‹ Une échappée sur l'infini, vivre - mourir - revivreChapitre 14 sur 44 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L'entrée du spiritualisme, en France, se fit sans la moindre solennité.

L'on eût fait rire bien des gens, si on leur avait dit que, sous ces petits jeux de société dont on s'amusa pendant les deux hivers consécutifs de 1851 et 1852, se cachait la plus grandiose révélation qui ait été faite à la terre, et que ces tables tournantes n'ouvraient rien moins qu'une ère nouvelle, sous les doigts de croyants pour rire, ou de sceptiques bien déterminés à ne rien entendre. Les tables furent à la mode toutefois ; mais c'est là tout le bénéfice qu'elles en eurent.

L'on s'amusa donc au beau pays de France et d'autant plus innocemment, que l'on ignorait de tous points — spécialité du reste qui nous est propre — tout ce qui s'était passé à l'étranger. Puis le jeu, cessant de plaire, fit place à de nouveaux divertissements.

Ce fut bien vainement, tout d'abord, que s'élevèrent quelques voix, au milieu de cette universelle indifférence, que M. Eugène Nus fit paraître ses Choses de

19H UNE ÉCHAPPÉE SIR l'iNFIM

Vautre monde ^ puis ses Grands Mystères; que le comte d'Ourche s'intéressa vivement à la question et que le baron de Guldenstubbé publia, en 18^)7, un livre sensationnel sur la Réalité des Esprits,

Qui donc, je vous le denoande, pouvait se préoccuper de parMlles calembredaines?

La presse, la grande presse, gardienne assermentée du bon sens universel, n'était-elle pas là, avec ses gaudrioles préservatrices et ses quolibets réconfortants ?

Mais voici que survint une bien autre chose. Voici qu'AUan Kardec, sous son nom cabalistique, publia, en 1857, son Livre des Esprits,

Entendez-vous bien la chose, car je ne sais vraiment si je me fais comprendre. Ce Livrje des Esprits est bien le livre des Esprits, livre dicté par eux, Bible d'un nouveau genre, répertoire extraordinaire de toutes les questions, solution étrange de tous les problèmes.

Oh! pour le coup, la chose fit sensation, et trentehuit éditions successives, traduites en je ne sais combien de langues, n'ont pas encore épuisé l'intérêt de curiosité que provoqua cette publication sans pareille. Eli quoi, ce sont ces petits jeux innocents de tables tournantes, de coups frappés dans les meubles et de dialogues avec un invisible interlocuteur qui nous enseignent que l'ame est immortelle et nous donnent la clé des mystères de l'au delà.

Scandale et stupéfaction ! De toutes parts, s'éleva un toile contre le malencontreux mystificateur. Les revues, les journaux, les académies, les chaires apostoliques ou évangéliqués, rangés en front dé bataille, massés en phalange macédonienne, d'un commun accord se groupèrent et firent face à l'ennemi ! Et s'il y avait

eu 9 en France, quelques demoiselles Fox disponibles, qui sait quel glorieux pendant nous eussions peut-être donné aux scènes scandaleuses de Rochester ?

ÎN 'incriminons personne, toutefois. Ce ne fut pas le sang qui coula, ce ne fut que d'inoffensifs encriers que s'échappa à flots une encre intarissable. « intarissable » n'est pas excessif, car l'encre n'a pas fini de couler.

Il fallut, nonobstant, s'occuper de la question. On reprit l'étude de ces fameuses tables tournantes, cause première de tout le scandale, et deux courants d'opinions se formèrent tout d'abord.

Pour les uns, le phénomène n'avait aucune réalité. Pure supercherie ou mouvements inconscients.

Pour les autres, simple action magnétique, ou bien action psychique dans certains cas, mais vague et indéterminée. — Voilà.

Je me trompe. Il y avait une troisième opinion, celle des croyants orthodoxes, pour lesquels il n'y avait qu'un acteur dans toutes ces comédies démoniaques, qu'un coup:)ble à jamais irréductible malheureusement, le diable, messire Satanas, en personne — que les lettrés appelaient Méphistophélès, pour faire croire qu'ils avaient lu le Faust de Gœlhe.

Et l'académie que j'oubliais... avec sa quatrième opinion ! Je voudrais bien ne pas en parler, ne fût-ce que par égard pour cette docte assemblée; mais comment ne pas signaler, cependant, pour l'édification des siècles futurs, l'explication étrange, paradoxale, baroque, grotesque, fantasque, fantastique, inouïe, — épithètes à la Sévigné — dans le but de caractériser la découverte

inimaginable et pourtant imaginée par un certain Schiff, illustre inconnu, et adoptée avec enthousiasme par un académicien, Jobert (de Lamballe) qui, s'appropriant et patronnant l'idée phénoménale, s'empressa de la communiquer à ses collègues émerveillés, et ce, en Tan de graCe 1859, le 18 avril, dans la monumentale séance dite du long pêronier.

— Le long pêronier ?...

— Oui, le long pêronier... à moins cependant que ce ne soit le court pêronier. Mais nous allons élucider la chose, car si jamais grave question fut en jeu, c'est bien celle des péroniers.

Donc, il apport des savantes constatations de M. Jobert de Lamballe, habile et distingué chirurgien — nul n'en a jamais douté — il appert, dis-je, que dans la jambe d'un chacun, à la région péronière, se trouvent placés sur une surface osseuse des tendons et une coulisse commune. Or, c'est dans cette coulisse que se passe... la cliose.

— Oui, dit M. Schiff, c'est là que s'exécutent des u bruits volontaires, réguliers, harmonieux, même» !

— Comment donc ?

— Rien de plus simple. Tous ces bruits ont pour origine le tendon du long pêronier, lorsqu'il tombe dans la gouttière péronière...

— Pardon I s'écrie iM. Jobert de Lamballe. D'accord avec M. Schiff sur le siège des bruits et de leur cause, nous n'adoptons cependant pas tous les points de sa théorie. Plusieurs de ses explications nous paraissent insuffisantes et peu en rapport avec les dispositions anatomiques.

Nous admettons que tous ces battements sont produits

par la chute d'un lendon contre la surface osseuse pé^ ronière. Nous avons eu toutes les facilités désirables pour étudier ce bruit quant à ses origines et son mécanisme. — Et ici M. Jobert de Lamballe raconte tout au long l'histoire d'une jeune fille malade qu'il a eu l'occasion d'examiner — mais toujours nous avons pu reconnaître qu'il se propageait le long du « court péronier. « Lui seul est donc l'agent du bruit en question, car lui « seul ne laisse rien à désirer sous le rapport de la si « tuation et de sa direction, pour l'explication des ré- (( sultats observés. »

Rien de plus simple en effet, et il demeure bien entendu que les coups qui semblaient être frappés dans les murs, dans les planchers, dans les tables n'étaient dus qu'à ce muscle craqueur de la jambe qui de temps à autre se livre à des facéties que les innocents évocateurs prenaient pour des manifestations d'outre-tombe.

Voilà l'explication. C'est M. Jobert de Lamballe qui l'a trouvée, tout au moins adoptée, et c'est l'académie qui la déclarée exacte, rationnelle et scientifique, ne varietur.

Écoutons, toutefois, la réponse de M. le D' Paul Gibier qui, lui aussi, est physiologiste, chirurgien et se connaît en anatomie.

« Le document fourni par M. Jobert de Lamballe à l'académie a été invoqué bien des fois par ceux qui n'ont voulu voir dans les faits avancés par les spirilualislos que le résiultat de la fraude ou de l'illusion. Eh bien ! il faut vérilablement être à court d'arguments pour en produire de pareils. Comment, voilà M. Jobert qui observe une malade affligéed'une ténositecrépilanle quelconque ; il profite de l'observation de ce cas pour montrer à

•20-2 L'NE ÉCHAPPÉE SUR l'iNFIM

racatiémic et au monde qu'il est un habile chirurgien et qu'il a usé avec succès de la méthode sous-cutanée de son confrère J. Guérin (qu'il ne cite pas du reste) et, pardessus le marché, il conclut de ce cas, simple et naturel, à tout un ordre de faits semblables, mais rien que d'apparence. M. Jobert de Lamballe avait- il observé les coups frappés présentés par un médium, comme phénomènes spiritualistes? S'il les a observés, a-l-il mis les doigts sur les gaines tendineuses des péroniers droits et gauches, longs et courts dudit médium, afin de s'assurer que les bruits étaient bien produits par les conlractions de ces muscles ? C'est ce qu'il a négligé de nous apprendre et nous sommes autorisés à en déduire que M Jobert de Lamballe n'a fait aucune expérience comparative, qu'il a conclu d'un cas pathologique ordinaire à d'autres cas dont il n'avait pas la moindre idée ; aussi pour nous son observation ne compte pas. »

Et voyez donc à quoi tient le sort des découvertes, lussent-elles géniales comme celle-là. Les mollets cra- (|ueurs ne firent pas leurs frais. Le public ignare rcsia sourd à la musique de cette musculature crépitante, et M. de Lamballe dut remporter son muscle dont nul, en dehors de l'académie, ne sut apprécier les facultés multiples ; — multiples, elles devaient l'être, car il ne suffisait pas seulement de craquer à l'heure voulue. Il fallait imiter les tables qui, non contentes de frapper, faisaient aussi des réponses, réponses superbes parfois. Et c'était le long péronier qui répondait sans doute... à moins toutefois que ce ne fût le court — énigme vraiment cruelle I

Laissons là ces insanités grotesques.

Soyons sérieux, et citons lesnoms de quelques hommes convertis au spiritualisme qui, pour n'être pas de Tacadémie, n'en présentent pas moins une certaine notoriété.

Voici Auguste Vacquerie, qui dans ses Miettes de V histoire nous raconte les expériences qu'il fit en compagnie de M™® de "Girardin, chez V. Hugo, à Jersey ; M. Victorien Sardou, qui est médium dessinateur, le savant astronome Camille Flammarion, , dont tout le monde connaît les ouvrages oii il a popularisé les doc< trlnes philosophiques du spiritualisme, le h' Gibier, lauréat de l'Académie de médecine, qui dans son ouvrage sur le Fakirisme occidental a accumulé nombre de faiis et d'expériences de l'intérêt le plus saisissant. Et voici ce que nous dit, pour sa part, M. Eugène Bonnemère, l'historien si connu : <( J'ai ri comme tout le monde du spiritisme ; mais ce que je prenais pour le rire de Voltaire n'était que le rire de l'idiot, infiniment plus commun que le premier. »

Nous ne pouvons, dit M. Gabriel Delanne (1), donner ici une bibliographie complète des œuvres spirites ; l'espace nous ferait défaut. Nous ne citerons que les savants notoirement connus ; mais il nous serait facile d'ajouter à cette liste quantité de noms de médecins, d'^ivocats, d'ingénieurs, d'hommes de lettres qui établiraient sans conteste que le spiritisme a pénétré principalement dans les classes instruites de la société, chez les « intellectuels», suivant l'expression nouvellement employée.

« Le spiritisme, dit le D' Paul Gibier (2), prend de

{l)Le Phéno?nèn€ spiriie.

(2) Le Fakirisme occidental.

jour en jour une telle importance parle nombre croissant de ses néophytes, qu'avant peu on sera obligé de s'occuper de lui dans les sphères officielles, tant scienlifiques que politiques. Le spiritisme est devenu une croyance, une véritable religion. En France, le nombre des spiritcs est moins grand qu'en Angleterre ou en Amérique, mais nous ne croyons pas exagérer en disant qu'à Paris ils sont près de cent mille. »

Dos journaux spirites, des revues et autres feuilks périodiques s'impriment dans tous les pays de la terre, et ces publications augmenlent tous les jours.

Voici du reste (|uelques chiffres suggestifs- Seize revues ou journaux spirites sont publiés en franyais; vingt-sept en anglais ; trente-six en espagnol; cinq en allemand ; trois en portugais ; un en russe ; deux en italien. Un journal spirite franco-espagnol paraît à Buenos-Ayres et un autre franco-allemand à Oslendo, formant un total de plus de quatre-vingt-dix publications.

Parmi elles, deux sont rédigées par des hommes de haute science. Dans la Société de recherches psychiques de Londres, nous trouvons parmi les noms des principaux membres ceux de MM. Gladstone, expremier ministre, W. Grookes et Alfred Russel Wallace. Gcs deux derniers, que nous avons déjà cités, sont en même temps membres de la Société royale de Londres qui correspond à notre Institut de France, Le président, professeur Halfour-Stewart, est également membre de la Société rovale. Actuellement la Société de recherches psychiques compte SrU membres effectifs, 21 membres honoraires et S.'io membres associés. Plusieurs savants français font partie de cette société à titre de membres

correspondants, tels que les docteurs Bernheim et Liébault, de Nancy, Charles Richet, professeur agrégé à la Faculté de médecine de Paris et directeur de la Be^ue scientifique.

Un journal spirite allemand Is Sphynx,GSi également rédigé par des savants de premier ordre. Un des plus ardents propagateurs de la doctrine spirite à Saint-Pétersbourg est M. Alexandre Aksakof, conseiller secret de feu le tsar Alexandre III.

Ajoutons enfin qu'il s*est formé à Paris, comme à Londres, une Société de psychologie physiologique dont le but est d'étudier, entre autres phénomènes psychiques, ceux de la télépathie se manifestant par des ap;^aritions de diverses natures.

Cette société a nommé une commission permanente dont le rôle est de contrôler les faits qui sont soumis à son appréciation.

Voici les noms des commissaires : MM. Sully Prudhonime, de l'Académie française, président; G. Ballet, professeur agrégé de l'Académie de médecine; Beaunis, professeur à la Faculté de médecine de Nancy; Ch. Richet, professeur à la Faculté de médecine; le lieutenantcolonel de Rochas, administrateur de l^École polytechnique, et Marinier, maître de conférence à l'École des Hautes Etudes, secrétaire.

A Paris et dans toutes les grandes villes de France, il existe de très nombreux petits centres où ont lieu des évocations. Déplus, il y a à Paris deux sociétés publiques de spiritisme, une à Lyon, une à Reims, une à Rouen. En outre, dans la plupart des grandes villes, a été établi un service de propagande dont l'organisation ne laisse rien à désirer.

206 INE ÉCHAPPÉE SUR l'iNFIM

La recrudescence du mouvement spirîtualisie est particulièrement du au congrès spirile qui s'est réuni à Paris en 1889. Le compte rendu des travaux a établi que ce congrès comptait 40.000 çidhérents. Les groupes spirites du monde entier s'y étaient fait représenter.

CHAPITKE XI

M! SPiniTL'ALISHE HODEHNE E?I ALLEMAGNE

Les phénomènes spirites devancèrent de plusieui années, en Allemagne, ceux qui, partis d'Amériqui sont en train de faire leur tour du monde.

C'est vers 1840, dans le pelil village de Prévors dans le Wurtemberg, qu'eurent lieu les premier» manîreslations. Le nom de Voyante de Prévorst e: devenu depuis longtemps célèbre. Cette voyante, que croyait hallucinée, s'appelait M"* Hauffe, et c'est D^ Kerner qui, en lui donnant des soins, fut amené constater dans quel élrange milieu vivait cette extrao dinaire et intéressante malade. Cette malheureusi raconte le docteur, était souvent tourmentée par di apparitions de fantômes qu'il était impossible d'atlr buer à des halluciDadons, car des personnes de sonvo sinage, qui assistaient à ces étranges scènes, entendaiei aussi bien qu'elle les coups qui retentissaient dans It murs et, comme elle, voyaient s'agiter danssachambi des objets et des meubles que déplairaient des pcrsoi nages invisibles. La visionnaire de Prévorsl ne se coi tentait pas de voir et d'entendre, elle avait encore di pressentiments, prévoyait l'avenir, et cela avec une tel netteté, qu'elle prévenait les membres de sa famille

208 UNE ÉCHAPPÉE SUR l'i^^FINI

l'approche de certains dangers, dont la prévision et l'annonce furent toujours justifiées par les événements. (Voir la note 5.)

C'est vers la même époque que se. produisirent d'autres manifestations dans le village de Mottlingen, toujours dans le Wurtemberg, phénomènes variés de visions, d'auditions et de communications dont la nature ne pouvait laisser aucun doute sur leur origine surnaturelle.

* Ces faits, bien que très significatifs, n'eurent qu'un médiocre retentissement et il ne fallut rien moins que la nouvelle des événements analogues qui venaient de se passer en Amérique, pour éveiller l'attention de certains observateurs instruits et judicieux.

Parmi ces observateurs, il faut citer en première ligne le célèbre astronome Zœllner, professeur à l'Université de Leipsig. Le récit de ses expériences personnelles, qu'il ne tarda pas à publier, contient des aveux qui nous rappellent des faits analogues dans l'histoire de savants absolument incrédules, tout d'abord, mais dont la conversion au spiritualisme fut amenée par les résultats acquis dans leurs travaux d'expérimentation. Les faits extraordinaires dont il fut témoin, en compagnie du médium Slade, et dont il sera question plus loin, l'amenèrent à admettre l'action d'intelligences désincarnées dont il explique l'intervention par Thypothèse d'un « quatrième mode » dans l'évolution de la matière.

A son témoignage vinrent se joindre ceux de Weber, réminent physiologiste, de Fechner dont les recherches sur les manifestations de la sensibilité ont acquis une légitime notoriété, et enfin du professeur Ulrici.

Page 1