CONCLUSION
Ces pages étaient écrites quand j'ai eu connaissance d'un volume publié par M. Neeser, professeur en théologie à Neuchâtel. Il est intitulé « Du protestantisme au catholicisme^ du catholicisme au protestantisme^ essai de psychologie des conversions confessionnelles. » C'est un peu le sujet même de mon enquête, mais l'étude est beaucoup plus développée et beaucoup plus savante que la mienne; elle est faite aussi d'après d'autres principes et d'autres règles. L'honorable professeur de Neuchâtel est un théologien très moderne et, de plus, un maître de la méthode dite aujourd'hui psychologique, sinon psychanalytique. — La conclusion de « valeur», comme on dit aujourd'hui, est que le protestantisme paraît valoir un peu mieux que le catholicisme, mais que l'idéal serait de prendre le juste milieu entre le protestantisme et le catholicisme, comme dit ^<a;j;î^P«wZ.- « Il semble, écrit M. Neeser, qu'il y a des raisons de /)re/eVe/- l'attitude protestante à l'attitude catholique. — Mais le mieux serait de concevoir un juste milieu.
où se rencontreraient les âmes de bonne volonté. Ce milieu aurait plus de /ressemblance avec le protestantisme qu'avec le catholicisme. » Témoins, estil [ajouté : « Pascal, saint Augustin, François d'Assise, saint Paul. Ames catholiques ? Ames protestantes ? Plus protestantes que catholiques officielles ^ dirions-nous, s'il ne convenait de dire : âmes chrétiennes» (p. 208, 209).
Saint Paul, juste milieu entre le protestantisme et le catholicisme officiel! Saint Paul^ ayant plus de ressemblance avec le protestantisme qu'avec le catholicisme officiel !.. . Voilà qui déroute toutes nos vieilles façons de parler et de penser, toutes nos vieilles connaissances historiques et théologiques.
En face de cette conclusion, on nous demande la nôtre. En voici trois ou quatre.
Dans ma simplicité, à l'usage des gens simples, je distingue deux choses dans le catholicisme : ce qu'il y a de spécifiquement chrétien et ce qu'il y a de spécifiquement catholique.
Dans ce qu'il y a de spécifiquement chrétien, l'es sentiel du christianisme est contenu. Et il peut y avoir, il y a des âmes catholiques, qui prennent dans le catholicisme ce qu'il y a de chrétien, s'en nourrissent et sont des âmes éminemment chrétiennes.
Ce n'est point la question que nous avons discu-
tée : nous avons comparé ce que le catholicisme a de spécifiquement catholique avec ce que le protestantisme a de spécifiquement protestant.
Après quoi il faut distinguer entre les divers protestantismes. Non pas que nous contestions à un protestant quelconque le droit de se croire, et de se dire, meilleur protestant, bien meilleur protestant que nous.
Nous faisons de la simple histoire. H y a un protestantisme historique, celui du xvi« siècle, fondé par les Réformateurs, et il y a une série d'autres protestantismes fondés en dehors du protestantisme historique ou contre lui : les protestantismes de Sébastien Gastellion, ou de Baur, de Strauss, de Scherer..., en un mot les protestantismes dits aujourd'hui modernes, d'après leurs propres partisans.
Nous avons opposé le protestantisme historique avec ses qualités et ses défauts au catholicisme. Si nous lui avions opposé un des protestantismes modernes, nos jugements n'auraient pas été les mêmes. Il faut soigneusement, très soigneusement distinguer.
Et c'est seulement après avoir fait ces distinctions nécessaires, que nous avons conclu : ce que le protestantisme (historique) a de spécifiquement protestant vaut beaucoup mieux que ce que le catholicisme a de spécifiquement catholique.
A la clarté de ces distinctions, si l'on considère la: série des attraits catholiques et la série des attraits protestants, — en laissant de côté les attraits pécunaires ou politiques — on constatera, je pense, une différence essentielle.
Les attraits artistiques, ritualistes du catholicisme paraissent, le plus souvent, exercer leur action sur certains caractères. Cela ne veut pas dire qu'ils ne puissent avoir un arrière-fond religieux et ne soient pas respectables. Mais ces attraits sont très individuels, et ne touchent pas aux idées et aux faits essentiels de la religion. Ils concernent surtout les formes de la religion.
Dans le protestantisme, au contraire, les attraitspro viennent de l'essence de la religion, des faits, des idées fondamentales du protestantisme. Il s'agit de l'autorité de la Bible, des enseignements et des récits de la Bible sur le péché, le pardon, le salut. — De plus, les attraits protestants n'ont rien de spécialement individuel, en ce sens qu'ils ne s'adressent pas aux particularités des caractères. Ils s'adressent aux cultivés et aux ignorants, aux délicats et aux frustes; ils s'adressent à ce qu'il y a d'également humain dans chaque homme, de divinement humain.
Ainsi les attraits protestants sont d'un ordre supérieur.
Cette dernière affirmation est, paraît-il, fort risquée.
M. Neeser écrit : « De quel côté est la tendance la plus accentuée à l'action morale? Il est assez déplaisant de poser la question » (p. 202). Et déjà Vesper avait dil la même chose en termes tout à fait clairs : « Question qui décemment ne saurait être résolue et dont la formule est aussi choquante. »
Pour nous qui ne séparons pas la morale de la religion ; pour qui la religion est le fondement de la morale, et la morale le but delà religion, ces propos nous étonnent. Si nous n'étions pas persuadés que ce qu'il y a de spécifiquement catholique dans le catholicisme est moins favorable au développement moral que ce qu'il y a de spécifiquement protestant dans le protestantisme, nous ne nous donnerions pas la peine de comparer le catholicisme et le protestantisme. Nous ne les distinguerions pas. Ils seraient équivalents à nos yeux. — Du reste les Réformateurs n'auraient pas fait leur Réforme, et il n'y aurait pas de protestantisme.