Une énigme historique
Le peuple roumain, malgré son importance numérique (il compte près de 10,000,000 d'âmes '), était presque inconnu il y a encore peu de temps. Confondu avec les Turcs, les Grecs et les Slaves, auxquels il se rattachait par certains côtés de son existence, il n'était point considéré comme une race particulière. Il était Turc, parce qu'une partie des pays qu'il habitait était compris dans l'empire ottoman ; il était Grec par le fait que des hospodars grecs gouvernaient ses destinées; enfin, il était Slave par sa religion, orthodoxe comme celle de la Russie.
Aussitôt que les Roumains commencèrent à renaître à la vie nationale, ils voulurent faire connaître aux nations occidentales, dont ils espéraient secours et protection, leur véritable caractère, revendiquant avec force leur origine latine. Soutenus par quelques savants de l'Europe, ils arrivèrent petit à petit et malgré les efforts contraires des écrivains slavons, à être reconnus pour ce qu'ils étaient en réalité, une fraction de la grande famille latine perdue sur les contins de l'Orient.
1. Elisée Reclus, Nouvelle géographie universelle, Paris, 1876, 1, p. 244, ne donne (iue 8,555,000.
C'était presque une découverte dans notre siècle si avide de choses nouvelles. Il était donc très naturel que la nationalité roumaine devînt l'objet de recherches savantes; la science se proposa, en effet, d'étudier surtout ces deux faits principaux de l'existence de toute nation : sa langue et son histoire.
La philologie établit d'une manière irréfutable que le peuple roumain était d'origine latine, et qu'il appartenait à cette race généreuse qui « marche à la tête des autres races, répandant sur ses pas la lumière », comme dit un poète roumain '.
Son histoire présentait plus de difficultés. On admit bientôt que les Roumains étaient les descendants des colonies que l'empereur Trajan établit dans la Dacie, lors de la conquête de cette province; mais comment ces colons traversèrent-ils les temps difficiles des invasions barbares, pour apparaître de nos jours en nombre si considérable? Cette question a soulevé bien des controverses, qui font de l'existence des Roumains au moyen âge une véritable énigme historique.
Les difficultés que rencontra l'histoire des Roumains, pendant cotte période de l'histoire européenne, proviennent surtout du manque presque absolu de documents qui fassent mention de cette nationalité pendant la plus grande partie du moyen âge (270-1200). Que sont devenues, pendant cet immense intervalle de temps, les colonies de Trajan, quel rôle ont-elles joué dans les invasions barbares? Comment expliquer l'introduction du slavon dans l'église et dans la langue officielle des Roumains? Enfin, et surtout les Roumains sont-ils restés clans leur ancienne patrie, ou bien l'ont-ils quittée pour n'y revenir que longtemps après? Autant de questions auxquelles, dans l'état actuel des sources de l'histoire roumaine, il est malheureusement difficile de répondre autrement que par des conjectures. On aurait cependant résolu la plus importante partie du problème, si l'on pouvait déterminer quels ont été les pays habités par les Roumains avant l'organisation de leurs états. Aussi nous bornerons-nous à étudier ce point essentiel et à mettre en lumière les origines d'un peuple appelé à jouer un grand rôle dans l'histoire de l'Orient européen.
Puisque la Dacie a été colonisée par Trajan, et qu'on retrouve aujourd'hui les descendants de ces colons dans le pays même de leurs ancêtres, il semblerait naturel d'admettre qu'ils ne l'ont jamais quitté 2.
1. M. B. Alecsandri dans le « Ghanl de la race latine » couronné à Montpellier, en 1880.
•2. Heinrich Kiepert, Lchrbuch der allen Géographie: Berlin, 1878, p. 337 : x Das