‹ Une échappée sur l'infini, vivre - mourir - revivreChapitre 34 sur 44 · LE PÈRE ET LE CONSCRIT · texte numérisé non relu

LE PÈRE ET LE CONSCRIT

Au commencement de la guerre d'Italie, en 4859, un négociant de Paris, père de famille, jouissant de l'estime gérale, avait un flls que le sort avait appelé sous les drapeaux. Se trouvant, par sa position, dans l'impossibilité de l'exonérer du service, il eut l'idée de se suicider, afin de l'exempter comme fils unique de veuve.

Il a été évoqué un an après sa mort, à la Société de Paris, sur la demande d'une personne qui l'avait connu et qui désirait connaître son sort dans le monde des Esprits.

A l'évocation qui lui est faite, il répond :

— Oh merci ! Je souffre bien^ mais... est juste ; cependant il me pardonnera.

(Le mëdium de TEsprit écrit avec une grande difficulté ; les caractères soDt irrëguliers, tourmentés. On remarque qu'après le mot mais, il s'arrête, essaie yainement d'écrire, ne fait que des traits indéchiffrables. Il est évident que c'est le mot Dieu qu'il n'a pu écrire.)

— Remplissez la lacune que vous venez de laisser. -- J'en suis indigne...

— Vous dites que vous souffrez. Vous avez eu tort, sans doute, de vous suicider ; mais est-ce que le motif qui vous a porté à cet acte ne vous a pas mérité quelque indulgence?

— Ma punition sera moins longue ; mais l'action, je le comprends bien, n'en est pas moins mauvaise.

— Pourriez-vous nous décrire la punition que vous subissez .

— Je souffre doublement dans mon àme et dans mon corps. Je souffre dans ce dernier, quoique ne le possédant pftts^ comme l'amputé souffre dansleYnembre qui lui manque

— Votre action a-l-elle eu votre fils pour unique motif?

— L'amour paternel, seul, m'a guidé ; mais m'a mal guidé. En faveur de ce motif, toutefois, ma peine sera abn'iiée,

— Prévoyez-vous le terme de vos souffrances ?

— Je n'en connais pas le terme ; mais j'ai l'assurance que ce terme existe, ce qui est un grand soulagement pour moi.

— Tout à l'heure, vous n'avez pu écrire le nom de Dieu; nous avons cependant vu des Esprits très souffrants qui sont parvenus à l'écrire. Gela fait-^ii partie de votre punition ?

— Je le pourrai, avec de grands etlorts de repentir.

— Eh bien! faites-les, ces efforts et tâchez de l'écrire, cela sera un soulagement pour vous.

L'Esprit finit par écrire en caractères irréguliers, tremblés el très gros : Dieu est bien bon,

— Nous appellerons sur vous la miséricorde de Dieu.

— Oh ! oui, s'il vous plaît !

Un jourual du 13 juin 1862 contenait le récit suivant :

« La demoiselle Palmyre, modiste, demeurant chez ses parents, était douée d'un extérieur charmant auquel se joignait le plus aimable caractère; aussi était-elle recherchée en mariage.

Parmi les aspirants à sa main, elle avait distingué le sieur B... qui éprouvait pour elle la plus vive passion. Quoique l'aimant beaucoup, elle-même, elle crut cependant, par respect illiai, devoir se rendre aux vœux de ses parents, en épousant le sieur D... dont la position sociale leur semblait plus avantageuse que celle de son rival.

« Les sieurs B... et D... étaient amis intimes et conservèrent leurs relations amicales. L'amour mutuel de B... et de M™« Palmyre D... ne s'était nullement affaibli, malgré les efforts qu'ils faisaient l'un et l'autre pour en comprimer les manifestations. Pour essayer de l'éteindre, B... prit le parti de se marier. Sa femme était charmante ; il s'efforça de l'aimer; mais tout fut inutile et le premier amour persista. Pendant quatre années, ni B... ni Palmyre .ne manquèrent à leur devoir ; mais ce qu'ils eurent à souffrir ne saurait s'exprimer.

« Rapprochés, un jour, par une circonstance fortuite, les deux amants se déclarèrent mutuellement — ce qu'ils savaient l'un et l'autre — que lutter plus longtemps leur était impossible, et ils décidèrent d'un commun accord de mourir ensemble, pour mettre un terme à leur intolérable torture.

« Après avoir fait leurs derniers préparatifis, ils écrivirent une touchante lettre où ils déclarèrent que c'était pour ne pas manquer à leur devoir qu'ils se réfugiaient dans la mort. Cette lettre navrante et désespérée se terminait par une demande de pardon eila prière instante d'être réunis dans le même tombeau.

« Lorsque le sieur B... rentra chez lui, il les trouva asphyxiés. Respectant leur dernier vœu, il donna des ordres pour qu'au cimetière ils ne fussent pas séparés.

« Ce fait ayant été communiqué à la Société de Paris, ils évoquèrent un Esprit qui répondit :

(( Les deux amants ne peuvent encore vous répondre. Je les vois, ils sont plongés dans un trouble douloureux. Les conséquences morales de leur faute les châtieront pendant des migrations successives où leurs âmes dépareillées se chercheront vainement ; mais, Texpiation accomplie, ils seroîit réunis pour toujours dans le sein de Véternel amour*

i( Dans huit jours, à votre prochaine séance, vous pourrez les évoquer. Ils viendront, mais ils nç pourront se voir.

« Une nuit profonde les cache Tun à Tautre. »

Évocation de la femme.

— Voyez-vous votre amant avec lequel vous vous êtes suicidée ?

•— Je ne vois rien ! Quelle nuit ! Quelle nuit I et quel voile épais sur mon visage !

— Quelle sensation avez-vous éprouvée lorsque vous vous êtes réveillée après votre mort ?

— Étrange ! j'avais froid et je brûlais ! De la glace dans mes veines et du feu dans mon front I Je pensais que j'aillais succomber une seconde fois.

— Eprouvez-vous une douleur physique?

— Toute ma souffrance est là et là. Là dans mon cerveau et là dans mon cœur.

(Il est vraisemblable que, si Ton eût pu voir TEspril, on l'aurait vu porter la main à son front et à son cœur.)

— Croyez-vous que vous serez toujours dans cette situation ?

— Oh toujours, toujours ! J'entends parfois des voix qui me hurlent ces mots : « Toujours ainsi ! »

— Eh bien ! nous pouvons vous certifier, en toute assu-

rance, que ces voix mentent ou se trompent. En vous repentant, vous obtiendrez votre pardon.

— Qu'avez-vous dit ? Je n'entends pas.

— Je vous répète que vos souffrances auront un terme que vous pourrez hâter -par votre repentir, et nous vous y aiderons par la prière.

Vous dites que vous êtes dans les ténèbres ; ne voyezvous rien ?

— Je ne vois rien qu'un crêpe noir sur lequel se dessine parfois une tête qui pleure.

— Ne sentez-vous pas la présence de votre amant auprès de vous, car il est ici.

— Âh ! n^ me parlez pas de lui ! Je dois l'oublier, pour rinstant, si je veux que du crêpe s'efface cette image.

— Quelle est cette image ?

— Celle d'un homme qui souffre et dont j'ai tué l'existence morale sur la terre pour longtemps.

Page 1