‹ Une énigme historiqueChapitre 18 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Du crédit quil convient d’accorder aux assertions de Leïbniz, particulièrement à celles qui dans la correspondance avec Des Bosses concernent le Vinçculum substantiale.

Il peut sembler étrange que nous ayons à poser d’abord le problème de la probité intellectuelle ou même de la sincérité morale de Leibniz, alors que d'ordinaire pour les philosophes la confiance va sans dire.

Il semblera peut-être plus étrange encore que, avant de prendre et pour prendre au sérieux l'hypothèse inédite qu’il offre à un Jésuite à propos de la Transsubstantiation eucharistique, nous commencions par insister à fond sur son étonnante souplesse, sur sa complaisante et astucieuse habileté qui va parfois presque à la duplicité!. Et l'étrangeté ne paraîtra-t-elle pas plus déconcertante encore si l’on réfléchit à

‘ ce double fait : d'une part Leibniz, en diverses occasions, a

parlé avec une sorte de détachement ou d'ironie de toutes ses doctrines personnelles?, même de celles qu'il à le plus

4. On verra bientôt comment Leibniz s’est, semble-t-il, joué de Pfaff, théologien protestant et chancelier de Tübingen. Cf. l’appendice A de la Thèse. Il y a d’ailleurs d’autres exemples et d’autres aveux d’une telle virtuosité — qui comporte de complexes explications.

2, « Vous trouverez quelqu’une de mes bagatelles dans le paquet... une manière de pelit dialogue sur quelques sentiments du R. P. Malebranche. Mais on peut dire que ce sont des Discours Exotériques,

LE « VINCULUM SUBSTANTIALE »,. 1

évidemment entourées de son amour et de son orgueil paternels ; telles, sa théorie des Monades, ou sa Théodicée qu'il a un jour déclarée un simple jeu de son esprit!, tandis que c’est seulement peut-être le Virculum qu'il n’a jamais discrédité ; loin de là, puisqu'il déclare à plusieurs reprises et sans atténuation que cette hypothèse mérite une plus profonde investigation. Or, d'autre part et inversement, les historiens de sa pensée, en s’attachant à toutes les autres théories leibniziennes qu'ils cherchent à intégrer dans un système toujours en mouvement eten progrès, ont, à qui mieux mieux, exclu le seul Vinculum du nombre des thèses de Leibniz dignes d'être prises en considération et d'entrer dans l'harmonie polyphonique d'une doctrine indéfiniment enrichie. Comment expliquer ces bizarreries ?

I. — Pourquoi d’abord est-il prudent et même nécessaire de soulever le problème de la franchise de Leibniz, de faire

et nullement Acroamatiques... Ce n’est pas grand chose » (Gerhardt, IIT, 645-648. À 1715).

Or au même endroit, Leibniz traite à son ordinaire de la notion de substance et de la force qui réside dans les corps.

1. CÎ. Appendice A. — « … de Theodicea mea... miror neminem hactenus fuisse qui lusum hunc meum esse senserit ». — A cette affirmation on peut d’ailleurs opposer cet autre fragment de lettre : « Il est vray

que ma Théodicée ne suffit pas pour donner un corps entier de mon système ; mais en y joignant ce que j'ai mis en divers journeaux, il n’en manquera pas beaucoup, au moins quant aux principes » (III, 618). Et en effet, Leibniz a plusieurs fois parlé des « jeux de son esprit » sans que cette expression ait un sens péjoratif, au contraire : ainsi quand il dit : « mira quaedam theoremata se offerebant quae alios fugerant, et aditum videbam dari ad plura et majora; et machinamenta quaedam ludentis animi sub manu nata etiam fructum promittere videbantur. » Cf. Erdmann, p. 109. Leibniz a-t-il songé, en employant cette expression, au texte de la Bible où il est parlé de la Sagesse « ludens in orbe terrarum »? Le croira volontiers qui se rappellera cette autre pensée familière au philosophe : « Rien ne couste à Dieu bien moins qu'à un philosophe qui fait des hypothèses pour la fabrique de son monde imaginaire. » IV, 431.

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ressortir les difficultés et de rechercher les principes de ce qu'on peut appeler l’herméneutique leibnizienne?

Leibniz nous avertit expressément qu'il y a deux manières de philosopher, et très différentes, l'une acroamatique, l’autre exotérique‘, et lui-même indique à maintes reprises que certaines de ses formules s’accommodent plus ou moins aux manières populaires de parler ou à la façon commune de formuler les problèmes philosophiques*?. Il n’en pouvait être autrement dans une doctrine qui, introduisant une sorte de psychologie ou de métaphysique du subconscient, se trouvait selon les circonstances réduite à user du langage des apparences ou à évoquer une explication et une réalité plus profondes. Bien d’autres avant lui avaient procédé de manière analogue, et Platon, par exemple, avait recouru à des mythes pour suggérer quelques-unes de ses plus hautes intuitions.

Toutelois c'est encore un tout autre problème qui se pose pour Leibniz; car il s’agit, dans sa doctrine, non pas tant de plans et d’arrière-plans successifs comme il en existe en la plupart des systèmes philosophiques, que d’une sorte de dissimulation artificieuse qui semble destinée à faire croire au lecteur sinon le contraire, du moins une chose différente de celle que Leibniz cache au fond de son esprit.

1. « Inter philosophandi modos discrimen ingens : alius nempe Acroamaticus, alius est Exotericus. Acroamaticus est philosophandi modus in quo omnia demonstrantur, exotericus in quo quaedam sine demonstratione dicuntiur, confirmantur tamen congruentiis, quibusdam et rationibus topicis, vel etiam demonstratoriis, sed non nisi topice propositis; illustrantur exemplis et similitudinibus; tale dicendi genus dogmaticum quidem seu philosophicum est, acroamaticum tamen non est, id est non rigorosissimum, non exactissimum » (IV, 146).

2. « Dans les journeaux de Leipzig, je m’accommode assez au langage de l'Ecole; dans les autres (ceux de Paris et de Hollande), je m'accommode davantage au style des Cartésiens; et dans cette dernière pièce (la Monadologie), je tâche de m’exprimer d’une manière qui puisse être entendue de ceux qui ne sont pas encore accoutumés au style des uns et des autres » (1714, III, 624).

D'où viennent alors ce goût, ce besoin, cette habitude, cette tactique de « jeter de la poussière aux yeux » comme il l’a dit un jour?

Y a-t-il là simple raison de prudence comme il en existait encore pour Descartes, amoureux de sa sécurité ét dé sa Aranquillité et qui n'oubliait pas qu'en 1619 Vamini venait “d'être brûlé à Toulouse? Mais Leibniz, en son monde libéré

- de semblables menaces, n'a pas de ces effrois. Sans doute il “rédoute les conflits avec les théologiens et avec les autorités politiques et il à été fidèle en paroles et en actes à cette règle : « Offensionés non necéssariae merito vitantur!. » Mais cette « crainte », quoique réelle chez lui, m'était que le commeéncement de sa sagesse philosophique, et sa prudence avisée, ses diplomatiés, avaient d’autres inspirations plus avouables. Très sensiblé aux eritiques, il était plus encore désireux dé l'estime; et, moins peut-être par appétit d’approbation que par politesse et par sympathie ?, il se plaisait à donner à chacun l’impréssion d’une ouverture d'esprit *, d'un accuéil toujours prêt‘, d’une déférence extrême à l'égard des

1. « Ego libénter has censuras vel Vestras vel aliorum cognosco neque contérnno : pertinet énim ea res ad formulas caute loquéndi, et offensiones non necessariae merito vitantur » (II, 313).

2, « Je présume toujours le meilleur. » III, 67. — « J'aime toujours mieux me tromper à l'avantage qu’au désavantage des personnes. » III, 649; IV, 444; VI, 552. — Cf. Elogium G. G. Leibnitii. Acta Eruditorum, M. Julii. A 1717, p. 336. « Dé néminé unquam malé locutus, quin potius omnià in méliorem partem interprétatus est. »

3. « In luto aurum latére dictitavi. » II, 344; 695; VI, 53. « Je né voudr'ais pâs qu’on pérdé la bonne graine avec la paille. » III, 384, 649. — « C'est une expression qu'on péut excuser ét même louer pourvu qu'on là prenne bien. » III, 660. — « J'ai trouvé que la plupart des sectés ont raison dans uné partie de ce qu’elles avancent, mais non pas tant en ce qu’elles nient. » III, 607, 624. CF. VI, 126. « Puto conjungi débére utramque philosophiam et, ubi desinit vetus incipere novam. » I, 199. — « J’ai tàché de déterrer et de réunir la vérité ensévelie ét dissipée sous les opinions des différentes sectes dés philosophes, êt je crois y avoir ajouté quelqué chose du mien pour faire quelques pas en avant. » TT, 606. Cf. WI 19;

&, « J'ay cette maxime générale de mépriser bien peu de chosés et dé

personnes et des opinions les plus diverses !. À cet égard les témoignages sur lui-même qu'il a multipliés, les preuves que sa facon de controverser ou d’agir fournissent de son üniverselle eutrapélie sont innombrables ?.

Mais il y a plus, beaucoup plus encore, chez lui, qu'une disposition de tempérament personnel, de politesse acquisè ou même de vertu intellectuelle; et l'explication de traits multiples qui déconcertent un esprit allant tout droit dans ses démarches et dans ses paroles, « à la bonne française », n'est possible que si l'on fait appel à certaines tendances que Leibniz devait probablement en partie à sa double hérédité mislave mi-germanique *. On a pu l'appeler un prodige d’habileté, un monstre de souplesse : c’est là sans doute forcer calomnieusement certains aspects de sa physionomie complexe à l’extrème : douceur insinuante, exquise urbanité, désir de plaire, plasticité indéfinie et protéiforme, aptitude

profiter de ce qu’il y a de bon partout. » III, 384, 562. — « Je ne mesprise rien, pas même les découvertes de grammaire. » II, 539.

1. Par exemple, il distingue la personne de ses opinions, la doctrine même de ses conséquences et, autant qu'il le peut, excuse : « J’espérais que ma réponse, si elle ne satisfaisait pas à D. Régis, l'empescheraït toujours de m’imputer que j'attaquais la religion de M. Descartes, puisque j'ai dit que je ne lui impute pas les mauvaises conséquences qu’on peut tirer de sa doctrine » (20 février 1698. Fragment inédit d’une lettre inédite de Leibniz à Nicaise, chanoine de Dijon qui en fit part à Huet. — Firenze Bibl. Medico Laurentiana. — Mo. F. Ashburnam, 1886, vecch. port. 13, 14. — Texte trouvé par mon ami L. G. Félidier, qui fut professeur et doyen à la Faculté des lettres de Montpellier).

2. C’est l'ennemi de toutes les outrances et de toutes les entraves. « Valde noxium est constringi in dies sentiendi libertatem non necessariis definitionibus. » II, 337. — « Doleo ob controversiam non maximi ut mihi quidem videtur momenti. Damnatas propositiones nasi cerei similes puto,cum nemo nesciat quam varie possibilitatis necessitatisque nomina accipiantur. » LI, 328, 329. — « Porro quae ad irrisionem faciunt, pejora dictis injuriosis censeo ; nam magis mordent etminus facile depelluntur. » II, 337. — « Persecutiones ob sententias, quae crimina non docent, pessimas censec, a quibus non tantum abstinendum sit probis, sedet abhorrendum. » IT, 337.

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