LA TABLE TOURNANTE
Au commencement de l'année 1853, j'entendis pour la première fois parler de ces phénomènes. Nous étions réunis quelques amis et moi rue de Beaune. Le coup d'État nous avait fait des loisirs. Notre journal avait été supprimé (la Démocratie pacifique). Par désœuvrement, par habitude, par amitié surtout, par ce besoin si naturel d'épancher entre nous nos déceptions et nos colères,
218 UNE ÉCHAPPÉE SLR l'iNFINI
nous avions continué de venir à notre rendez-vous habituel.
Nous étions, un soir, troisou quatre assis autour d'une table de trictrac. L'un de nous qui savait l'anglais parcourait un journal américain.
— Bon, fit-il tout à coup.
— Quoi donc ?
— Un canard d'une nouvelle espèce. Ces Yankees ne savent où pêcher des idées pour amorcer les badauds. Us viennent d'inventer des tables qui marchent.
— Des tables ?
— Qui vont à droit, à gauclie, avancent, reculent, se dressent et retombent, exécutant tous les mouvemenls compatibles avec leur structure, à la volonté des spectateurs. Inutile même de leur parler tout haut, la volonté suffit.
— Allons donc !
— Je traduis.
Et il nous lut l'article qui, en eifet, énumérait tous ces prodiges et indiquait la manière de les produire.
— C'est trop bête.
— Bah ! fait l'un de nous, essayons tout de même. Nous roulons au milieu de la chambre une table à
manger lourde et massive. Nous nous asseyons autour ; nous appliquons nos mains, puis nous attendons, suivant la formule... et, au bout de quelques minutes, la table oscille sous nos doigts.
— Quel est le mauvais plaisant ?
Nous protestons de notre innocence ; mais chacun, d'un œil de côté, suspecte son voisin; quand tout à coup la table se lève sur deux pieds. Cette fois pas de doute possible. Elle est trop lourde pour qu'un effort, même
fort apparent, puisse la faire se dresser de la sorte. D'ailleurs, comme pour nous narguer, elle reste imniobile, en équilibre sur deux jambes et se raidit sous tes bras qui veulent lui faire reprendre sa position naturelle, ce à quoi ils parviennent enfin par une énergique pesée.
Nous nous regardons ébahis.
— ^ Que diable est cela ?
Puis elle se mit à tourner sous nos mains. Nous nous levons en repoussant nos chaises et nous suivons ses mouvements que bientôt maîtrise et dirige notre volonté.
Le phénomène est réel, indiscutable. Chacun de nous, tour à tour, prescrit mentalement les marches et contremarches, les conversions et balancements qui s'exécutent à rinstant.
Nous recommençons le lendemain, le surlendemain, les jours suivants ; mêmes résultats. Nous prenons une table à jeu, un guéridon, même chose. Le guéridon beaucoup plus léger gambade sous nos doigts, se dresse à notre volonté sur chacun de ses pieds, imite le mouvement du berceau ou le roulis de la vague.
Cette force est en nous et vient de nous évidemment, puisqu'il faut notre contact pour animer ce bois inerte. « Animer » est bien le mot, car, une fois nos mains posées sur la table, ce n'est plus une chose, c'est un être.
Théories à perte de vue.
— Eh bien, voilà, nous communiquons un mouvement physique par un dégagement d'électricité.
— Vous êtes bons, disait Franchot. 11 faut bien accepter cela, puisque nous ne pouvons faire autrement ; mais il reste une petite difficulté ; comment expliquez-vous cette transmission à la matière, de notre pensée, de notre intelligence, de notre volonté ? Car, enfin, cette table est
intelligente, au moins autant que le caniche le mieux dressé, puisqu'elle exécutenos ordres Que dis-je autant? Bien davantage, puisqu'elle n'a besoin, pour nous comprendre, ni de parole, ni de gestes, pas même désignes. Il nous suffit de vouloir pour la voir obéir immédiatement.
— Il faut pourtant bien qu'il en soit ainsi et que nous lui transmettions Tespril comme nous lui transmettons la force, sinon... Quoi donc.^
— Eh ! je sais bien qu'il le faut ; mais du diable si je comprends.
— Eh bien I et nous donc?
Nous n'étions pas au bout.