‹ Une drôle de maisonChapitre 9 sur 9 · MADAME DE IIARL()VIIJ>E · texte numérisé non relu

MADAME DE IIARL()VIIJ>E

le salon... je vais tâcher de m'en débarrasser bien vite... je crois que c'est le plus sage...

— Oh oui ! madame, quand il vous aura vue, il faudra bien qu'il s'en aille.

— Ah! Justine... si par hasard M. Arthur venait avant que celui-ci ne soit parti, faites-le m'attendre dans mon boudoir... par l'autre porte.

— Oui, madame, soyez tranquille... je comprends bien !...

Et la suivante va rejoindre Reginald, qui s'impatientait déjà. Elle le fait entrer dans le salon ; il y est à peine, que madame de Harloville y vient par un autre coté.

Reginald s'avance pour prendre la main à celle qui fut sa maîtresse, mais celle-ci retire la sienne et accueille le jeune homme avec un sourire qui pourrait passer pour une grimace.

— Comment! monsieur, vous ici... chez moi... malgré ma défense?... C'est donc ainsi que vous vous conformez à mes désirs?...

— Herminie, vous m'aviez promis de revenir me voir... vous n'êtes pas revenue depuis douze jours... car je compte les jours, moi !... Je ne pouvais plus y tenir... j'étais (rop malheureux I...

— Eh! mon Dieu ! monsieur, allez-vous recommencer vos jérémiades?... Qu'est-ce que cela me fait que vous comptiez les jours?. .. vous avez bien peu de choses à faire apparemment... S'il vous plaît d'être malheureux, que voulez-vous que j'y fasse?...

MADAME DE IIAULOVILLE. 195

— Quoi!... llerminie, c'est ainsi que vous me recevez?... Si j'ai été malade... si je souffre... nesavez-vous pas que c'est d'ennui de ne plus vous voir?. . . Si je vous aimais moins, je n'aurais pas tant de chagrin !

— Mon cher ami, je vous avouerai que vous êtes mortellement assommant avec vos doléances !... Mais il ne s'agit pas de tout cela, vous êtes venu chez moi malgré ma défense, vous allez vous en aller bien vite, car vous me compromettez horriblement... Si mon mari le général vous trouvait ici... je serais. perdue... Allons, mon petit, allez-vous en bien vite!... j'irai vous voir quand j'aurai le temps... filez... filez...

Au lieu de s'en aller, comme celte dame l'en priait, Reginald se jette dans un fauteuil en lui disant, d'un ton tout autre cette fois :

— rson, madame, je ne m'en irai pas sans m'ètre explique tout à fait avec vous... Quant à votre général, ce soi-disant mari dont vous voulez me faire un épouvantai!, votre concierge m'a ri au nez quand je lui en ai parlé... Ainsi, croyez-moi, il serait bon de renoncer à cette mauvaise plaisanterie 1...

— Qu'est-ce à dire, monsieur, mon général, une plaisanterie!... Savez-vous bien que vous m'insultez, monsieur!...

— Ce que je sais, madame, c'est que vous voudriez me tromper encore et que je ne veux plus l'être...

— Nous nous expliquerons plus tard, mais allezvous-en...

I9i MADAME DE llAHLOVILLE.

— Non, madame, pas avant que vous ne m'ayez dit iranchcment si vous ne m'aimez plus...

— Mais, mon petit, il faut que vous soyez aussi hôte que vous l'êtes pour me demander cela... Gomment! vous en êtes là I... vous ne voyez pas que depuis longtemps je vous porte sur mes épaules... queje veux cesser toute liaison avec vous... que votre présence m'est très-désagréable V... Ah! vous voulez qu'on vous dise tout cela ! eh bien, vous le savez maintenant... élcs-vous satisfait?...

— Oui, madame, répond Reginald en se levant avec colère et marchant à grands pas dans le salon ; mais seulement je vous demanderai encore pourquoi... puisque je vous suis si insupportable, vous êtes venue me voir il y a douze jours, lorsque je commençais à penser que tout était Uni entre nous.

— Pourquoi je suis encore allée vous vou"?... Ah ! elle cstjolie, votre question ! Moi, je vous demanderai, monsieur, pourquoi vous contez notre liaison à votre petite voisine du cinquième en face, pourquoi vous m'envoyez cette jeune fille, qui est venue pleurer, géjnir chez moi, en ni'assurant que vous étiez très-malade et que vous alliez mourir si je n'allais pas vous voir.

Reginald s'arrête tout surpris.

— Moi, madame, je vous ai envoyé une de mes voisines pour vous prier de venir me voir'/

— Oui, monsieur, oui, et je vous jure bien que sans cela vous ne m'auriez pas revue ; mais elle est

MADAME DE IIARLOVILI.E. 19t)

Irès-drôie, cette petite, elle jouait fort bien son rôle, elle semblait pleurer pour de bon... j'ai doimé là-dodans, moi !

— Madame, je ne comprends rien à ce que vous me dites... je ne vous ai envoyé personne... je ne connais pas mes voisines.

— Vousneconnaissczpasunejolie petite fille, un peu pâlole... qui est monteuse de bonnets... et dont les lenèlres plongent chez vous?... Allons donc... no nie/ donc pas ! car, après tout, vous ne valez pas mieux qu'un autre... monsieur l'amant soi-disant fidèle !...

- croyez-moi, allez retrouver votre grisette et laissez-moi tranquille... Adieu, monsieur...

— Pardon, madame, mais comme je n'ai envoyô aucune voisine chez vous, je veux une explication de tout ceci...

— Encore une explication!... ah! c'est trop fort, monsieur, encore une fois je vous prie de vous retirer... j'attends du monde, et votre présence me gène...

— Je m'en doute bien, madame, et c'est justement pour cela que je ne veux pas partir...

— Monsieur... prenez garde... ma patience se lasse... il va venir quelqu'un qui vous jettera par la fenêtre...

— Ah ! ah ! ah! je voudrais voir cela.

En ce moment une porte du salon s'ouvre, et Arllnu' Dolval ])araît. La femme de chambre avait bien essayé de le faire rester dans le boudoir, mais ce monsieur

100 MATlAME DE HARIOVILLK.

avait trop l'habitude des roueries de feuimes pour ne point se douter qu'on voulait lui cacher une autre intrigue, et il s'était presque aussitôt rendu dans le salon.

Le nouvel arrivé reste un moment sur le seuil de la porte, puis il salue très-légèrement, en disant d'un ton moqueur :

— Ah! pardon... je vous dérange... mais franchement je l'ai fait exprès.

Reginald toise Arthur avec dépit, d'autant plus qu'il reconnaît que son rival est plus joli homme que lui, et il s'écrie :

— Est-ce monsieur qui doit me jeter par la fenêtre?...

— Vous jeter par la fenêtre !... répond Arthur en riant. Ah ! monsieur, je vous prie de croire que cela n'entre pas dans mes habitudes... Lorsque j'ai une altercation avec un homme d'honneur, je suis toujours prêt à me mettre à sa disposilioH... comme cela doit se passer entre gens de cœur... Mais jeter quel(|u'un par la fenêtre... il faut laisser cette façon d'agir aux Auvergnats !...

Madame de Ilarloville, que la présence d'Arthur a d'abord un peu embarrassée, se décide à se jeter sur un divan, où elle se roule d'un air désespéré en s'écriant :

— Ah! suis-je assez malheureuse ! ... un homme que je connais à peine... que j'ai en horreur ! vient chez moi... se permet de m'injurier... de m'insulter... et

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quand je veux le mettre à la porte, il me brave, il refuse de partir... Mais qui donc me délivrera do sa présence?... Arthur, je vous en prie, ayez pitié do moi .

— Rassurez-vous, madame, dit le bel Arthur en s'inclinant. Si, en effet, monsieur vous a insultée, il vous fera des excuses... Dans le cas contraire, je me verrais forcé de l'y contraindre...

— Je n'ai point d'excuses à faire à madame ! s'écrie vivement Reginald, elle en a menti en disant que je l'avais insultée... c'est elle qui s'est conduite indii,niement avec moi !...

— Arthur ! vous l'entendez... cet homnve ose me donner un démenti !... Polisson, va !...

— Monsieur, vous oubliez en effet que vous parlez à une dame et qu'elles ont toujours droit à nos égards...

— Oh ! pas celle-ci ! Au reste, monsieur, je n'ai pas besoin de vos leçons... je dis à madame ce qu'il me convient de lui dire et je vous prie de ne point vous mêler de tout ceci !

Arthur se mordille les lèvres en répondant :

— Monsieur, vous le prenez sur un ton bien haut.

— C'est celui qui me convient, et ce n'est pas vous qui ni'en ferez changer.

— Peut-être, monsieur.

— Vous vous faites le champion de cette dame parce que maintenant vous êtes son amant! mais moi aussi

198 MADAME DE IIARLOVILLE.

JG l'ai été... et je vois qu'il n'y a pns de quoi se vanter...

— Ah ! ce n'est pas vrai I... Arthur! ne le croyez pas... ce n'est pas vrai ! c'est parce que je n'ai jamais voulu (le lui qu'il est si furieux maintenant... 0 Dieu ! si j'avais une épée !,..

— Monsieur I dit Arthur, que vous ayez été ou non l'amant de madame... il y a une chose qu'un galant homme ne doit jamais faire : c'est d'avouer ces choses-là...

— Je vous ai déjà prié de garder vos leçons pour vous, monsieur... Fichez-moi la paix ou sinon...

— Qu'est-ce à dire ! une menace?...

— Arthur ! il a levé la main sur vous ! s'écrie Herminie ; et cela n'était pas vrai !

Mais Reginald est trop irrité pour démentir cette dame. Son rival lui prend le hras, qu'il serre fortement en lui disant :

— Monsieur ! il faut que nous nous haltions I

— Je ne demande pas mieux... et j'allais vous le proposer... Demain, si vous voulez, de grand matin...

— Oh ! monsieur, je ne me lève pas de bonne heure, moi, et je n'aime pas changer mes habitudes... Votre adresse...

— La voilà.

— .C'est bien; demain, vers dix heures, mes témoins seront chez vous... ayez les vôtres et nous nous rencontrerons vers midi.

— Il suffit, monsieur.

MADAME DE HARLOVILLE. 199

Et Reginald, calmé par la perspective d'un duel, salue Arthur et s'éloigne sans avoir jeté un regard sur madame de Harloville.

Celte dame, qui est très-satisfaite de la manière dont les choses ont tourné, s'écrie dès que Reginald est parti :

— Ah ! quel petit monstre ! . . . mais vous le corrigerez, vous, mon chevalier, vous, mon bien-aimé! Oui, vous apprendrez à ce jeune drôle à respecter les femmes !...

En disant cela, la belle Herminie cherchait à enlacer Arthur dans ses bras, mais celui-ci repousse doucement cette dame en lui disant :

— Pardon... mais ne me retenez pas, il faut que j'aille m'occuper de me trouver deux témoins pour demain...

— Comment! . . . vous voulez me quitter déjà?. . . mais vous avez bien !c temps. .. vous ne manquerez pas d'amis qui vous serviront de témoins...

— Oh ! pardon... mais quelquefois on n'en trouve pas au moment où l'on en a besoin...

— Moi, qui comptais passer toute cette journée avec vous...

— Au revoir, belle dame...

— Ah ! que cela me contrarie que vous partiez si vite!... mais vous reviendrez bientôt, n'est-ce pas?. .

Arthur lui répond par les mêmes paroles qu'elle nvait dites à Reginald :

— Vous le verrez bien!...

200 MADAME DE HARLOVILLE.

« Ail ! cette femiiic-là ne mérite [)as que l'on vei;;e une goutte de snn}^^ pour elle, se dit Dclval en s'éloignant ; je nie battrai parce que ce jeune honinie m'a insulté, mais, je le répète, ce n'est pas pour ta belle llerminie... elle n'a qu'à m'attcndre maintenant!... »

En montant un soir son escalier, sur lequel il avait en vain alleuilu sa voisine Jolielle, Grenouillet s'était rencontre avec madame Pondérant, la sage-femme du troisième, et comme il ne s'était pas rangé assez vite pour laisser descendre cette dame, la crinoline que portait celle-ci s'était accrochée après la bottine mal boutonnée que portait celui-là, et l'une tirant toujours pour descendre tandis que l'autre tirait pour monter, les deux personnages s'adressaient dos épitliètes assez injurieuses.

— Monsieur! voidez-vous bien vous arrêter?.,. Estce (jue vous ne sentez pas que vous avez accroché ma

jupe? Malotru ! qui ne peut pas se ranger pour laisser passer une dame!...

— Qu'est-ce à dire, femme Pondérant?... Je vous trouve encore plaisante de m'injurier quand c'est vous qui me blessez avec vos cerceaux de fer... qui me déboutonnez ma bottine... Fi ! à votre âge ! porter de ces cboses-là!... c'est honteux! vous devriez rougir... laissez donc cela aux poupées à ressorts du quartier Bréda !

— Mon âge ! . . . voyez donc ce paltoquet qui me parie de mon âge!... d'ailleurs, si je suis plus vieille que vous, c'est une raison de plus pour me respecter !

— Je respecte les personnes qui sont respectables... Certainement, si vous étiez descendue en me disant (Vun ton poli : « Monsieur, veuillez vous ranger, je suis pressée... je vais faire un enfant... » oh! je vous aurais bien vite fait place en vous disant : « Madame, j'honore vos fonctions ! » Mais vous descendez comme la grêle... vous vous jetez sur moi, vous me bousculez, vous m'accrochez la jambe avec votre cylindre et vous me dites encore des injures ! c'est trop fort!

— Taisez-vous... vous êtes une racaille!... vous cherchez à débaucher les petites ouvrières du cinquième, mais j'avertirai leurs parents et je vous ferai donner une raclée.

Et madame Pondérant accompagne ces mots d'un mouvement si violent, qu'elle détache son cerceau et descend précipitamment l'escalier.

— Ah ! lu inc feras donner une roulée, méchante

sorcière!... crie Grenouillcl en se i)cncliaiit vers la rampe. Prends garde, je t'apprendrai, moi, à (jiii lu as alTairc... Elle m'a emporlé un morceau do ma bottine, la vieille momie !... Il est vrai qu'elle était mûre, mais enlin je pouvais encore la perler... Ileureusemenl, Adolphe vient de s'en faire faire des neuves... et elles m'iront... Ah ! je cherche à débaucher les peliles ouvrières !... quelle méchanceté! il yen a une à qui je ne parle jamais, el l'autre qui ne me reçoit (jue sur l'escalier... et d'ailleurs je n'ai que des vues honnêtes... mais c'est si vile lait de calomnier... U Pondérant! vieux Basile femelle! il faut que je me veuixe...

— A (|ui donc en avcz-vous'.' voisin? dit Jolielle, qui remontait son cinquième ; vous parlez tout haut, vous gesticulez ! je vous ai entendu du premier.

— A qui j'en ai, voisine ! ah ! si vous saviez ce que celle mauvaise sage-femme m'a dit... après avoir déchire ma bottine avec son jupon en ferraille !...

— Je vous recoudrai cela...

— Merci, ça n'en vaut pas la peine... Celle infâme Pondérant prétend que je cherche à vous débaucher, vous et votre amie...

— Laissez-la dire... quand on se conduit bien, on brave la calomnie...

— On a tort, mademoiselle, car la calomnie lapins sotte, la i)lus ridicule, trouve toujours des gens ijuila croient. Mais je me suis promis de me venger de cette sibylle, et vous m'y aiderez...

20 i UN ACCOUCHEMENT LABORIEUX. .

— Si c'est' pour une plaisanterie à faire, je veux bien... mais pas pour autre chose.

— Soyez donc tranquille, vous savez bien que les farces, c'est ma sculevcngeance, à moi. Voulez-vous me prêter une vieille robe et un vieux cliàle... pas mal grand? c'est pour un jour seulement.

— Oui, j'ai la robe... ah ! j'ai aussi un vieux tartan dont je voulais faire des doublures.

— f^e tartan sera délicieux. Il me faudrait encore un bonnet... un grand bonnet à barbe comme les dames delà halle...

— Je vous en bâtirai un avec les premières étoffes venues... ce sera bientôt fait. Quand voulez-vous cela?...

— Demain matin, si c'est possible. *

— Ce sera l,out prêt.

— Vous êtes charmante... Demain nous rirons... Au revoir, voisine.

— Vous sortez... oiî allez-vous donc?

— Acheter le poupon dont je prétends accoucher demain par les soins de madame Pondérant...

— Ah! la bonne fohel...

— A demain matin!

Le lendemain, à neuf heures du matin, Grenouillet avait terminé sa toilette de femme : il avait une robe, un grand tartan, dans lequel il pouvait s'envelopper^ et un immense bonnet dont la garniture lui tombait sur les yeux et lui cachait les joues; il s'était mis un tour blond, avec de longs tire-bouchons <pii lui Ilot-

talent sur le coi. De plus, il s'était enduit (ont le visage avec une pommade jaune qui lui donnait un teint de mulâtre et collé deux peliles verrues sur le ne/. Ainsi déguisé, il était impossible de le reconnaître. 11 s'était fait en plus un ventre tellement proéminent, qu'on devait le croire sur le point d'accoucher.

Il se dispose à aller sonner chez la sage-femme; mais il apprend, par le concierge, que madame Pondérant est sortie et ne pense revenir que vers les midi. Il faut donc attendre son retour. Jolietle, qui sait ce (|ui doit se passer, se promet de revenir à cette heurelà. De leur côté, les deux amis de Grenouillet, qui l'ont vu dans son costume de femme mauresque, veulent aussi se trouver là pour jouir de la comédie qui va se jouer dans la maison.

A midi et demie, la sage-femme est revenue chez elle. Cinq nunutes après, Grenouillet va sonner chez madame Pondérant. La domestique s'empresse de le faire entrer. Il se jette sur un fauteuil en disant :

— Ah! vitel vile, mademoiselle, préparez-moi une couchette... Appelez votre maîtresse; il n'est que temps!,:.

— Oui, madame; mais si vous pouviez attendre un peu... ma maîtresse a passé toute la nuit; elle est bien fatiguée et vient de se jeter sur son lit... elle dort...

— Attendre! attendre!... y pensez-vous!... quand mon fruit est à rembouchure et ne demande qu'à voir le soleil et la lune! Allez réveiller votre maîtresse;

qu'elle vienne sur-le-champ ; dans sa profession on ne doit jamais dormir.

La domestique obéit. Pendant son absence, Gronouillct entre dans une chambre où il y a une couchette; il s'étale dessus tout habillé. La sage-femme ne tarde pas à arriver en se froiant les yeux. Elle regarde la personne qui est sur le lit et murmme :

— Madame n'est pas de ce pays, à ce que je vois?

— Non, mondame... moi étais Algérienne... de Bougie.

— Et vous êtes sur le point d'accoucher?

— Oui, moi sens bien que ça va venir... •

— Voyons un peu cela...

Et madame Pondérant s'a|)proche du lit, se disposant à s'assurer de l'état de sa nouvelle cliente ; mais Grenouillet lui lance un grand coup de j)ied qui la l'ait rouler à dix pas.

— Eh bien, madame! s'écrie la sage-femme, qu'estce que cela signifie?... Vous me donnez un coup de pied... auriez-vous des attaques de nerfs?...

— Non, mondame; mais il m'a scnd)léque vous vouliez porter vos mains quelque part?

— Il le faut bien, pour que je sache où vous en êtes...

— Me toucher !... ah ! quelle horreur !... Apprenez, (jue dans pays à moi... jamais on ne touche là... jamais! Allil Allah!...

— Mais alors, madame, à quoi vous sert une sagcfcmmc, et pourquoi êtes-vous venue me réveiller?...

UN ACCOUCHEMENT LATIORIEUX. 101

— Pour que VOUS receviez petit moutard... pour que vous le mettiez au sein tout de suite.

— A quel sein?

— Celui que vous voudrez... vous trouverez bonne nourrice... Aïe!... aïe!... le voilà qui vient, mondame...

Et Grenouillet, après avoir poussé des cris et fait une foule de contorsions, passe une main sous sa robe et en tire un petit poupard noir, en cire, qu'il donne à madame Pondérant, en lui disant :

— Le voilà... enveloppez-le bien... Ab ! qu'il doit être joli!...

— Mon Dieu! madame!... mais c'est un nègre que vous avez fait!...

— Un nègre ! . . . ab ! je n'en veux pas. . . je n'en veux pas! ,.. remettez-le, mondame, rcmeltez-le bien vite... Mon doux maître, qui était déjà jaloux du charbonnier, dira que cet enfant sent le charbon... AUi! Allah!...

Cependant en considérant de plus près le poupon, madame Pondérant ne tarde pas à s'apercevoir qu'il est en cire ; elle le jcltc alors au nez de la soi-disant Algérienne, en s'écriant :

— Qu'est-ce que c'est que cela?... c'est un enfant de cire que vous me donnez là, madame !...

— Eh bien, mondame, je vous ai dit que j'étais de Bougie... et, à Bougie, nous faisons des enfants en cire...

20S Uîs ACCOUCHEMENT LATiORIEUX.

Mais la sage-temme a deviné qu'on se moquait d'elle ; elle dévisage Grenouillet de très-()rès, et s'écrie :

— C'est lui ! c'est encore mon sacripant ! . . .

Alors Grenouillet, jetant de côté son bonnet, son tour, son cliàle cl tout ce qui le déguisait, se met à danser dans la chambre et force madame Pondérant à tourner avec lui. Puis, ramassant tous ses effets, il se sauve en lui disant :

— Je vous laisse mon rejeton ; adoptez-le en mémoire de moi !

Madame Pondérant, étourdie par la valse forcée qu'on vient de lui faire exécuter, est tombée sur une chaise en balbutiant :

— Au secours! à l'assassin!... arrêtez-le!,..

Mais Grenouillet est déjà dans l'escalier qu'il descend en riant comme un fou; et, à l'étage au-dessous, il trouve Joliette et Emma avec le gros Anatole, qui avaient entendu une partie de la scène et voulaient en connaître le dénoûment.

— La farce est jouée ! dit Grenouillet ; la Pondérant a donné dedans en plein» Maintenant elle est furieuse et me traite d'assassin ; je lui ai pourtant laissé mon enfant...

— Ah! mon ami, comme lu t'es jauni et que tu es vilain ainsi ! dit Anatole en faisant de l'œil aux deux jeunes filles, qui n'y font pas attention.

— Mon cher, il fallait bien que je me fisse vilain pour n'être j)as reconnu... Mais où donc est Ado][tho?

il voulait aussi être lémoin de la comédie... il arrivera trop tard, selon son habitude.

— Mon Dieu! dit Jolielte, j'entends la sage-femme qui sort de chez elle...

— Tant mieux ! nous allons avoir du nouveau... Madame Pondéiant descend, en l'effet, l'escalier,

furieuse, haletante ; elle tient dans ses bras le poupoir en cire, et s'écrie, en passant devant les personnes rassemblées sur l'escalier :

— Ah! l'on me joue de ces tours-là, et l'on croit (jue cela se passera ainsi!... Mais je vais porter jilainte... je vais chez le commissaire... je lui porte la preuve du délit... je la déposerai sur son bureau, et vous verrez si on a le droit de se moquer d'une fonctionnaire publique et de ses fonctions... Car je suis patentée, moi! je suis presque membre de la Faculté... Ah! monsieur la Grenouille, vous n'en serez pas quitte à bon marché! je réclamerai vingt mille francs de dommages et intérêts!...

— Bah ! pendant que vous êtes en train, demandezen cent mille, madame Pondérant; il ne vous en coûtera pas plus, et il ne me sera pas plus diflicile de payer cette somme que l'autre !

La sage-femme est partie. Tout le monde rit de la (Igure qu'elle faisait avec le poupon nègre dont elle menaçait Grenouillet, Emma, elle-même, n'a pu s'empêcher de partager l'hilarité générale, et l'on riait encore, lorsque le jeune Adolphe Durard monte l'escalier et arrive au milieu de la société.

— Ah! te voilà, flâneur! dit Grenouillet; il arrive quand tout est fini!... j'en étais sur... Tu as manque la sortie de madame Pondérant, qui a été superbe!... demande plutôt à ces demoiselles...

— Ce n'est pas ma faute; il y avait de l'ouvrage au magasin...

— Mais tu as une figure d'enterrement... que t'estil donc arrivé? est-ce que tu apprends un rôle tragique?...

— Eu effet, monsieur, vous êtes bien pâle; seriezvous indisposé?

— Non, mademoiselle... c'est seulement l'émotion... car, tandis que vous étiez à rire ici... moi, j'ai vu à quelques pas... rapporter un jeune homme... Ah ! le pauvre jeune homme !... dans quel état!...

— Quelqu'un qu'on rapportait blessé?... Eh! mon Dieu! à Paris, cela est trop fréquent... Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? il y a tant de voitures, d'omnibus, de charrettes... on n'a pas toujours le temps de se ranger...

— Non, ce n'était pas un accident de voiture : io jeune homme qu'on a rapporté chez lui dans un fiacre, venait, à ce qu'il paraît, de se batlrc en duel...

— En duel ! ... oh ! c'est plus intéressant. . .

— Comment avez-vous su cela, monsieur Adolphe? demande Joliette.

— Mon Dieu! mademoiselle, par la concierge, que j'ai interrogée... car c'est ici en face ([u'on rapportait la victime... Les deux témoins disaient : « Pauvre gar-

çon!... sa blessure est, dit-on, mortelle... l'épce lui a traversé le corps... »

— En face, dites-vous, monsieur? murmure Emma avec effroi... Et ce jeune homme qu'on rapportait... savez-vous son nom... le connaissez-vous?...

— Beaucoup... de vue; il demeure en face de nous... Vous devez l'avoir aperçu aussi très-souvent, mademoiselle; c'est M. Reginald... un musicien...

— Lui!... c'est lui!...

Emma n'a pu prononcer que ces mots; elle tombe sans connaissance dans les bras de Grenouillet, qui heureusement se trouve là pour la recevoir.

— Mon Dieu! voihà ma pauvre Emma qui se trouve mal! s'écrie Joliettc. Messieurs, je vous en prie, aidezmoi à la secourir!...

— Oui, mademoiselle... oui, certainement... C'est cet imbécile d'Adolphe avec son récit de blessé... Tu avais bien besoin de venir nous conter cela !

— Dame! moi, est-ce que je pouvais deviner?... ([u'est-ce qu'il faut aller chercher... du vinaigre?

— Avez-vous un flacon, messieurs?

— ?son... j'ai perdu le mien, dit Anatole.

— Moi, je n'en ai jamais eu, dit Grenouillet ; mais si on frappait chez le dentiste...

— Non; chez le tailleur...

— Faut-il la monter chez elle?

En ce moment, le monsieur du premier, qui avait tout entendu, arrive au second étage, écarte tout le monde et enlève Enuna dans ses bras, en disant :

212 UN ACCOUCHEMENT LABOHIEUX.

— C'est chez moi qu'il faut la conduire... nous y trouverons tout ce ([ui est nécessaire pour la faire revenir.

Et M. Dauberton, emportant la jeune fille comme s'il portail une plume, descend vivement l'escalier, suivi de toute la compagnie, qui trouve que ce monsieur est arrivé fort à propos pour la tirer d'embarras, chacun parlant à la fois et ne sachant comment s'y prendre pour secourir Emma.

On pénètre dans le bel appartement du premier. M. Dauberton entre dans son salon, dépose son précieux fardeau sur une causeuse; puis, prenant un flacon de sels sur la cheminée, le fait respirer à la jeune fille, qui ne rouvre pas les yeux. Joliette, désolée, frappe dans les mains de son amie ; mais M. Dauberton lui montre une ])orte, en lui disant :

— Vous trouverez là une carafe. .. de l'eau fraîche... un verre...

— Oui, de l'eau fraîche aux tempes, dit Grenouillet, voilà ce qu'il y a de meilleur. . . Je ne suis pas médecin, moi; mais cet évanouissement n'est nullement daiigereux... c'est la suite de l'émotion que celte petite a ressentie au récit d'un duel... il faudra lui faire boire ensuite un cordial...

— Tenez, messieurs... veuillez regarder dans ce meuble... là-bas... il y a des licjueurs... vous choisirez ce qu'il faut...

Grenouillet court au meuble indiqué avec ses deux amis^ (pii veulent avoir l'air d'élre bons à quelque

UN ACCOUCHEMENT LABORIEUX. 2ir.

chose; mais le but de M. Daiiberlon était d'éloigner un moment tout le monde d'Emma5 ^t <^ès qu'il se trouve seul près de la jeune lille évanouie, il se liàte de relever la manche gauche de la basquinc qu'elle porte. Ce vêtement était fort large ; il lui est donc facile de découvrir le bras d'Emma jusque un peu audessus de la saignée, et à cette place il voit la lettre L qui est marquée sur le bras, et, quoique un peu effacée par le temps, est encore assez distincte. M. Dauberton devient aussi pâle que la jeune lille, sa bouche murmure seulement :

— C'est elle!...

Et sa main laisse échapper le flacon qu'il lui faisait respirer.

Joliettc revient alors avec un verre et de l'eau. En voyant le monsieur du premier aussi pâle que son amie, et le flacon qui est à terre, elle s'écrie :

— Ah ! mon Dieu ! monsieur, mais vous vous trouvez donc mal aussi, vous?... Vous clés blême comme ma pauvre Emma!...

— Ce n'est rien... ce n'est rien...

— Eh bien, revient-elle, au moins?... Je vais imbiber ses tempes... Ah! je crois quelle se ranime... Messieurs, venez donc secourir monsieur, qui est malade aussi.

Mais les trois amis étaient très-occupés devant l'armoire, qui contenait diverses bouteilles de liqueurs. Grenouillct avait pris une tasse sur un joli cabaret de

porcelaine placé à côté; il se versait d'une liqueur et la buvait, en disant :

— Il faut que je puisse juger ce qui convient à la malade... Ceci est trop fort... voyons une autre...

Alors le gros Anatole avait aussi pris une tasse, et disait :

— Je m'y connais mieux que toi... j'ai fait de la cliimie... laisse-moi goûter aussi.

Le timide Adolphe, seul, ne voulait rien goûter, et disait à ses amis :

— Ah! messieurs, que faites-vous là !... ce n'est pas bien... vous buvez les liqueurs de ce monsieur... c'est comme cela que vous secourez mademoiselle Emma?

— Laisse-nous donc tranquilles ! nous cherchons justement ce qui peut lui être bon et la faire revenir...

Enfin Emma se ranime ; elle porte ses regards autour d'elle et les baisse bientôt en rencontrant les yeux de M. Dauherton, qui semblent épier la moindre de ses sensations.

— Où suis-je donc? dit- elle en se tournant vers Joliettequi lui presse les mains.

— Chez monsieur... du premier, qui t'a vite emportée ici, où il y avait tout ce qu'il faut pour secourir un malade... Ma pauvre amie... lu m'as fait bien peur... se trouver mal comme cela!... Es-tu revenue?...

— Mon Dion!... je me rappelle à présent... ce

UN ACCOUCHEMENT LAIiOHIEUX. '.'15

n'est pas un rèvo!... on l'a rapporté blessé moilclk'uicnt!... Ali! courons...

— Eli bien, Emma, où vas-tu donc?,.. Tn ne remercies même pas monsieur...

Mais Emma n'écoute rien; elle repousse Juliette; elle passe devant tout le monde. Elle est partie avec la promptitude d'un éclair.

Joliette se tourne vers M. Dauberlon qui n'a pas fait un mouvement pour retenir Emma.

— Ah! monsieur, pardonnez à mon amie son impolitesse; mais, en ce moment... elle a au cœur un si profond chagrin...

— Je la lui pardonne très-volontiers, mademoiselle; d'ailleurs, je la reverrai... Oli ! il faut absolument que je la voie... que je lui parle... il s'agit de son sort... de sa fortune à venir... J'espère qu'elle voudra bien m'écouter.

Joliette salue M. Dauberton et se tourne vers ses trois voisins. Adolphe se tenait immobile dans un coin, regardant, sans oser la porter à ses lèvres, une tasse pleine de chartreuse que Grenouillet l'avait forcé de prendre, mais les deux autres continuaient à goûter les liqueurs.

— Que faites-vous donc là, messieurs? Comment!... vous buvez les liqueurs de monsieur... Voilà qui est sans gène.

— Permettez, mademoiselle, ce n'est pas pour boire de ces liijueurs que nous y goûtons, c'est seulement

210 UN AGCOUCHEMEM LABORIEUX.

pour savoir laquelle serait meilleure pour la santé de uiademoisellc Emma... et monsieur excusera...

— Non-seulement je vous excuse, messieurs, mais je suis heureux si vous trouvez là quelque chose qui vous plaise... De grâce, usez-en... et toutes les l'ois que le désir vous en prendra... venez m' honorer de votre visite.

— Trop bon, monsieur.

— Vous êtes trop aimable ! dit Grenouillct, et je me félicite, monsieur, d'avoir fait votre connaissance.

Jolictte est déjà partie, les trois jeunes gens se décident, quoique à regret, à en faire autant.

— Qu'est-ce qu'on disait donc que ce M. Dauberton était un ours ! dit Grenouillct. Mais U est charmant au contraire... c'est un homme dont je veux cultiver la connaissance... Adolphe, nous irons dîner chez Pet ers, ma fièvre d'accouchement m'a fatigué... j'ai besoin de me refaire... D'ailleurs il y a longtemps que tu n'as régalé.

Adolphe, qui avait fini par avaler sa tasse pleine de chartreuse, s'incline d'un air soumis, et le gros .Anatole s'attache à son bras, en disant :

-^ Mes enfants, quand il y en a pour deux, il y en a pour trois.

XVIIÏ

M. Dauberton éprouve un sentiment de bonlienr qu^il n'avait pas ressenti depuis longtemps: il a retrouvé sa fille, pour lui ce n'est plus un simple espoir, c'est une certitude. La ressemblance frappante d'Emma avec la jeune femme qu'il avait rendue mère, lui avait déjà fait concevoir des soupçons que les réponses qu'on lui avait faites n'étaient point de nature à dissiper. 11 cherchait sans cesse par quel moyen il pourrait obtenir une preuve qui lui ôterait jusqu'au doute; l'occasion venait de se présenter, il s'était hâté de la saisir, et il avait vu sur le bras gauche d'Emma cette lettre que Lucia avait imprimée sur le bras de son enfant.

218 ESPOIR. — IMl'ATlËiNCE.

Jl restait bien encore le pelil médaillon renlerinanl quelques mots de sa mère. Mais Dauberton ne doute pas que ce médaillon ne soit entre les mains d'Emma et il compte bien qu'elle consentira à le lui montrer.

Après avoir laissé s'écouler quelques heures pour donnera la jeune ouvrière le temps de se remettre, M. Dauberton monte jusqu'au cinquième étage et va frapper doucement à la porte d'Emma. On ne lui répond pas, il frappe de nouveau, aussi inutilement. Il va alors cogner à la porte à côté, espérant que celle qu'il brûle de voir est chez son amie, mais là il n'est pas plus heureux. 11 était alors cinq heures du soir, M. Dauberton présume (jue les jeunes filles sont retournées à leur ouvrage, il faut donc qu'il attende le moment de leur retour; il maudit ce contre-temps et descend chez le concierge lui demander si en effet la jeune Emma e^t sortie.

Altamort Roch se montrait très-respectueux avec le locataire du premier, qui payait grassement les services que lui rendait le concierge et avait toujours l'argent à la main pour la plus minime commission qu'il faisait faire. Il s'incline donc devant M. Dauberton en répondant :

— Monsieur désire s'informer si la demoiselle Emma du cinquième est absente'.'... C'est bien la jeune Emma, ce n'est pas son amie mamzelle Joliette que vous demandez..., entendons-nous bien !

— Oui, c'e&t Emma, la plus jeune de ces deux ouvrières.

ESPOIR. — IMPATIEVCF. 219

— Au reste, je ne pourrais pas répouilrc plus pour l'une (juc pour l'autre, ayant été oblige de sortir dans la journée pour me rendre chez le commissaire, à la requête de madame Pondérant, pour affirmer que le sieur Grenouillet, mon locataire du quatrième, s'est rendu chez la sa«re-fenime, déguisé en personne du sexe, et feignant d'être enceinte, le tout pour mettre au monde un nègre en cire... en foi de quoi j'ai déclaré que je n'en savais rien, parce que tout cela s'est passé au-dessus de moi.

— Mais, monsieur Roch, je ne vous demande pas cela ... je veux savoir. . .

— Si mamzelle Emma est sortie...? Justement j'y arrive : si je n'étais pas là, mon épouse y était, nous allons l'interroger. Holà! Pulchérie... Quitte un peu ton gras-double, et viens répondre à mes interpellations.

Pulchérie arrive, la bouche pleine et armée d'une l'ourchelte.

— Ah! salut, monsieur Dauberton... vous avez besoin de moi?

— Pulchérie, tu n'as pas quitté la loge?...

— Pas seulement pour me moucher...

— Monsieur Dauberton voudrait savoir... ne gesticule donc pas tant avec ta fourchette... tu as manqué de me l'envoyer dans le nez... monsieur veut savoir si mamzelle Emma est sortie.. .

— La petite Emma?... oui, oui... la preuve qu'elle est sortie, c'est qu'elle est rentrée.

220 ESPOIR. — IMPATIEiNCE.

— Alors elle est donc chez elle en ce moment ?

— Non, monsieur, car elle est sortie de nouveau peu de temps après, tenant un petit paquet sous son bras...

— Un paquet ? mon épouse, et que pouvait contenir ce paquet ?

— Dame, je ne sais pas, je ne l'ai pas visité, moi!

— A la rigueur tu en avais le droit !...

— Enfin mademoiselle Emma estsorliede nouveau, et elle n'est pas rentrée cette fois?... vous en êtes certaine, madame !

— Oli ! oui, monsieur, j'en suis bien sûre.

— Il suffit... Pardon de vous avoir dérangé... je dînerai chez moi... allez le dire chez le traiteur... et si cette jeune fille rentrait, veuillez m'en prévenir aussitôt.

M. Dauberlon accompagne ces paroles d'une pièce de cinq francs qu'il met dans la main de Pulchérie, qui fait alors une si belle révérence, qu'elle en laisse tomber sa fourchette, tandis que Altamort s'écrie:

— Monsieur ne fait pas dire au traiteur ce qu'il veut manger pojir son dîner?

— N'importe ! . . . ce qu'il voudra !..

— Suffit, monsieur, je lui recommanderai de soigner ses plats,

M. Dauberton dîne chez lui; il y passe la soirée. Chaque fois que l'on referme la porte de la rue, il

tressaille, espérant que c'est Emma qui rentre. Mais neuf heures ont sonné, puis la demie, et la jeune fille n'est pas rentrée. Un peu avant dix heures il entend qucl- (pTun qui monte l'escalier, en fredonnant un refrain ; il reconnaît la voix de Joliette. En effet, le concierge monlc hientùt lui dire :

— Monsieur, manizclle Emma n'est pas rentrée, ' mais voilà son amie, mamzelle Joliette qui rentre. Si (;a vous revenait au même...

— Merci, monsieur Roch, non ce n'est pas la même chose, c'est à la jeune Emma que j'ai à parler. Cela est Irès-imporlanl.

— Je m'étonne que cette jeunesse ne soit pas rentrée avec son amie, dix heures ont sonné. Elle n'a pas riiahitude de revenir seule si tard ; vous me direz : la fillette est frivole de sa nature... Aujourd'hui elle se tient bien, demain ! va te faire liche! c'est pas ça !... elle prend sa volée. Je l'attendrai jusqu'à ménuit, mais pas un centime de plus! c'est la consigne que je me suis donnée.

M. Dauherton attend encore une demi-heure, mais alors ne pouvant plus résister à son impatience, il se décide à monter chez Joliette. Celle-ci étant l'amie intime d'Emma, il espère savoir par elle ce que cette dernière est devenue.

Joliette n'était pas couchée, non pas parce qu'elle attendait son amie, elle savait bien où elle pouvait être, mais les divers événements de celte journée l'avaient beaucoup occupée et elle remettait en ordre les vête-

ESPOIR — l:\[PATTF,^'CE.

ments féminins qu'elle avait prêtés à Grenouillât. En entendant frapper chez elle si tard, elle croit que c'est son* facétieux voisin qui veut causer avec elle, et répond :

— Monsieur Grenouillet, je vous ai prévenu que je ne vous ouvrirais pas quand vous seriez seul... D'ailleurs je vais me coucher. Bonsoir.

— Ce n'est pas M. Grenouillet, mademoiselle, c'est moi, Dauberton, qui désire vous entretenir un moment au sujet de votre amie... la jeune Emma... Il s'agit de choses fort importantes.

En reconnaissant la voix du locataire du premier, Juliette se décide à ouvrir.

— Pardonnez-moi, mademoiselle, de venir vous déranger si tard, dit M. Dauberton, mais quand vous connaîtrez le motif qui me fait agir, je pense que vous me pardonnerez...

— Mon Dieu, m.onsieur, il n'y a pas de mal ; il s'agit d'Emma, m'avez-vous dit?

— Oui, mademoiselle. Mais d'abord veuillez me répondre. Savez-vous où elle est en ce moment?... car elle ne rentre pas et son absence m'inquiète !...

— Oh! monsieur, je ne suis pas inquiète d'elle... je suis à peu près sûre qu'elle est près... d'une de ses amies qui est malade... et sans doute elle veillera cette nuit près de... cette personne.

— Ah 1 vous me rassurez, mademoiselle, et je suis heureux de vous entendre. Le vif intérêt que je porte à cette jeune fille vous étonne sans doute?

— En effet, monsieur... cela me surprend un peu ...

— Vous cesserez d'èlre surprise lorsque vous connaîtrez la vérittî, et je vais vous la dire. Je vais vous révéler un des secrets de ma vie... une grande faute de ma jeunesse...

— Mais, monsieur, je ne vous demande rien...

— Et moi, mademoiselle, je tiens à ce que vous sachiez tout. Vous aimez bien Emma, n'est-ce pas ?

— Oh! oui, monsieur... comme si j'étais sa sœur!

— Eh bien, vous me seconderez quand vous saurez qu'il sagit de sa fortune... de son sort à venir... do lui donner une riche position dans le monde...

— Userait possible! ma pauvre Emma!... Ah! parlez... parlez, monsieur...

Joliette présente une chaise à M. Dauberton, qui s'assoit et reprend aussitôt :

— Mademoiselle, j'ai dans ma jeunesse aimé beaucoup le plaisir... et comme la plupart des hommes je l'ai cherché dans les intrigues d'amour... Rassurezvous ! je vous ferai giàcc de mes foHes, il vous suffira de savoir que j'eus pour maîtresse une nommée Lucia Gourdet. Sage jusqu'alors, Lucia céda à mes vœux, à mes serments... elle devint mère,. , et moi., je cessai de la voir. . . je l'abandonnai ! . . .

— Ah ! monsieur 1... et votre enfant?

— C'est pour lui surtout que je fus bien coupable... car on peut être infidèle, on peut cesser d'aimer ! mais on ne saurait cesser d'être père. Lucia m'envoya cet enfant... et je le repoussai, je le renvoyai à sa mère sans rien faire pour lui !...

— Ab! monsieur... vous étiez donc bien malbeureux alors?...

— Non, mademoiselle... j'étais ricbe... Ab! je fus bien infâme, n'est-ce pas?.. . Je reçus bientôt une lettre de Lucia; elle me marquait qu'elle avait mis sa fdle aux Enfants trouvés...

— Quel malbeur !

— Lucia avait un caractère lier, résolu... Elle me prévenait en même temps qu'elle avait imprimé la lettre L sur le bras t^aucbe de sa fille, au-dessus de la saignée...

— Ab ! c'est singulier... j'ai vu cette marque sur le bras d'Emma !

— Et lui avait attacbé au col, un petit médaillon en verre, dans lequel était un papier, sur ce papier elle avait écrit... quebjucs mots... qu'elle me répétait...

— Un petit médaillon en verre?... Emma en a un... il contient un petit papier plié... Emma m'a montié quelquefois ce médaillon en me disant: — Voilà toulcc qui me vient de ma mère... — Et le papier, Ini ai-je dit, qu'est-ce qu'il y a d écrit dessus?... — Ce sont ses dernières volontés, mais je ne dois les révéler à personne... »

— Ail! mademoiselle, vous voyez bien que je ne me suis pas trompé... Emma est ma fille!

— Voire fille!... il se pourrait!...

— Oui, oh ! c'est bien ma fille, l'enfant ilo Lucia que j'ai si indignement repoussé, et que maintenant je brûle de reconnaître, de presser dans mes bras. .La j)remière fois que je vis Emma, je fus tellement frappé de sa ressemblance avec Lucia, que je conçus déjà (|uelques soupçons sur son origine... Je m'informai... je ne reçus que des réponses vagues... mais vousmême, mademoiselle, ne savez-vous pas, par votre amie, qu'elle fut élevée par la charité ?

— Oh! non, monsieur; Emma ne m'a jamais dit cela... car elle estfière et ne voudrait pas que l'on sût (ju'ellc fut abandonnée par ses parents. Seulement, lorsque je la questionnais sur sa famille, j'avais remar- (jiié qu'elle me répondait tantôt d'une façon, tantôt d'une autre... Mais comme cela paraissait beaucoup la contrarier lorsque je revenais sur ce sujet, j'avais pris le parti de ne plus lui parler jamais de ses j)arenls.

— Maintenant que vous savez qu'il s'agit de lui rendre un père... une fortune, vous me seconderez, n'est-ce pas, mademoiselle? Si vous saviez combien il me tarde de réparer mes torts .. de nommer Emma ma fille!... Ah! le ciel m'a bien puni de cette faute de ma jeunesse ! Marié deux fois, je fus deux fois veuf, et j'ai perdu tous les enfants que le mariage m'avait donnés. Voilà la cause de cotte tristes.se qui me faisait

fuir le monde, ou bien courir dans les guinguettes, dans les bals publics, où j'aurais voulu interroger chaque jeune fille qui pouvait avoir l'âge de celle que je cherchais. Aujourd'hui l'évanouissement de votre amie m'a procuré l'occasion d'éclaircir mes doutes... j'ai vu la marque à son bras... j'ai reconnu ma fille... etdepuis ce tempsje ne vis plus, je ne respire plus!... Je n'aurai plus de repos que je ne raie*pressé€ dans mes bras en lui disant : Je suis ton père!... Vous me seconderez, Joliette, n'est-ce pas?... Vous m'aiderez à conquérir le cœur de ma fille?...

— Dame, monsieur, il me semble..., lorsque Emma sera certaine que vous êtes son père, cela doit aller tout seul...

— Où est-elle en ce moment?... Vous connaissez sans doute la personne près de laquelle elle veille... est-ce loin d'ici?

Joliette hésite un instant puis répond :

— Je n'en sais rien, monsieur. Emma m'a quelquefois parlé de cette amie-là... mais je n'ai jamais su où elle demeurait.

— Quel fâcheux contre-temps!... Ainsi je ne puis encore la voir, me rapprocher d'elle!... Enfin, elle reviendra... il faudra bien (ju'elle revienne... et vous lui direz, n'est-ce pas, mademoiselle Joliette, vous lui direz combien il me tarde de la nommer ma fille?...

— Oui, monsieur, je lui raconterai tout de suite ce que vous m'avez dit.

ESPOIK. — IMPATIENCE. 2^11

M. Daubertoii rentre cliez lui ; Jolielle se touelie ; la nuit se passe et Emma n'est pas rentrée.

Le lendemain matin, devant la loge du concierge, (juelques locataires ne se gênaient pas pour faire leurs léilexions et tenir quelques propos méchants sur la jeune ouvrière qui avait passé la nuit dehors. M. Roch ne cessait pas de répéter :

— Je l'ai attendue jusqu'à ménuit sonné, cette jeunesse, même que Pulcliérie m'a crié plusieurs fois : « Mais, Altamort, viens donc te coucher, bon ami ; j'ai besoin que tu me réchauffes!... » Vraiment, j'aurais eu belle à attendre plus longtemps I la jeune lille n'est pas rentrée de la nuit!...

— Pour une personne que l'on citait comme un modèle de sagesse... ce n'est pas mal débuter !... dit d'un air ironique la grosse chemisière du troisième...

— Que diable voulez-vous ! s'écrie le gros Anatole, (jui s'arrête dans la cour pour regarder si son pantalon ne fait pas un faux pli, il arrive un moment où le cœur devient tendre... Celui de la jeune Emma se sera attendri cette nuit. . . et. . . ma foi !.. .

— Tu es un imbécile ! dit Grenouillet, qui descendait 1 escalier sur lequel il avait causé longtemps avec Joliette. Parce qu'une jeune fille passe une nuit hors (le chez elle, pourquoi supposer tout de suite qu'elle a cessé d'être honnête, lorsque c'est peut-être pour rendre un service, pour veiller près d'un malade qu'elle s'est privée de repos'.' mais non, on aime toujours

mieux soupçonner le mal que le bien, et les bons antécédents d'une personne ne suffisent pas pour la mettre à l'abri de la calomnie I

— Bien, très-bien, monsieur Grenouillet, dit M. Dauberton, qui avait tout entendu d'une de ses fenêtres qui donnait sur la cour; vous défendez mademoiselle Emma, et vous avez raison, car c'est à tort que l'on pense mal de cette jeune fille... Mais faites-moi donc .'amitié d'entrer un moment chez moi, goûter de la chartreuse verle... queje viens de recevoir.

— Avecle plus grand plaisir, monsieur Dauberton; je suis très-flatté de cultiver votre connaissance.

UiNE DR01,E DE MAISON. 220

On doit se rappeler que Emma, en reprenant sa connaissance, après avoir été assez longtemps évanouie chez M. Dauberton, avait vivement repoussé Juliette, qui cherchait à la consoler, et, sans même lui répondre, était partie comme un éclair.

La jeune fille n'a qu'une pensée, qu'un but ; on vient de lui apprendre que l'on avait rapporté chez lui Reiïinald, blessé dangereusement. C'est donc dans la maison habitée par Reginald qu'elle se rend. Là elle s'adresse à la concierge, bonne vieille qu'elle trouve essuyant ses yeux, tout en prenant du tabac.

•J3J LA JELWE GARDE.

— Madame, est-il vrai que ce jeune liouime qui demeureau quatrième... M. Reginald, vient d'être rap- |)orté ici blesse en duel... et blessé dangereusement ?

— Oui, mon enfant, c'est la vérité... vous m'en voyez encore toute bouleversée, au point que je n'en ai pas pu avaler ma soupe ! Dame ! ça vous lait mal quand on a vu le matin un jeune locataire sortir de chez lui bien portant, et puis que deux heures après on vous le ra[)porte quasi mort !... c'est déchirant! et dire qu'il était allé comme ça se battre de gaieté de cœur ! Que les hommes sont fous ! Si j'avais su qu'il sortait pour ça, j'aurais envoyé des sergents de ville à ses trousses pour séparer les combattants... mais on ne peut pas se douter...

— Madame, est-ce que M. Reginald n'a personne près de lui en ce moment ?

— Il a un de ses amis, le chirurgien vient de s'en aller en me disant de chercher tout de suite une garde pour veiller près du blessé... Je vas y aller... j'attendais une voisine pour garder ma loge...

— Ah 1 madame, je vous en prie, n'y allez pas ! me voilà, moi, je viens justement me proposer pour garder ce pauvre jeune homme. Ohl soyez sûre, madame, qu'il sera bien gardé, bien veillé jour et nuit, je ne dormirai pas une minute... j'aurai bien soin de lui... je ferai exactement tout ce qu'ordonnera le médecin...

— Comment! mon enfant, si jeune, vous êtes garde-malatle?

— Je ne le suis pas habituellement, madame, mais je désire l'être parce que je connais M. Reginald, qui une fois m'a sauvé la vie dans la rue, au moment où j'allais être renversée par une voiture... Ah ! je serais si heureuse de pouvoir lui prouver ma reconnaissance \, Madame, je vous en prie, ne lui donnez pas une autre fifarde que moi !

Et Emma prenait les mains de la concierge et les pressait avec force dans les siennes , et ses yeux étaient pleins de larmes.

— 0 ma chère enfant, puisqu'il en est ainsi, je le veux bien, moi. Après tout, autant vous qu'une autre, et mieux vous qu'un autre puisque vous vous intéressez tant à mon locataire, qui est un bien bon jeune homme en effet. Alors voilà ma commission faite. Est-ce que vous pouvez monter tout de suite ?

— Je vais retourner chez moi prendre ma capeline et quelques effets pour la nuit... mais c'est à deux pas... je reviens dans cinq minutes... Vous entendez, madame, n'allez pas prendre une autre garde pendant ce temps !

— Soyez donc tranquile, mon enfant, puisque c'est convenu.

C'est alorsquemadameRoch avait vu Emma rentrer chez elle, et celle-ci, après avoir pris une grande capeline sous laquelle elle pouvait facilement cacher son

joli visage, se disposait à se rendre près du blessé, lorsqu'elle avait rencontré son amie Joliette, qui lui avait dit :

— Où vas-tu?... Ne retourne pas sans moi à l'atelier...

— Je ne vais pas à l'atelier et tu peux prévenir la patronne que probablement elle ne me verra pas de longtemps...

— Qu'est-ce que cela signifie?... que comptes-tu donc faire?...

— Tu ne le devines pas?... il est bien mal... il va mourir peut-être... et tu me demandes ce que je vais faire !...

— Tu vas soigner M. Reginald?... mais tu n'es pas un médecin, toi?

— Il ne suffit pas d'un médecin près d'un blessé, est-ce qu'il ne faut pas près de lui quelqu'un qui veille sans cesse, qui lui donne tout ce que le médecin prescrit... une garde enfin?

— Et tu vas te faire garde-malade ?

— Oui, on m'a acceptée. . . oh I je suis bien heureuse de le garder...

— Mais, ma chère amie, cela n'a pas le sens commun... tu vas perdre ton état... tu te fatigueras... et toi-même, qui n'es pas bien forte, tu tomberas malade. Tout à l'heure tu as été bien longtemps évanouie... tu ne t'en souviens déjà plus?...

— .Joliette, tout ce que tu pourrais me dire est inutile,

(|uaiul j'ai pris une résolution je n'en change pas, mais seulement je le prie... je veux même que lu me jures de ne dire à personne ce que je fais et où je suis... Le jures-tu?

— Mon Dieu ! puisque tu le veux... je ne le dirai pas... je te le promets.

— Au revoir, Jolictte... Ah ! je voudrais déjà être près de lui.

Puis Emma s'est rendue hien vite dans la maison en face.

— Oh ! vous n'avez pas été longtemps, mon enfant, dit la portière.

— Je vais monter, madame.

— C'est au quatrième, la porte à gauche.

— Oh! je trouverai bien.

— La clef est sur la porte... si vous avez besoin de moi faut m'appelor... madame Mouton...

— Merci, merci, madame.

Emma est déjà dans l'escalier, le cœur lui bat bien fort, elle tremble en touchant cette clef qui lui ouvre le logement de Reginald ; en lin elle entre, traverse une petite antichambre, puis pénètre dans ce saloji que de chez elle on voit si bien. Un jeune homme sort de la chambre à coucher qui est à côté et vient à elle.

— Etes-vous la garde qu'on attend ?

— Oui, monsieur...

— Ah ! tant mieux ! car moi il faut que j'aille à mes

affaires et je ne voulais pas laisser ce pauvre garçon seul...

— Comment va-t-il , monsieur?

— Ah! il ne parle pas... il ne faut pas qu'il parle... Le chirurgien qui a mis un appareil sur sa blessure ne viendra le lever que demain matin, et alors seulement il pourra dire s'il y a espoir de le sauver... Tiens... je n'avais pas remarqué... comme vous êtes jeune pour une garde-malade !

— Soyez tranquille, monsieur, je n'en soignerai pas moins bien votre ami.

— Oh ! je n'en doute pas, mademoiselle. Tenez, liî, sur la commode, est la potion dont vous lui donnerez une cuillerée s'il s'éveille ou s'il se plaint.

— Bien, monsieur, et ensuite...

— Ensuite le chirurgien doit envoyer un médecin... vous ferez ce qu'il ordonnera... Ah I si vous avez des drogues à faire acheter... des tisanes à faire... il y a de l'argent là, sur ce secrétaire, vous prendrez tout ce qu'il vous faudra... et aussi pour vous, car enfin il faut qu'une garde vive...

— Oh! ne vous inquiétez pas de moi, monsieur !...

— Je viendrai demain matin savoir des nouvelles...

— Monsieur... pardon, savez-vous })Ourquoi M. Reginald s'est battu?...

— Eh! mon Dieu ! pour une femme!... et qui n'en

valait pas la peine, je le parierais !... Au revoir, je me sauve. . . ne le quittez pas !

— Oh ! il n'y a pas de danger, monsieur !

Le jeune homme est parti. Le premier soin d'Emma est de s'approcher du lit et de considérer le blessé. Il est bien pâle, ses yeux sont fermés, mais sa respiration est courte et semble pénible. Une de ses mains pendait hors du lit; Emma la prend et la remet bien doucement sur le lit ; cette main est moite et fiévreuse, et pourtant la jeune garde-malade ne peut s'empêcher de la presser un peu dans la sienne, puis elle la pose très-vite en se disant •

— Mon Dieu ! qu'est-ce que je fais donc !... si j'allais le réveiller!... Il s'est battu pour une femme!... pour cette madame de Harloville, sans doute... C'était bien la peine que j'allasse la prier de venir!... J'ai peut-être eu tort!... moi, qui avais fait cela dans l'espoir de lui rendre l'amour de cette dame... Ah! l'amour, quand il est perdu, est-ce qu'on le retrouve jamais?

Puis, entrant un moment dans le salon, elle regarde autour d'elle et va s'asseoir sur le canapé, à la place où elle voyait Reginald conduire sa maîtresse. Alors elle soupire et se dit :

— C'est ici qu'il la plaçait, cette dame, et il se mettait près d'elle... Comme il paraissait heureux!... comme il la regardait avec amour!... et elle ne l'aime plus!... c'est singulier... le cœur peut donc changer si vile !... Mais non, c'est impossible ! c'est qu'elle ne

l'aimait pas.., car on ne traliit pas quand on aime véritablement. Mais lui, est-ce qu'il l'aime toujours?... Ah ! je voudrais bien savoir cela ! . . .

Emma est tirée de ses réflexions par l'arrivée du médecin. Celui-ci est un pelit homme déjà vieux, mais vif, alerte, ayant la vue basse et la parole brève. 11 refjfarde à peine la jeune (illc qui a enfoncé sa capeline sur ses yeux et ne montre guère que le bout de son nez. Il court au malade, lui làLe le pouls, secoue la tête et dit :

— La lièvre est forte... Holà ! madame la garde... pour boisson une infusion de feuilles d'oranger... trèslégère! vous entendez, la mère, mais ne le faire boire que s'il le demande. Voyons la potion... c'est bien... lui en donner seulement s'il a des défaillances... vous entendez, la mère?... Le chiiurgien lèvera demain l'appareil. Alors seulement nous saurons à quoi nous on lenir... qu'il ne parle pas surtout!... point de visites, mettez à la porte tous ceux qui voudraient le voir, car dans ce cas-là nos amis sont des ennemis... I! s'est battu en duel ! pourquoi? le savez-vous?

— Monsieur, j'ai entendu dire (pie c'était pour une dame...

— Encore ! et pendant que les deux rivaux se battaient, je gage que la dame se faisait faire la cour par un troisième... Ah! les niais! s'ils savaient ce que nous voyons, nous autres médecins!... Je m'en vais; je viendrai demain, après la visite du chirurgien... retenez bien ce qu'il dira !

Le médecin est parti. Emma appelle la portière : madauie Mouton arrive. La jeune garde la prie de lui avoir dos feuilles d'oranger.

— Et vous, mon enfant, dit madame Mouton, que prenez-vous pour vous restaurer, car enfin voilà qu'il est sept heures du soir et il faut que vous dîniez?

— Oh ! moi, madame, je n'ai pas faim.

— Pas faim ! et vous comptez passer la nuit sans avoir rien pris! Vous n'y songez pas. D'ahord, pour être en étal de bien soigner les autres, il faut commencer par se soigner soi-même.

Emma réfléchit que la portière a raison. Elle consent à ce qu'on lui monte un bouillon et du pain. Madame Mouton, qui a pris la jeune garde en amitié et veut en avoir soin, se permet d'ajouter à ce menu une bouteille de vin et une aile de volaille rôtie.

Quand la portière est repartie après avoir apporté toutes les provisions, Emma se sent presque heureuse. Elle est seule chez lui, avec lui; elle va le veiller toute la nuit, elle épiera ses moindres mouvements, et elle se dit:

« Il guérira, car je le soignerai si bien qu'il ne j)0urra pas mourir!... »

Douce illusion de la jeunesse et d'un premier amour ; vous conservez toujours l'espoir, parce que vous n'avez pas encore acquis cette triste science qu'on appelle roxpérience et qui n'est que le désenchantement.

Emma a passé toute la nuit assise au chevet de Régi-

nald, elle n'a pas fermé les yeux un instant, et la nuit ne lui a pas semblé longue. Elle a essayé de lire un peu, mais à peine avait-elle lu (juelques lignes, que ses regards se reportaient sur son malade. Deux fois, lorsqu'il paraissait respirer avec effort, elle lui a fait prendre de sa potion ; il prend ce qu'on lui donne en ouvrant à peine les yeux, et retombe ensuite dans le même état de prostration.

Mais le jour renaît, et le chirurgien doit venir le matin lever l'appareil mis sur la blessure. Emma attend ce moment avec anxiété. La portière est montée savoir comment la nuit s'était passée, et la bonne mère Mouton apporte à la jeune garde une grande tasse de café à la crème qu'elle place devant elle, en lui disant :

— Il faut bien que j'aie soin de vous, sans quoi, je crois. Dieu me pardonne ! que vous ne vous nourririez .que de l'air du temps. Ah ! on voit bien que vous n'êtes pas une garde comme les autres!...

Sur les neuf heures, le chirurgien arrive. Emma frémit, le moment décisif est venu. Depuis quelques instants, Reginald avait ouvert les yeux, il regardait vaguement autour de lui, mais il n'avait pas la force de parler. Le chirurgien va droit à son lit, se fait donner par Emma tout ce dont il a besoin, puis se dispose à examiner l'état de la blessure. La jeune fille se tient à quelques pas, tremblante, respirant à peine; elle n'ose regarder ce qu'on va faire, mais ses yeux no quittent pas la figure du chirurgien, car c'est là qu'elle

lira si elle doit craindre ou espérer. Eiiellct, les traits de celui-ci expriment bientôt la satisfaction, et il s'é- L'iie :

— Pas mai ! ma foi... beaucoup mieux que je n'espérais... Allons, allons, nous vous sauverons, jeune homme, mais vous l'avez échappé belle... Un peu plus à gauche, et le fer perçait le poumon...

Emma est tombée sur un siège, son cœur bondit de joie et de grosses larmes coulent de ses yeux; car nous avons des larmes pour le bonheur comme pour la peine, il y a même des personnes qui ont aussi des larmes l)our mentir; ce qui prouverait qu'en général il ne faut pas s'y fier.

Puis le chirurgien fait boire à Reginald quelques gouttes d'un cordial qu'il a apporté, et il remet le flacon a Emma en lui disant :

— Tenez, madame, vous lui donnerez quelques cuillerées de ceci dans la journée... deux ou trois, pas plus.. . Ensuite, le médecin verra s'il jieut permettre un léger bouillon... Je reviendrai demain matin, madame, et... Ah ça! mais... ce n'est pas une garde, cela... c'est parbleu une jeune et jolie fille...

Et le chirurgien, avec ce sans-façon assez habituel aux grands praticiens, rejette en arrière la capeline (jui couvrait la tête d'Emma, (jui devient rouge comme une cerise et balbutie :

— Monsieur... on peut être jeune... et bien soigner un malade...

— Eh mon Dieu ! ma chère enfant, je ne dis pas le

contraire... je ne professe pas, d'ailleurs, un grand amour pour les vieilles femmes ! Je trouve que mon blessé n'est pas malheureux d'avoir une garde gentille comme vous!... et je vois qu'il a été très-bien soigné!... Continuez, mon enfant, continuez... je reviendrai demain matin... Au revoir, jeune homme, ne bougez pas! ne remuez pas! ne parlez pas ! Ah! vous l'échappez belle!

Après le départ du chirurgien, Emma remet sa capehne et l'enfonce sur ses yeux. Elle voudrait savoir si Reginald l'a vue et reconnue, quand elle était nu-tête ; mais rien ne le lui annonce, il semble s'être endormi. La portière remonte pour savoir ce qu'a dit le chirurgien; Emma court à elle et l'embrasse en s'écriant :

— Sauvé, madame!... il guérira... voilà ce que ce monsieur a dit!...

— Ah ! quel bonheur, mon enfant ! eh bien, alors, je vas vous monter l'autre aile du poulet!...

— Mais pas à présent... je n'ai besoin de rien !

— Je vous dis que si ! Vous croyez donc que ça ne vous a pas fatiguée de passer la nuit? vous avez une petite mine de [lapier mâché!,.. Il faudra dormir dans la journée, mon enfant... je viendrai vous relayer près de notre malade.

— Mais, madame, je ne suis pas fatiguée...

— Je vous dis que je viendrai vous relayer.

Le médecin vient dans la journée, se fait rendre compte de ce qu'a dit le chirurgien, tâte le pouls à Reginald, permet un bouillon très-léger, défend que

Ton parle, continue d'appeler Emma : « la mère! » cl, en sortant, va se cogner le nez dans un buffet qu'il a pris pour la porte.

Deux heures s'écoulent; Reginald rouvre le ycu.v et murmure d'une voix éteinte :

— Madame... je voudrais boire...

« Madame ! il ne m'a pas reconnue ! » se dit Emma, . et, rabaissant encore sa capeline sur ses yeux, elle donne à son malade ce qu'il lui demande, puis murmure :

— Comment vous trouvez-vous?

— Bien faible... mais... pourtant...

— Ne parlez pas ! le médecin l'a défendu, mais vous guérirez, il en a la certitude... Tantôt vous prendrez un peu de bouillon.

Reginald essaye de sourire, puis referme les yeux. Emma va s'asseoir à une place d'où elle peut contempler, endormi, celui sur lequel elle s'est promis de veiller.

Dans la journée, les deux jeunes gens qui ont servi de témoins à Reginald viennent savoir de ses nouvelles . Ils sont enchantés en apprenant qu'on a l'espoir de le guérir ; Emma fait sévèrement observer la consigne, elle ne laisse pas ces messieurs entrer dans la chambre du blessé, qui d'ailleurs est endormi. Mais, lorsqu'ils causent entre eux dans le salon, elle prête l'oreille et entend ce dialogue :

— Tu sais contre qui il s'est battu?

— Oui, c'est avec Arthur Delval... Oh ! je le con-

'ii> LA JEUNE GARDE.

nais, c'est un fort bon garçon, un peu fat... Je me suis trouvé souvent avec lui en soirée.

— Eh bien, il est venu me voir ce matin, pour avoir des nouvelles de Reginald ; il serait désolé s'il mourait de sa blessure... Il m'attend aujourd'hui à la Bourse ; je suis content d'avoir de bonnes nouvelles à lui donner.

— Et la dame?

— Oh ! Arthur ne veut plus en entendre parler. Les jeunes gens sont partis.

(( Il s'est battu avec M. Arthur Delval, se dit Emma. Oui, c'est celui-là qui est venu chez moi... le gendre de notre propriétaire... C'est celui-là que j'avais vu aux Champs-Elysées avec cette dame... Ils ont dit qu'il ne voulait plus en entendre parler, de cette dame... Mais, lui!... luil... Ah! je voudrais bien savoir s'il l'aime toujours !... »

Dans la journée, la mère Mouton monte et dit à Emma :

— J'ai ma nièce qui garde ma porte... j'ai du temps à moi... allez dormir un peu dans le salon, sur la causeuse, mon enfant, deux ou trois heures, cela vous fera grand bien et vous est indispensable.;. Moi, je vas garder mon locataire.

Emma veut résister; mais, malgré elle, depuis le matin elle ressent un abattement, une fatigue contre laquelle elle s'efforce en vain de lutter ; car la nature est toujours là!... la nature plus forte que toutes nos

résolutions, que tout notre courage, et qui semble nous dire :

« Pauvre créature! tu voudrais en vain ne point to soumettre à mes lois! Je suis la plus forte! et quand tu essayes de te révolter, je n'ai qu'à me faira sentir, pour te rappeler que lu es, que tu seras toujours mon esclave. »

Le sommeil a fait du bien à la jeune garde, et la portière lui apprend que pendant qu'elle reposait, Ileginald a pris un bouillon et que maintenant c'est lui qui dort. Emma congédie madame Mouton et va se rasseoir près du blessé. Elle peut le regarder tout à son aise, car il repose et ne se doute pas qu'une jeune lille est près de lui, qui le contemple avec bonheur, car déjà elle croit voir sur ses traits les signes d'une prochaine convalescence.

Dans la soirée, Reginald s'adresse à sa garde et lui demande si elle a tout ce qu'il lui faut. In priant de ne

se laisser manquer de rien el lui indi(|n;iiil le tiroir de son secrétaire dans lequel elle peut prendre de l'argent quand elle en a besoin.

Emma remercie, ne répond que de courtes phrases et engage toujours son malade à ne point parler parce qu'il lui faut éviter la moindre fatigue. Celui-ci obéit et se tait, mais parfois ses regards s'arrêtent assezlongtemps sur sa garde, on dirait qu'il cherche à voir ses traits, qu'elle lui cache avec sa capeline.

Sur les di.\ heures du soir, Reginald est endormi, et Emma, assise près de lui dans un grand fauteuil, va peut-être en faire autant, lorsqu'on frappe doucement à la porte. La jeune fille, qui a l'oreille fine, estsur-Iecliamp sur pied, et va ouvrir, persuadée que c'est la portière qui vient encore savoir si elle n'a besoin de rien.

Mais ce n'est point madame Mouton, c'est Joliette que Emma trouve sur le carré.

— Comment! c'est toi, Joliette !... pourquoi vienstu ici... que me veux-tu donc?

— Je viens parce que j'ai des choses bien intéressantes, bien importantes à le dire. . . Je t'en prie, laissemoi entrer un peu...

— Mais au moins, tu parleras bien bas, car M. Reginald dort et il ne faut pas le réveiller!

— Oh ! je parlerai tout bas, je ne ferai pas de bruit!

— Viens, alors.

Emma laisse entrer son amie dans le salon, elle la

•sï.

fait asseoir le plus loin possible de la chambre à coucher, s'assied près d'elle et lui dit :

— Eh bien, parle maintenant.

— Ma chère Emma, tu ne le doutes pas du bonheur qui t'attend! Tu vas élre riche... tu vas changer de position... tu pourras te mettre comme ces belles dames dont nous admirions quelquefois les jolies toilettes!...

— Je ne te comprends pas, Joliette ; explique-loi donc.

— Ecoute... mais d'abord, ne le fâche pas de la question que je vais te faire... tu sais bien que je suis ta véritable amie ! et réponds-moi franchement : as-tu connu ton père et ta mère?

— Non... j'ai été abandonnée par eux, et mise dans celte grande maison où l'on porte tous ces pauvres enfants qui, comme moi, sont élevés par la charité. Tu comprends que l'on n'aime pas à dire cela, quand on a dans le cœur quelque fierté. Voilà pourquoi, même à toi, je l'avais caché.

— Oh! tant mieux! tant mieux... Si tu savais!... Ah! tu possèdes un petit médaillon en verre que l'on avait attaché à ton col... et dans lequel il y a un petit papier sur lequel sont écrits quelques mots... par ta mère?

— Oui ; mais qui t'a rappelé tout cela?. . . car je crois te l'avoir dit une fois...

— 0 ma bonne amie!... celui qui m'a demandé

l.KS CONFIDENCES.

tout cela, c'est quelqu'un qui te cherche depuis longlemps... qui hrûle du désir de t'embrasser, de te rendre bien heureuse... c'est ton père, enfin I... Emma pàht, puis elle balbutie :

— Mon père ! . . . tu connais mon père, toi ?

— Oui , c'est ce M. Dauberlon , qui loge au premier, dans notre maison... Déjà il t'avait remarquée, car il parait que lu ressembles beaucoup à la mère... Voilà pourquoi il te regardail sans cesse... te guettait toujours... Ah! si tu savais combien il est heureux de l'avoir retrouvée!...

— Mais qui a pu faire penser à ce monsieur que je pouvais être cette... fille qu'il cherchait?...

— Le signe... c'eslà-dire la marque que tu portes au bras gauche... Quand tu t'es trouvée mal hier, et qu'on t'a portée chez lui, il a [irofilé de ton évanouissement pour relever ta manche, regarder ton bras ; alors il n'a plus douté... Le soir il espérait te voir... Mais lu n'y étais pas... 11 est venu chez moi, m'a questionnée sur toi, m'a demandé surtout si tu possédais un petit médaillon en verre, renfermant un papier...

— El tu lui as dit que oui ?

— Sans doute, puisque c'est la vérité...

— Tu as eu tort... il y a de ces vérités qu'on a le droit de cacher... J'espère au moins que tu n'as pas dit à ce M. Dauberlon où j'étais...

— Non... lu m'avais fait jurer de ne point le dire;

248 lES CONFIDENCES.

mais à présent je pense que tu voudras bien que je le lui dise...

— A présent plus que jamais je te défends de le dire...

— Quoi ! . . . même à ton père ?

— Ce monsieur n'est pas mon })ère.

— Gomment! lu ne veux pas que M. Dauberlon soit ton père, quand il en est certain... quand il en a les preuves?...

— Non, te dis-je, j'ai été lâchement abandonnée par mes parents... je n'ai point de père! je ne veux pas en avoir, je ne reconnais plus à pci sonne le droit de me donner ce titre... Et je ne fais, en agissant ainsi, que suivre les ordres de ma mère... qui sans doute avait cruellement à se plaindre de ce monsieur, qui aujourd'hui veut bien que je sois sa fille...

— Mais, Emma, réfléchis donc... on peut faire des fautes et se repentir... Songe à cette fortune qui serait ton partage...

— Ah! que tu me connais mal! Est-ce que j'aime l'argent, moi?... De grâce, plus un mot de tout ceci... Et souviens-toi que si tu dis où je suis, de ma vie je ne te parlerai...

— Allons... cela suffit, puisque tu le veux ainsi... Mais je n'aurais jamais pensé...

— Assez... il est tard... mon malade pourrait se réveiller; va-t'en, Joliette, lu me reverras quand il sera tout à fait guéri.

— Je m'en vais, puisque tu le veux... Mon Dieu ! moi qui croyais le reudre si heureuse en t'appreiiant que tu avais un père... un père bien riche... qui est si content de retrouver sa fille!...

— Il ne l'a pas retrouvée... il ne la retrouvera jamais.

— Ah ! tu réfléchiras, Emma...

— Je crois que M. Reginald s'éveille... Va-t'en, va-t'en... Et si tu veux que je sois toujours ton amie, plus un mot sur ce sujet!...

— Quelle singulière fille tu fais!... Eh bien, c'est fini... je m'en vais...

— Embrasse-moi...

— Ah ! c'est bien heureux que tu veuilles encore m'embrasser.

Les deux amies s'embrassent, puis Joliette part, et Emma revient prendre sa place près de Reginald, qui ne s'était pas éveillé. Là, seule, près de celui qu'elle aime, elle a le temps de penser, de réfléchir à ce que Joliette vient de lui apprendre, mais le résultat de ses réflexions ne fait que l'atïermir dans sa résolution, qui du reste était prise depuis longtemps. Car dans les actes les plus importants de leur vie, les personnes qui semblent les plus timides sont souvent celles qui montrent le plus de caractère.

Le lendemain, le chirurgien est revenu, il est toujours très-satisfait de l'état du blessé, et en sortant félicile la jeune garde pour les soins (pi'elle donne à

2aO LES CONFIDENCES.

son malade ; il accompagne ces mots d'un sourire malin, en ajoutant qu'il la recommandera à ses clients. Mais Emma s'empresse de répondre :

— Oh! non, monsieur, c'est inutile! J'aibien voulu garder M. Reginald, parce que je le connaissais un peu... Mais je n'en garderais pas d'autres !

— Parbleu, mon enfant, j'en étais bien sûr, mais c'est cela que je voulais vous faire dire... C'est votre cœur qui vous a conduite ici... Très-bien, il n'y a pas de mal à cela.

Emma rougit et n'ose rien répondre à ce monsieur qui devine si bien. Quant au médecin, il continue d'appeler Erriina : « la mère, » et en s'en allant, de se cogner contre le buffet.

Sept jours se sont écoulés : Reginald marche vers sa convalescence. Cependant il ne peut pas encore quitter le lit ; mais on lui permet maintenant de causer un peu. Il a reçu les visites des deux jeunes gens qui lui ont servi de témoins, et de quelques autres de ses amis. Chaque fois qu'il arrive du monde, Emma s'empresse de quitter la chambre de son malade, elle sent bien qu'il serait indiscret à elle de rester là pour écouter la conversation de ces messieurs ; plusieurs fois aussi elle a frémi au son de la sonnette et s'est dit : « Mon Dieu ! si c'était elle ! si elle revenait le voir !... » Mais elle se rassure en voyant le temps s'écouler, puis elle se dit: «Elle n'a pas même envoyé demander de ses nouvelles... .l'avais tort de craindre; elle ne reviendra pas. »

I,i:s CONFIDENCES. l'A

DcvaiiL llcyinalci, l^miiia a jiisjifà piésciit j^aidc cette capeline qui cache en grande partie ses traits ; mais elle s'aperçoit que depuis quelques jours il la suit des yeux, et semble l'cxaniincr avec plus d'attention... Enfin un soir, lorsqu'ils sont seuls tous deux, il se décide à lui dire :

— Madame... il me semble que je vous connaissais avant (|ue vous ne vinssiez me garder... Je ne puis pas bien me rappeler... et j)uis vous avez une coiffure qui ne permet pas de voir tous vos traits... Vous devez avoir trop chaud avec cela... Ne l'ôtez-vous donc jamais?...

Sans rien répondre, Emma rejette en arrière ce qui cachait ses jolis traits. Reginald pousse un léger cri en disant :

— Ah! oui... je ne me trompe pas... je vous reconnais...

— Vous me reconnaissez?... Quoil monsieur, vous vous souvenez un peu de moi ?...

— Oui, mademoiselle... Et moi qui vous appelais madame... qui, dans les premiers jours que vous étiez ici, vous croyais vieille!... Oh! mais ensuite, j'ai deviné (pie vous ne l'étiez pas... C'est vous qui demeurez en l'ace de moi... au cinquième étage?...

— Oui, monsieur, et c'est à moi que vous avez sauvé la vie un jour, en me faisant éviter le choc d'un omnibus...

— Mademoisellej vous avez attaché trop d'impor-

lance à une action que tout autre aurait faite comme moi! Mais par quel hasard me servez-vous de gardemalade ?

— Parce qu'en apprenant qu'on venait de vous rapporter chez vous blessé dangereusement, ma première pensée fut de tâcher de vous être utile... de vous soigner... Est-ce que cela vous fâche, monsieur?

— Ah I je serais bien ingrat si cela me fâchait!... Vous avez eu si soin demoil... Je me suis même aperçu, les premiers jours, que vous pleuriez en me regardant... Car je ne pouvais pas parler... mais je pouvais voir... Ah! mademoiselle, vous êtes bonne, vous! vous êtes sensible... et cela est si rare de rencontrer quelqu'un qui nous aime I...

— Vous devez cependant avoir souvent rencontré cela...

— Non... Tenez... mademoiselle, je suis né avec un cœur qui ne demande qu'à s'attacher, mais qui se laisse prendre trop vite aux plus légères marques d'affection... Je vois bien que c'est un tort...

— Alors vous ne croirez plus aux témoignages... d'affection qu'on vous donnera?,..

— Je lâcherai... Ah! mademoiselle, cela fait tant de mal d'être trahi par une personne que l'on aimait véritablement!... Vous ne pouvez pas comprendre cela, si vous n'avez pas aimé... ou si vous n'aimez pas quelqu'un !...

— Si, monsieur, si... j'aime... c'est-à-dire j'ai aimé... Enfin, je comprends très-bien.

— Voiltà deux t'ois que cela m'arrive, à moi, et cependant je n'ai que vingt-six ans...

— Ah ! vous avez aimé deux fois V..,

— Oui, aimé véritablement, car je ne nomme pas amour ces amourettes aussitôt dénouées que formées... . La première fois... mais, mon Dieu! je vous parle de choses qui ne sauraient vous intéresser...

— Pardonnez-moi, monsieur, oh ! pardonnez-moi. . . tout ce qui a rapport à l'amour nous intéresse toujours, nous autres jeunes filles... Vous disiez donc: la première fois que vous avez vraiment aimé...?

— C'était une simple ouvrière comme vous, mademoiselle, elle avait vingt-cinq ans... Elle était prodigue de grandes phrases, elle avait une tête exaltée, romanesque. Chaque jour elle me menaçait de se poignarder, de s'empoisonner, si je lui faisais une inlidélité, et je vous jure que je ne songeais pas à lui en faire. Je croyais avoir rencontré un phénix de constance. Mais un jour, parce que j'avais valsé, dans un bal, avec une autre qu'elle, je reçus un billet, dans le- ([uel elle me disait : « Adieu, je vais me jeter à l'eau, à Bercy !... » J'étais désespéré. Je courus à Bercy, je m'informai tout le long de la rivière si on avait vu une (lame se noyer. Et enfin je trouvai celle que je croyais dans l'eau, mangeant une matelote avec un officier de dragons!...

— Voilà votre phénix évanoui !

— Oui, mademoiselle... Cette femme-là ne valait pas mieux que les autres, elle valait même moins , parce qu'elle affectait de n'être pas coquette, et qu'au moins avec une coquette on s'attend à ce qui doit nous arriver.

— Et le second amour ?

— Le second... Ah! celle-là était une dame du monde... une petite-maîtresse... Mon Dieu! c'est elle qui est cause de mon duel...

— Madame de Harloville?...

— Tiens... vous savez son nom?...

Emma demeure interdite, puis elle balbutie :

— Je sais son nom... oui... parce que... je l'ai entendu dire devant moi...

— Ah! à l'un de mes amis, sans doute?... Eh bien, cette belle dame m'avait si bien laissé voir que je lui plaisais, qu'il aurait fallu être aveugle pour ne point la comprendre... Je lui fis la cour, je fus très-bien accueilli... Elle me dit aussi qu'elle n'avait jamais connu l'amour, que j'étais le premier qui lui inspirait ce sentiment; qu'elle avait eu une i'oule d'adorateurs, mais qu'elle n'en avait jamais écoulé un seul, ,1c la crus, je ne demandais qu'à cioirei... El puis elle est fort jolie... je me laissai aller au plaisir d'avoir une maîtresse que chacun admirait. J'en devins trèsépris... je croyais être payé de retour, mais avec celleci mon illusion ne fut pus de longue durée. Elle venait me voir souvent d'abord... puis moins;..

— Oui, [luis beaucoup moins.

— Vous savez cela aussi ?. . .

— Ahl... comme je demeure en face de vous... de ma fenêtre j'ai vu plus d'une fois cette dame...

— Vous avez pu remarquer ensuite qu'elle ne venait plus du tout... Et moi, qui prends follement l'amour à cœur, je tombai malade d'ennui, de cha-

— Je l'ai bien vu aussi ; vous passiez des journées assis près de la fenêtre, dans votre fauteuil; et vous étiez si pâle! si pâle... Ah! cela me faisait bien de la peine!...

Reginald regarde quelques instants la jeune fille, puis il reprend :

— Cependant elle vint un jour me voir, quand je ne l'attendais plus. Ah ! je crus l'avoir soupçonnée à tort... je me sentis renaître... mon bonheur fut de courte durée ! Elle me quitta bien vite en me promettant de revenir ; mais elle ne revint pas. Alors je voulus savoir si elle n'était pas malade... Imbi'^cile que j'étais! Chez elle, je provoquai une explication... je voulais qu'elle m'avouât franchement qu'elle ne m'aimait plus. Mais les femmes dans ce cas-là ne veulent jamais être franches. Tromper est pour elles un si i,Tand besoin, qu'elles continuent, alors même que cela n'est plus nécessaire. Enfin, celui qui me remplaçait arriva...

— M. Arthur Delval...

— Vous savez aussi le nom de ce monsieur? mais vous savez donc tout?

— Ce sont vos amis qui ont nommé devant moi li\ personne avec qui vous vous êtes battu... et puis il se trouve que ce monsieur est le gendre de notre propriétaire...

— Enlin, j'étais furieux de me voir supplanté... je provoquai ce monsieur... j'eus tort, je le sens bien à présent, car en devenant l'amant de cette dame, il faisait ce que tout autre eût fait comme lui... Bref, nous prîmes rendez-vous, nous nous battîmes, vous savez quelle en fut la suite...

— Oh ! oui, une blessure qui pouvait être mortelle. En voulez-vous beaucoup à ce monsieur?

— Moi? je ne lui en veux pas du tout, je vous jure... Il a fait plusieiu's fois demander de mes nouvelles et je suis tout prêt à lui serrer la main quand je le rencontrerai.

— Ah ! c'est bien, cela, vous n'avez pas de rancune... Et... et... celle pour qui vous vous êtes battu... l'aimez-vous toujours?...

— Moi !... aimer encore madame de llarloville!... Oh ! mais alors il faudrait donc que je fusse tout à fait imbécile !...

Emma ne peut retenir un cri de joie, sa (igure rayonne de plaisir ei elle murmure :

— Vous ne l'aimez plus... plusdu tout?... En êtesvûus bien sûr?

— Mademoiselle, on n'aime plus les gens que l'on méprise, et une femme qui est enchantée que l'on se

batte pour elle ne saurait m'inspirer un autre sentiment.

— Ah ! vous avez raison... c'est vrai... vous ne devez plus l'aimer...

— Mais il y a une autre chose que je ne m'explique pas...

— Quoi donc ?

— Quand je suis allé chez madame de Harloville, je lui ai demandé pourquoi elle était revenue me faire une visite, lorsque déjà elle m'avait donné un successeur; elle m'a répondu : « Il ne fallait pas m'envover une jeune fille... votre voisine... pleurer et me suj)jtlier d'aller vous voir pour vous empêcher de mourir de désespoir... » Cette dame a menti assurément, car je ne lui ai envoyé personne... elle m'aura dit cela pour se moquer de moi !

Emma baisse les yeux, rougit, ne sait que dire et linit par s'écrier :

— .Monsieur lleginald, voilà longtemps que vous |iurloz,.. vous devez cire fatigué... vous n'êtes pas encore assez fort pour parler tant que cela... et malgré tout le plaisir que j'ai à vous entendre, il faut ne plus causer, monsieur !

Reginald sourit et répond :

— Eh bien, je me tairai. Mais alors vous parlerez, vous. Contez-moi ce (jui vous regarde ; j'aurai du plaisir à vous entendre... le voulez-vous?... je vous ai conlié mes amours... voulez -vous me dire les vôtres ?

— Mes amours ! o monsieur, je n'ai point d'amour...

— Quoi!... jolie comme vous Têtes, pas un amoureux?

— Non, monsieur, pas d'amoureux... et je vous jure que je ne vous mens pas!

— Je vous crois, mademoiselle, d'ailleurs vous n'avez aucun motif pour me mentir. Eh bien, parlons de vous, de vos parents, de votre famille. Si elle existe encore, votre mère doit bien vous aimer !...

Emma baisse la tête en balbutiant :

— Non, monsieur, ma mère ne m'a pas aimée! mon père non plus... je ne les ai jamais connus... je fus élevée par la pitié !...

— Ah! pardon... pardon, pauvre enfant, devons avoir fait ces questions... si j'avais pu prévoir...

— Ce que je vous dis là, monsieur, il n'y a qu'une seule de mes amies à qui je l'ai avoué aussi; car on éprouve une certaine honte à dire que l'on n'est qu'un enfant trouvé; et pourtant ce n'est pas notre faute à nous, si nous avons eu des parents assez lâches pour nous abandonner...

— Non sans doute, mademoiselle, et je vous assure que je ne partage pas ce sot préjugé qui, chez certaines personnes nuit à des orphelins. Celui qui, sans nom, sans famille, sans appui, est parvenu h se créer une position honorable, ou à se faire, par ses talents, une réputation, ime renonnnée.

LES CONFIDEISCES. 259

me semble plus cligne de l'estime du monde que celui qui, né au sein de l'opulence, des grandeurs, n'a eu qu'à se laisser être heureux, et voit les dignités, les emplois, les faveurs, lui arriver, sans qu'il se soit donné aucune peine pour les mériter.

— Ah ! monsieur, que c'est bien, ce que vous dites là, et que je suis contente de savoir que vous no me méprisez pas , parce que je n'ai pas de nom de famille 1

— Moi, vous mépriser !... Ah ! je serais donc bien ingrat!... après tous les soins que vous m'avez prodigués... venir, à votre âge, veiller jour et nuit un malade... c'est du dévouement cela !...

— Monsieur, voilà que vous parlez encore trop... Tenez, ne causons plus... car si je parle, vous me ré- |)ondez... et nous no sommes pas raisonnables... fl e.st tard, il faut dormir, monsieur...

— Soit, mais demain nous causerons encore, n'estce pas?... Mon Dieu, je ne sais pas même votre nom !

— Emma, monsieur.

— Eh bien, à demain, bonne Emma !...

— A demain, monsieur Reginald. Oh! mais appelez-moi si vous avez besoin de quelque chose...

— J'espère bien que vous allez dormir, vous !

— Je tâcherai.

— Où couchez-vous donc?

— Dans le salon... sur la causeuse.

— Vous devez être bien mal, là ?

— Par exemple ! je n'ai jamais été si bien.

Emma se rend dans le salon, où elle a établi sa couchette. Mais elle est si contente, qu'illui est impossible de fermer l'œil, car l'extrême joie cause aussi l'insomnie, et même, ce qui est très-heureux, nous nous endormons plutôt sur un profond chagrin que sur une llatteuse espérance; remercions-en la nature, qui ne fait pas toujours si bien los choses.

Le lendemain, il n'est pas besoin de dire que l'on cause encore, que même on ne fait que cela une grande partie de la journée. Le plus parfait accord règne entre le malade et la jeune garde. Reginald voudrait toujours que celle-ci fût près de lui.

Cependant le médecin permet au convalescent de se lever et de rester quelques heures assis dans un fauteuil. C'est avec joie que Reginald profite de cette peimission. Emma aussi parait alors bien heureuse en donnant son bras au malade, lorsqu'il commence à marcher un peu dans sa chambre. Mais tout à coup son front devient soucieux; elle soupire.

— Qu'avez-vous, Emma? demande Reginald, qui se permet déjà d'appeler sa garde rien que par son nom, sans y ajouter «mademoiselle.wVous voilà toute triste, est-ce que vous êtes fâchée de voir que ma santé revient?...

— Oh ! non, monsieur Reginald, j'en suis bien contente, au contraire!... Seulement je pense que bientôt vous n'aurez plus besoin de moi, et que je devrai cesser de venir...

— Oh ! par exemple !... cesser de venir! lïic quitter, m'abandonner?... Mais vous voulez donc que ma hlossure se rouvre, alors?... Car, voyez-vous, je ne suis si bien que quand vous êtes près de moi ; dès que vous vous éloignez seulement pour quelques minutes. . . je souffre de nouveau... Ktvous voulez me quitter!... !Mais je le sens, je suis un égoïste... Vous devez vous^ ennuyer ici, toujours seule avec moi !...

— M'ennuyer avec vous!... moi, qui n'avais pas d'autre envie... d'autre désir... moi qui...! Mon Dieu! vous me troublez... je ne sais plus ce que je dis... Mais je resterai... ohl je resterai tant que vous voudrez!...

Pour toute réponse, Heginald j)rend la main d'Emma et la presse tendrement dans les siennes; ce n'était pas encore une déclaration d'amour, mais ca y ressemblait beaucoup.

Trois jours après cet entretien, Kcginald, (jui prétextait de temps à autre quelque malaise, afin que sa garde ne songeât pas à le quitter, s'était plaint dans la soirée d'un grand mal de tête, et venait de poser sa tête sur l'oreiller, lorsqu'on frappe doucement à sa porte.

Emma a reconnu la manière de frapper de son amie. Elle voit que Reginald a fermé les yeux, et se décide à aller ouvrir. C'est en effet Joliette, qui est à la porte et lui dit :

— Je m'ennuie de ne pas te voir, moi ; tu ne viens plus même pour chercher dans fa chambre ce dont lu

:is besoin, tu envoies la mère Mouton faire tes commissions... Est-ce que ton malade ne va pas mieux?... est-ce que tu ne veux même pas que j'entre un moment causer avec toi?...

— Si... viens, mais à condition que tu ne feras pas de bruit, car M. Reginald vient de s'endormir... il avait très-mal à la tête...

— Mon Dieu ! sois tranquille, J3 n'ai pas l'habitude (le crier.

Jolielle entre dans le salon, se campe sur une chaise, et dit à Emma :

— Maintenant, viens te mettre là, près de moi. . . que je te regarde à mon aise... Car je m'ennuie de ne pins te voir comme autrefois... 11 faut que je me dédommage...

— Ma bonne Joliette !...

— Oui, ta bonne Joliette... que tu as plantée là... sans même l'embrasser... et tout cela pour te faire garde malade. . . d'un jeune homme. . . Mon Dieu, je sais bien que tu l'aimais... que tu en étais folle... et il ne s'en doutait guère, le pauvre garçon...

— Tais-toi, Joliette, tais-toi...

— Puisqu'il dort, il n'y a pas de danger... C'est égal... cette passion-là t'a toute changée... Tu passais tes journées à la fenêtre pour regarder chez ton voisin, et tu négligeais ton ouvrage... tu te désolais de voir ce monsieur abandonné par sa maîtresse... voilà ce que je n'ai jamais pu comprendre!...

— C'est que j'ai une manière d'aimer autre que la tienne !...

— Enfin, tu as été jusqu'à te rendre chez celle belle dame pour la supplier de retourner chez M. ReginaUl...

— Mais tais-toi donc, Juliette.

— Ah ! c'est que, vois-tu, je trouve que tout cela n'a pas le sens commun... Enlin, tu t'es faite garde malade!... Mais il va mieux, ce monsieur, il commence à se lever, la portière me l'a dit. . . Et tu restes toujours ici? Est-ce que tu veux être garde-maladu toute ta vie ?

— M. Reginald m'a bien priée de ne point le quit 1er encore... Après tout, ne suis-jc pas ma maîtresse'.' Et qui donc aie droit de contrôler mes actions?

— Mon Dieu, ne te fâche pas.. . si je te dis ceUi, c'est par intérêt pour toi... Enfin... voyons, Emma as-tu réfléchi ? Il y a encore quelqu'un qui te porte un grand intérêt... qui t'aime... qui veut faire ta for^ lune... te donner vingt mille francs de renie... car il me l'a dit !... Tous les jours il me demande si je t'ai revue... si tu reviendras bientôt... Il brûle de leiioniiiier sa lille... car il est ton père... Oh! lu le sais bien, et entre nous tu ne peux pas le nier!... Yeux-tu donc toujours le repousser?... Il me fait de la peine à moi, ce j)auvre M. Dauberlon... je ne sais plus que lui répondre...

— -loliellc, je t'avais bien priée de ne plus me parler de ce mosisicur...

— Je le sais ; mais j'espérais que tu aurais réfléchi; car enlin, on ne refuse pas comme cela une fortune qui nous arrive... et honnêtement!... Songe donc que, si tu étais riche, tu trouverais facilement à te marier... même avec celui que tu aimerais...

— Ma bonne amie, si j'avais pu faiblir dans ma résolution, ce que lu viens de dire là ne ferait que m'y affermir encore plus. Tu crois donc que je serais heureuse de penser que l'on m'épouse pour mon argent".' et que, si j'étais restée la simple ouvrière Emma, sans nom et sans fortune, on n'aurait pas voulu de moi?... Ah ! tu ne connais pas mon cœur, Joliette; il sait aimer avec passion, mais il ne se donnera qu'à celui qui lui offrira un amour aussi vrai, aussi désintéressé.

— Alors, ma chère amie, tu attendras peut-être longtemps... Puisque décidément tu ne veux pas avoir un père... adieu !

— Non, je ne veu.x pas d'un père (jui m'a lâchement abandonnée, moi et ma mère... Car elle me l'a bien dit, elle, dans cet écrit qu'elle m'a laissé : Ton père fut sans pitié, ne lui pardonne jamais! Eh bien, j'accomplirai la volonté de ma mère.

— Oh ! c'est différent... je n'ai plus rien à te dire. S<îulement laisseras-tn toujours ce M. Dauberton se flatter de te nommer sa fille?

— Non, je sens bien qu'il faut en linir ; demain j'irai chez moi... demain je parlerai à ce monsieur.

— A la bonne heure! connue cela, j'espère qu'il me

laissera tranquille, moi !... Adieu, ma petite Emma... C'est égal, lu fais une drôle de (illel... Ah ! s'il me lombail une l'orlune, à moi! j'épouserais peut-être (Irenouillel... qui veut absolument être mon mari... mais il est si farceur!... Au revoir, Emma.

Les deux amies s'embrassent; dès que Jolielte est partie, Emma retourne s'assurer si Reginald dort tou-, jours; celui-ci a les yeux très-bien fermés... trop bien l'ermés pour un homme qui dort véritablement.

Jolielte, en remontant chez elle, a, suivant la coutume adoptée [)ar son voisin, rencontré Grenouillet dans son escalier; le soi-disant étudiant a tellement pris l'habitude de tlâner, entre le premier et le cinquième étage, que, lorsfju'une personne le demande chez le concierge, AUamort ne manque pas de répondre :

— Voyez dans l'escalier. Si vous ne l'y trouvez pas, c'est qu'il n'est pas dans la maison.

On devient natnrellement plus intime, plus confiant avec ime personne qui cause avec nous tous les jours, et, dans l'aliandon de la conversation, Gre-

iioiiillet ayant demandé à sa voisine pourquoi le monsieur du premier étage courait sans cesse aprôs elle dès qu'il l'apercevait, et se permettait même d'aller quelquefois frapper chez elle, le soir, où l'on ne craignait pas de le recevoir seul quelques instanls, Joliette avait répondu :

— N'allez-vous pas supposer que ce monsieur me ■ fait la cour!... Ce pauvre iM. Dauberlon ! comment voulez-vous que je ne lui réponde pas, quand il vient me demander des nouvelles de sa fille... quand, avec des larmes dans les yeux, il vient s'informer si j'ai revu Emma... si je sais oîi elle est !

Cet aveu une fois parti, Joliette avait bien été obligée de dire le reste, et tout ce qui concernait Emma, toujours sous le sceau du secret. Grenouillet avait poussé des cris d'étonnement, en apprenant que la jeune fille au teint pâle était une riche héritière; peut-être en lui-même s'était-il dit : « Pourquoi n'estce pas à celle-là que j'ai fait la couri » Mais sa surprise fut encore bien plus forte, lorsque Joliette lui apprit que Emma ne voulait pas être reconnue pour la fille de M. Dauberton et qu'elle refusait le sort brillant que celui-ci voulait lui faire.

— C'est un caprice, une toquade de jeune fille ! s'était écrié CTrenouillet, mais cela ne durerapas, elle acceptera, il faut qu'elle accepte ; qu'elle devienne riche, pour faijre du bien à ses amis... à tous ceux qui l'aiment. Ah! Dieu ! si au lieu d'une fille, M. Dauberton avait cherché un fils ! comme je me serais dé-

voué! comme je lui aurais prouvé que je devais l'èlre! . . . D'autant plus que je ne suis pas bien sûr d'être l'euiant de mon père... Mais le hasard ne fait jamais les choses qu'à moitié.

Grenouillet sachant que Joliette est retournée parler à Emma, attendait donc son retour avec la plus vive impatience, et du plus loin qu'il aperçoit sa voisine, il lui crie :

— Eh bien ! c'est arrangé, n'est-ce pas? Elle accepte cette belle fortune qu'on lui offre... Elle va nager dans l'opulence... et nous donner des dîners chicocandars !...

— Pas du tout, moucher monsieur, elle refuse plus que jamais, et viendra demain dire à M. Dauberton qu'il se trompe, et qu'elle n'est point sa fille.

— Eh bien, alors, qu'elle me donne son petit médaillon... je vais me tatouer le bras gauche, et je persuaderai à M.Danberton qu'on s'est trompé de sexe, et que je suis son rejeton...

— Taisez-vous, mauvais sujet... cette farce-là serait de mauvais goût.

— Mais non... elle serait admirable, au contraire... Quel mal de m'enrichir, moi, puisque cette demoiselle ne veut pas l'être? ... Ça ne fait de tort à personne .

— Et votre àîje, car vous avez près de dix ans de plus que Emma?... Croyez-vous que M. Dauberton s'y retrouvera?

— Ah ! bigre, je n'y avais pas pensé!... Alors je n'ai plus qu'à lui proposer de m'adopter.

Le lendemain, snr les deux heures de l'après-midi, Emma s'est rendue chez elle, et M. Roch, qui l'a vue rentrer, se hâte de monter chez le locataire du premier, dont il se rappelle les ordres. Il lui crie du plus loin (|u'il laperçoit :

— Monsieur, la jeune ouvrière du cinquième, qui était absente depuis longtemps, mamzelle Emma, enfin , vient de revenir... elle est montée chez elle...

M. Dauberton se lève avec précipitation, en s'écriant :

— Emma est revenue? elle est maintenant chez elle, dites-vous?

— Oui, monsieur, j'en suis positivement sur; jisuis monté sur ses talons.

— Ah! merci, merci!...

Et M. Dauberton met une pièce de ciuij francs dans la main du concierge, qui la reçoit en se di.sant :

— Voilà comme je comprends les locataires!... Mais les panés du quatrième!... ça ne mérite pas qu'on leur tire le cordon.

M. Dauberton s'est hâté de sortir de chez lui et de monter au cinquième étage. Arrivé là, il est obligé de s'arrêter avant de frapper: son co'ur bat avec force, une secrète inquiétude trouble sa joie ; il se rappelle la froideur, le ton peu aimable avec lequel Emma lui a toujours répondu, mais il se dit :

« Elle ne se doutait pas alors qu'elle parlait à son père, aujourd'hui elle ne sera plus la même avec moi... »

Enfin, il se décide, il frappe... mais la clef est sur la porte, et la voix d'Emma lui dit d'entrer.

M. Danberton se sent chanceler en pénétrant dans cette pauvre mansarde, habitée depuis longtemps par sa fille. Emma se lève, salue respectueusement celui qu'elle sait maintenant être son père, et lui présente une chaise en lui disant :

— Veuillez vous asseoir, monsieur, car on m'a dit que depuis longtemps vous désiriez me parler...

— Oui, mademoiselle. Oh! il me tardait de vous voir... de vous contempler tout à mon aise... car... vous ignorez... vous ne vous doutez pas de tout ce que j'ai à vous dire...

— Pardonnez-moi, monsieur, je sais tout... Joliette, que j'ai vue, m'a tout conté...

— Alors, chère enfant, vous savez que je suis...

— Je sais que vous croyez que je suis votre fille, monsieur, mais c'est une erreur, vous vous trompez, je ne suis pas celle que vous cherchez...

— Que dites-vous, mademoiselle? vous n'êtes point ma fille! quand tout me le prouve... quand votre ressemblance avec votre mère suffirait seule pour me convaincre...

— Une ressemblance ne prouve rien, monsieur, c'est un jeu du hasard ! Vous avez vu une marque à mon bras... Cette marque, c'est une brûlure que je me suis faite moi-même il y a cinq ou six ans. On vous a dit aussi que je possédais un petit médaillon en verre, renfermant un papier .sur lequel sont tracées

les dernières volontés de ma mère... On se trompe encore; le médaillon ne m'apprend sur le papier qu'il renferme que le jour de ma naissance...

— Cependant... ce n'est pas cela que vous avez dit à votre meilleure amie... à Joiiette...

— On peut quelquefois se permettre un léger men- .songe, pour laisser croire que notre mère s'est un moment occupée de nous.

M. Dauberton est conslerné, il regarde Emma, il cherche à lire sur son visage ce qui se passe au fond do son cœur ; mais la jeune fille reste calme et ne laisse rien paraître de ce qu'elle éprouve en secret. Tout à coup M. Dauberton s'écrie :

— Eh bien, mademoiselle, par grâce, veuillez me montrer ce médaillon... et si je reconnais l'écriture de votre mère, vous ne pourrez plus douter que vous êtes ma fille... car cette écriture, vous pourrez la confronter avec la dernière lettre que votre mère m'a écrite, et que je possède toujours.

Le front d'Emma se rembrunit, elle hésite un moment, puis elle répond d'un ton très-ferme:

, — Monsieur, je ne vous montrerai point ce médaillon... rien ne m'y oblige. Je vous ai dit tout ce que j'avais à vous dire... cet entretien sera le dernier que nous aurons ensemble, car, je vous le répète, vous devez cesser de me regarder comme votre fille.

— Ah! je vous comprends, mademoiselle !... dit M. Dauberton, en se levant et cherchant à retenir les larmes qui étouffent sa voix. Si j'avais pu douter

encore... je serais fixé maintenant I... Ce sont les dernières volontés de votre mère que vous exécutez en ce moment... elle vous a écrit : «Ton père fut sans pitié, ne lui pardonne jamais! ...» et vous lui obéissez. . . Ah! vous êtes bien la fille de Lucia. Adieu donc... vous, qui ne voulez pas de moi pour votre père... parce que autrefois je n'ai pas voulu de vous pour ma lille... Cette punition est bien cruelle... Mais je sens que je l'ai méritée... Adieu...

M. Dauberton est parti vivement. Emma a été un instant sur le point de le retenir, mais elle a résisté à son émotion. Cependant, lorsqu'elle est seule, des larmes coulent de ses yeux. Elle les essuie en se di- .sant :

« J'ai obéi aux volontés de ma mère... je devais me conduire ainsi. Si M. Dauberton avait conservé les enfants qu'il a eus de ses deux femmes, il ne se serait jamais occupé de moi. J'ai donc le droit aujourd'hui de I eJuser de le nommer mon père. »

Emma n'a pas fait un long séjour dans sa chanibfette. Elle se hâte de retourner près de Reiïinald, qui lui a dit :

— Si vous tardiez longtemps ;i revenir, je retomberais malade tout de suite.

Le convalescent, qui commence à marcher seul, se lève pour aller au-devant d'Emma, puis il se place près d'elle sur la causeuse, en lui disant :

— Votre absence m'a paru bien longue... Je souffre loin de vous.

— Mais pourtant, monsieur Reginaltl, je ne jouirai pas toujours rester chez vous, et alors...

— D'abonl, chère Emma, ne m'appelez plus moii- .'ii'ur... ce lilre est de trop entre nous... Ensuite... écoule/-moi... j'ai encore une conhdence à vous faire.

— Vraiment... oh ! parlez vite alors! ^

— Vous ne savez pas?... je veux me marier...

— Vous marier !

Emma a pâli, elle fait un mouvement pom^se lever; Kegiuakl la retint, en lui disant :

— Eh bien, c'est ainsi que vous m'écoutez. . .

— Monsieur... je ne sais ce que j'ai... laissezmoi...

— Non, pas avant (juc vous ne m'ayez entendu. Oui, j'ai rencontré cette fois la femme qui doit me rendre heureux... Mais restez donc là... C'est une jeune Hlle charmante... sans nom il est vrai... mais que m'importe?... Figurez-vous (|u'elle m'aimait depuis longtemps, etjene m'en doutais pas... Pauvre petite! elle m'aimait au point de veiller sur moi, de souffrir de mes peines... Pour me rendre l'amour d'une maîtresse (jui me trahissait, elle n'a pas craint d'aller chez elle la supplier de revenir mi^ voir...

— 0 mon Dieu, Reginald... que dites-vous'.'...

— Enfin, lorsque j'eus la sottise de me battre eu duel pour cette femme, et qu'on me rapporta ici blessé, elle quitta tout pour venir s'asseoir à mon chevet, pour me veiller jour et nuit...

274 UNE JEUNE FIIJ.E A (:\n\CTi;nK.

— Reginald!... ai-je bien entendu?... Ah! vous voulez donc que je meure de plaisir?...

— Et ce matin même, refusant les offres d'un homme qui a reconnu en elle un enfant qu'il avait abandonné... elle préfère rester la pauvre ouvrière, afin d'être bien sûre do l'amour de celui qui lui offrira sa main.

— Mon Dieu !... qui donc vous a dit tout cela?...

— On ne me l'a pas dit à moi... mais je l'ai entendu... quand Juliette est venue... hier au soir... je ne dormais pas... Ah! comme j'ai bien fait d'écouter!... Chère Emma, voulez-vous être ma femme?

— Tant de bonheur pour moi! y pensez-vous, mon ami? Je n'ai ni nom, ni fortune... Car, ainsi que je l'avais annoncé à Joliette, je viens de tout refuser.

— Et vous avez bien fait. J'ai assez de bien pour vivre même sans travailler... Mais je travaillerai, car j'aime mon art avec passion. Vous aurez soin de notre pelil»ménage, vous y ferez régner l'ordre, l'économie; et une femme bonne et point coquette, c'est un trésor pour un mari... Vous voulez bien de moi, n'est-ce pas ?

Pout toute réponse, Emma se laisse tomber dans les bras de Reginald, qui, pour la première fois la presse tendrement sur son cœur. Pour la première fois! vous entendez?... Tous les mariages n'ont pas d'aussi douces fiançailles.

Lorsque huit jours après les locataires de madame Tournesol np[)rirent que la jeune Emma allait é|)Ouser

son voisin d'en face, M. Reginald, le compositeur, ce lut un concert de cris de surprise, de cancans, et de réflexions plus ou moins sottes.

— Elle s'était faite garde du jeune homme, ditAltamort Rocli. J'ai su cela par madame Mouton, la [)orticrc d'en face. C'était une malice pour donner dans l'œil à son malade.

Mais M. Dauberton, qui a entendu ce propos, pince assez fortement l'oreille du concierge en lui disant :

— Vous êtes un méchant animal. Respectez cette jeune fille, qui est aussi honnête que désintéressée, sinon je vous fais chasser de cette maison. Je n'ai pour cela qu'un mot à dire au gendre de madame Tournesol.

A dater de ce moment, Altamort ne parle plus de mademoiselle Emma sans ôter sa casquette.

Le jour fixé pour la noce d'Emma et de Reginald, noce à laquelle Jolioltc et Grenouillet sont conviés, en revenantdel'église, le jeune marie re(;oit un pli cacheté. Sous ce pli est une inscription de rente de six raille francs au nom d'Emma, et une lettre de M. Dauberton, contenant ces mots :

« Monsieur, vous savez à quel titre j'offre ce contrat à votre future épouse. C'est au nom de sa mère que je la prie de Taccepter, de sa mère qui peut-être aurait eu pitié de mon repentir.»

Reginald montre la lettre el liiiscriplion de celte rente à Emma, en lui disant :

— Vois ce (|ue tu veux l'aire ?

— L'indulgence est la vertu des grandes Ames, dit (u'euouillet.

— Vondrais4u réduire ce pauvre monsieur au désespoir? s'écrie Jolielte.

Emma hésite un moment, puis enlin elle donne le contrat à son mari, en lui disant :

— Tenez, mon ami, je puis accepter maintenant, car je suis bien sûre que ce n'est pas pour cela ({ue vous m'avez épousée,

Grenouillet dit à l'oreille de Joliette :

— Si elle avait refusé, je ne le lui aurais jamais pardonné.

Et le lendemain de la noce, il ne manque pas d'aller voir M. Dauberton, auquel il dit :

— • Elle sera heureuse , très-heureuse , cette gentille Emma. Mais je vous asure que votre superbe cadeau ne nuira pas... Quand un ménage commence, et même (|uand il finit, il n'a jamais trop d'aisance. Maintenant il n'y a plus que cette excellente Joliette à pourvoir. C'est une bien bonne personne!... qui aime bien Emma... qui se serait jetée au l'eu pour elle... .le crois même que, plusieurs fois, grâce à ses soins, son amie a été revaccinée... J'aurais bien épousé Joliette, mais je n'ai que dix-huit cents francs de revenu... elle n'a pas le plus petit magot de côté... et pour se marier il en faut un... n'importe de quel côté il vienne.

— Monsieur Grenouillet, répond M. Dauberton. puisque cette Joliette fut si amie de ma lille, puis-

f|ti'ellelui a donné tant de preuves d'attachement, si vous l'épousez, je la dote de vingt mille Iraucs...

— Ah! monsieur Dauberton, quelle générosité!... le n'avais pas dit cela dans cette intention, mais c'csl égal, j'accepte au nom de Joliette, et dès demain je lais publier nos bans.

Et, en elïet, quinze jours plus lard, Joliette devenait madame Grenouillet, et, ce qu'on aura plus de peine à croire, c'est qu'une l'ois marié, cet homme si farceur, si bambocheur, devenait d'une sagesse exemplaire et d'une économie qui frisait l'avarice, au point de s'arrêter dans la rue pour ramasser une épingle.

Mais reposons nos yeux sur Emma et Reginald, un couple heureux, aimant, fidèle... Un ménage où les époux sont toujours amants, cela est rare! mais cela se rencontre quelquefois.

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