VIEUX FRANÇAIS
ROUMAIN
abscons
, escons.
ascuns.
absters,
ters.
s ters.
aigrest.
agris.
angust.
àngust.
adiuda-my.
ajutà-mi.
alinter.
alinta.
cest.
acest.
crud.
crud.
despriz.
despretz.
furt.
furt.
locuste.
locustà.
moult.
mult.
1. Tous ces vocables sont empruntés au Dictionnaire d'étymologie daco-roumaine par A. de Cihac, Frankfort-s.-M., 1870. Ceux que nous avons énumérés sont tous pris dans la première moitié de la lettre A. On peut donc juger du nombre total de mots communs au Roumain et aux langues occidentales d'origine romanique.
moust. must. moût,
oust, ost. oaste. armée,
occire. ucide. tuer.
primavère. primavarâ. printemps,
paulme. palmâ. paume,
plasmateur. plasmuitor. faussaire,
roupt. rupt. rompu,
sagette. sâgeatâ. flèche,
verme. verme. ver.
issit. esit. sorti (issu ').
Un autre argument aussi peu probant de M. Hunfalvy, est la déviation identique de la signification du mot latin dans les deux idiomes roumains. Il cite comme exemple les mots barbât signiliant mâle dans les deux dialectes, dérivé du latin barbatus = barbu ; dor, désir, du latin dolor = douleur ; çjura = bouche, du latin gula = gosier, gorge, etc. Si M. Hunfalvy s'était donné la peine d'étudier ce phénomène dans les diverses langues d'origine latine en comparaison du roumain, il aurait trouvé que bien des mots latins souffrent la même déviation de leur signification primitive non-seulement dans les deux dialectes roumains, mais encore dans toutes les langues issues du latin, y compris le roumain. Nous citerons comme exemples les suivants que l'on pourrait aussi multiplier .
Focus, en latin = âtre, foyer (Végèce seulement après 350 l'emploie dans le sens de feu) :
Roum. Ital. Esp. Port. Prov. Franc.
foc. fuoco. fuego. fogo. foc. feu.
Fortuna, en latin = fortune, sort, hasard, donna, on ne sait trop comment, dans les langues dérivées du latin, naissance à des formations qui signifient tempête, ouragan :
Roum. Ital. Esp Port. Prov. Vieux franc.
furtuna. fortuna. fortune (tem-
[pête).
Caballus, en latin = cheval ordinaire, cheval de fatigue, tandis que le nom générique du cheval était equus :
Roum.
Ital.
Esp.
Port.
Prov.
Franc
cal.
cavallo.
caballo.
cavallo.
caval.
cheval.
1. Voir Cihac, l'auteur du dictionnaire d'étymologie daco-romane qu'on vient de citer, dans un article inséré dans l'organe de la Société littéraire de Jassy, Junimea, Les Convorbiri Hier are y sous la direction de M. Jacques Negruzzi, 10e année, 1876, p. 36, sous le titre de « Cite va cuvinte din Rabelais ».
Manducare, en latin = mâcher, prend dans toutes les langues romaniques la signification plus large de manger :
Rouin. Ital. Prov. Franc.
mînca. manucare, mangiare. mangiar. manger.
Caldarium, en latin =étuve ; dans les langues romaniques = chaudière, chaudron :
Roum. Ital. Esp. Port. Prov. Franc.
caldare. caldaro. caldera. caldeira. caudeira. chaudière.
Ficatum, en latin, pour jecur ficatum = foie d'oie engraissée avec des figues (Ars culinaria, par Apicius), prend dans toutes les langues romaniques le sens de foie :
Roum, Ital. Esp. Port. Prov. Franc.
ficat. figato. higado. figado. fetge. foie.
Hostis, en latin = étranger, ennemi ; dans les langues romaniques = armée.
Roum. Ital. Esp. Port. Prov. V. franc.
oaste. oste. hueste. hueste. host. ost.
Necare, en latin == tuer, se spécialise dans les langues romaniques et désigne la mort par immersion :
Roum. Ital. Esp. Port. Prov. Franc.
înneca. annegare. anegar. negar. noyer.
Tornare, en latin = façonner au tour, arrondir, prit partout le sens de verser (de l'eau), tourner, retourner.
Roum. Ital. Esp. Port. Prov. Franc.
a turna, a se turna. tornare. tornar. se tourner.
Il va sans dire que les deux idiomes roumains sont plus rapprochés l'un de l'autre qu'ils ne le sont avec les langues romaniques de l'occident, et cela est très naturel car ces deux idiomes ont trois éléments communs : le thrace, le latin et le slave, tandis qu'avec leurs congénères occidentaux ils n'en ont qu'un seul : le latin. Voilà comment s'expliquent les particularités qu'ils possèdent à eux seuls en commun, tel que le changement des gutturales en labiales dans les deux idiomes : apa de aqua; lapte de lacté, lemn de lignum, etc. Le changement de e en ea lorsque la deuxième syllabe est muette comme : earba du latin herba, doamna du latin domina; oaste de hostis, etc.
Le changement identique du sens d'un même mot latin dans les deux langues roumaines, celle de la Macédoine et celle de la Dacie, ne prouverait absolument rien pour un développement territorial commun de ces langues, car le même phénomène se reproduit sur une
plus large échelle entre tous les membres de la famille latine, lesquels ont tous indubitablement la môme origine — l'élément latin — mais qui n'ont, jamais habité ensemble le même territoire. Cet argument de M. Hunfalvy n'a donc aucune valeur. Mais si l'on admet que les Roumains de la Dacie se sont développés en commun avec ceux de la Macédoine, il serait naturel que les langues de ces deux peuples possédassent, quant aux mots d'origine latine, le même terme pour la même idée. Il en va tout autrement : quoique ces langues aient puisé à la source commune du latin, elles emploient souvent des termes différents, toujours d'origine latine, pour exprimer la même idée. Ainsi :
Se dit en daco-roumniii
mois, luna (de lima),
jeune homme, tîner (de tenerus).
vingt, douezeci (duo-decem),
penser, eugeta (cogito),
envoyer, trimite (transmitto),
demander, cere (quaero),
vent, vînt (ventus),
embrasser, sâruta (salutare1,
tièvre, friguri (frigus),
terre, pàmînt (pavimentum),
casser, gâter. strica (striga, stria),
Gomment serait-il possible d'expliquer cette différence d'origine des mots latins dans les deux langues? Qu'est-ce qui aurait pu pousser par exemple les Roumains de la Dacie à former le mot fièvre d'après le radical du mot froid — frigus — friguri, pendant que le macédo-roumain aurait formé le sien d'après la forme latine ellemême dérivée, febra? Qu'est-ce qui aurait déterminé le d. -roumain à dériver le mot embrasser, baiser, d'un autre mot que le prototype latin basiare et notamment de salutare? M. Hunfalvy relève seulement les ressemblances qui existent entre le daco et le macédo-roumain; si on procédait de la même manière avec l'italien et le roumain on aurait bientôt fait de prouver une ressemblance presque tout aussi pronon-
en macédo-roumain :
mesu (de mensis).
gione (de juvenis).
gingitzi (viginti).
mintuesc * (mens).
pitrec 2 (per trajicio).
dimandare (de mandare).
avra (aura).
basare (basiare).
hievra (febris).
loc, tzarà 3 (locus, terra).
rupere, spargere 4 (rumpo, spargo).
1. En daco-roumain mintuesc avec 17 signifie sauver et dérive de manu tueri [voir plus bas).
•2. En daco-roumain le mot petrec signifie passer le temps, accompagner.
3. Ces mots existent aussi dans le d. -roumain, mais ont d'autres significations : loc = lieu, endroit; tzarâ = pays, contrée. Le mot pamint est totalement inconnu au sud des Balkans.
4. Ces mots ont dans le d. -roumain une autre signification : rupe = déchirer ; sparge = fracturer, briser. Le mot strica n'existe pas dans le m.-roumain.
cée entre ces deux langues. Pour juger du degré d'affinité de deux idiomes, il nous semble qu'il ne faut point s'occuper des points de ressemblance, sans lesquels il ne saurait y avoir aucune communauté, mais bien des différences que ces deux idiomes présentent entre eux.
Ainsi à côté de formes nécessairement semblables, nous observerons pour la conjugaison les dissemblances suivantes entre les deux langues roumaines.
Le plus-que-parfait est formé d'une tout autre manière qu'en dacoroumain. Au lieu de la formation en se?n, nous trouvons en macédoroumain, comme dans le français, l'imparfait du verbe auxiliaire avec le participe passé :
Daco-roumain.
Eu avusem.
Tu avusesi.
El avusâ.
Noi avusem.
Voi avusetzi.
Ei avuserâ.
Macédo-roitmain.
Eu aveam avutâ.
Tu aveai avutâ.
El avea avutâ.
Noi aveam avutâ.
Voi aveatzi avutâ. Elji avea avutâ.
J'avais eu.
Tu avais eu.
11 avait eu.
Nous avions eu.
Vous aviez eu.
Ils avaient eu.
Le conjonctif est formé en macédo-roumain dans tous ses temps d'une manière tout à fait particulière par l'auxiliaire si fur i (le latin fuerim) pendant qu'en daco-roumain il se forme par la conjonction sa = que, comme en français :
Daco-roumain.
Sa am.
Sa ai.
Sa aibà.
Sa avem.
Sa avetzi.
Sa aibâ.
Macédo-roitmain.
Si fuiï câ eu am.
— tu ai.
— el are.
— noi avem.
— voi avetzi.
— elji au.
Que j'aie.
Que tu aies.
Qu'il ait.
Que nous ayons.
Que vous ayez. Qu'ils aient.
Le macédo-roumain possède ensuite des sens plus rapprochés du prototype latin que le daco-roumain. Ainsi a vatama = tuer, du latin victimare, pendant que dans le daco-roumain il a seulement le sens de blesser, nuire; a spune du latin exponere, signifie en macédo-roumain montrer, pendant qu'en daco-roumain il a le sens de dire, etc.
Enfin ces deux langues diffèrent même dans leur constitution fondamentale, le système de leurs voyelles. Le macédo-roumain ne possède pas 17, ce son profond et guttural, caractéristique pour la langue daco-roumaine, qui ne se retrouve dans aucune autre langue européenne et lui donne son cachet particulier. Cette voyelle est remplacée dans le macédo-roumain par Vu (dont le son correspond à Ye muet français) et que le daco-roumain possède aussi en dehors de 17.
On conçoit facilement, que dans le système d'un développement territorial commun aux deux langues roumaines cette différence resterait complètement inexplicable l.
Les Daco-Roumains et les Macédo-Roumains sont donc deux peuples distincts par leur origine, qui doivent leur ressemblance au fait qu'ils sont composés des mêmes éléments constitutifs. Pour les Roumains de la Macédoine, le latin provient des colonies que le peuple romain envoya dans ce pays, dans l'Épire et la Thessalie, après la réduction de la Macédoine en province romaine. Le thrace était l'élément indigène sur lequel vint se greffer, tout comme dans la Dacie trajane, celui des colonies latines ; enfin le slave fut apporté par les Slovènes qui inondèrent l'Europe orientale, de la chaîne des Carpathes jusqu'au fond de la Grèce. Il n'est donc pas besoin, pour expliquer la présence d'un peuple d'origine latine au sud des monts Balkans, de l'y faire venir de la Dacie trajane, quand son origine différente est clairement attestée par toutes les sources de l'histoire romaine.
Mais examinons encore une difficulté, et celle-là insurmontable, qui s'élève, si l'on admet que la langue daco-romaine n'est qu'un dialecte du Macédo-Roumain, qui prit naissance après qu'une partie du peuple se fût détachée du tronc commun pour aller s'établir sur le cours du bas Danube.
C'est un fait reconnu par tous ceux qui ont visité les Roumains du nord du Danube que ce peuple forme un tout presque entièrement homogène. Quoiqu'il soit répandu sur un territoire de près de 300,000 kilomètres carrés de superficie, étendue égale à celle de l'Italie et qui surpasse la moitié de celle de la France, le peuple roumain ne présente presque pas de différences dans la langue dont il se sert; la langue roumaine du nord du Danube ne possède pas de dialectes. Il existe tout au plus des différences d'accent et quelques provincialismes qui n'affectent en rien l'essence de la langue même ; celle-ci possède ce caractère unique d'être comprise partout, sans la moindre préparation, des bords de laTheïss à ceux du Dniester 2. Ce fait peut
1. Voir Diez, Grammalik der romanischen Sprachen, Bonn, 185G, I, p. 338 : « Merkwùrdig ist, dass die sùdwalachische Mundart ihn (den î) nichl anerkennt, in dem sie ê (â) an seine Stelle selzt, welches zugleich das nœrdliche ê begreift, also m an à (manus), pane (panis), sànge (sanguis), râd (rideo) », tandis qu'en daco -roumain ces mêmes mots se prononcent mînà, pîne, sînge, rîd. — Notons encore le fait que les Roumains de la Macédoine conservent encore l'ancienne coutume des Thraces de pleurer à la naissance d'un enfant, coutume totalement inconnue au nord du Danube. Voir Hérodote, V. 3. Comp. Jirecek, Geschichte der Bulgaren, p. 61.
2. Emile Picot, Documents pour servir à l'étude des dialectes roumains, Paris. Cf.
paraître assez extraordinaire quand on voit ailleurs les différences de dialectes s'accentuer d'une manière si prononcée d'une province aune autre ; ainsi il est connu qu'en Italie par exemple le Lombard ne saurait s'entendre avec l'habitant de la Romagne, ou le Vénitien avec le Piémontais 1. Chez ces peuples l'unité nationale n'est maintenue que par la langue cultivée qui pénètre partout. Chez les Roumains, cette unité est naturelle; la même langue sert au peuple entier comme moyen de communiquer ses idées ; et cette unité du peuple n'est pas seulement intellectuelle, elle s'étend aussi à son moral, à ses mœurs et à ses habitudes. Cette homogénéité si parfaite du peuple roumain resterait inexplicable si l'on admettait que ses diverses parties se sont développées d'une manière séparée dans les divers pays qu'il habite aujourd'hui au nord du Danube. Au contraire, si l'on admet que les éléments dont se compose la nationalité roumaine se sont fondus en un seul tout au milieu des Carpathes, on trouve facilement la clé de l'unité ethnique du peuple roumain.
Il est vrai que l'hypothèse Rœslérienne expliquerait tout aussi bien l'unité nationale de ce peuple, en plaçant sa consolidation au sud du Danube. Mais, dans ce cas, cette unité devrait s'étendre aussi aux Roumains de la Péninsule Balkanique, ce qui n'a pas lieu, ainsi que nous l'avons vujplus haut. Il faut observer en effet, que pour expliquer les différences de dialectes entre les Roumains de la Macédoine et ceux de laDacie, on est forcé d'admettre que ces différences ont commencé à se produire depuis la séparation des peuples qui les parlent. La formation de la langue roumaine n était donc pas encore arrêtée au moment où les Roumains, qui plus tard occupèrent la Dacie trajane, (dans l'hypothèse rœslérienne), se détachèrent du tronc originaire, les Roumains des Balkans, vers la fin du xnc siècle. Et comme un dialecte, et surtout un dialecte aussi différent, ne se forme pas en quelques années, force nous est d'admettre que ces différences entre la langue daco-roumaine et la langue macédo-roumaine se continuèrent encore pendant longtemps, jusqu'à ce que ces deux idiomes arrivèrent à se fixer définitivement.
Gihac, Dictionnaire d'étymologie daco-romane, Eléments slaves, Fjrankfort-s.-M., 1875, p. x. Hugo Schuchardt, Ueber D. P. HasdeiCs alirumaenische Texte und Glossen : « Hinlsenglich bekannt ist die ausserordentlicli geringe Differenzirung, welche wir au dem Rumaenischen in Raum vnd Zeit wahrnehmen. Denn trotz seinem grossen und vielfach druchbrochenen und zerrissenen Gebietc besitzt es kcine eigeniliche Mundarlen ».
1. Emile Picot, Les Roumains de la Macédoine Paris, 1875, p. 34.
Mais il existe des preuves positives que ces deux langues étaient déjà différentes au xnie siècle et notamment sur un point très important, la forme de l'article postposé qui est dans le daco-roumain ni et dans le macôdono-roumain lu. Ainsi Y/tomme sera en daco-roumain omul et en macédo-roumain om/«. Les Byzantins (entre autres Porphyrogénète, xe siècle) nomment les Serbes, 2ép6Xci, forme tout à fait inexplicable, si l'on n'admet que les Grecs connurent ce peuple par l'intermédiaire des Roumains de la Macédoine qui devaient, conformément à leur langue, appeler les Serbes Sirblii, pluriel de Sirblu (en d.-r. Sivèul). Or les Daco-Roumains possédaient déjà à cette époque la forme ul pour l'article postposé. Voir Bu\ul, fils de Stoie, dans le document de 1231 !.
Si la formation de la langue roumaine n'était pas encore arrêtée lorsque ceux-ci occupèrent la Dacie, elle s'accomplit après l'établissement de ce peuple au nord du Danube. Or, on sait que les Carpathes opposèrent une barrière presque infranchissable aux peuples qui habitaient sur leurs deux versants. Voilà la cause première de la division politique du peuple roumain. La partie de ce peuple qui avait occupé la Transylvanie entra bientôt dans la sphère d'extension naturelle du peuple hongrois qui avait occupé la plaine de la Théïss et de là pouvait facilement pénétrer en Transylvanie par les vallées largement ouvertes du Samèche et du Mourèche. Le rameau oriental de la branche roumaine, qui occupe une partie de la grande plaine orientale de l'Europe où s'étendit bientôt la puissance des Russes, vit bientôt ses destinées déterminées par ce peuple. Mais les Carpathes n'ont pas élevé seulement entre les Roumains une barrière politique ; ils s'opposèrent même au contact physique des populations qu'ils séparaient. Les Roumains de la Moldavie et de la Valachie vécurent totalement isolés de leurs frères transcarpathins ; toute leur histoire le prouve surabondamment. Ainsi tandis que les faits caractéristiques de l'histoire des principautés danubiennes sont presque les mêmes dans les deux pays, ceux qui concernent l'histoire des Roumains de la Transylvanie en diffèrent totalement, tout comme si ceux-ci eussent été éloignés par des centaines de lieues. Il est prouvé par les documents et les historiens que, dès le xne siècle, on trouve mentionnés des Roumains d'une part en Moldavie, de l'autre dans la petite Valachie. Peu de temps après, nous les voyons descendre du Maramurèche en Moldavie. Or la distance entre ce dernier pays et la