CHAPITRE XIII
Dans ces assises solennelles, plus solennelles que toulcs celles qu'ont jamais présidées les juges de nos tribunaux, les témoins ont été convoqués. Procédons à leur audition.
Voici d'abord Auguste Vacquerie. Écoutons ce qu'il nous raconte, dans ses Miettes de Vhistoire^ sous ce litre:
« Le Spiritualisme chez Victor Hugo. » — M""^' de Girardia fit une visite à Victor Hugo alors en exil à Jersey et lui parla du phénomène nouvellement importé d'Amérique ; elle croyait fermement aux Esprits et à leurs manifestations. .
Le joilr même de son arrivée, ils tourmentèrenl une table qui resta muette. Une autre table plus petite fut achetée, interrogée. Elle ne s'anima pas plus que la grande. M™® de Girardin ne se découragea pas et dit que ies Esprits ne sont pas des chevaux de fiacre attendant
paliemmrnt le bourgeois, mais des êtres libres et volontaires qui ne viennent qu'à leur heure.
Le lendemain, même expérience et même silence. Elle s*obstina, la table s'entêta. Elle avait une telle ardeur de propagande, qu'un jour, dinant chez des Jersiais, elle leur 6t interroger un guéridon qui prouva son intelligence en ne répondant pas aux indigènes de l'île.
Ces insuccès répétés ne l'ébranlèreni pas ; elle resta calme, confiante, souriante, indulgente à l'incrédulité. L'avant-veille de son départ, elle nous pria de lui accorder pour son adieu une dernière tentative. Je n'avais pas assisté aux tentatives précédentes. Je ne croyais pas aux phénomènes et ne voulais pas y croire. Cette fois, je ne pus pas refuser de venir à la dernière épreuve ; mais j'y vins avec la résolution bien arrêtée de ne croire qu'à ce qui serait trop prouvé.
M'"® de Girardin et un de ses assistants, celui qui voulut, mirent leurs mains sur la petite table. Pendant un quart d'heiîre, rien; mais nous avions promis d'élre patients. Cinq minutes après, on entendit un léger craquement : ce pouvait être reflet involontaire des mains fatiguées ; mais bientôt ce craquement se renouvela et puis ce fut une sorte de tressaillement électrique, suivi d'une agitation fébrile. Tout à coup Tune des griffes du pied se souleva. M""® de Girardin dit :
— Y a-t-il quelqu'un? S'il y a quelqu'un et qu'il veuille nous parler, qu'il frappe un coup.
La griffe retomba avec un bruit sec.
— Il y a quelqu'un 1 s'écria M"** de Girardin : faites vos questions.
On fit des questions et la table répondit. Les réponses étaient brèves, un ou deux mots, hésitantes, indécises,
quelquefois inintelligibles. Était-ce nous qui ne les comprenions pas ? Le mode de traduction des réponses prêtait à Terreur. On se trompait parfois par inexpérience et M°*® de Girardin intervenait le moins possible, pour que le résultat fût moins suspect. Malgré l'imperfection des moyens employés, la table fit quelques réponses qui me frappèrent.
Je n'avais encore été que témoin ; il me fallait être acteur à mon tour. J'étais si peu convaincu que je traitais le miracle comme un âne savant à qui Ton fait désigner « la fille la plus sage de la société ».
Je dis à la table : « Devine le mot que je pense. » Pour surveiller la réponse de plus près, je m'assis à la table auprès de laquelle se tenait M™® de Girardin.
La table répondit un mot. C'était celui que j'avais pensé. Mon scepticisme n'en fut pas entamé. Je me dis que le hasard avait pu souffler le mot à M"*"^ de Girardin qui, à son tour, aurait pu le souffler à la table. Sans même invoquer le hasard, j'avais bien pu, au passage des lettres du mot, avoir, à mon insu, dans les yeux ou dans les doigts, un tressaillement qui les aurait pu indiquer. Je recommençai donc l'épreuve ; mais, pour être certain de ne pas me trahir, je quittai la table et je lui demandai non pas le mot que je pensais mais, sa traduc lion.
Latable me répondit : «Tu veux dire souffrance, » — J'avais pensé amour.
Je ne fus pas encore persuadé. En supposant qu'on eût aidé la table, la souff*rance est tellement le fond de toute chose en ce monde, que la traduction pouvait s'appliquer à n'importe quel autre mot que le mien. Souffrance nepouvaît-iltraduire^rancfewr,nîafernî7p,/?oJsîe,
^*4 UNE ÉCHAPPÉE SCR l'iNFIM
patriotisme^ et combien d'autres, aussi bien que le mol amour y Je pouvais donc être dupe^ à la condition que M'"** de Tiirardin si sérieuse, si généreuse, si amie et presque mourante comme elle l'était, eût traversé la mer, pour myslifier des proscrits. tMen des impossibilités étaient croyables avant celle-là ; mais je m'obstinais à douter jusqu'à la fin.
D'autres interrogèrent la table et lui firent déterminer leur pensée ou tels incidents connus d'eux seuls. Mais soudain elle sembla s'impatienter de ces questions puériles et refusa de répondre. Et cependant elle continuait à s'agiter comme si elle avait quelque chose dt dire encore. Son mouvement devint brusque et volontaire comme un ordre.
— Est-ce toujours le même Esprit qui est là ? demanda M'"'' de Girardin.
La table frappa deux coups secs, ce qui voulait dire non ! suivant le langage convenu.
— Qui es-iu, toi ? demanda-t-elle encore.
Et la table répondit le nom d'<me morte, vivante dans le cd'ur de tous ceux qui étaient là...
Ici, la d('fiance ai)diquait. Personne n'aurait eu ni le front, ni le cœur, de se faire devant nous un tréteau de celte tombe. Une mystification était déjà bien difficile à admettre ; mais une infamie... Non. Le soupçon se serait méprisé lui-même.
Le frère questionna la saur qui sortait de la mort pour consoler Texil. La mère pleurait. Une indicible émotion étreignait toutes les poitrines. Je sentais distinctement la présence de celleque nous avait arrachée la tempête.
Où était-elle? Nous aimait-elle toujours? Étail-elle heureuse ?
Elle répondait àtoutes les questions, parfois, aussi, déclaraitqu'illuiétakinterditde répondre. Lanuit s'écoulait et nous restions là, Tame clouée sur Fin visible apparition. Enfin, elle nous dit adieu et la table ne bougea plus.
Le lendemain, M""® de Girardin n'eut pas besoin de me solliciter ; c'est moi qui l'entraînai vers la table. La nuit encore y passa. M""® de Girardin partit au jour. Je l'accompagnai au bateau et, lorsqu'on lâcha les amarres, elle me cria : Au revoir ! Je ne lai plus revue ; mais je la reverrai !
Elle revint en France faire son reste de vie terrestre. Depuis quelques années, son salon était bien différent de ce qu'il avait été. Les amis n'étaient plus là, Victor Hugo, Balzac, Lamartine. Elle avait bien encore autant qu'elle en voulait, des ducs, des ambassadeurs et des princes ; mais tous ces grands personnages ne la consolaient pas des écrivains. Elle remplaçait mieux les absents, en restant avec deux ou trois amis ; avec sa table surtout. Les morts accouraient à son évocation. Elle avait ainsi des soirées qui valaient bien ses meilleures d'autrefois, et les génies étaient suppléés par les Esprits. Ses invités de maintenant étaient Sedaine, M""' de Sévigné, Sapho, Molière, Shakespeare. C'est au milieu d'eux qu'elle est morte. Elle est partie sans résistance et sans tristesse. Cette vie de la mort lui avait enlevé toute inquiétude. Chose touchante que, pour adoucir à cette noble femme le dur passage, ces grands morts soient venus la chercher.
Le départ de M^^ de Girardin ne ralentit pas mon élan vers la table. Je me précipitai éperdument vers cette grande curiosité de la mort entr'ouverte*
21 G L>E ÉCHAPPÉE SUR L INFIM
Je n'attendais plus le soir; dès midi, je commençais et ne finissais que le matin, m'interrompant tout au plus pour le repas du soir.
Personnellement, je n'avais aucune action sur la table, mais je Tinterrogeais. Le mode de communication était toujours le même, je m'y étais fait ; Thabilude Tavàit simplifié et quelques abréviations lui avaient donné toute la rapidité désirable. Je causais couramment avec ma table ; le bruit de la mer se mêlait à ces dialogues dont le mystère et l'autorité s'augmentaient de l'hiver, de la nuit, de la tempête, de l'isolement. Ce n'étaient plus des mots que me transmettait la table, mais des phrases et des pages. Elle était le plus souvent grave et magistrale, mais par moments spirituelle et même comique. Elle avait des accès de colère, relevait vertement mes irrévérences, et j'avoue que je n'étais pas très tranquille avant d'avoir obtenu mon pardon. Elle avait des exigences ; elle choisissait son interlocuteur. Elle voulait parfois être interrogée en vers, et on lui obéissait, et alors elle répondait elle-même en vers.
Toutes ces conversations ont été recueillies, non plus au sortir de la séance, mais sur place et sous la dictée même de la table. Elles seront publiées un jour et poseront un problème impérieux à toutes les intelligences avides de vérités nouvelles.
Si l'on me demandait ma solution, jliésiterais. Je n'aurais pas hésité à Jersey. Quant à l'existence de ce que l'un appelle les Esprits, je n'en doute pas. Je n'ai jamais eu cette fatuité de race qui décrète que l'échelle des êtres s'arrête à l'homme. Je suis persuadé que nous avons au moins autant d'échelons sur le front que nous en avons sous les pieds et je crois fermement aux Esprits.
sn-
Leur existence admise, leur intervention n'estplusqu'un détail. Pourquoi ne pourraient-ils pas communiquer avec rhomme par un moyen quelconque? Des êtres immatériels ne peuvent faire mouvoir la matière ; mais qui vous dit que ce soient des êtres immatériels? Ils peuvent avoir un corps aussi, plus subtil que le nôtre et insaisissable à notre égard, comme la lumière l'est à notre toucher. Il est vraisemblable qu'entre l'état humain et rétat immatériel il y a des transitions. Le mort succède au vivant comme l'homme à l'animal. L'animal est un homme avec moins d'ame, l'homme est un animal en équilibre, le mort est un homme avec moins de matière, mais il lui en reste. Je n'ai donc pas d'objection raisonnée contre la réalité du phénomène des tables.
Donnons maintenant la parole à M. Eugène Nus qui, dans ses Choses de Vautre monde ^ nous raconte ses expériences, ses recherches, ses doutes, ses stupéfactions et, en fin de compte, l'expression de ses convictions émues.