Voir plus haut, p
petite Valachie est énorme. Si la langue des Roumains était encore en état de formation lorsque les Roumains passèrent le Danube et vinrent s'établir au nord de ce fleuve, elle aurait dû donner naissance, dans la Dacie même, à des dialectes différents, vu l'énorme distance et les difficultés de communication qui séparent ses provinces. La langue roumaine arrivant à son temps d'arrêt seulement après que les Roumains eurent occupé les pays situés des deux côtés des Carpathes, elle aurait dû continuer à se développer, et d'une manière nécessairement distincte, dans des régions séparées naturellement. Or, cela n'a pas lieu. Les Roumains du nord du Danube parlent tous la même langue, formant une unité ethnique parfaitement homogène.
La théorie rœslérienne ne saurait échapper à ce dilemme : ou bien la langue roumaine était en état de formation lorsque les Roumains passèrent le Danube, et alors il devrait exister des dialectes aussi parmi les Roumains de la Dacie trajane; ou bien leur langue était déjà formée, et alors la différence qui existe entre la langue des Daco et des Macédo-Roumains demeure inexplicable.
Passons maintenant aux éléments étrangers que contient la langue roumaine du nord du Danube et dont la présence ne saurait être expliquée — à ce que l'on prétend — que par la formation sud-danubienne de la nationalité roumaine.
La langue des Roumains de la Dacie contient quelques mots d'origine grecque et notamment anciens ' dont l'introduction dans son organisme paraît devoir rester une énigme indéchiffrable pour ceux qui, comme nous, admettent que ce peuple n'a jamais quitté la Dacie. Ils s'expliqueraient, au contraire, très facilement dans l'hypothèse de la formation du peuple roumain dans le voisinage de la nationalité grecque. Nous citerons parmi ces mots : mic=. \).'.v.pbq (petit), argat znèp^atyj; (valet), camôtâ = xoqj.xxo; (usure), martur — [j.apxopoç (témoin), acum — àxjjLYjv (maintenant), purâu = icopoç (ruisseau), papurâ rr T.ira^oq (jonc), tufâ = tuçyj (fumée, vapeur; au figuré, dans l'expression tufâ in pungâ — qui a la bourse vide, gueux) 2, cimbru ~ Q6[j.6po; (thym),
1. Les éléments grecs modernes ont été introduits dans la langue roumaine à l'époque de la domination des Grecs Fanarioles (1711-1821).
2. Il laut distinguer le mot dans cette acception, qui dérive évidemment du grec , d'un autre identique tufa = touffe d'herbe, broussailles, du latin tuf a.
etc., etc. Pourtant l'explication de ce l'ait n'est nullement difficile. On sait qu'une partie des colonies transplantées par les Romains dans la Dacie étaient originaires de l'Asie-Mineure, c'est-à-dire de pays où l'on parlait le grec, et les colons arrivés de ces provinces devaient parler aussi cette langue, ce que nous sommes tenus d'admettre au moins pour la génération qui l'ut transplantée dans la Dacie. Elle disparut dans l'élément romain, mais non sans laisser des traces de son existence dans les quelques mots d'origine grecque qui se trouvent en roumain.
Ainsi, quoique la langue universellement adoptée pour les inscriptions soit le latin, on en trouve plusieurs rédigées en langue grecque \ Une cohorte auxiliaire de Grecs de la Commagène, province située en Asie, près de l'Euphrate, était établie en Dacie 2, et l'on sait que ces cohortes étaient composées d'étrangers expatriés précisément dans le but de détruire leur nationalité.
Ces colonies grecques envoyées en Dacie avaient leurs dieux, leurs temples, leurs prêtres et leurs associations particulières. Ainsi nous rencontrons le Jupiter Tavianus adoré par le collegium Galatorwn h Zeugma; ailleurs les Galatae consistentes, le collegium Asianorum sous un spirarcha, le collegium utriculariorum Adrastae. Il en est de même du culte de Jupiter Heliopolitanus et Er menus, de Zeùç SapSévSifjvoç, du Deus Açizus nommé encore puer bonus posphorus, de l'Esculape de Pergame, du Jupiter de Doliche, dieu des Gommagènes, etc.
Les cultes tVIsis et de Mit/ira, quoique répandus dans tout l'empire romain, portent en Dacie un caractère grec tout particulier. Ainsi Isis porte l'épithète grec de Myrionyma et Mithra ou le soleil celui à'Hierobufos qui n'est autre que le dieu 'ïapfôouXoç de Palmyre.
Les prêtres qui desservaient ces divinités portent souvent des noms d'une couleur grecque indubitable; par exemple, pour Jupiter Dolichenus, nous trouvons l'inscription suivante qui mentionne des prêtres de nom évidemment grec :
Jovi optimo maximo Dolicheno et Deo Commagenorum Aurelius Marinus et Addebar Semei et Oceanus Socratis sacerdotes, votum libentes posuerunt 3.
1. Akner und Mùller, Rœmische Insckriftcn in Dakien, Nr. 79, 192, 362; 541, 608, 666, 099, 850, 875, 877, 918. Comp. Hirschfeld, EpigraphischeNachlese, p. 30.
2. Ibid., Nr. 50, 215, 229, 249, 253, 507, 869, 896. On rencontre encore des milites Pahuureni, 675, et plusieurs cohortes d'Ituréens, que l'on considère sans raison comme des Juifs. C'étaient des Syriens. Voir Akner, Nr. 50, 208, 865, 867.
3. Ibid., Nr. 558. Pour toute cette question, voir Goos, Untersuckungen ueber die
En outre, les inscriptions ne manquent pas de citer expressément des individus originaires d'Asie. Ainsi un civis Bithinum, une Isidora clomo Asiae l.
Tout cela indique que les Asiatiques étaient assez nombreux dans la Dacie, qu'ils y avaient gardé, au moins dans les premiers temps, la conscience de leur individualité distincte du reste de la société amenée dans la Dacie, par conséquent leur caractère particulier, grec.
Il serait tout à fait extraordinaire si, en face d'un pareil fait, on ne trouvait pas de mots grecs dans ie langage des Roumains d'aujourd'hui -. 11 n'est donc nullement besoin de recourir à la théorie de l'immigration transdanubienne pour expliquer les grécismes de leur idiome.
M. Hunfalvy donne surtout une grande importance au mot biseriaî rz église, qu'il dérive du grec PaciXwdi ; il fait observer que, « dans toutes les langues slaves, l'église s'appelle cirkve, tandis que, dans les langues romaniques, son nom dérive partout du latin ecclesia. Si la langue roumaine avait pris naissance au nord du Danube, dans la Transylvanie ou dans la Roumanie actuelle, il faudrait que le nom de l'église fût, en supposant la continuité des Roumains dans la Dacie, ecclesia ou bien, à cause du voisinage des Slaves, cirkve. Le mot bisirica indique donc une origine méridionale, un voisinage de la nation grecque » 3.
D'abord, nous ferons remarquer que le mot roumain bisericâ ne dérive pas du prototype grec $a,Gt.\:v:rl, mais bien de son dérivé latin basilica, comme le mot français église tire son origine de la forme dérivée ecclesia et non de la forme grecque primitive kvxXr^ia. En effet, le mot roumain possède le b initial latin et non le (3 (vita) grec. Il en est de même de botez~ baptême, qui vient du latin baptisare et non du
Innerverhœltnisse des iraj. DaMens, dans VArchiv fur Sieb. Land. 1871, pp. 108 et suiv. Gomp. les inscriptions suivantes, dans Akner et Mùller, qui contiennent des noms grecs : Nr. 124, Sozimos et Agathanghelus ; 78, Gaius Spedius Hermias, prêtre d'Esculape de Pergame; 131, Lisinia Callityche; 135, Julia Afrodisia ; 73, Severus Gharisias. La Tab. cer. IV (Akner. Nr. 626) mentionne le >< puerum Apalaustum natione graecum ».