‹ Une énigme historiqueChapitre 100 sur 100 · Rom. Stud., p · texte numérisé non relu

Rom. Stud., p

2. Rom. Stud., p. 343 : « Wir halten fur hœchst wahrscheinlich dass schon im Laufe des 13 und 14 Jahrhunderls auch von Sùden her walachische Bevœlkerung auf dem Boden der Moldau sien eingefunden, aber einZeugniss dafiir vorzubringen vermœgen wir nicht ».

Que trouve Rœsler à opposer à des faits indubitables? Rien que des suppositions, pour lesquelles il déclare lui-même ne pouvoir apporter aucune preuve à l'appui, et cela après avoir écrit un ouvrage entier précisément dans le but de le faire. Il reste donc démontré d'une manière irréfutable que la fondation de l'état moldave et sa colonisation avec de la population d'origine roumaine provient, ainsi que Rœsler le reconnaît lui-même, du Maramurèche. Peut-on maintenant, trouver tellement extraordinaire que la fondation de l'état valaque et sa colonisation aient leur origine dans le Fogaras, lorsque le Maramurèche est infiniment plus éloigné des bords du Danube que le berceau de la Valachie? Ou bien Rœsler et ses disciples sont-ils plus heureux avec ce dernier pays? Apportent-ils ici des preuves à l'appui d'une immigration par le sud? Non.

Nous croyons donc être en droit d'admettre que les traditions roumaines relatives à la fondation des principautés contiennent un fond de vérité et de placer l'origine de ces États dans les montagnes de la Transylvanie — là où nous avons toujours trouvé le peuple roumain, là où il a laissé des traces indélébiles de son existence dans les noms géographiques.

On peut facilement pénétrer la cause qui poussa les Roumains à s'expatrier. Cette cause fut précisément la conquête de la Transylvanie par les Hongrois. Il paraît que de toutes les parties de la Transylvanie le Fogaras et le Maramurèche furent les seules régions qui ne furent pas de sitôt soumises aux Hongrois. Les Roumains qui étaient tyrannisés de la manière la plus barbare dans les parties du pays soumises à la domination de ces nouveaux maîtres, se réfugiaient dans ces deux provinces qui gardèrent pendant quelque temps une certaine indépendance. La population dut augmenter donc dans des proportions tout à fait anormales. Tant que les Cumans occupèrent la plaine moldo-valaque, cette population, malgré son agglomération, n'osait se répandre en dehors des montagnes qui l'abritaient. Mais lorsque l'ouragan de l'invasion mongole eut nettoyé ces contrées de tous leurs envahisseurs et qu'eux mêmes se furent retirés de ces pays, et retournèrent en Asie, pour vider leurs querelles intestines (1213) ', les riches vallées et les plaines qui s'étendaient aux pieds du Carpathes et qui conviaient déjà depuis longtemps les Roumains à venir y habiter, reçurent dans leur sein le trop plein de la population roumaine.

1. Eudoxius von Hurmuzaki, Fragmente zur GescJnchte der Rumœncn, I, p. 182.

Si la tradition roumaine est véridique, la thèse de Rœslcr dévient absolument impossible ; car d'après cette tradition, ce ne sont pas les principautés danubiennes qui Jurent peuplées par les Roumains en premier lieu, mais bien la Transylvanie, d'où la population roumaine descendit dans la plaine. Cette tradition confirme de la manière la plus éclatante le fait tant de fois relevé par nous, et à l'appui duquel nous avons apporté des preuves aussi nombreuses que concluantes, que les Roumains ont habité la montagne durant l'époque de l'invasion et que c'est de ces refuges que la race roumaine sortit petit à petit pour se répandre dans la plaine. Elle s'y établit d'abord à côté des Slaves qui avaient inondé la Dacie dans le courant du ve siècle. C'est alors que furent fondés plusieurs villes et villages dont le nom slave a été conservé par les Roumains, dans le sein desquels la population slave a disparu. L'invasion hongroise, qui arrive en Transylvanie pendant le xie siècle, refoule de nouveau une partie de cette population dans les montagnes du Fogaras et du Maramurèche, d'où descendent plus tard vers la partie libre de la Dacie, la plaine moldo-valaque, les Roumains que nous retrouvons aujourd'hui en Roumanie.

Si la thèse de Rœsler était vraie, si la population roumaine était venue dans la Dacie trajane en passant le Danube, il est évident que c'est la plaine qui aurait dû d'abord être peuplée et ce n'est que plus tard que nous pourrions trouver des Roumains dans la Transylvanie. Au lieu de cela, nous voyons les Roumains de la Transylvanie venir peupler la Moldavie et la Valachie. Pour concilier la thèse de Rœsler avec le fait indubitable que la Valachie et de la Moldavie ont été colonisées par les Roumains de la Transylvanie, il nous faudrait admettre une autre impossibilité, à savoir que les Roumains de !a Moesie allèrent directement en Transylvanie, en traversant seulement la Valachie pour redescendre plus tard de nouveau vers ce pays et vers la Moldavie.

Que l'on remarque la série de migrations impossibles que, pour établir sa monstrueuse thèse, Rœsler doit faire entreprendre à ce malheureux peuple roumain. D'abord les Daco-Romains quittent entièrement la Dacie au temps d'Aurélien pour passer dans la Moesie; plus tard ils en reviennent tous, jusqu'au dernier, car aujourd'hui on ne retrouve plus de Roumains dans la Moesie ; mais cette rentrée des Roumains dans leur ancienne patrie ne se fait pas d'une manière normale ; ils passent tout d'un coup en Transylvanie pour entreprendre enfin une troisième émigration qui les établit définitivement là où nous les trouvons encore de nos jours. C'est en théorie seulement

que l'on peut faire faire à des peuples de pareilles promenades. Dans la réalité des choses, un peuple ne se décide à quitter son pays qu'à la dernière extrémité.

Tous les faits examinés dans cette étude concourent à établir une seule et même vérité, l'impossibilité dans laquelle se sont trouvés les Daco-Romains d'abandonner leur patrie et par suite la continuité non interrompue de leur habitation au nord du Danube.

Rœsler et ses disciples soutiennent le contraire de cette thèse, qui paraît pourtant la plus naturelle. Ils font partir toute la population daco-romaine de la Dacie,pour ne l'y faire rentrer que mille ans plus tard.

Dès l'abord, il faut observer que, si l'on trouve un motif au moins plausible pour faire fuir aux Daco-Romains le pays de leurs ancêtres, on n'en trouve absolument aucun pour les y faire revenir et cela à quelque époque que l'on veuille placer ce retour de la population dans l'ancienne Dacie. On ne saurait la faire rentrer dans les premiers siècles après sa prétendue fuite, car ce serait ramener les enfants à l'invasion devant laquelle s'étaient sauvés leurs pères. Et il ne faut pas oublier que, pour l'Europe orientale, l'invasion se continue longtemps encore après qu'elle eut cessé en Occident et que précisément la Dacie, surtout la plaine moldo-valaque, fut toujours le théâtre le plus visité par les hordes des peuples nomades, dont les derniers venus furent les plus terribles, une autre race de Magyares, d'une férocité et sauvagerie sans exemple dans l'histoire : les Petchénègues en 950, les Gumans en 1050, les Tartares en 1241. La théorie de Rœsler. avec toutes les modifications apportées par MM. Tomaschek et Hunfalvy, doit absolument placer la rentrée des Roumains dans la Dacie pendant la domination de l'un de ces trois peuples sur le Bas-Danube. Or les Roumains, pour être ramenés en Dacie, sont présentés comme

un peuple nomade de bergers, qui possédaient pour tout avoir de nombreux troupeaux; leur établissement au milieu de barbares nomades qui considéraient précisément les troupeaux comme la fortune la plus désirable, était tout simplement impossible, car c'eût été les faire arriver de bon gré dans la gueule du loup.

Il n'y avait donc aucun motif qui attirât les Roumains dans la Dacie. Mais peut-être y en avait-il pour les pousser contre leur volonté à quitter la péninsule des Balkans, où l'on prétend qu'ils vivaient, et à se réfugier en Dacie? On en trouve tout aussi peu. Les émigrations vers le nord, qui prennent leur origine au sud du Danube, telles que celles des Serbes et des Bulgares, ont lieu à une époque plus rapprochée de notre temps et trouvent leur explication dans les progrès de l'invasion musulmane. C'est aussi à cette invasion que Rœsler et surtout M. Hunfalvy veulent attribuer l'augmentation de la population roumaine au nord du Danube ; mais cette cause est évidemment fausse, car les Ottomans apparaissent en Europe vers le milieu du xiv° siècle (1356) et c'est seulement en 1365, sous Amurat Ier, qu'ils passent les Balkans. Or, à cette époque, la population roumaine était déjà nombreuse dans la Dacie trajane ; les états de Valachie et de Moldavie étaient déjà constitués. Le peuple roumain était donc arrivé en Dacie avant l'invasion musulmane. Si cette cause, la seule qui ait pu pleinement justifier une émigration des Roumains de la péninsule des Balkans dans l'ancienne Dacie, fait défaut, où pourrait-on en trouver une autre? L'oppression de la part de l'empire byzantin ne saurait être invoquée, car cette oppression provoque justement la révolte des Valaques et des Bulgares et les pousse à faire constituer un état indépendant. Si les Valaques se révoltent, c'est qu'ils ne voulaient pas fuir l'oppression, mais y résister. D'après Rœsler, ce fut précisément à l'occasion de cette révolte que les Valaques, forcés de passer maintes fois le Danube pour se mettre en sûreté, auraient retrouvé de cette manière la route de leur ancienne patrie; cette opinion n'est pas sérieuse, car les faits sur lesquels elle repose ne sont pas exacts. Les Valaques ne passèrent qu'une seule fois le Danube, au commencement de l'insurrection ; dans la suite, étant toujours vainqueurs, ils n'eurent plus besoin de le faire. Puis il serait tout à fait extraordinaire que les Valaques quittassent leur patrie au moment même où, ayant obtenu l'indépendance, ils pouvaient y jouir de tous leurs droits, et cela pour aller chez les Cumans ou les Tartares qui les attendaient pour les détrousser.

Mais où pouvait exister une masse aussi considérable que la popu-

lation roumaine cis-danubiennc au sud de ce fleuve? Nous avous vu qu'elle ne pouvait venir de la Moésie, attendu qu'une pareille population n'a jamais habite ce pays. Elle n'aurait donc pu immigrer en Dacie que des pays situés au sud des Balkans. Mais dans ce cas, comment expliquer la différence qui existait jusque vers le milieu du xvne siècle entre la langue liturgique des Roumains de la Macédoine et de ceux de la Dacie, différence qui s'étendait aussi aux caractères avec lesquels on écrivait ces deux idiomes — le grec et le bulgare? Si les Roumains étaient arrivés en Dacie des pays situés au sud des Balkans, ils devraient officier dans leur église en langue grecque et non dans la langue bulgare, qui n'a été remplacée par la langue roumaine qu'à partir de l'année 1640. On veut expliquer la présence de la langue bulgare dans l'église et Tétat daco-roumain par l'immigration de ce peuple de la Bulgarie actuelle (la Moesie); nous avons démontré que la chose est impossible, parce qu'il n'y avait pas de population roumaine dans ce pays et parce que, dans ce cas, les Roumains auraient dû être soumis spirituellement au patriarche de l'état valacho-bulgare, lequel résidait à Tirnovo, tandis que nous les trouvons de tous temps obéissant à celui d'Ohrida.

En outre, la langue des Roumains de la Dacie, qui ne possède pas de dialectes, présente une différence assez profonde avec la langue parlée par les Roumains de la Macédoine. Si cette différence s'est produite après leur séparation, leur langue était encore à l'état de formation lorsqu'ils immigrèrent en Dacie ; elle aurait donc dû donner naissance aussi au nord du Danube à des dialectes entre des provinces séparées par de hautes montagnes, entre lesquelles la communication était rare et difficile. Si on n'y retrouve aucun dialecte, c'est que cette langue était déjà formée lors de leur prétendue arrivée dans la Dacie. Mais alors elle devrait posséder des formes communes avec le macédo-roumain, ce qui n'a pas lieu.

Donc cette théorie de l'immigration transdanubienne des Roumains se heurte de tous côtés à des difficultés qu'on ne saurait éliminer d'aucune manière. Elle laisse inexpliqués plusieurs faits généraux de l'histoire des Roumains et nous pensons que c'est précisément dans l'explication de ces considérations générales que réside la pierre de touche de toute théorie historique.

Mais cet abandon de la Dacie par sa population était tout aussi peu naturel qu'il est impossible historiquement. Un peuple établi abandonne-t-il jamais son pays? Si les riches même pourraient le faire, comment saurait l'entreprendre la classe pauvre et, par conséquent,

nombreuse de la population? Jamais, dans toute l'histoire, on n'a rencontre un pareil l'ait et c'est pour la seule Dacie qu'on a trouvé une exception à la loi qui veut que les peuples nomades seuls se déplacent devant une invasion, tandis que ceux qui sont établis la subissent et s'y soumettent. Les Roumains en particulier ont été exposés, même plus tard, dans le cours de leur histoire, à des invasions qui se répétaient périodiquement, celles des Tartares ; et c'est surtout chez eux qu'on peut étudier les effets d'une invasion sur la masse d'une population. Que faisaient-ils pour éviter les périls auxquels ils étaient exposés? Abandonnaient-ils le pays? Jamais. Us se sauvaient à proximité de leurs demeures dans les refuges naturels des montagnes et des forêts et en sortaient pour revenir dans leurs habitations aussitôt que le courant s'était écoulé. Pourquoi admettre que les choses se soient passées autrement du temps des Romains qu'elles ne se passeraient de nos jours? L'histoire humaine se compose de deux séries de faits distincts : ceux qui changent continuellement, ce sont les faits de l'intelligence, qui se ressemblent de moins en moins avec le progrès des temps, et ceux qui ont trait surtout à la vie morale de l'homme, à ses sentiments, à ses passions. Ceux-là ne changent pas et se répètent à peu près toujours sous la même forme. Les effets qui ont pour mobiles ces dernières forces de l'âme se reproduisent toujours de la même manière.

Aussi, pour arriver à expliquer cette retraite de la population dacoroumaine devant les barbares, que de suppositions arbitraires est-on obligé d'admettre! D'abord la faiblesse de l'élément romain dans la Dacie, qui aurait compté à peine quelques dizaines de mille hommes, lorsque nous avons vu, au contraire, qu'il devait être d'une puissance exceptionnelle; ensuite le manque de population indigène sur laquelle ait pu se greffer l'élément conquérant, supposition que nous avons vue tomber devant des faits indiscutables. Enfin, en désespoir de cause, on dit : lors même que la Dacie aurait gardé après la conquête un reste de population originaire, l'élément romain serait resté étrangère cette population ; il ne serait pas mêlé à elle ; les Daces ne se seraient pas romanisés et, lorsque l'invasion arriva, les colons se retirèrent, sans laisser des traces de leur existence sur le sol de la province. Nous avons démontré, au contraire, que l'élément national dace disparut presque complètement dans celui des Romains, tout en laissant des traces ineffaçables de son existence par l'élément thrace quel'on retrouve encore aujourd'hui dans la langue des Roumains, ainsi que dans les anciennes dénominations géographiques conservées jusqu'à nous.

Nous avons vu, en effet, que cet élément prétendu albanais ne saurait être expliqué par le seul voisinage du peuple albanais. Quand même les Valaques du nord du Danube se seraient développés à proximité des Albanais au sud des Balkans, ce l'ait ne saurait expliquer que la présence de mots empruntés au vocabulaire de cet idiome et non l'influence bien plus profonde qui s'étend à la constitution même de la langue roumaine. Pour expliquer ce phénomène les défenseurs de l'immigration transdanubienne doivent eux-mêmes avoir recours au mélange des Romains avec un peuple d'origine thrace autre que les Albanais, les Besses. Ils reconnaissent donc implicitement que l'élément dit albanais de la langue roumaine n'a pas été pris chez les Albanais proprement dits par des relations de voisinage avec ce peuple, mais provient du mélange d'un autre peuple de la même race que les Albanais avec les conquérants romains. S'il en est ainsi, l'explication de l'élément, improprement appelé albanais, du roumain est trouvée, sans qu'il soit nécessaire de faire entreprendre à ce peuple le voyage des Balkans. C'est un reste de la langue des Daces et des Gètes, qui étaient aussi des peuples de race thrace.

Quant aux éléments grecs, nous avons vu qu'ils trouvent leur explication dans la présence d'un grand nombre de Grecs amenés de l' Asie-Mineure pour coloniser la Dacie ; il en serait de même des éléments celtiques que l'on pourrait découvrir dans l'idiome des Roumains de la Dacie et qui proviendrait des colonies transplantées de la Gaule.

En face des faits positifs légués par l'histoire, Rc&sler et ses disciples sont forcés d'admettre que la population romaine de la Moesie elle-même se réfugia dans les montagnes du sud de ce pays, les Balkans, pour échapper à l'invasion qui couvrait toute la péninsule. Us font descendre les Valaques de l'Haemus, souche de toute la race roumaine selon eux, surtout de la population romaine qui embrassa dans ces montagnes la vie de bergers. Or, si l'on est forcé de recourir à cette explication, même pour les Valaques du sud du Danube, pourquoi ne pas l'admettre de piano pour ceux du nord et leur donner aussi la montagne comme refuge, au lieu de leur faire passer le Danube pour sauver leur existence et pour s'aller mettre à l'abri dans d'autres montagnes?

Tout ce tissu de contradictions et d'impossibilités, sans lequel la théorie rœslérienne ne saurait subsister, trouve son explication dans un seul fait, le témoignage des historiens romains sur l'abandon de la Dacie. Or nous avons examiné le degré de confiance que

toutes ces sources méritent : elles ont toutes été copiées l'une après l'autre sur une relation officielle rédigée d'après les ordres et sous les yeux de l'empereur, lequel avait tout intérêt à donner à l'abandon d'une aussi belle province un caractère moins compromettant. Si ces auteurs latins n'avaient pas existé, ou s'ils n'avaient pas relaté les faits de pareille manière, cette théorie n'aurait jamais vu le jour, tant elle est peu naturelle. Mais on peut juger de son sérieux et de la solidité de la base sur laquelle elle s'appuie, lorsqu'on sait que cette base n'est autre chose qu'une sorte de proclamation officielle de l'empire romain.

Dans tout le cours de cette étude, nous nous sommes efforcé de mettre en lumière surtout un fait important qui rend la théorie de Rœsler sans but comme nous avons vu qu'elle était sans cause : la population daco-romaine ne quitta pas la Dacie; elle se réfugia dans les montagnes qui entouraient le pays de tous les côtés. Ce fait a été observé partout où la population, habituée à la vie calme et paisible de l'empire romain, fut exposée aux premiers chocs de l'invasion qui étaient aussi les plus violents. Ainsi on la rencontre dans les Balkans comme dans les Alpes, et les Garpathes n'ont pu faire exception à cette règle générale. Retirés dans leurs montagnes, les Roumains furent oubliés par l'histoire qui n'en parle que lorsque quelque grand état vient en contact avec eux. Voilà l'explication du silence que gardent sur les Roumains les écrivains du moyen âge. Les Valaques du sud du Danube sont mentionnés par les auteurs byzantins et ceux du nord par les chroniqueurs et les documents hongrois. Nous avons vu que quelques-unes de ces mentions remontent assez haut tant pour les Roumains de la Dacie que pour ceux du Pinde. La chronique de l'Anonymus Notarius, confirmée par d'autres chroniques hongroises contemporaines, montre les Roumains comme d'anciens habitants de la Dacie ; le chroniqueur russe Nestor et le chant des Niebelungen viennent confirmer ces récits. Enfin nous avons vu que les documents présentent ce même peuple comme établi, propriétaire, constitué même en états, ayant une église organisée et quelque civilisation. L'étude des documents nous a découvert encore un point bien autrement important : c'est que les Roumains de la Transylvanie jouissaient dans les anciens temps de bien plus de droits qu'ils n'en eurent par la suite, qu'ils possédaient une noblesse, complètement disparue aujourd'hui dans le sein du peuple conquérant, les Magyares ; qu'ils

étaient gouvernés par les règles d'un droit coutumier valaque reconnu par l'état hongrois ; que, plus tard, les Roumains, étant tous les jours opprimés davantage par les nations privilégiées de la Transylvanie, se révoltèrent à plusieurs reprises pour secouer le joug de 1er qui pesait toujours plus lourdement sur leurs têtes, et que ces révoltes, éteintes dans le l'eu et dans le sang, empirèrent continuellement le sort des Roumains qui devinrent, avec le temps, les véritables ilotes des Magyares et des Allemands. Mais si la population roumaine avait immigré en Dacie après l'arrivée des Allemands et des Hongrois, il serait naturel de la trouver, au commencement de son existence en Transylvanie, privée de droits et soumise au bon plaisir de ses maîtres et la voir s'émanciper peu à peu ; c'est ce qui eut lieu pour toutes les populations immigrées dans des pays étrangers, telles que les Juifs ou les Tsiganes. Le contraire renverse la raison elle-même, car comment est-il possible qu'à l'origine de l'immigration des Roumains on les trouve obéissant à leurs propres coutumes, gouvernés par leurs voévodes, possédant une noblesse nombreuse et puissante, prenant part aux assemblées du pays, et que tous ces droits soient perdus pour eux dans la suite des temps? L'oppression toujours plus pesante sous laquelle gémissent les Roumains s'explique, au contraire, très naturellement si l'on considère le peuple roumain comme soumis par les armes, au lieu d'être immigré, et l'histoire peut citer plusieurs cas où un peuple soumis, lequel à l'origine avait encore conservé quelques-uns de ses droits, les perdit dans la suite pour tomber, vis-à-vis du peuple conquérant, dans un véritable esclavage.

Les Roumains n'ont donc jamais été nomades dans la Dacie trajane, à l'exception de la classe, toujours plus restreinte, des bergers. Leur langue le prouve d'une manière évidente, car plusieurs termes relatifs à l'agriculture sont d'origine latine, et ceux qui survinrent dans la suite sont, sans exception, slavons, pendant qu'il n'y en a pas un seul magyare ou allemand. Au contraire, ce sont les Hongrois qui ont emprunté aux Roumains quelques mots relatifs à l'agriculture. Ceci prouve que les Roumains ont habité le pays en commun avec les Slavons bien du temps avant l'arrivée des Hongrois. Mais l'agriculture est l'occupation favorite des Roumains; ils s'y adonnent dans tous les pays habités par eux au nord du Danube. Or cette occupation suppose nécessairement la propriété du sol. Si l'on admet que les Roumains vinrent dans la Dacie après que d'autres peuples y avaient pris possession de la terre, nous devrions les y trouver pratiquant non l'agriculture, mais toute autre occupation, telles que le

commerce ou l'industrie, branches que nous avons trouvées délaissées par les Roumains et abandonnées par eux aux étrangers, tandis que, chez les Valaques du sud des Balkans, ces occupations sont précisément le plus en honneur et l'agriculture est négligée par eux. Si les Roumains, en arrivant dans la Dacie, trouvèrent le pays partagé par ceux qui les avaient précédés sur cette terre, comment expliquer la dépossession de ces peuples par les Roumains qui ont dû posséder des terres en propre pour pouvoir s'adonner à l'agriculture? Ceci n'aurait pu arriver que dans le cas d'une conquête; mais alors les Roumains devraient former, à la place des Hongrois, la classe dominante du pays. Et puis si les Roumains se sont infiltrés petit à petit dans la Dacie, comment ont-ils pu dénationaliser les peuples qu'ils y trouvèrent, contrairement à la loi générale d'après laquelle c'est le peuple immigré qui perd sa nationalité dans le sein de celui au milieu duquel il s'établit? Le cas inverse ne saurait avoir lieu que dans l'hypothèse d'une conquête par un peuple pleinement conscient de son individualité, ce qui n'est pas celui des Roumains.

Parmi les barbares qui inondèrent la Dacie, les seuls qui présentaient plus d'affinités avec les Roumains étaient les Slavons, tandis que les autres étaient presque tous d'origine lartare. Ces derniers, à l'exception des Hongrois, avaient en outre des habitudes nomades, ce qui les empêchait de se mêler à la population roumaine. Les Slavons, au contraire, paraissent s'être de bonne heure établis au milieu des Roumains et s'être amalgamés avec eux, ce qui explique qu'ils aient perdu leur nationalité.

Ces Slavons étaient d'origine slovène; on n'a donc nullement besoin de chercher au sud du Danube l'explication de la présence de l'élément Slovène dans la langue roumaine lorsqu'on trouve cette race des Slovènes répandue sur toute la rive gauche du fleuve. On sait que la langue hongroise contient aussi une grande quantité de slavismes, tous aussi d'origine slovène; mais comme les Magyares n'ont jamais habité que la rive nord du Danube, on ne saurait expliquer cette influence slovène dans le magyare, si les Slovènes n'avaient jamais existé en Pannonie et dans la Dacie. Cet élément slovène de la langue roumaine reçut de nouvelles forces lorsque les Bulgares qui étaient devenus aussi des Slovènes à la suite de leur établissement en Moesie, étendirent leur domination sur l'ancienne Dacie trajane, ce qui explique aussi l'introduction du rite bulgare chez les Roumains de la rive gauche du Danube. Cette circonstance ne put qu'augmenter l'influence de l'élément slovène sur le Roumain, d'autant plus que la

±2ii LES ROUMAINS AU MOYEN-AGE

langue de l'église devenant nécessairement celle de l'état, elle s'imposa clans toutes les relations officielles.

Plus tard arrivèrent les Hongrois qui ne purent s'unir à aucun des peuples soumis par eux, à cause de la profonde diversité de leur race, à laquelle se joignit bientôt la différence de religion, lorsque les Hongrois eurent adopté le catholicisme. Ceci pourtant n'empêcha pas une influence — il est vrai tout à fait extérieure — du hongrois sur le roumain et vice versa; cette influence se voit par les emprunts mutuels que ces deux langues se sont faits dans leur vocabulaire. La langue hongroise contient des mots roumains empruntés soit directement à cet idiome soit par son intermédiaire au slavon. Le roumain contient à son tour un nombre assez considérable de mots d'origine hongroise. Cet élément hongrois de la langue roumaine existe dans toute l'étendue de la Dacie, dans toutes les provinces habitées aujourd'hui parles Roumains, jusque sur les bords du Dniester ', du Danube et de la Mer noire dans le Dobroudcha. Mais comme les Hongrois n'ont jamais passé les Carpathes, si ce n'est par groupes très restreints (par exemple ceux qui habitent aujourd'hui le district de Bakau), cette universalité de l'élément hongrois dans la langue roumaine cis-danubienne resterait inexplicable, si on admettait que le peuple roumain, venant de l'autre côté du Danube, se serait arrêté en grande partie dans la plaine qui s'étend au pied des Carpathes. Comment les Hongrois qui ne se sont jamais établis en dehors des Carpathes auraient-ils pu exercer de l'influence sur une population roumaine soustraite à leur contact? Les Roumains ont dû recevoir l'élément hongrois dans les montagnes de la Transylvanie où l'invasion magyare alla les chercher. Continuellement repoussés par celle-ci, ils descendirent vers la plaine moldo-valaque, qu'ils peuplèrent bientôt, apportant avec eux les termes d'origine magyare qu'ils avaient empruntés à leurs maîtres.

C'est encore à ce développement commun des Roumains dans les Carpathes qu'il faut attribuer l'unité extraordinaire de la langue roumaine qui ne possède aucun dialecte au nord du Danube. Si les Roumains s'étaient établis dès le commencement sur les deux ver-

1. Il existe même un assez grand nombre de villages roumains au-delà du Dniester dans les gouvernements de Kerson et de Kamenietz Podolska. M. T. Burada, membre de la cour d'appel de Jassy, explorateur infatigable en ce qui concerne l'ethnographie des pays roumains, les a visités dans le courant de l'année passée et n'a trouvé presque pas de différence entre ces Roumains et ceux de la Moldavie, surtout quant à la langue dont ils se servent (voir Convorbiri literare, xvne année, n° 8).

CONCLUSION 22 i

sants des montagnes, les deux parties de ce peuple qui n'auraient plus eu de communication régulière auraient nécessairement donné naissance à des dialectes différents; car les partisans de la théorie rœslérienne sont forcés d'admettre que la langue des Roumains, lors de leur arrivée en Dacie, était encore envoie de formation, pour pouvoir ainsi expliquer son développement ultérieur, différent au nord du Danube et au sud des Balkans, qui a donné naissance aux deux dialectes des Macédo et des Daco-roumains.

Ce séjour des Roumains dans les Garpathes rend compte aussi du fait relevé par nous que toute la terminologie de la montagne en Transylvanie et dans les pays adjacents est roumaine ; qu'elle contient tout au plus quelques éléments slavons dans la partie la plus élevée du pays, ce qui s'explique par la communauté d'existence avec les Slavons dès le commencement de leur refuge dans la montagne (peut-être même les Slavons Sarmates, les y avaient-ils précédés) ; les termes magyares ou allemands ne commencent que dans la plaine et s'appliquent pour la plupart aux villes et aux villages. Les districts occupés par les Szèkles font seuls exception à cette règle. Mais nous en avons examiné la cause et trouvé que ces districts étaient aussi à l'origine occupés par une nombreuse population roumaine ; cette dernière était sans aucun doute plus ancienne dans le pays que les Szèkles qui s'établirent plus tard sur son territoire; elle fut, dans la suite des temps absorbée par l'élément hongrois qui magyarisa non-seulement la population roumaine, mais aussi la terminologie de la montagne.

L'union plus intime des Roumains avec les Slaves est prouvée par plusieurs faits caractéristiques. Premièrement ce sont les Slaves qui ont influencé jusqu'à un certain point la terminologie de la montagne; secondement les Magyares ont emprunté plusieurs mots au slavon dans la forme que leur avait donnée le roumain; troisièmement la terminologie agricole des Roumains, qui est en grande partie latine, n'a fait des emprunts qu'aux Slavons et pas un seul au Magyare, tandis que celui-ci au contraire prend plusieurs termes tant aux Slavons qu'aux Roumains ; enfin c'est dans la bouche des Roumains que se sont conservés les termes géographiques d'origine slave donnés par le peuple slave qui a disparu. Cette union plus intime des Roumains avec les Slaves prouve que ces deux peuples ont dû avoir une communauté d'existence sur le territoire de la Dacie et comme il est universellement reconnu que les Slaves ont précédé les Magyares dans l'occupation de ce pays, il en résulte implicitement

que les Roumains, qui sont pour ainsi dire les plus proches héritiers des Slaves dans la Dacie, sont aussi plus anciens que les peuples dominateurs.

Enfin rappelons une dernière circonstance qui ne saurait permettre une autre explication que l'existence primitive du peuple roumain dans les Carpathes : ce peuple, poussé par l'invasion hongroise, est descendu vers la plaine moldo-valaque pour y constituer les deux états de Valachic et de Moldavie, fait qui est non-seulement universellement admis par la tradition nationale des Roumains, mais qui se trouve encore confirmé par des documents authentiques. Par contre , il n'existe pas la moindre allusion dans toutes les traditions nationales des Roumains à une immigration transdanubienne, si ce n'est celle qui se rapporte à la colonisation de la Dacie par l'empereur Trajan; mais elle ne saurait être confondue avec la réimmigration du peuple roumain dans la Dacie, que la théorie rœslérienne soutient avoir eu lieu au xne siècle. Les chroniques du pays qui rapportent les deux traditions existantes sur l'origine de la population de la Moldavie et de la Valachie distinguent d'une manière très claire et précise deux descentes (descâlicare), l'une faite par les Roumains sous l'empereur Trajan, venant nécessairement par le sud en passant le Danube, l'autre attribuée à Radu Negru et Bogdan Dragos qui vient du nord et a son origine dans les montagnes de la Transylvanie et du Maramurèche. Cette origine des états roumains dans la partie élevée du pays se trouve encore confirmée par les prétentions que la Hongrie a toujours manifestées à une suprématie sur la Valachie et la Moldavie, prétentions qui resteraient inexplicables dans le cas où l'origine de la population et des états roumains devrait être cherchée sur les bords du Danube. Dans ce cas, la Valachie surtout aurait dû se trouver placée sous l'autorité du royaume bulgare qui était à l'apogée de sa puissance juste au moment où se constitua cet état roumain et qui aurait dû garder la suprématie sur un peuple, d'après Rcesler, sorti de son sein.

Pour toutes ces raisons, la théorie de Rœsler ne saurait être fondée scientifiquement. Voilà pourquoi ceux qui la soutiennent ont été forcés de recourir à des moyens indignes de la science pour établir ce qu'ils appellent la vérité. Nous les avons vus employer toutes les ressources de la sophistique la plus exercée lorsqu'il s'agit de combattre les preuves évidentes qui seraient de nature à renverser leur thèse, admettre au contraire sans le moindre contrôle les textes qui lui viennent à l'appui; nous les avons trouvés tronquant des passages

pour en altérer le sens, ou même passant sous silence des documents ou des textes importants. Ils nient en outre des faits évidents, tels que la présence du peuple slovèhe au nord du Danube ou celle de l'élément roumain dans la langue magyare, pour pouvoir tirer de pareilles prémices des conclusions conformes à leurs désirs. Cette manière de procéder n'est pas celle de savants qui ont pour but d'établir la vérité, mais bien celle d'avocats pour qui tous les arguments sont bons. C'est dégrader la science que de la faire servir à un autre but qu'à celui de la vérité ; et ce qui nous a le plus frappé dans cette étude, c'est plutôt la méthode suivie par nos contradicteurs que les résultats auxquels ils étaient parvenus. Nous savons qu'il existe un bon nombre de savants de bonne foi qui ont admis cette théorie sur la réputation scientifique de ses auteurs. Espérons que la présente étude les désabusera et les fera retourner à la vérité historique qui est simple comme tout ce qui est naturel.

Les Roumains n'ont donc jamais quitté la Dacie trajane, ils seront peut-être encore longtemps martyrisés par les Magyares, ils auront encore longtemps à souffrir leur joug intolérable. Cela ne saurait pourtant leur enlever le droit de protester contre leurs oppresseurs, ni l'espoir qu'un jour la Dacie passera aux mains de ses véritables enfants, de ceux qui peuvent invoquer en leur faveur le droit historique.

Pages.

Introduction 1

I. — Historique de la. question.— Jean Thunmann, 1774.— Fr. Jos. Sulzer met en avant la théorie de l'abandon de la Dacie par les Roumains, 1781. - S. Ghr. Engel. 1794. — Les slavistes : Schafarik, Kopitar, Miklosisch. — Robert Rœsler. Romaenische Studien, 1871. — W. Tomaschek, jusqu'en 1876 adversaire de la théorie rœslérienne, l'adopte à partir de 1877: les Roumains descendent du peuple des Besses romanisés. — Bidermann. — Julius Jung et Ladislas Pic combattent la théorie de Rœsler. — Paul Hunfalvy: les Hongrois sont les plus anciens habitants de la Dacie 5

II. — Évacuation de la Dacie. — Les historiens romains : Flavius Vopiscus, S. Rufus et Eutrope ; confiance que méritent leurs témoignages. — La Moesie ne pouvait servir de refuge aux habitants de la Dacie. — Rœsler ramène les Roumains de la Moesie. — Les généraux d'Hadrien conseillent à celui-ci de ne point abandonner la province pour ne pas laisser une foule de Romains en proie aux barbares. — La Dacie, bien qu'elle fût exposée à l'invasion avant 270, n'avait point été abandonnée.

La Dacie conserva-t-elle sa population dace? — Les inscriptions qui contiennent des noms daces. — Les auteurs anciens qui mentionnent les Daces après la conquête romaine. — Système suivi par les Romains pour dénationaliser les peuples. — Influence de l'organisation militaire. — Les provinces se romanisaient en un temps très court

Les riches abandonnèrent la Dacie ; les pauvres se retirèrent dans les montagnes. — Où se réfugia le peuple roumain devant les invasions postérieures? — Partout cù l'invasion fut violente la population roumaine se retira dans les montagnes. — Un peuple établi ne fuit pas devant une invasion 15

IU. — Réimmigration des Roumains dans la Dacie. — Différentes opinions à ce sujet : Sulzer et Rœsler, Engel, Miklosisch, Tomaschek. — Les Roumains ne pouvaient revenir de la Moesie, car ils n'y ont jamais habité. — Absence complète de Roumains d'origine ancienne en Bulgarie. — Analyse des auteurs byzantins relativement aux régions occupées par les Roumains dans la péninsule des Balkans pendant le moyen âge.

Question de l'empire valacho-bulgare. — Rœsler et ses disciples soutiennent que l'élément valaque jouait le rôle principal dans cet empire. — Les

slavistos soutiennent le contraire. — Véritable caractère de l'empire valacuo-bulgare. — Les Roumains ne pouvaient ipiitler les pays de l'État valacho-bulgare pour venir dans la Dacie.

Variante de M. Miklosisch. — Théorie de M. Tomaschek sur la romanisalion des Besses; contradictions dans lesquelles tombe* cet auteur; manque de sérieux de ses opinions. — Le stratège byzantin Kexauuévoç 38

IV. — L'église roumaine de hite slave. — Comment s'explique la présence du rite bulgare chez les Roumains du nord du Danube? — L'empire bulgare s'étendait aussi sur la rive gauche du fleuve; démonstration de ce l'ait.

Les Roumains étaient déjà chrétiens sous la domination romaine ; preuve linguistique. — Histoire du christianisme chez les Bulgares. — Les églises de la Valachie et de la Moldavie soumises au patriarche d'Ohrida. Efforts du patriarche de Gonstantinople pour les soumettre à son autorité. — La soumission des églises roumaines au patriarche d'Ohrida renverse la théorie de Rœsler. — Origine de la suprématie d'Ohrida sur les églises roumaines. Prima Justiniana et la novelle XI de l'empereur Justinien 56

V. — Chroniqueurs et HISTORIENS. — Argument tiré du prétendu silence gardé par les écrivains du moyen âge par rapport aux Roumains. — Comment les adversaires de la continuité des Roumains dans la Dacie arrivent à cet argument. — L'Anonymus Belae régis notarius. — Rœsler et ses disciples rejettent son témoignage. — Les chroniques contemporaines de YAnonymus notarius mentionnent la présence des Roumains en Transylvanie à l'arrivée des Hongrois. — Le chroniqueur russe Nestor concorde" sur ce point avec l'Anonyme. — Les Valaques de Nestor sont-ils les Francs de l'empire carlovingien ou les Roumains du Danube? — Le chant du Nibelungen mentionne les Roumains.

Les auteurs byzantins. — Passage de Cinnamus relatif aux Roumains du nord du Danube, 1161. — Mauvause foi de Rœsler dans l'interprétation de ce passage. — Passage de Nicétas Choniate, 1164. — Région qu'habitaient les Roumains mentionnés dans ces deux passages, déterminée à l'aide de la charte d'Ivanco Rotislavovici de 1 1 34

VI. — Les documents. — Le premier document hongrois sur la Transylvanie qui v mentionne les Roumains date de 1197; analyse du terme Hegesnolmu.

— Documents de 1211, 1222, 1224 et 1252. — Analyse du document de 1247.

— Document de 1234 et détermination de la régïon où s'étendait l'évêché des Cumans. — Argument de M. Hunfalvy tiré du document de 1293. — M. Hunfalvy passe sous silence l'important document de 1260. — Étendue de la région occupée par les Roumains d'après les documents et les chroniques.

Etat social des Roumains d'après les documents. — Les Roumains ont toujours été un peuple agriculteur; preuve linguistique. — Les Roumains avaient une église organisée. — Ils connaissaient l'écriture et l'enseignaient aux Szèkles. — Condition sociale des Roumains d'après l'important document de 1247.

Condition politique des Roumains. — Les voévodes. — Les knèzes. — Caractère des voévodes et des knèzes d'après M. Hunfalvy. — Le droit coutumier des Valaques. — La noblesse roumaine et sa dénationalisation-, familles hongroises d'origine roumaine. — Participation des Roumains aux congrégations (assemblées poliliques) de la Transylvanie et du Banat. — Explication du document de 1291 d'après M. Hunfalvy.

L'état politique des Roumains, assez favorable dans les premiers temps après l'invasion, empire considérablement par la suite. — Les Roumains se révoltent à plusieurs reprises pour recouvrer leurs droits. — Insurrection de 1437; son véritable caractère; critique des appréciations de M. Teutsch.

— Insurrection de 1512. — Celle de 1785. — Ces luttes ne peuvent s'expliquer qu'en admettant une conquête de la Transylvanie par les Hongrois; elles deviennent une énigme si l'on suppose une immigration des Roumains dans ce pays après l'établissement des Hongrois 92

VIL — La toponymie. — Importance de l'argument tiré de l'absence prétendue de noms géographiques anciens dans les pays roumains. — Noms anciens de localités habitées. — Pourquoi il y en a si peu. — Parallèlement ont disparu chez les Roumains les notions relatives à la vie de l'État romain. — Au contraire, les accidents physiques du sol ont conservé la trace de noms anciens; ils sont en petite quantité pour les montagnes, nombreux pour les cours d'eau. — Dénominations laissées par les barbares.

Villes et villages fondés par les Hongrois et les Allemands et ceux d'origine roumaine. La terminologie des villes et des villages, en dehors des quelques restes anciens, ne saurait trancher la controverse. — Importance de la nomenclature conservée dans la montagne, en particulier dans la partie des monts Garpathes habitée par les Roumains. — Frontière orientale du Banat. — Bassin du Jiu supérieur. — Entre le Jiu et l'Olte. — De l'Olte à Brasov. — Entre la terre de Bârsa et Bouzéou. — Entre Bouzéou et Bistritza. Les districts des Szèkles; dénationalisation des Roumains; magyarisation de la nomenclature de la montagne. — Entre Bistritza et Dorna. — Les montagnes du nord. — Gelies du Bihar et de la Vlâghiasa. — Celles du Banat. — Celles du Maramurèche. — Les Carpathes moldaves.

Les montagnes et les rivières principales portant des noms roumains ou daces. — Impossibilité de concilier ce fait avec la théorie de Rœsler. — Les noms d'origine slave, donnés par la population slave disparue, se retrouvent dans la bouche des Roumains 133

VIII. — Langue. — Les deux arguments des adversaires tirés de la langue des Roumains. — Examen de la prétendue identité entre la langue des Daco-Roumains et celle des Roumains de la Macédoine; arguments de M. Hunfalvy. — Leurs éléments latins puisés à des sources différentes. — Grammaire et vocalisme. — Pourquoi ces deux langues se ressemblent. — La théorie de Rœsler ne peut expliquer pourquoi il n'y a pas de dialectes dans la langue des Roumains du nord du Danube.

Elément grec ancien dans le roumain. - Colonies amenées d'Asie-Mineure par Trajan. — Argument de M. Hunfalvy tiré du mot bisericâ. — Argument de M. ïomaschek tiré des mots latino-chrétiens de la langue roumaine.

Elément prétendu albanais. — Il a influencé la constitution même de la langue roumaine et non-seulement son vocabulaire. — Confusion de M. Hunfalvy à ce sujet. — L'élément prétendu albanais n'est que l'élément laissé parles Thraces (Gètes et Daces) dans la langue des Roumains. — Preuves philologiques fournies par M. Hasdeu.

L'élément slavon de la langue roumaine est le vieux Slovène ou bulgare. Mauvaise foi de Rœsler qui nie la présence de Slavons d'origine Slovène sur la rive gauche du Danube à rencontre des témoignages les plus précis des auteurs byzantins. — Argument de Rœsler tiré de la présence de mots d'origine ouralo-finnoise dans le Roumain. — Étymologies extraordinaires de cet auteur. — Absence d'élément roumain dans la langue des Bulgares.

Argument de Rœsler tiré de l'absence de l'élément goth et gépide dans le roumain. — Explication de ce fait.

Argument de M. Hunfalvy tiré de l'absence d'éléments roumains dans la langue hongroise. — Fausseté de cette assertion. — Analyse des éléments roumains qui se trouvent dans le magyare. — Mots empruntés par cette langue aux Slavons par l'intermédiaire du roumain. — Comment il se fait que l'élément magyare du roumain se retrouve dans la langue de tous les Roumains du nord du Danube 167

IX. — Arguments généraux. — L'agriculture, occupation nationale et exclusive des Roumains, inexplicable dans la théorie de Rœsler. — Tout aussi peu explicable serait la dénationalisation des Slavons par les Roumains, dans le cas où ceux-ci se seraient établis parmi eux à la suite d'une immigration venue du sud du Danube. — Les traditions relatives à la fondation des deux Étals roumains placent l'origine de ces principautés dans les montagnes de la Transylvanie. — Tradition valaque. — Tradition moldave; documents qui

la confirment. — La théorie de Rœsler qui ramène les Roumains d'au-delà du Danube inconciliable avec le fait incontestable qu'ils sont descendus des montagnes. — Combien de migrations les Roumains auraient dû entreprendre dans l'hypothèse rccslérienne 200

Conclusion 218

P. 61. Ajoutez encore les preuves suivantes de l'existence d'une Bulgarie cis-danubienne :

Un continuateur des Annales fuldenses rapporte à l'année 896 le fait suivant : « Pacem ergo Graeci eodem anno cum Avaris, qui dicuntur Ungari, facientes, quod eorum concives Bulgari in pravum vertentes, hostili expeditione contra eos insurgunt et omnem regionem illorum usque portam Constantinopolitanam devastando insecuntur. Quod ad ulciscendum Graeci astucia sua naves illorum contra Avaros mittunt ac eos (Graecos) in regnum Bulgarorum ultra Danubium transponunt . Mi transpositi, manu cum valida gentem Bulgarorum ingressi, maximam partem caedendo neci tradiderunt. Hoc audientes positi in expeditione Bulgari cum omni festinatione patriam deliberare ab infesto hoste recurrunt, consertoque illico praelio victi sunt » (Pertz. Script. 1,412. Cf. Katona, Historia critica primorum Hungariae ducum, Pestini, 1778, p. 164).

Ainsi, pour se venger des incursions faites par les Bulgares dans leurs pays, les Grecs font semblant d'attaquer les Hongrois et passent le Danube, se dirigeant en apparence contre ceux-ci ; mais aussitôt qu'ils ont gagné la rive supérieure du fleuve, ils tournent subitement leurs armes contre les Bulgares, pour forcer ceux-ci, par le coup porté à leur royaume au nord du Danube, à abandonner les provinces byzantines. Donc, non-seulement l'état bulgare s'étendait au nord du Danube, mais encore il y possédait un centre assez important pour que les Grecs, en l'attaquant, forçassent les Bulgares à accourir pour le délivrer.

C'est ù la suite de la domination des Bulgares sur les pays qui

constituaient l'ancienne Dacie trajane que plusieurs parties de ces pays ont conservé longtemps pendant le moyen âge le nom de Bulgarie.

Ainsi d'Ohsson, dans son Histoire des Mongols (La Haye, 1834, II, p. 627-8), reproduit à l'année 1240 un passage de la chronique perse de Fazel-Ullah-Raschid : « Les princes des Mongols passèrent les montagnes galliciennes pour entrer clans le pays des Bulgares et des Hongrois. Orda, qui marchait vers la droite, après avoir traversé ce pays, rencontra Bazaram-bam avec une armée qu'il battit. Cadan et Buri s'avancèrent contre les Saxons et les vainquirent dans trois batailles. Buzek passa du pays des Saxons par dessus les montagnes chez les Karavalaques et battit les peuples valaques. »

Le pays des Bulgares et des Hongrois dans lequel les princes mongols entrent après avoir passé les Garpathes et la Gallicie n'est autre chose que la Transylvanie qui gardait, ainsi que nous l'avons vu (p. 60) en 1231, le souvenir de la domination des Bulgares et qui était toujours connue dans les rapports officiels, d'après lesquels Raschid composa sa chronique, sous son ancien nom de terre des Bulgares, quoique à l'époque de l'invasion mongole en 1240 (plus exactement 1241), cette domination bulgare sur la Transylvanie eût cessé d'exister depuis longtemps.

Remarquons encore à ce sujet que le prince Bazaram-bam, qui n'est autre chose qu'un ancêtre de la dynastie roumaine des Bessarabes (d'où le nom de Bessarabie), vint à la rencontre des Tartares avec une armée, en 1240. Il voulait donc défendre son pays. Le passage nous dit encore que Buzek passa dans le pays des Valaques, situé audelà des montagnes, sur le versant méridional des Carpathes, là où le document de 1247 place aussi l'existence des Roumains (voir p. 97). Les Roumains donc à cette époque devaient être un peuple établi et organisé, puisqu'ils possédaient un pays et s'efforçaient de le défendre.

Une lettre du roi Bêla IV au pape Grégoire IX de l'année 1287 (Pray, Annales, I, p. 48) dit que la population aurait augmenté d'une façon extraordinaire « in terram Zemram circa partes Bulgariae » et il répète la même chose dans un diplôme de l'année 1234 (Theiner, Monumenta historica Hungariae, I, p. 171) : « Circa partes Bulgariae in terra quae Zeuren nominatur ». Zeuren, Zemram n'est que la terre Zewrino du document de 1247 (p. 108) qui s'étendait, d'après ce document <t usque ad fluvium Olte » ; c'est le Banat de Craiova, l'Olténie d'aujourd'hui. Voilà donc le nom de pays des Bulgares, Bulgarie,

que Raschid appliquait en 1240 à la Transylvanie, donné par le roi Bêla à une autre partie de la Dacie, la Valachie.

Une carte catalane de 1375 donne toujours à la Valachie ce nom corrompu de Burgaria tandis qu'elle réserve la l'orme correcte de Bulgaria pour la Bulgarie proprement dite (Un atlas en langue catalane dans les Notices et extraits des manuscrits, IV, deuxième partie).

Dans un document du roi Mathias Corvin, les Valaques de la terre de Bârsa (voir p. 94) sont nommés Bulgares : « Bulgari in civitate nostra Brassoviensi et terra Barcza commorantes temporibus diversum regum Hungariae praedecessorum nostrorum de ovibus eorum nunquam aliquos proventus quinquagesimales solverint » (Hasdeu, Columna lui Traian, 1874, p. 127). Voilà pourquoi les Hongrois nomment encore aujourd'hui le quartier roumain de Brasov (Kronstadt) Bolgârszek. Cela prouve bien que les Roumains furent trouvés sous la domination des Bulgares lorsque les Hongrois firent irruption en Transylvanie.

P. 90, ligne 17, après contestée, ajoutez : 1164.

P. 91, ligne 16, au lieu de Tekoutsch,]\sez Berlad.

P. 101. Aux documents qui mentionnent l'existence des Roumains dans la Dacie, ajoutez le suivant : dans la bibliothèque du musée de Pesth se trouve un manuscrit intitulé : Simonchich, Noctium Marmaticarum vigiliae, qui porte le numéro 274; il reproduit à la p. 19 le document suivant : « Hujus Urcund filii Negrile et Radomir dicuntur esse progenitores familiae Tomay-aga, nobiles Valachi in Borsa. In cujus probam authenticam adducimus protocolarem comitatus Marmaros extractum qui sic est : Familiae Tomay-aga successores producunt anno 1763 coram legitimario comitatus foro nobilitatis recognitionem Kenderes de Malomvize comitis comitatus ejusdem anno 1445 in qua Petrus Mandra, Han, Kosta, Sandrinus, Nicolaus de Pap et Nicolaus de Viso specificantur, quod ipsorum primis parentibus Negrile et Radomir vocatis collatio adhuc a St. Stephano facta sit, pro fidelibus servitiis in kenezatu de Viso ». (Le passage a été reproduit d'après l'original par M. Hasdeu dans son Istoria critica a Romînilor (Bucarest, 1874, p. 123, note 17). Il se trouve déjà traduit par Sincaï dans la Cronica Romînilor, Jasi, 1857, II, p. 30 (d'après une collection manuscrite de Daniel Gornides).

Le document dit expressément qu'il s'agit de nobiles Valachi. En outre, les noms de Mandra (mândru = fier, orgueilleux), Gostea (forme roumaine raccourcie de Constantin), Sandrinus (diminutif d'Alexandre avec le suffixe roumain?'»), Negrilâ(de negru = noir avec

238 ADDITIONS ET COKUECTIONS

le suffixe roumain lia) le prouveraient surabondamment. Le document rapporte la teneur d'actes produits en justice et, par conséquent, authentiques ; ils constatent qu'en 1763 les descendants de Negrila et de Radomir avaient exhibé par devant le tribunal du district un diplôme de 1445 où il était dit que les ancêtres de Petru, Mandru, Costea, c'est-à-dire Negrila et Radomir, avaient reçu du roi saint Etienne la donation du kenezat de Viso. Voilà donc les Roumains mentionnés dès le commencement du xie siècle dans le nord de la Dacie, dans le Maramurèche, et ces Roumains apparaissent déjà à cette époque comme des juges de villages qui jouissaient de certaines prérogatives nobiliaires.

P. 138, note 1, au lieu de Ammien Marcellin, lisez Arch. 'Thomas.

Le Puy, typographie Marchessou fils.

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