‹ Une émeute à Avesnes en 1413Chapitre 6 sur 14 · BB · texte numérisé non relu

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des officiers municipaux et de leurs partisans. C’est encore de nos jours le cortège ordinaire des grèves.

Par tactique ou par crainte, les officiers de la ville et ceux du Comte n’étant par intervenus, l’effervescence populaire se calma rapidement et ne paraît pas avoir provoqué de bien grandes violences contre les personnes et les propriétés. Le maïeur et les jurés avaient certainement pris le parti le plus sage en agissant ainsi et en attendant la prochaine arrivée du Comte qui dut entrer à Avesnes à la fin d’avril ou au commencement de mai 1413. À ce moment les esprits n'étaient pas encore calmés, et le sire de Floyon, accompagné de quarante à soixante individus, vint trouver le seigneur au Château, etlà, parlant, dit-il, au nom du peuple dela ville, il lui exposa le résultat de la consultation donnée par des hommes de loi au sujet du fait du beffroi, en le requérant de vouloir bien ordonner des poursuites devant le comte de Hainaut ou son bailli pour la recherche des coupables.

Le comte de Penthièvre, s’étant retiré dans une salle voisine pour se concerter avec ses gens, invita le sire de Floyon, comme son homme lige et son vassal, à assister à ce conseil. Mais celui-ci refusa formellement de s’y rendre, préférant rester dans la grande salle avec les gens du peuple qui l’avaient suivi jusque-là.

Le Comte, après avoir pris conseil de ses gens, feignit de vouloir donner satisfaction à la requête du sire de Flovon en ce qui concernait l’affaire du beffroi et ordonna que le maïeur Philippe Botreau et quelques-uns des jurés en exercice au moment où elle se produisit, seraient arrêtés et détenus au Château. Il espérait ainsi apaiser l’irritation du peuple et en mème temps soustraire l’ex-maïeur et ses jurés aux violences auxquelles auraient pu se porterlesmécontents sur leurs personnes. Mais Floyon semble avoir deviné le but secret du Comte, et, peu de jours après, il se présenta de nouveau au Château avec une bande de trente à quarante individus. Il rencontra dans la cour Philippe Botreau et ses co-détenus et s’écria en les voyant : « Bien-ça, Botreau, où

sont tes mainfiés (témoins affidés); car toiettes mainfiés avez juré de faire mettre au ban Jean Le Goudalier pour m’avoir Nivré du vin», accompagnant ces paroles de jurons et d’insultes à l’adresse des anciens jurés qu’il traita de larronaille (ramassis de voleurs) dont il était dommage que les méfaits ne fussent pas entièrement connus commeil espérait bien qu'ils le seraient un jour et qu’alors ils les expieraient cher. Sa grande colère provenait de ce que ledit Goudalier ayant été jadis autorisé par le maïeur Botreau, à lui délivrer, avec remise des droits d’afforage, du vin pour un banquet offert par ledit Floyon au Comte, avait outre-passé et abusé de cette autorisation, en lui en vendant une pièce entière.

Après avoir ainsi injurié l'ancien maïeur, le sire de Floyon pénétra avec la foule qui lesuivait dans la grande salle du Château où se tenait le Comte qui, en ce moment jouait aux échecs. Sans le saluer, ni ôter son chaperon, il passa auprès de lui pour aller s’asseoir plus loin sur une table. Voyant alors Philippe Botreau qui était aussi entré dans la salle, parler audit Goudalier, il dit de nouveau qu’il ne paierait pas l’amende et que les méfaits commis par lui et par ses jurés seraient bientôt dévoilés. Il proféra encore d’autres injures grossières contre Jean d Anstiergnes, Pierre de Bellay et Guillaume Collet, conseillers du Comte. Comme ce dernier exprimait le désir de savoir enfin la vérité sur les causes des désordres qui avaient régné et régnaient encore en ville, 1l lui dit que lui-même était l’auteur de la plupart de ces malheurs, et, comme Collet protestaïit, il ajouta avec colère : « Tais-toi, tu es un mauvais hardeau (vaurien), tu as bien contribué à me faire destituer de mon office. Par Dieu! Tu me le paieras»; le tout avec force violentes paroles, accusant les officiers du Comte devant lui, sans témoigner aucun respect pour sa personne.

Le Comte ayant cessé de jouer se leva et s’avança pour parler à Floyon. Mais quelques-uns de ses conseillers, dans la crainte de quelque affaire encore plus désagréable, l’engagèrent à passer dans sa chambre. Ce que voyant, l’ancien

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gouverneur s’écria: « 1] va à son conseil et nous, nousirons au nôtre d’autre part» ; puis, ilsortit du Château entrainant la foule nombreuse qui l’y avait accompagné.

Le soir, le Comte lui fit dire d’avoir à venir le trouver le lendemain pour lui faire connaître quelles étaient les malversations dont il accusait les nouveaux officiers et de lui exposer en détail la mauvaise administration de la ville, car jusqu'alors il n’avait fait que de lui en parler ou de lui en écrire d’une manière vague et générale. Le sire de Floyon ne manqua pas de se rendre le lendemain à cette invitation et, prié de signaler les méfaits des nouveaux officiers, il fit un grand discours dans lequel il rappela les services rendus par lui soit au Comte, soit à son père, services qui, disait-il, lui avaient attiré le courroux et l’animadversion du comte de Haïnaut au point de mettre sa vie en danger. Plusieurs partisans du comte de Hainaut, entre autres Robert de Glennes et Girard de Ville, lui avaient manifesté publiquement leur haine et tendu des embüches auxquelles il n’avait échappé que par miracle. Après un long préambule, roulant sur ses services, 1l finit par déclarer que l’administration de la ville était mauvaise et accablante pour les pauvres gens, mais toujours en restant dans des généralités et sans préciser aucun fait. Il remit cependant au Comte un nouveau mémoire, en le priant de le lire attentivement et d'écouter enfin les plaintes du peuple, ne voulant pas, ajouta-t-il, en dire davantage pour le moment. Mais ce mémoire, paraît-il, ne formulait aucun grief nouveau et précis contre les officiers du Comte et de la ville.

Le jeune comte de Penthièvre qui plus tard, comme nous l'avons fait remarquer en commençant cette étude, devait avoir, sous l’influence de sa mère, une conduite politique si peu prudente qu’elle amena la ruine momentanée de sa maison, fit preuve alors, au contraire, de la plus grande sagesse. Soit que, conservant toujours le souvenir des réels services rendus par le sire de Floyon tant à lui-mème qu’à son père, il fût animé du désir de connaître la vérité toute

entière sur les faits qui s'étaient passés à Avesnes, soit qu’il pensât avec raison que le meilleur moyen d’en finir avec son opposition et de détruire son influence sur le peuple, était d'agir avec modération, de ne rien brusquer et de n’employer la force qu’à la dernière extrémité, il résolut de faire convoquer les habitants en une assemblée générale aux halles où ils seraient requis de présenter leurs doléances, résumant les griefs formulés vaguement jusqu’alors contre les officiers du Comte et de la ville. Cette assemblée eut lieu, en effet. Mais, comme cela arrive fréquemment, mis à même de formuler leurs accusations, les plus violents n’osèrent prendre la parole. Il fallut que le sire de Floyon leur criât: « Que ne parlez-vous ? Parlez », pour qu’un murmure confus s’élevât dans la foule et dans lequel on put seulement distinguer des invectives contre la sentence de Mons et des marques d'approbation au discours de l’ancien gouverneur disant que cette sentence avait été rendue par malice, faux et mauvais avis et grâce à des manœuvres déloyales.

Cette assemblée des habitants, bien loin de produire sur l'esprit du Comte un effet favorable aux espérances du sire de Floyon, fit comprendre au jeune prince que l’ancien gouverneur était lui seul l’instigateur de tous les désordres qui s'étaient produits à Avesnes, car il apparut d’une manière évidente que sans son intervention, le peuple consulté eût gardé le silence et n’eût formulé aucune plainte contre les officiers municipaux et seigneuriaux. Il en conclut que l’administration de ces derniers n’était peut-être pas aussi mauvaise et aussi impopulaire que le disait Floyon. Pour en finir avec cette opposition qu’il jugea séditieuse, il résolut d’avoir recours à la force.

Les sires de Floyon et de Morchipont qui étaient bien hommes à avoir des espions jusque dans l'entourage du jeune Comte, furent sans doute avertis par eux des mesures de rigueur qu’on préparait. Peut-être même qu'Olivier de Bretagne, répugnant à l’idée de sévir contre deux de ses

anciens officiers ou bien craignant quelque résolution désespérée de leur part au moment de leur arrestation, ce qui eût compliqué les choses, les fit prévenir officieusement d’avoir à s'éloigner. Quoi qu’il en soit, peu de jours après la dernière assemblée populaire, ils quittèrent nuitamment Avesnes pour se réfugier sur les terres qu’ils possédaient l’un et l’autre dans l’évèêché de Liège. Le Comte n’hésita pas alors à faire arrêter les meneurssecondaires, tous ceux quis’étaient particulièrement distingués comme les partisans de Floyon, entre autres, Jacquemon Tonneau, Jean de La Cappelle, Pirart Velu, Jean Nonne, Piéret Loncle, Jean L’Orfèvre, Jean Le Cuvelier. Une foule d’autres habitants dont le rôle cependant avait été assez obscur dans toute cette affaire, furent aussi inquiétés; mais ils firent leur soumission et demandèrent leur grâce au Comte qui la leur accorda.

Quant aux meneurs, ils furent enfermés au château où oninstruisit leur procès. C’est l’acte d’accusation dressé alors contre eux ainsi que contre les sires de Floyon et de Morchipont, contumaces, qui nous a conservé Le souvenir des faits exposés ci-dessus. Nous n’avons pas malheureusement la sentence définitive rendue à la suite de l’enquête et nous ne savons pas d’une manière certaine ce que devinrent les malheureux que le sire de Floyon avait entraînés à la rébellion. Il est probable que pendant qu’il était à l’abri dans ses terres de l’évêèché de Liège, ils expièrent par une dure captivité dans les cachots du château d’Avesnes, par le bannissement et peut-être même par le gibet, la sottise qu’ils avaient commise de l’écouter.

La sentence de Mons continua à faire loi jusqu’à la conquête française pour réglerle mode d'institution du maïeur, et il n’apparait pas, d’ailleurs, que depuis lors, elle ait fait l’objet de nouvelles plaintes de la part des habitants. On pourrait en conclure qu’il n’est pas certain qu’elle ait été la véritable cause de la rébellion de 1413. Cette dernière eut pour première et principale origine le dépit des sires de Floyon et de Morchipont d’avoir été destitués de leurs

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fonctions. Ceux-ci s’emparèrent de cette affaire de la sentence, en grossirent les conséquences au point de vue des privilèges des habitants auxquels. après tout, elle ne pouvait porter qu’une bien faible atteinte et finirent par exciter le mécontentement d’une population qui avait, comme toutes celles des villes de la Flandre et du Hainaut, une affection un peu jalouse pour ses franchises municipales. Ils espéraient ainsi effrayer le jeune Comte, s'emparer de son esprit, le dominer pour reprendre le gouvernement de la terre et de la ville d’Avesnes. Il est mème évident que dans le principe leurs menées n’avaient aucune portée politique et qu'ils ne songeaient nullement à placer Avesnes sous la suzeraineté très contestée des évêques de Liège et de l’empereur d'Allemagne. Après avoir vainement tenté de rendre favorables à leur cause le roi de France, le duc de Bourgogne et l’archevêque de Cambrai, ils ont pu proposer d’en appeler à l'Empereur ainsi que le leur reproche l’enquèle avec beaucoup de sévérité, tant les prétentions impériales paraissaient alors exorbitantes et odieuses. Maïs ils agissaient ainsi sous l'empire de leur rancune, sans se douter qu’ils rendaient par là leur cause des plus impopulaires.

S ils n’avaient été animés dans cette affaire que par le désir de sauvegarder les privilèges municipaux injustement violés, les habitants les auraient certainement mieux soutenus. Eux partis et malgré l’emprisonnement des principaux meneurs, l’agitation auraitnéanmoins continué, et, à la longue, à force de doléances et même de soulèvements, le peuple aurait fi par se faire réintégrer dans ses droits méconnus. L'histoire de l’affranchissement des communes de la région du Nord est là pour démontrer que les seigneurs finirent toujours par capituler devant les revendications de leurs sujets lorsqu'elles furent persévérantes. S’il n’en fut pas de même à Avesnes, c'est qu’au fond les habitants n’atlachaient pas une grande importance aux modifications apportées par la sentence de Mons à la charte communale,

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