‹ Une énigme historiqueChapitre 2 sur 100 · INTRODUCTION J · texte numérisé non relu

INTRODUCTION J

Pourtant il n'en est point ainsi : sous l'influence des intérêts et des passions politiques, une théorie toute différente a pris naissance, qui compte encore aujourd'hui de nombreux partisans.

La Transylvanie et une partie de la Hongrie sont, comme on sait, habitées par un grand nombre de Roumains, qui forment l'élément le plus considérable de la population de ces contrées. Ces populations d'origine roumaine vivaient, jusque dans les derniers temps, dans l'esclavage le plus ignominieux et sont, même de nos jours, loin de jouir de toutes les faveurs de la liberté. Les Roumains prétendent avoir été réduits en cet état par l'avidité de leurs conquérants, Hongrois, Szèkles et Allemands et ils revendiquent un traitement plus humain, au nom du droit historique, qu'ils invoquent comme étant le peuple le plus ancien de ces pays. L'idée de la justice est tellement puissante qu'elle est invoquée même par ceux qui la foulent aux pieds ; les conquérants voulurent donc justifier leurs droits aux yeux du monde, et, comme les Roumains invoquaient en leur faveur le droit historique (prior tempore, potior juré), ce fut justement celui-ci qui devint l'objet des attaques de leurs adversaires.

Les Roumains prétendaient être le peuple le plus ancien de la Transylvanie et de la Hongrie, et avoir été réduits en esclavage par les conquérants de ces pays. Quelles preuves apportaient-ils à l'appui de cette thèse? Le fait seul que Trajan avait colonisé la Dacie n'était point un argument suffisant, car plusieurs auteurs anciens attestent d'une manière formelle que les colons romains quittèrent ce pays du temps de l'empereur Aurélien et se retirèrent sur la rive droite du Danube, dans la Moesie. Gomme de plus, disait-on, aucun chroniqueur, aucun document du moyen âge ne mentionne l'existence des Roumains dans la Dacie Trajane ', on en concluait tout naturellement que ce peuple n'y avait pas habité durant cette longue période historique, et qu'il n'y était retourné qu'à partir du xine siècle, époque où l'on trouve les plus anciens documents qui en parlent. Les Hongrois et les Allemands qui étaient venus occuper ces pays avant le xme siècle, seraient donc de plus anciens habitants du pays que les Roumains. Ceux-ci représentent une population immigrée dans un pays étranger et doivent subir la condition qu'ils se sont créée à eux-

entscheidende bleibt doch der wiederholt von mir geltend gemachte Gegengrund des fast vollstaendigen Zusammentreflens des heutigen rumaenischen Spraehgebieles mit ilen Grenzen der Provinz Dakia. »

I. Nous verrons par la suile ce que celte prétention a de trop absolu.

mêmes lorsqu'ils se sont établis dans cette nouvelle pairie. Ils ne peuvent donc invoquer le droit historique, qui ne leur appartient point, et doivent attendre l'amélioration de leur sort du bon vouloir de leurs maîtres légitimes.

A l'époque où une pareille théorie vit le jour, les Roumains étaient loin d'ûtrc scientifiquement préparés pour la combattre; ils ne trouvèrent à lui opposer que des phrases, non des arguments. Peu à peu, cependant, la vérité se fit jour et, tandis que les Roumains se tenaient, pour ainsi dire, à l'écart dans une discussion qui intéressait si hautement leurs intérêts nationaux, des savants étrangers abordèrent sérieusement le problème et admirent l'opinion d'après laquelle les Roumains n'ont jamais quitté le pays qu'ils habitent aujourd'hui. La question, soulevée à l'origine dans une intention plutôt malveillante a regard des Roumains, prit donc avec le temps un caractère scientifique ; c'est ainsi surtout qu'elle est considérée de nos jours, où le droit historique ne saurait plus être invoqué pour justifier l'oppression de nos semblables.

Versîa fin du siècle passé, Jean Thunmann., professeur d'éloquence et de philosophie à l'Université de Halle, apprit qu'il y avait des Roumains en Macédoine et, s'intcressant à leur histoire et à leur origine, ainsi qu'à celles des autres peuples orientaux avec lesquels ils avaient été en contact, il publia un livre intitulé : « Recherches sur l'histoire des peuples orientaux, » qui fut imprimé à Leipzig en 1774 '. Il arrive à la conclusion que ces Roumains sont les descendants des colonies latines que les Romains, après avoir conquis la Macédoine, établirent dans le pays, au milieu des populations autochthones de race thrace qui les occupaient depuis la plus haute antiquité. Quant aux Roumains établis au nord du Danube, ils sont, dit-il, « frères de ceux de la Macédoine, descendants des Thraces, qui jouèrent un rôle si important sous le nom de Gètes et de Daces. Sous la domination romaine, ils s'approprièrent la langue et les habitudes romaines, et, lorsque Garacalla leur eut accordé le droit de cité, ils prirent le nom de Roumains. On ne saurait admettre que l'empereur Aurélien ait fait repasser le Danube à tous les habitants de la Dacie ; il en resta encore naturellement un grand nombre dans un pays aussi étendu et aussi

1. J. Thunmann, Untersuchungen ilber die Geschichte dcr œstlichen europaeischen Voelker, Leipzig, 1774. Nous ne nous occuperons que des auteurs qui ont traité ex professo la question roumaine. La non continuité des Roumains dans la Dacie trajane a été effleurée incidemment aussi par Benkœ, Transilvania et Lucius. De regno Dalmatiw, pendant que la thèse contraire l'a été par Gibbon, History of tlie décline and fait of roman empire; Amédée Thierry, Attila; Mommsen dans plusieurs écrits, etc.

montagneux. Pendant l'invasion des Vandales, Golhs, Huns, Gépides, Slaves, Avares et Bulgares, ils se réfugièrent dans les montagnes qui protégèrent leur existence ; mais ils devinrent nomades. L'invasion des Hongrois en 894 les trouva en Transylvanie et dans la Hongrie située en deçà du Danube. Mais les Valaques occupaient aussi depuis longtemps laValachie et la Moldavie et ne s'y établirent pas pour la première fois dans le courant du xinc et du xive siècle sous Rodolphe le Noir et Bogdan. » L'ouvrage de Thunmann ouvre, pour ainsi dire, l'ère historique des Roumains. Il fut bientôt suivi par d'autres écrits où l'on voit apparaître la nouvelle théorie sur l'origine de ce peuple.

Cette théorie fameuse fut exposée, en effet, pour la première fois dans « l'Histoire de la Dacie transalpine » par Sulzer ', publiée à Vienne en 1781.

Sulzer était juge dans les colonies saxonnes de la Transylvanie; il se trouvait souvent en contact avec les Roumains qui, soumis alors à un révoltant esclavage, étaient réduits à la plus complète misère. Il voulut, en quelque sorte, justifier à ses propres yeux les abus que commettaient ses compatriotes et qu'il avait été souvent obligé de consacrer lui-même dans l'exercice de ses fonctions, en prouvant que les Roumains se trouvaient dans le pays depuis une date récente, qu'ils étaient par conséquent des intrus, dont on tolérait l'existence, et non une nation qui avait droit au respect.

La nouvelle théorie rencontrait un obstacle sérieux dans le témoignage de deux chroniqueurs, l'un Hongrois, l'autre Russe : d'après eux, lorsque les Hongrois occupèrent l'ancienne Pannonie et la Transylvanie, ils y trouvèrent des Valaques qu'ils durent combattre et vaincre Ces deux chroniqueurs étaient 1' « anonymus Bellae régis Notarius » et le Russe Nestor. Nestor, il est vrai, ne parle que des Valaques rencontrés par les Hongrois, sans déterminer d'une manière précise la région habitée par ces Valaques; aussi Sulzer, pour détruire ce témoignage, voulut-il voir dans ce passage des Francs de l'empire carlovingien 2, qui, un siècle auparavant, avaient conquis la Pannonie sur les Avares. Quant à l'Anonyme qui incontestablement parlait des Valaques de la Transylvanie et dont le texte ne pouvait se plier à l'interprétation de Sulzer, il fut tout simplement déclaré

1. Fr. Jos. Sulzer, Geschichte des transalpinisckca Daciens d. i. der Walachei Moldauund Bessarabiens im Zusammenhang mit der Geschichte des ûbrigen Daciens, als ein Vcrsuch einer allgemeinen dacischen Geschichte, mit kritischer Freilieit eniworfen, Wien, 1781 (voir le vol. II, §§ 101-114).

2. Interprétation impossible, ainsi que nous le verrons plus bas.

suspect, et depuis lors tous les auteurs qui ont voulu nier la continuité des Roumains dans la Dacie, ont pris à tâche d'écarter tout d'abord ce témoignage malencontreux.

Le terrain une fois déblayé, les arguments qui devaient venir en aide à la nouvelle théorie ne furent pas difficiles à trouver. Sulzer objecta qu'il était peu probable que tout le courant des invasions eût passé sur les Valaques sans laisser de trace dans leur idiome. Il était tout aussi peu probable que le peuple le plus nombreux et qui se prétendait le plus ancien de la Transylvanie, n'y apparût point comme une nation, qu'il n'y possédât ni liberté de conscience, ni droits civils, ni propriété ; s'il avait, jamais possédé de pareils droits, comment expliquer qu'il les eût perdus avec le temps ? D'ailleurs, les plus anciens documents n'en faisaient aucune mention. En outre, la religion chrétienne des colons de la Dacie a dû disparaître dans le cataclysme de l'invasion ; comment donc les Roumains auraient-ils, an milieu d'une population où dominaient le catholicisme et le protestantisme, embrassé la religion grecque orthodoxe? Il faut bien admettre qu'ils l'avaient reçue sur la rive droite du Danube. En dernier lieu, Sulzer invoque l'identité de langage qui rattache étroitement le roumain de la Macédoine à celui de la Dacie; cette identité demeure pour lui tout aussi inexplicable, si l'on prétend que ces deux branches d'un même peuple se sont développées séparément.

Cette théorie, qui répondait si bien aux besoins politiques des oppresseurs de la nation roumaine, fut aussitôt universellement adoptée. Elle fut érigée en dogme ; tout vrai patriote, allemand transylvain ou hongrois dut la partager. C'est ainsi que J. Ch. Engel l'expose à nouveau dans sa dissertation sur les expéditions de Trajan '. Un peu plus lard, dans son Histoire de la Moldavie et de la Valachie 2, il la reproduit à peu près de la manière suivante : l'empereur Aurélien, voyant que la Dacie ne pouvait plus être défendue contre les invasions des Goths, en retira les légions et les établit dans la Moesie, où il créa deux nouvelles Dacies, l'une près de la rive du Danube [Dacia in'pensis), l'autre plus avant dans les terres, du côté des Balkans (Dacia mediterranea) . Les Romains transplantés sur la rive droite du Danube, eurent à souffrir d'abord l'invasion des Slaves, qui s'établirent au milieu d'eux, introduisant dans leur natio-

1. Uhr. Engel, Commentalio de expedilionibus Trajani ad Danubium ci origine Walachorum, Wien, 1794.

2. Clir. Eng«l, Gcschichledcr MoldaU und Walachei, Halle, 1804.

nalité l'élémentUlavon. Plus lard ils furent soumis aux Bulgares qui, étanl originaires du Wolga, leur imposèrent le nom qu'ils portaient eux-mêmes, celui de Valaques (Woloch = Wolga). Les Bulgares étendirent bientôt leur domination sur la rive gauche du Danube, soumettant à leur pouvoir la Valachie proprement dite, le Banat et la Transylvanie. Un de leurs rois, Crum, commença à transplanter sur cette rive un grand nombre de familles valaques. C'est ainsi que les Roumains apprirent de nouveau la route de leur ancienne patrie.

La seule différence entre Sulzer et Engel consiste en ce que ce dernier fait remonter plus haut l'immigration des Roumains sur la rive gauche du Danube (vers l'année 813), et, par conséquent, n'est point forcé de déclarer comme apocryphe le notaire du roi Bella.

Ces deux écrivains étaient d'ailleurs d'accord pour soutenir que l'élément slavon, qui entre pour une bonne part dans la formation de la nationalité roumaine, n'avait pu s'acquérir qu'au sud du Danube, car ils tenaient pour certain que la Transylvanie n'avait jamais été occupée par les peuples slaves. Cette thèse amena les Slavistes en ligne à leur tour; Schafarick prouva, en invoquant surtout la présence de nombreuses dénominations géographiques d'origine slave en Transylvanie, que ce pays avait été inondé par les flots de l'invasion slavonne au vc siècle de notre ère, tout aussi bien que les régions transdanubiennes. L'opinion de ce savant partagée par quelques autres slavistes, tels que Kopitar, est que « les deux tronçons de la race valaque, tant celui des Valaques transdanubiens que celui qui se trouve en deçà du fleuve, ont une origine semblable (non commune), qu'ils sont issus en même temps du mélange des Thraces, des Gôtes et des Romains. Du vnc au xc siècle, ils se tinrent dans les montagnes de la Dacie, de la Macédoine, delà Thessalie, de l'Albanie et, lorsque les temps se furent un peu calmés, ils se répandirent dans les plaines environnantes » '.

Un autre slaviste, le célèbre auteur de la grammaire comparée des langues slaves, Pr. Miklosisch, penche plutôt pour la théorie de Sulzer. Il admet que les Romains de la Dacie ont été tous transplantés en Moesie par l'empereur Aurélien et se demande quand et comment ils sont revenus occuper les pays qu'ils habitent aujourd'hui? « Il nous semble probable, dit-il, que la cause de cet événement doit être cherchée dans la conquête des pays balkaniques orientaux parles Slovènes vers la fin du V siècle. C'est à la même époque qu'il faut placer

1. Schafarick, Slavische Aller thùmer, deulsche Ausgabe. II, p. 205.

aussi l'émigration des Valaques vers le sud, car l'identité de langage nous empêche d'admettre que les Vaîaques de la Macédoine se soient développés séparément de ceux de la Dacie ' ».

L'ouvrage de Robert Rœsler « Etudes roumaines » 2 donna une nouvelle impulsion aux recherches sur l'origine des Roumains. L'intention malveillante de l'auteur à l'égard de ce peuple éclate à chaque pas. Il commence par regretter que l'on ait accordé aux Roumains, à cause de leur position géographique, une importance politique qu'ils ne méritent à aucun égard, ni par leur nombre, ni par leurs mœurs. 11 ne craint point que les lecteurs allemands découvrent une tendance politique dans ses études; « mais, ajoute-t-il, il en est autrement pour les Roumains, dont les yeux, habitués aux ténèbres des préjugés nationaux, ne peuvent supporter le moindre rayon de lumière, et où la corruption la plus étendue nourrit toute sorte de méfiance 3. » Après de pareilles appréciations sur le peuple dont il veut écrire l'histoire, il entreprend de reconstituer à nouveau la théorie de Sulzer, sans pourtant mentionner nulle part le nom de son devancier. Rœsler place à une date plus rapprochée de nous l'époque où s'accomplit la prétendue immigration des Roumains dans l'ancienne Dacie trajane ; il soutient que c'est pendant les luttes entreprises par les Valaques et les Bulgares de la péninsule balkanique contre l'oppression des empereurs byzantins (fin du xnc siècle) que les Roumains traversèrent pour la première fois le Danube et s'établirent dans les régions situées au nord du cours inférieur de ce fleuve. « Souvent forcés de passer le fleuve pour trouver un refuge en Valachie, les Valaques ne tardèrent pas à s'apercevoir des avantages que les plaines étendues de ce pays offraient à la vie qu'ils menaient encore, et mainte famille, mainte association villageoise préféra s'établir sur la rive gauche du fleuve plutôt que de s'exposer au pillage et aux massacres qui ensanglantaient leur ancienne patrie \ » Quoique Rœsler soutienne sa thèse avec beaucoup de parti pris, ce qui le pousse à une foule de fausses interprétations, de déductions forcées, d'étymologies impossibles, on ne saurait nier que ses arguments sont fortement enchaînés; il possède surtout un talent remarquable

1. Fr. Miklosisch, Vie Slavlscken Elemente im Rumunischen, Wien, 1862.

2. Rom&nische Studien, Untersuchungen zwxlteren Geschichte Romœniens, Leipzig, Ib71. Ce livre réunit et complète les études antérieures de l'auteur sur la question roumaine.

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