peux pas remuer.
Cependant Arthur, (jui est accouru un des premiers près de Grenouillet, le prend vigoureusement sous les bras et l'enlève de dessus sa chaise, en disant :
— Oh! pardon, monsieur, mais il ne sera pas dit (jue vous pousserez de tels cris chaque fois que vous vous asseyez, sans que nous en sachions la canse... car on n'oserait plus s'asseoir chez ma bellemère...
Et, sans en demander la permission, le beau gandin relève les pans de l'habit de Grenouillet, puis part d'un fou rire, en apercevant une grosse aiguille et un long bout de lil qui tiennent encore au pantalon, l'aiguille s'est même plantée dans autre chose et il faut (jue madame Tournesol la relire avec précaution, ce (ju'elle fait en murmurant :
— Ah! le pauvre garçon!... je ne m'étonne pas s'il a crié ! il avait une ai<?uillc dans le... dans la... enlin il avait une aiguille enfoncée là... Eh bien, mon gendre... qu'avez-vous donc à rire ainsi'.'... ce pauvre jeune homme s'est fait mal.
— Pardon, madame, mais je ris des aventures qui arrivent ce soir aux pantalons de vos danseurs... On a recousu celui-ci qui avait un accroc tout semblable à celui de ce monsieur qui faisait des pirouettes!...
Ah ! ali ! ah !... quelle coïncidence !... j'en rirai longtemps...
— Assez, Arthur... allez donc vous remettre à votre j)lace et ne songeons plus qu'à souper...
Le gendre s'éloigne en riant toujours et en disant à demi-voix :
— Je parierais vingt louis que c'est le même panlalon... Oh! elle est bonne celle-là!... ils sont gentils les locataires de belle maman !
Grenouillel, qui étaitdevenu écarlale pendant qu'on le débarrassait de son aiguille, ne savait plus si il devait se rasseoir ou s'en aller, mais sa propriétaire, toujours bonne, lui lait reprendre sa place, en lui • lisant :
— Eh bien, il n'ose plus se remettre Mur sa chaise à présent... rassurez-vous... il n'y a plus de danger... j'ai ôté ce qui vous blessait... Allons, mangez... et ne pensez plus à tout cela...
Cette fois, Grenouillet ne se l'ait pns prier pour obéir; il ne songe plus qu'à satisl'aire son appétit, mais il a soin de ne pas tourner la tête du côté du bel Arthur, qui part d'un éclat de rire chaque fois qu'il le regarde.
Les dames qui veulent danser encore un cotillon restent peu de temps à table-, quelques hommes semblent y prendre racine et Grenouillet est du nombre, mais le terrible gendre, qui l'avait quittée, revient s'y asseoir, en disant à ceux qui soupent encore :
— Messieurs !... je vais vous faire rire... je vais
UNE AinriME ET DU FIL
VOUS conter l'histoire d'un pantalon qui dans une nuit a servi à trois personnes !...
Grenouillet, qui ne se soucie pas d'entendre ce récit, se lève et s'esquive, en se disant :
— Conte Ion histoire, beau lion, à présent je m'en moque, j'ai parfaitement soupe. C'est égal, Altamort m'a joué là un bien vilain tour !...
Lorsque Grenouillet est parti, Arthur Delval s'approche de madame Tournesol et lui dit à l'oreille :
— Belle maman, quand vous inviterez vos trois jeunes locataires, je vous conseille par prudence de les faire d'abord habiller complètement.
fit UNE DROLE DE MAISON.
Il fait grand jour, car il est six heures du matin quand Grenouillct arrive chez lui. 11 aperçoit son concierge (jui balaye devant sa porte et le regarde d'un air sournois. Le jeune homme passe sans rien dire au jaloux Altamort, il ne veut pas lui donner le plaisir de savoir que sa vengeance a réussi; il monte rapidement l'escalier, mais arrivé au second étage, il entend un grand bruit chez le dentiste : on cric, on jure, on se dispute; notre étudiant se rappelle alors le changement des plaques qu'il a opéré dans la soirée, et il s'arrête, enchanté d'entendre une des scènes (ju'il a provoquées.
C'était un gros papa de bonne mine, tonnelier dans le quartier, dont la femme avait pendant la nuit ressenti des douleurs pour accoucher. Au point du jour elle avait dit à son mari :
— Va, Jeaii-Pierre, va vite me chercher quelqu'un de l'état... un homme ou une l'emme, ça m'est égal; mais dépêche-toi, car je crois que notre enfant est pressé de venir au monde.
.Jean-Pierre était parti aussitôt, il avait demandé à un voisin où il trouverait une personne pour accoucher sa femme, et ou lui avait enseigné la demeure de madame Pondérant. En entrant dans la maison il avait dit au concierge :
— N'avez-vous pas ici (juelqu'un qui aide le monde à entrer dedans?
Et Altamort lui avait répondu :
— Oui, montez ! vous verrez son nom sur la porte.
Jean-Pierre est monté, il a vu au second étage la plaque de madame Pondérant, et il sonne à tout casser, en s'écriant :
— Ouvrez donc! ça presse... dépéchons-nous.
Le dentiste, dont la domestique ne s'éveille pasfacihMTjent, passe à la hâte une robe de chambre, va luimême ouvrir et dit au tonnelier :
— Quel carillon vous faites! j'ai cru que le feu était à la maison...
— Mais dame! c'est que ça presse chez nous... c' est-il vous qui opérez?
f.(; LES ouipnoniios.
— Sans doute.
— On m'avait dit que c'était une femme...
— On s'est trompé.
— Homme ou femme, ra m'est égal pourvu que vous vous y preniez bien.
— Oh ! soyez tranquille^ mon talent est connu... ct^la ir;i tout seul !
— Bigre! vous êtes un malin alors !
— Allons, entrez... dans mon cabinet!
— Mais ce n'est pas la peine, c'est vous qui allez venir avec moi au contraire...
— Aller avec vous?... ce n'est donc pas vous qu'il faut opérer?
Le tonneber part d'un éclat de rire :
— Moi?... Ah! elle est bonne celle-là... Ah! farceur que vous êtes, car vous en êtes un de farceur...
— Pour qui donc venez-vous me chercher !
— Pardi ! pour ma femme qui a souffert toute la nuit.
— Et elle n'a pas pu venir elle-même se faire extirper cela chez moi ?
— Il me semble qu'il vaut bien mieux que vous lui extirpiez ea... chez elle... c'est plus commode...
— Cela dépend... Et y a-l-il longtemps qu'elle en souffre ?
— Dame! neuf mois... comme à l'ordinaire!... Maïs elle n'a guère souffert que vers la fin...
— Neuf mois?... quelle faute! Garder neuf mois sur soi quelque chose de gàlc!,..
— Comment!... de gâté? Qu'est-ce que vous nous chantez donc là, vous? Et pourquoi pensez-vous que J'aurai fait à ma femme quelque chose de gâté?...
— Mais, monsieur ce n'est pas votre faute, ça no vous regarde pas !,..
— Ça ne me regarde pas !... elle est forte celle-là ] Est-ce que vous me prenez pour un de ces maris complaisants qui souilrent qu'on leur en fasse porter?... Oh ! mais, c'est pas mon genre à moi... J'aime à rire, mais si on en contait à ma femme ! je deviendrais un tigre, voyez-vous !
— Monsieur, je ne comprends absolument rien à ce que vous me dites. Mais puisqu'il faut aller opérer votre femme chez elle, je vais m'habiller; je ne puis pas sortir en robe de chambre.
— C'est juste, mais dépêchez-vous...
— Ah ! encore une question, monsieur, est-ce une molaire ou une incisive?
— Qu'est-ce que vous me chantez là? Vous voulez que je vous dise d'avance si ce sera un garçon ou une tille?
— Sapristi, monsieur, est-ce que vous vous moquez de moi à votre tour?... Il n'est pas question de garçon ni de fille, mais de la dent que vous voulez que j'aille arracher à votre femme...
— Une dent!... Vous appelez ça une dent!... un pauvre enfant qui ne demande qu'à vivre! ...
us I.ES QUIPROQUOS.
— Un enfant!... vous venez me chercher pour un enfant ?
— Sans doute, ma femme est clans les douleurs... Vous allez l'accoucher, puisque c'est voire état...
— Mon état!... c'est un accoucheur que vous demandez?
— Sans doute !
— Mais je suis dentiste, moi, monsieur, je u m jamais été accoucheur.
— Alors pourquoi avez-vous sur votre porte : Safjefemme ?
— Ce n'est pas vrai, je n'ai pas cela sur ma porte.
— Comment! ce n'est pas vrai?... J'en ai donc menti?... Vous êtes un insolent, et je vais vous giffler!
— C'est-à-dire que vous allez me donner trois francs pour m' avoir fait lever et dérangé à six heures du matin...
— Trois francs!... plus souvent!... Trois claques, mon petit, cl le double si tu n'es pas content!
— Alors je no vous arracherai pas une dent, mais je vais vous arracher le nez !
— Viens-y donc, pour voir !
La dispute s'échauffait; Grenouillet qui riait à se tenir le ventre, voit alors monter une femme en bonnet rond, et d'une cinciuantaine d'années, qui tenait son mouchoir sur sa joue gauche ; elle regarde les plaques, arrive au troisième et sonne chez madame Pondérant. Grenouillet monte à son quatrième, mais là
[.ES OIIIPROOTIOS. (>'.)
il s'arrête et redescend coller son oreille à la porlo do la sage-femme, aussitôt que l'on est entré chez elle.
La jiersonnc qui a mal aux dents entre vivement chez madame Pondérant, qui lui a ouvert elle-même ; elle pénètre dans la seconde pièce, sans s'inquiéter où elle va, et se jette dans un fauteuil en s'écriant:
— Ah! ma chère dame!... je souffre comme une damnée... Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit !
La sage-femme examine avec attention la.chente qui lui arrive et dit :
— C'est singulier! ça ne paraît pas du tout!...
— Je suis pourtant pas mal enflée !
— Mais non... on ne voit rien!
— Ne voulez-vous pas que ça me sorte par la houche ?
— Non, ce n'est pas ordinairement par là que cela sort ! mais vous vous y prenez un peu tard...
— Je m'y prends... Merci ! Si vous croyez que c'est pour mon plaisir que ça m'est venu...
— Ah! on dit toujours ça... En avez vous déjà eu?
— Je crois bien! On m'en a déjà arraché quatre!...
— Arraché! fi ! cela ne s'arrache pas... on tâche de l'avoir tout doucement. . .
— Vraiment! vous cro\ez que vous no me ferez pas de mal?
— Je l'espère, du moins!
■■o LES Quil'nonuos.
— Eh bien, nlors, allons-y tout de suite... prenez vos outils, je suis prête.
Et la (Jamc se jette le corps en arrière, pose sa tête sur le dos du fauteuil, et ouvre une bouche qui pourrait passer pour un four. Madame Pondérant la regarde faire et lui dit :
— Pourquoi vous étalez-vous ainsi en ouvrant la bouche? Ce n'est pas sur ce fauteuil que je vais vous visiter...
— Et sur quoi donc vais-je me mettre?
— Sur un lit vous serez beaucoup mieux.
— On m'en a été quatre et jamais on ne m'a mis sur un lit pour ça !
— Vous m'étonnez! C'est cependant toujours sur un lit que cela se fait.
— C'est-à-dire que c'est votre manière à vous ! Enfin n'importe, voyons, où est-il votre lit, que je me campe dessus, et finissons-en.
— Tenez, madame, par ici.
Madame Pondérant ouvre une autre pièce, où il y a une couchette ; la personne qui souffre court se jeter dessus, puis se met de nouveau à ouvrir la bouche d'une façon démesurée. La sage-femme hausse les épaules en disant :
— Mais qu'est-ce que vous avez donc à ouvrir comme cela votre bouche! Ne croyez-vous ])as que c'est par là que cela sortira?
— Mais à coup sûr ! et par où donc voulez-vous me l'ôter?
— Belle demande ! vous le savez aussi bien que luoil Allons, couchez-vous tout à fait... Vous ne devez pas rester ainsi... Et je vous en prie, fermez votre l)ouclie... on croirait que vous voulez m'avaler...
— Ah! c'est trop fort! vous vous moquez de moi, à la lin! Vous voulez m'arracher une dent sans que j'ouvre la bouche?... Vous ne savez donc pas volrc étal ?
— Une dent? vous voulez que je vous arrache une dent ?
— Voilà deux heures que je vous le dis... Tenez, c'est la seconde au fond... vous la reconnaîtrez bien, elle est toute noire... Allons... y ètes-vous à présent ?
Madame Pondérant commence à y être en effet, mais au lieu de se rapprocher de la malade, elle s'en éloigne vivement, en s'écriant d'un air furibond :
— Comment ! vous voulez qu'on vous arrache uiu' dent? Mais qu'est-ce que vous venez faire chez moi, alors? Je vous trouve bien hardie de venir me troubler à six heures du malin, parce que vous avez mal aux dents!... Depuis quand les sages-femmes sont-elles devenues arracheuses de dents?
— Depuis que c'est leur état apparemment!... Qu'est-ce que vous voulez dire avec votre sage-femrne? Vous êtes dentiste, je l'ai bien vu sur la plaque qui est à votre porte.
— Moi, dentiste? Vous rêvez, ma chère dame, vous
avez lu cela ici-dc•s.^()U^, cluz mon voisin... El connue probablement vous étiez encore un peu endormie, vous aurez continué de monter.
— Endormie! moi qui n'ai pu i'ermer l'œil de la nuit... Je vous dis que c'est sur votre porte que j'ai lu sur une plaque de cuivre : Dentiste!
— Ce n'est pas possible, vous avez la berlue...
— Berlue vous-même, vieille mule !...
— Ah! madame, ne m'insultez pas, ou j'appelle la garde...
— Appelez tout le poste si vous voulez, mais auparavant venez regarder à votre porte en dehors...
— Ah ! je le veux bien... ah! jo ne demande pas mieux.
Grenouillet se hàtc de remonter un é'age lorsqu'il entend venir les deux femmes. Madame Pondérant arrive sur le carré avec la dame en bonnet rond, an jnoment oîi le dentiste en faisait autant et venait avec Jean-Pierre pour s'assurer de ce (pi'il y avait sur la plaque. Alors de grandes exclamations de surprise, de colère, parlent en mémo temps du second et du troisième étage ; la sage-femme et le dentiste crient v\i même temps :
— C'est affreux!
— C'est une infamie!
— Q'est-ce qui m'a joué ce tour-là?
— Quel est le polisson qui m'a changé ma plaque?...
— Mais cela ne se passera pas ainsi: je vais porter plainte...
— l'orticr ! concierge ! Montez sur-le-champ !
— Monsieur Allaniort, je vous somme de venir voir ce qui se passe dans la maison...
Et les deux industriels crient si l'ort et font tant de bruit, que bientôt tous les localaires de. la maison viennent sur le carré pour savoir la cause de ce tapage.
74 UiNE DROLE DE MAISON.
D'iiJ3ui(l ce sont les trois jeunes gens du qualricuie; car Adolphe et Anatole ont entendu les éclats de rire ~ de Grenouillet, et ils ont quitté leur lit pour connaître le motif de son hilarité. Ces messieurs sont vêtus iort légèrement; Anatole n'a qu'un vieux paletot qui lui sert de robe de chambre, mais comme maintenant les jeunes gens portent des paletots qui ressemblent à des vestes, celui-ci ne pouvait pas s'envelopper corivenablcment dans son vêtement qui ne lui cachait pas les genoux. En revanche, le mince Adolphe était drapé dans un vieux mac-ierlane qui lui montait jus-^ (ju'au nez, mais par-ci, par-là, des déchirures qu'on
avait oublié dn raccommoder, laissaient passer l'air sons le vêtement et permettaient de voir des fragments (le chemise.
La dame qui occupait le logement en face de la sagefemme, et qui faisait de la lingerie, se montre bientôt sur sa porte. C'est une femme de cinquante ans trèsaccomplis, elle est d'une corpulence à ne pas tenir dans unr stalle d'omnibus. Son teint se rapproche de la betterave, ses cheveux sont d'un noir tellement brillant, qu'ils ont l'air d'être en jais; cette dame est coiffée d'un foulard amarante qui fait plusieurs cornes sur sa tète, et vêtue d'un peignoir hermétiquement fermé depuis le haut jusqu'en 1 as, ce qui est bien heureux pour les spectateurs. Elle se pose sur sa porte, en croisant ses deux bras sur sa poitrine, comme pour retenir des choses qui probablement ont de la propension à dégringoler.
Au second étage, pendant que le dentiste et Jean- Pierre sont sur le point do se prendre aux cheveux, le laillonr qui loge en face, et qui est Allemand... (tous les tailleurs sont Allemands, ou ont manqué de l'être) se montre à peu près habillé. C'est un grand homme roussàtre, ayant de longs cheveux, une longue barbe, de longues dents, enfin quelque chose d'un ogre. Malgré cela, le tailleur a la parole lente et comme toujours ce flegme inhérent aux gens du Nord. Il regarde les deux hommes qui se disputent, et, caressant un petit chien épagneul (pii est sorti avec lui el aboie aprè< ces messieurs, lui dit :
76 TOUT l.E MONDE SUR LE PONT.
— Resdez-là, Zullan !...ne fous mêlez bas des querelles de fos foisms!
Au premier étage, ce personnage peu sociable qu'on nomme M. Dauberton, a aussi ouvert sa porte pour savoir ce qui se passe. C'est un homme qui a bien la cinquantaine, et qui a dû être fort beau garçon, mais son teint est bilieux, ses yeux caves et cernés, sa figure fatiguée, et tout dans sa personne semble annoncer la souffrance. Il porte une élégante robe de chambre en velours, et sur sa tète une toque de même étoffe avec un gros flot en or.
N'oublions pas le cinquième étage, car c'est là que se montrent les personnes les plus agréables à considérer. Là, habitent deux jeunes fdles, toutes deux monteuses de bonnets. L'une, qui se nomme Emma, a dix-neuf ans. Ce n'est pas une beauté, mais elle a du charme; sa figure ovale est toujours pâle, mais ses yeux bleus ont une expression douce et pensive qui annonce une extrême sensibilité. Si sa bouche est un peu grande, son sourire est gracieux ; ses cheveux châtains sont longs et abondants, elle peut se coiffer de toutes les façons sans être obligée d'avoir recours à ces paquets de crin dont beaucoup de femmes se servent pour remplacer les chignons qui leur nian(juent, et dont elles abusent en se faisant des poufs (|ui sont trop énormes pour faire illusion.
Mademoiselle Emma a la parole douce comme ses yeux ; elle a l'air très-timide ; sa mise est toujours modeste et sa toiunure parfaitement irréprochable. Mais
SOUS cette apparence craintive se cache cependant une âme forte et un caractère qui dans l'occasion ne manque ni de couraî^e ni de fermeté.
L'autre jeune fille se nomme Jolictte, élit? a vingt et un ans; c'est une brune dont l'œil noir est vif et passablement éveillé. Celle-ci a de belles couleurs roses qui annoncent la santé, sou nez retroussé lui donne ce petit air mutin que vous ne trouverez jamais chez les nezaquilins. Enfin, sans être positivement jolie, celte jeune fille a ce je ne sais quoi qui plaît aux hommes, et puis elle pose son bonnet d'une façon tout à fait coquette, ou se coiffe à la chinoise dans la perfection. Cependant malgré ces dehors qui annoncent une personne qui aime à rire, mademoiselle Jolielte sait fort bien rembarrer les galants qui voudraient se montrer trop entreprenants avec elle. Enfin ces deux jeunes griseltes (car je vous assure qu'd y a toujours des griseltes, bien qu'il y ait des gens qui le nient, mais ces gens-là me rappellent cet axiome latin : Plus potest asinus negare quam philosophus probare !) ces d^ux jeunes ouvrières, si vous aimez mieux ce mot, moi, j'aime mieux l'autre, ne reçoivent jamais personne, se rendent à leur magasin et en reviennent toujours à la même heure, et ont une superbe réputation de sagesse, que les mauvaises langues ne trouvent pas le moven d'attaquer.
Tout ce monde-là était donc sur les paliers de la maison: les uns regardant en l'air, les autres en bas; ceux-ci riant, ceux-là criant, chacun parlant en même
temps; au milieu de ce charivari, celui qui aurait dû arriver le premier, mais qui ne vient que le dernier, le portier, gravit enfin l'escalier, tenant son balai sur son épaule, comme s'il portait un fusil.
Le jaloux Altamort s'arrête au second et pose arme à terre en disant d'une voix gutturale •
— De quoi t' est-ce qui se permet de faire ce tapage indécent dans ma maison... car c'est ma maison, où que je représente la propilliétaire ! qui m'a invétéré de ses pouvoirs ?
— Portier! dit le dentiste, si vous la gardiez bien, votre maison, vous ne laisseriez pas des polissons, des drôles, changer les plaques des portes. Voyez ce qu'on a mis sur la mienne.
Le portier, qui ne sait pas lire, regarde la plaque et balbutie :
— Eh bien... c'est une plaque... vous avez toujours eu une plaque!...
— C'est une plaque! Mais qu'est-ce qu'il y a dessus?...
— 11 y a... il y a... C'est une plaque, voilà tout... avec votre état dessus.
— Sacrebleu, portier, si vous ne savez pas lire, envoyez-nous votre femme, alors elle comprendra mieux (|ue vous !
— Monsieur, mon épouse est en train de se corser, et je n'entends pas que personne la dérange dans ce mystère...
— Monsieur Altamort! crie madame Pondérant, en
so penchant sur In rampe, on m'a fait le même tour qu'à M. le dentiste, on a mis sa plaque sur ma jKirte! ce qui m'expose à recevoir chez moi des gens qui ouvrent leur bouche comme des fours!... et me montrent jusqu'au fond de leur gosier !...
— Et moi, madame, on me fait lever pour quej'aille accoucher quelqu'un... Croyez-vous que ça m'amuse?...
— Eh! jarni ! s'écrie Jean-Pierre, vous voyez bien que je n'avais pas tort, et qu'il y avait sage-femme >^ur votre porte!
— Madame Pondérant, rendez-moi ma plaque...
— Eh monsieur, je ne demande pas mieux... mais rendez-moi la mienne... Ah! on rit beaucoup là-haut... Cela divertit les messieurs du quatrième... Oh! je me doute bien d'où part le tour qu'on nous a joué!...
— Madame! dit Anatole en avançant la tête, tandis qu'au contraire Grenouillet relève la sienne pour tâcher d'apercevoir les jeunes filles du cinquième, madame, nous rions parce qu'en effet l'aventure est amusante, mais ce n'est pas une raison pour nous soupçonner d'être les auteurs de la plaisanterie qu'on vous a faite... Tenez, on rit aussi au-dessus de nous, et certainement vous ne soupçonnerez pas mes charmantes voisines d'avoir fait le changement de plaques!...
— Non, monsieur, je sais que ces demoiselles sont honnêtes et sages... mais vous trois du quatrième, ce •l'est pas la même chose!
— Ah! madame Pond(''ran(. C'est bien mal ce que vous dites là! s'écrie Grenouillet d'un ton moqueur. Nous accuser!... nous, qui adorons les sages-femmes...
— Oh! je vous reconnais, vous! Monsieurle portier, si vous ne donnez ])as congé à monsieur, je vous déclare que je quitte cette baraque!
— Baraque!... ma maison une baraque, bredouille le portier, si jamais vous m'accouchez, il fera chaud!
— Eh mon fi(?.'foili pien du pruit pour un pétiso! dit le tailleur, il n'y a qu'à remettre les blaques à leur blace, et foilà tout !...
L'Allemand avait raison: on se décide à faire par où l'on aurait dû commencer : les plaques sont replacées, alors le tonnelier entre chez la sage-femme, la personne en bonnet rond va ouvrir la bouche chez le dentiste, et les voisins se réintègrent dans leur domicile. Mais le beau monsieur du premier est resté sur le carré, d'oii il regarde assez souvent en Tair.
— La belle robe de chambre! dit Grenouillet, en lorgnant M. Dauberton ; je m'en ferais facilement un paletot et deux gilets !
— Ah ! c'est là ce monsieur si riche qui vit tout seul? dit Anatole, mais je le reconnais, ce monsieur-là!... Oui vraiment, je l'ai rencontré plusieurs fois, et vous no devineriez pas où.
— Ce n'est pas à l'Opéra italien, c'est trop cher pour toi...
— Non, ce n'est pas aux Italiens... bien loin de là! c'est à la Cl(»-:riie des lilas,puis chez PilodUy puis une
lois fi Mahille, mais le plus snnvpnl cVsf à la Closerip, dont c'est un habitué.
— Allons donc ! ce n'est pas possible, tu te trompes Greuouillel. Ce monsieur qui ne va pas dans le monde, qui vit comme un ours, à ce qu'on assure, irait danser dans les bals où le cancan est en faveur! ce n'est pas |)résumablc.
— Je ne vous dis pas que ce monsieur danse; non, je ne l'ai jamais vu se livrer à cet exercice. Mais il regarde les autres, cet homme aime probablement à voir danser le cancan. Ensuite il regarde les jeunes filles, oh! il les regarde beaucoup! Plusieurs fois même je l'ai vu causer avec de ces demoiselles, puis leur payer des rafraîchissements; enfin chercher à faire connaissance...
— Tiens I liens! c'est un faux ours, alors!
— Moi je crois que Grenouillct fait erreur.
— Mais non, je ne peux pas me tromper, ce monsieur a un tic d'ailleurs: il n'est jamais trois minutes sans passer sa main sur son front, comme quelqu'un qui aurait mal à la tète. Et tenez, voyez... qu'est-ce que je vous disais?
— C'est vrai, il passe sa main sur son front... Mais pourquoi ne reste-t-il pas chez lui ? est-ce que c'est nous qu'il lorgne?
— Bcta! tu ne vois pas que ce sont les jeunes filles d'au-dessus qu'il regarde...
— Elles sont rentrées.
— Oui, mais elles vont bientôt sortir pour aller à
lonr ouvrage, c.ir toutos ces scènes ont pris du temps; l'amateur du premier guette leur passage.
— Ma foi! bien du plaisir, dit Anatole, moi je vais me recoucher. Cependant la brunette est gentille, elle m'irait assez...
— Moi, je préférerais la blonde, dit Adolphe, et toi, Grenouillet?
— Moi je les aimerais bien toutes les deux.
— C'est toi qui avais changé les plaques, n'est-ce pas?
— Parbleu ! je m'en fais gloire! Cette vieille Pondérant avait refusé de me dire l'heure hier. Est-ce que vous me désapprouvez?
— Non vraiment!
— Mais si on allait nous donner congé? dit Adolphe.
— Y penses-tu? madame Tournesol qui nous adore!... J'ai fait un effet superbe à son bal, et sans l'événement arrivé à... mais chut! tu le sauras assez tût...
— Quel événement?
— Piien...va te recoucher, Adolphe... tuas besoin de dormir...
— Vous me cachez quelque chose... Est-ce qu'il serait arrivé quelque malheur à mon pantalon?... C'est que j'ai une fête à souhaiter pour demain, chez mou oncle, un grand déjeuner dinatoire.
— Raison de plus pour aller te coucher, sans ipioi après-demain tu auras mauvaise mine, et ton
oncle dira que tu le déranges... Et toi, Grenuuillet, est-ce que tu restes sur le carré pour voir passer les voisines?
— Oh ! ma foi, non!.,. J'adore le beau sexe... mais |c ne suis pas de fer... Allons dormir.
vm
Lorsque ces trois messieurs du quatriciuc soiiL rentrés chez eux, une des jeunes iilles du cinquième, la brune, paraît sur le carre, se penche sur la rampe cl dit :
— Viens, Emma, les voisins d'au-dessous ne sont plus là... nous pouvons descendre. .. Ce n'est pas que ces jeunes gens me fassent peur, et je passerais fort bien devant eux, c'est toi qui ne veux pas...
— Oui, parce que ces messieurs nous parlent toujours... ils nous font des compliments... ou bien nous disent des bêtises...
— On ne les écoute pas !
— C'est ce que je fais, mais on les entend malgré soi !
— Ma clière amie, tu empèclierais plutôt la rivière tlo couler, que d'empêcher les hommes de dire des hèlises aux femmes... surtout quand elles sont gentilles... Après tout, ces messieurs d'au-dessous ne nous ont jamais rien dit d'inconvenant... D'abord il y en a un des trois qui ne parle pas.
— Ah ! oui, le plus maigre.
— Ensuite celui qui est joli garçon a Tair fat. Je suis persuadée qu'il croit que toutes le& femmes sont amoureuses de lui !
— Ce n'est pas moi, toujours.
— Reste le troisième, celui qui se nomme Grenouillet.
— Il est vilain, celui-là.
— Eh bien, c'est celui que j'aimerais le mieux... 11 est si drôle!... il trouve toujours moyen de vous faire rire. Je suis bien sûre que c'est lui qui a changé les plaques !
— Est-ce (|ue tu trouves qu'il a bien fait?
— Ma foi oui !... Les scènes étaient si amusantes .. Tu verras comme nous ferons rire quand nous raconterons cela au magasin... Mais viens donc, il est tard, et il faut encore que nous allions déjeuner à notre crémerie.
Mademoiselle Emma quitte sa chambrctte, qui est tout à côlé de celle de son amie.
Les deux jeunes filles descendent de leur cinquième,
tenant chacune leur panier-valise à leur bras. Arrivée iiu second étage, la timide Emma s'arrête en disant:
— Ah! mon Dieu, ce monsieur du premier est encore sur sa porte...
— Eh bien, qu'est-ce que cela nous fait? Il ne nous mangera pas, ce monsieur...
— Non, mais tu sais bien qu'il nous parle toujours aussi. Moi, je ne sais pas pourquoi j'ai peur de cet liomme-là !
— -Oh! lu as peur de tout, toi I... 11 est extrunicmeiît poli, ce monsieur...
— Il est troj) poli, c'en est l'atigant.
— Allons, viens donc... est-ce que tu vas rester dan>< l'escalier à cause de ce monsieur?
Le personnage qui a une si belle robe de chambre se tenait en effet près de sa porte, et de façon à ce (ju'on ne pût point descendre l'escalier sans qu'il se dérangeât. Mais lorsqu'il voit venir les deux amies, au lieu de leur livrer passage, il les salue en restant à sa place.
— Voilà mes jeunes voisines... Toujours aussi matinales?
— Oui, monsieur... Aujourd'hui nous sommes pourtant en retard... veuillez nous permettre de passer...
— Oh! im moment! faites-moi le plaisir de vous arrêter deux minutes chez moi. Je voudrais vous faire goûter d'une liqueur excellente à prendre le matin...
— Merci, monsieur, mais nous ne prenons jamais de liqueur.
— Cclkvlà ne pourrait que faire du bien et donner (les couleurs à mademoiselle, qui est toujours si pâle et semble si délicate.
— Je me porte fort bien, monsieur, répond Emma, j'ai toujours été pâle, et je ne tiens pas à avoir des couleurs...
— Pardon, mademoiselle, je ne voudrais pas vous avoir offensée... C'est dans l'intérêt de votre santé que je me suis permis de dire cela...
— Ohl cela ne m'offense pas... Mais viens, Joliette, nous sommes déjà en retard, et tu sais bien que nos parents nous attendent...
Ce monsieur n'ose plus s'opposer au passage. Les deux jeunes ouvrières le saluent et descendent vivement l'escalier. Quant à lui, après les avoir regardées j)artir, il rentre d'un air découragé, en se disant :
— Leurs parents les attendent!... Allons, je ne découvrirai encorerien de ce côté. . .Et pourtant, j'espère. . . Celle qui se nomme Emma a dans les traits une expression qui m'a frappé... Sa pâleur... son air maladif... avaient réveillé tous mes souvenirs... C'était une illusion!... on croit voir ce que Ton cherche, et l'on trouve des ressemblances là où il n'y en a pas.
Quand Emma et Joliette sont dans la rue, la première tourne souvent la tête pour regarder la maison qui est presque en face de la leur, et c'est surtout vers le quatrième étage que se portent ses
regards. Mais sa compaj^ne la tiro par sa manclie on l)ii (lisant :
— Eh bien... as-tu bientôt fini de regarder en l'air?... c'est inutile, M. Reginald n'est pas à sa fenêtre, il ne te voit pas... et d'ailleurs il te verrait, qu'il y ferait peu attention...
— Mon Dieu, Joliette, que tu es méchante de me dire tout cela ! Tu crois toujours que je m'occupe de ce monsieur. . . que je ne connais pas. . . ou si peu ! . ..
— Je crois ce que vois... Tu ne veux pas convenir avec moi que ce monsieur te plaît... qu'il a fait la conquête... que tu en es toquée enfin...
— Ah! Joliette... c'est très-mal de croire cela... Après tout, je puis bien penser un peu à ce monsieur (jui m'a sauvé la vie... car sans lui... là, tiens où nous sommes, j'étais renversée par un omnibus...
— Oui, oui, tu m'as conté cela... Tu étais du mauvais côté du trottoir, l'omnibus passait si près, qu'il allait t'alteindre et peut-être te renverser, quand un jeune homme s'est élancé et t'a retirée en arrière si vite, si lestement, que la voiture a passé sans te toucher.
— Oui. Oh! j'ai à peine eu le temps d'avoir peur... .le ne savais pas pourquoi j'avais été tirée si bru.squement ; c'est une vieille dame qui m'a dit : « Ma foi, mon enfant, sans ce jeune homme, la roue de l'omnibus vous touchait, etqui sait ce qui serait arrivé!... » Alors, naturellement, j'ai beaucoup remercié ce monsieur, qui souriait on me disant : « .l'ai eu pins peur que
UN AMOUR TOl'T SEUL <S<)
vous! apuis il a disparu. Mais le lendemain malin je fus bien étonnée, en nie mettant à ma l'onétre, de voir ce même jeune homme à une fenêtre du quatrième de la maison qui est en face de la nôtre. Il était en veste du matin, je vis bien qu'il demeurait là... il ne me voyait pas, mais je restai longtemps à ma croisée,, car je voulais absolument le saluer... pour lui faire voir que je le reconnaissais... Je lui devais bien cela !
— Tu lui devais ! c'est-à-dire que ça te faisait plaisir. Enfin, il t'a vue, tu l'as salué, il t'a saluée, il me semble que cela pouvait être fini par là!... Mais mademoiselle, avec son petit air timide, a voulu savoir quel était ce monsieur qui logeait là, et le concierge s'est empressé de lui dire que c'était un musicien d'un grand talent, un pianiste qui ne donnait pas de leçons à moins de vingt francs le cachet... presque autant que nous gagnons dans une semaine; puis mademoi- .selle a voulu savoir le nom de cet artiste fameux...
— Dam ! mon sauveur ! . . .
— Laisse-moi donc tranquille avec ton sauveur, parce qu'il t'a garée d'une voiture ! Maisj'en ai en plus de cinquante, moi, qui marche comme une étourdie, de gens qui m'ont crié : Mademoiselle, prenez donc garde!... Mademoiselle, ne traversez pas maintenant... Gare! gare I vous alliez vous faire écraser... Ah ! s'il fallait me souvenir de tous ces sauveurs-là, ra nie prendrait trop de tenqis, et je m'y embrouillerais.
Emma ne répond rien. Joliette s'apercevaut qu'elle
!10 UN AMOUR TOUT SEUr.
n fâché son amie, s'empresse de changer de conver- ■■^alion...
— Oh! tout à l'henro, tu as eu une l)onne idée, Emma, de dire à ce monsieur du premier que nos parents nous attendaient... il n'a pas osé nous retenir davantage. . . Les parents ne nous gênent guère ! Depuis (|ue mon père s'est remarié avec une femme qui voulait me battre, j'ai dit adieu à la maison, et je n'y retournerai jamais... J'ai raison, n'est-ce pas?
■ — Oui, puisque ton père souffrait que sa nouvelle femme te maltraitât... c'est qu'il ne t'aimait plus...
— Et la preuve, c'est qu'il ne s'inquiète guère de ce que je fais... J'aurais pu me mal conduire... tourner de travers... j'étais bien libre, et sa femme en eût été enchantée, j'en suis sure! Mais je ne lui procurerai pas ce bonheur-là... Toi, Emma, tu es orpheline, à ce que tu m'as dit... tu as perdu très-jeune ton père et ta mère?
— Oui... très-jeune...
— Qu'est-ce qu'il faisait, ton père ?
— Il était ouvrier...
— Ouvrier en quoi ?
— Mon Dieu? je te l'ai déjà dit, j'étais si jeune... je me souviens à peine... je crois qu'il était m.enuisier.
— Et ta mère?
— Elle cousait pour un tailleur.
— Et quand ils sont morts tous deux, qui est-ce qui a pris soin de toi?...
UN AMOUr. TOl'T SEIII.. 01
— Une sœnr... de ma môrc...
— Ta lanto alors... Qu'est-elle dovoimo, ccKe lanle- In?...
— Elle est morte.
— Et tu n'as ni cousins ni cousines ?
— Personne !
— Moi j'en ai une ribambelle, mais comme ils fontles gentils, les aimables près de ma bello-mère, pour qu'elle les invile à dîner, je leur ni dit : Zut ! et je ne les vois plus. Sais-tu pourquoi je te parle de tout cela aujoiird'luii? c'est que j'ai su par Pulchérie, la femme du porlier, que ce monsieur du premier avait pris des renseignements sur nous, sur nos parents, nos familles.
— Il est bien curieux, ce monsieur-là ! qu'est-ce que tout cela peut lui faire?
— C'est ce que j'ai dit à la portière, mais comme elle n'a pas sa langue dans sa poche, elle m'a assurée qu'elle avait répondu à ce monsieur : »< Je ne crois pas que ces demoiselles soient nobles, mais je suis certaine qu'elles sont sages, ne reçoivent aucun homme, et ne s'occupent que de leur travail. »
— Ce qui n'a pas empêché ce monsieur de nous offrir d'entrer chez lui pour y prendre de la liqueur... Pour qui donc nous prend-t-il? Je m'en plaindrai à la portière, et comme c'est elle qui fait le ménage de ce monsieur, je la prierai de lui dire de ne plus recommencer.
Ces demoiselles étaient arrivées devant la crémerie
\)i UN AMOITP, TOUT SEFI,,
OÙ chaque jour elles prenaient leur modeste déjeuner. De là, elles se rendent à leur magasin, oii elles dînent, pour ne pas perdre de temps; elles y restent jusqu'à huit heures et demie dans la morte saison, et quelqueibis, lorsque l'ouvrage presse, n'en sortent qu'à onze heures du soir. Mais ce jour-là l'ouvrage ne pressait pas; à huit heures, les ouvrières prennent la clef des champs. On était au mois d'avril, le temps était beau et doux, plusieurs de ces demoiselles proposent d'aller faire une promenade aux Champs-Elysées. Juliette accepte, et dit à son amie :
— Tu veux bien venir promener un peu, n'est-ce pas? Il y a très-longtemps que cela ne nous est arrivé, et nous finirons par sentir le moisi.
Emma prétexte un grand mal de tête et dit i
— Je préfère rester et me coucher; mais il ne faut pas que cela t'empêche de te promener. Va, Joliette, surtout ne reste pas tard.
— Ah! que c'est contrariant que tu aies la migraine! répond la brunette d'un ton un peu railleur. Cela l'a prise bien vite... Enfin, puisque lu préfères ne pas venir avec nous... à ton aise! Allons nous promener, mesdemoiselles.
Et Joliette s'éloigne avec ses compagnes, tandis que la jeune Emma se hâte de regagner sa petite chambre, puis de courir ouvrir sa fenêtre pour regarder si celles de son vis-à-vis le pianiste sont ouvertes, et si le voisin est chez lui ; car, il faut bien dire la vérité, sa jeune amie ne se trompait pas en disant qu'Emma
TIN AMOUR TOUT SEUr. <)"
était tombée amoureuse de M. Rcginald, et cet amour, comme tous ceux qui s'cmpareut d'un cœur encore vierge, était devenu sur-le-champ une passion. CoUo jeune fille, jusque-là ^;i indifférente aux propos galants (ju'on lui tenait, cette jeune fille qui fuyait dès qu'un homme cherchait à lui parler, qui rougissait même à l'idée d'avoir un amoureux, était devenue tout^ à coup éprise d'un jeune homme qui ne lui avait pas dit un mot galant, qui ne l'avait pas remarquée, qui n'avait pas témoigné le moindre désir de faire sa connaissance. Pourquoi le cœur tout neuf d'Emma s'étaitil ainsi laissé enflammer pour quelqu'un qu'elle ne connaissait pas , et qui dans la rue lui avait rendu un de ces services que le premier passant se serait empressé de lui rendre?
Vous me demandez pourquoi cet amour était né si vite et si fort?... Ah ! il serait bien savant celui (jui saurait comment et pourquoi vient l'amour. Celui qui comprendrait quelque chose à ces bizarreries du cœur humam, qui rapprochent deux êtres qui semblaient destinés à ne jamais se connaître, ou qui, après avoir laissé vivre dans la plus parfaite indifférence deux personnes qui se voient tous les jours, les fait un beau malin tomber tout à coup amoureuses l'une de l'autre!
Vouloir sonder les profondeurs du cœur féminin est une besogne à laquelle on userait en vain son temps et sa science. Tant il y a que mademoiselle Emma, la douce, la timide fillette, qui ne comprenait pas que Ton put avoir un amoureux, a ressenti un trouble in-
connu en regardant M. Reginald, qui venait de lui faire éviter le contact d'un omnibus ; que depuis cet instant elle a pensé constamment à ce jeune homme, que non contente d'y penser toute la journée, elle en a rêvé la nuit, et, ainsi que le lui a dit Jolielte, n'a pas eu de cesse qu'elle n'ait su le nom, l'adresse, la position, l'état de celui qu'elle persiste à appeler son sauveur, peut-être pour trouver elle-même une excuse à l'intérêt qu'elle lui porte.
La sensible Emma a été bien heureuse en apprenant que son sauveur était son voisin, qu'il logeait au quatrième étage dans la maison qui fait face à celle qu'elle habitait; aussitôt la jeune fdie, qui jusqu'alors n'avait fait aucune attention à la maison d'en face, va se planter à sa croisée, et, de là, elle plane sur le quatrième de son voisin, qui est plus bas qu'elle d'un étage, ce qui lui permet de plonger ses regards assez avant dans son appartement.
Le quatrième de l'artiste semble très-confortable; mais maintenant à Paris, les logements sont tout aussi bien décorés dans le haut que dans le bas d'une maison. M. Reginald avait trois fenêtres sur la rue. Tue devait être pour sa chambre à coucher, les deux autres pour son salon. Et comme ces fenêtres étaient souvent ouvertes, on pouvait facilement apercevoir un ameublement élégant, tout ce qui annonce l'aisance et le bon goiît.
Emma avait vu tout cela d'un coup d'œil, car on ne peut pas se figurer tout ce que les femmes aper-
UN AMOUR TOUT SEUL. 'Jo
roivent d'un seul coup d'oeil, c'est à ue pas le croire! Puis Emma était restée ce malin-là à sa fenêtre jusqu'à ce que M. Reginald se lût montré à la sienne. Le jeune homme y avait paru enfin, mais il ne regardait pas du côté d'Emma, ses yeux ne se portaient point vers les croisées mansardées du cinquième en face, et pourtant la jeune fdle faisait son possible pour être vue ; elle allongeait le cou, parlait à son pot de géranium, connue si elle avait eu affaire à un oiseau, puis elle se penchait entièrement, beaucoup trop même, car elle risquait de tomber dans la rue... mais elle voulait à toute force être remarquée ! et qu'importe le danger à une femme, quand il s'agit de son amour !
Enhn le voisin avait aperçu la fillette du cinquième, celle-ci s'était empressée de le saluer, le jeune a^ti^^te avait rendu le salut comme quelqu'un qui ne reconnaît pas une personne, mais qui rend politesse jjour politesse, puis il avait quitté sa fenêtre, et alors Emma avait aussi quitté la sienne, en se disant :
— M'a-t-il reconnue pour celle qu'il a sauvée hier?
Pendant les matinées qui suivirent celle-ci, Emma s'était toujours levée bien plus tôt qu'à l'ordinaire pour se mettre à sa croisée. Mais souvent celles ilu vis-à-vis restaient fermées, ou quand elles s'ouvraient et que M. Reginald y paraissait, il ne portait pas les yeux du côté de celle qui aspirait tant après un seul de ses regards. La pauvre petite (|ue l'heure du travail appelait, était forcée de quitter sa croisée sans avoir été vue de son voisin. Ces jours-là elle était plu? tri>te,
|)lus silencieuse que de coutume; et Joliette, qui depuis longtemps observait son amie, qui, de chez elle, savait tout le temps que sa camarade d'atelier passait à sa lenctre, avait aisément deviné le secret d'Emma, et s'était ensuite permis de se moquer un peu de sa passion pour quelqu'un qui ne faisait aucune attention à elle. Joliette n'était pas sentimentale: en fait de roman, elle n'aimait que ceux qui étaient gais et naturels; franchement je ne lui en fais pas un rej)roche.
Maintenant vous savez pourquoi Emma a refusé d'aller en promenade avec ses compagnes. Depuis quelques jours letemips était doux et beau, alors, chez i\I. Reginald, on laissait souvent les fenêtres ouvertes, et quand ce monsieur était chez lui, le soir, grâce aux bougies qui éclairaient son salon, on voyait dans son intérieur infiniment mieux que pendant le jour. Vous comprenez que le plaisir de voir chez le voisin était bien plus fort que celui que l'on aurait goûté à se promener.