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UNE SOCIÉTÉ GÉNÉRALE DE5 ARTISTES

C’est à mon tour de fournir un avis ! Il sera facile à formuler après tant de projets ingénieux, de consultations et de critiques autorisées.

Je ne suis pas partisan de l’appel à l’Etat; je conseillerais plutôt la formation d’une Société générale des Artistes, qui, seule, pourra imposer la création d'un timbre d'authenticité et du droit de suite , sans discussions ; les artistes ne peuvent qu’être approuvés de chercher les moyens d’enrayer la contrefaçon, comme ils sont libres de s’associer pour l’exploitation légitime de leurs œuvres.

Pour conclure, je suis pris entre deux feux — qui ne sont pas des feux de joie! Les feux des enchères (auxquels se chauffent jalousement les amateurs, marchands et spéculateurs, et qui éclairent si chichement les artis-

tes) et les feux de la surenchère révolutionnaire — qui n’accepte pas d’intercepter les rayons transitoires !

Pour les uns et les autres — rien à faire ! Ou parce que la propriété est sacrée ! Ou parce que la propriété, c’est le vol ! Hier ou demain — au détriment d’aujourd’hui ! Que l’on nous permette de desserrer un peu l’étau des formules de passé ou d’avenir, et, comme écrivait Léon Blum, « d’appuyer, malgré les objections inévitables qu’elles soulèvent, les réformes qui peuvent corriger l’injustice ou les abus de la société présente». Et que l’on ne jette pas d’accusation de vénalité contre les artistes qui voudraient vivre de leur art, en vantant des époques chimériques où les artistes auraient vécu pour leur art ! Il a toujours fallu vivre , j’imagine. Et comme le remarquait M. Raoul Narsy, dans la Quinzaine^) « il ne dépend plus de personne que l’odieuse question d’argent ne se pose pour tout le monde ! » Et crever de faim n’est guère un moyen de parvenir aux réalisations le moindrement futures. Et ce n’est pas déserter l’idéal, et ce n’est trahir aucun principe, que de demander quelques avances, en espérant le règlement des comptes...

Dès que l’idée d’un droit de suite , au profit de l’artiste sur l’œuvre d’art dans ses pérégrinations commerciales, a été lancée, la question de propriété s’est dressée, au seuil de la controverse : Vous attentez à la propriété , ou : Vous créez une nouvelle propriété — voilà les griefs extrêmes, qui se touchent, contre nous. A quoi Userait aisé de répondre dans la circonstance : On ne renverse pas, on n’institue pas de droit de propriété ; on cherche à définir et à réglementer celui qui existe, sans plus, comme cela s’est passé pour tous autres droits de propriété littéraire, scientifique, indus-

(1) 16 octobre 1904.

trielle, à toutes les époques. Les Codes ne sont pas tombés du ciel, comme des bolides. Et quoi de plus mouvant et éphémère que les lois, d’interprétation variable, et de jurisprudence inconstante ! La loi, les lois! Mais il suffit envers elles d’un respect momentané. Ce qu’un homme a fait, un autre peut le défaire — et légalement ! ce qui se voit tous les jours. Mais il semble que les hommes de loi ignorent qu’il y a des législateurs — et quelques centaines — appelés sénateurs et députés, qui travaillent, chaque jour, à abroger des lois, à voter des lois ! Mais le Garde des Sceaux lui-même, M. Vallé, institue au lendemain du centenaire du Code Civil une commission de réforme du Code Civil ! Aussi ne m’embarrasserai-je guère de scrupules excessifs vis-à-vis des lois qui..., vis-à-vis des lois que... Et lors même que c’est une Eminence du Droit, comme Me Pouillet, qui écrit que les propositions de droit de suite sont impossibles à accepter au point de vue du Droit, la réfutation est trop facile : « Au point de vue du droit de 1904 », soit; mais pas au point de vue du droit de 1905, ou d’après... Evidemment, si le droit de suite , ou l’obligation d’un timbre d authenticité figuraient dans notre législation, il n’y aurait pas lieu de réclamer qu’on les y inscrive...

Mais nous n’avons pas à diriger d’assaut contre la loi ou le droit, avec une Société générale des Artistes — absolument libres d’imposer dans la cession de leurs œuvres un timbre d authenticité et un droit de suite.

L’obstruction juridique et économique contre l’établissement d’une propriété artistique est la même qui fut poussée contre l’avènement d’une propriété littéraire. D’abord, c’est en vertu même d’un principe de propriété que l’on n’admettait pas la possibilité d’une propriété littéraire, la pensée, le livre ne pouvant faire l’objet dune propriété , etc. ; cependant, c’est admettre que la propriété artistique peut fournir le fondement

d’une propriété, puisque l’on objecte que ce serait une dérogation au droit de propriété, que de la grever de la servitude du droit de suite,..

La loi, le droit, la propriété, en tant que termes absolus, nous entraîneraient dans une argumentation toute stérile. Nous nous en tiendrons à ceci : La propriété n’est qu’un tissu de conventions — fort élastique, qui se prête à toutes les combinaisons : il ne s’agit que d’en imaginer une — comme on fit « les droits d’auteurs » pour les écrivains et les dramaturges; pour les artistes, ce sera un droit de suite...

La propriété s’est modifiée à toutes les heures, avec les mœurs et la société ; elle est asservie à toutes les fluctuations des Etats ; sans cesse, il y a de la propriété détruite, de la propriété transformée, de la propriété inventée. Rien, aujourd’hui, ne peut empêcher que la propriété artistique s’installe, comme les autres, en attendant de devenir, de redevenir « commune à tous les hommes comme l’air et la lumière », selon l’expression de Bossuet, qui ne fut pas socialiste ; et « il y suffirait d’un tour d’imagination », selon Pascal, qui ne se croyait pas subversif...

La propriété, grevée du droit de suite , n’est plus la propriété? Voilà qui est fort indifférent. L’œuvre d’art ne saurait être assimilée à un livre, à une maison, à un chapeau, à un melon? Mais il n’y a pas de nécessité d’assimiler un tableau à quoi que ce soit de catalogué dans le Code Civil! Pour légitimer le droit de l’inventeur sur une découverte autrement vague qu’un livre ou qu’une œuvre d’art, on n’a pas pu songer à une assimilation de ce qui n’existe pas matériellement avec la propriété massive d’un immeuble en pierres de taille ou d’un troupeau de vaches? Le droit de l’inventeur est-il autre chose qu’un droit de suite ? 11 en ira de même de l’œuvre d’art, plus consistante et définitive, peut-être, qu’une invention problématique... Voilà un

précédent, j’imagine, bien propre à ébranler toute résistance d’aspect juridique... Car, nous ne nous heurtons qu’à des apparences, et la plus faible poussée de bon sens suffit à ruiner de formidables et débiles appareils de casuistique judiciaire !

Par exemple, la propriété artistique admise, on objecte à l’établissement d’un droit de suite que la chose vendue l'est une fois pour toutes ... Ce ne sont là que des mots, et, avec d’autres mots, il n’en sera plus ainsi. Et que fait-on de la vente à réméré Ÿ de la clause qui permet au vendeur de reprendre la chose vendue, dans un délai fixé, en restituant le prix initial ? C’est d’une stipulation courante. J’entends bien qu’elle ne se pratique pas pour la vente des chaussettes ou du melon — qui sont bien vendus une fois pour toutes ! Aussi ne plaidons-nous pas la possibilité pour le maraîcher d’un droit de suite sur le melon !... Il s’agit de l’œuvre d’art, qui n’est pas un objet d’usage, ni de consommation — mais un objet spécial, dont la valeur marchande, négociable, loin de péricliter et de s’éteindre, s’accroît, le plus souvent, en circulant et vieillissant — dont la valeur de capital ne s’affirme qu’avec l’âge.

Et c’est de là que provient, c’est par là que se justifie la nécessité morale, économique et sociale de chercher pour la cession de l’œuvre d’art, afin qu’elle ne constitue plus une spoliation du créateur, un mode de transmission nouveau qui réserve ses droits successifs au créateur sur sa propriété en devenir...

Une chose est vendue une fois pour toutes ! Quel frêle obstacle ! où viennent se buter des esprits que l’on pourrait croire plus habiles à tourner la difficulté ! D’abord, rien n’oblige personne à plier sous un aphorisme quelconque; et nous avons rappelé que l’on peut vendre à réméré : ce qui est bien vendre et ne pas vendre / Donc, rien n’empêche de vendre et d’acheter sous restriction d’un droit de suite...

Ainsi tant d’arguments spécieux tombent d’euxmêmes.

D’ailleurs, la propriété, cette propriété intangible, souveraine, des juristes, n’est-elle pas entamée déjà, quand il s’agit de la propriété de l’œuvre d’art ? Est-ce que le droit de reproduction ne reste pas à l’auteur, au vendeur — ce qui enlève aux acheteurs la faculté, par exemple, de détruire leur chose, la toile qui leur aurait été vendue une fois pour toutes — comme le melon? Est-ce que le jus utendi et abutendi existe, en matière de propriété d’objets d’art? Et, à défaut de sanction judiciaire, est-ce que la réprobation unanime n’accablerait pas quiconque prétendrait non pas anéantir, mais seulement faire retoucher, à son caprice, le tableau dont il n’est qu’une sorte de détenteur toléré, parmi les erreurs persistantes du passé...

Car, et voilà un argument contre la propriété artistique, l’œuvre d’art ne saurait fournir le fondement d'une appropriation individuelle.

L'œuvre d'art est créée pour tous — et c’est le plus odieux paradoxe du monde civilisé qu’elle soit accaparée par l’individu qui peut, de sa volonté, plonger dans les oubliettes d’une collection, supprimer à l’humanité la lumière et la chaleur du génie. Le génie crée pour l’univers et pour la postérité, non pour le modèle et la commande. (Et quand le millionnaire paie la palette célèbre et l’ébauchoir illustre, ce n’est pas pour la possession personnelle de son image en couleur ou en marbre, mais dans l’espoir de la durée glorieuse au-delà de l’époque). Ce sont les nécessités inéluctables de vivre, par le lointain mensonge des organisations sociales mauvaises, qui obligèrent l’artiste, travaillant pour soi et pour tous, à se défaire de ses œuvres entre les mains du plus offrant... L’œuvre d’art est créée pour tous: dès que l’œuvre a surgi, il n’appartient pas plus à l’auteur d’en restreindre le rayonnement, qu’il

n’est possible au jour de n’éclairer que pour soimême...

Et cela nous précipite tout droit, certes, à la seule conclusion valable, irrésistible de la propriété collective — où nous tomberons d’accord avec Léon Blum... Oui, la question se résond tout naturellement , si Fou se place par la pensée dans F Etat socialiste — où seraient ignorées les affres de la misère, toutes les angoisses de l’au jour le jour, tous les conflits de propriété, de capital, de salaire... Et une telle société n’a rien pour déplaire à l’artiste, dont le rêve ne peut être que la liberté, le loisir du travail ; le travail est au génie la récompense et le repos du travail, et l’ambition de l’artiste ne saurait s’arrêter au suffrage d’une élite prétendue, mais souhaiter de gagner l’humanité entière...

(Mais pourquoi, comme Léon Blum, exiger de l’artiste un autre labeur, égalitaire, dont je n’aperçois pas le bénéfice évident pour la communauté, mais qui se traduit clairement par une perte sèche pour tous ! Est-ce que des chefs-d’œuvre de plus, seulement de belles œuvres, même rien que des œuvres agréables, ne seraient pas préférables aux travaux faciles d’hommes de peine que Léon Blum réclamerait de l’artiste, pour ne pas lui concéder un régime de faveur, d’exception. Au zingueur, pourquoi demander la tâche du jardinier, ou celle d’un Renan, qui lui serait, d’ailleurs, au moins aussi dure qu’il l’eût été au philosophe de descendre dans la mine ! )

Par ailleurs, Léon Blum, dans une phrase qui me déconcerte, ne veut apercevoir dans l'art qu’une œuvre de loisir ! Là-dessus, Carrière et M. J.-E. Blanche se trouvent d’accord que la peinture est un assez rude métier, auquel il se consacre généralement plus que du loisir !

Et Léon Blum ajoute que l’œuvre d’art n’est pas conçue dans un but d'utilité sociale ! Evidemment, on peut

vivre sans œuvres d’art, et sans luxe, et même sans pommes de terre, il en allait ainsi naguère, et sans livres, et sans machines à vapeur, etc. ; on a vécu sans rien, ou presque? Mais qu’est-ce qui est ou n’est pas A' utilité sociale ? Il se peut que l’œuvre d’art ne soit pas conçue dans un but d'utilité sociale , pas plus que la taille d’un diamant ; et il se peut que le ver à soie ne coconne pas dans un but cTutililé sociale , il le remplit tout de même ! L’œuvre d’art n’est pas conçue dans un but d'utilité sociale ! Alors que l’art comporte V utilité sociale la plus haute de toutes, comme l’expression sublime de la pensée et du rêve, de l’idée sociale, surgissant de la toile peinte, chantant aux notes d’une partition, ou bien incluse dans quelques mots des poètes et des philosophes.

Je ne m’imagine pas du tout les temps nouveaux avec Rodin ressemelant des souliers au lieu de pétrir de l’éternité dans de la glaise... Il y a bien Tolstoï, qui confectionne des chaussures... parce que ça l’amuse, tandis que pour Rodin, cela pourrait équivaloir à une condamnation à tresser des chaussons de lisière... Je me permets, quant à moi, d’entrevoir un Etat où il y aura place pour l’art et les artistes, non pas au-dessus, mais à côté des autres hommes... Excusez, mon cher Blum, je dois avoir mal compris. Et vous devez évoquer, comme moi, comme nous tous, une cité, non pas de travaux forcés, mais de liberté, de joie, toute fleurie, toute enchantée, toute couronnée de Beauté.

Mais revenons aux considérations immédiates qui ont motivé les revendications présentes... C’est le scandale des grosses ventes, des spéculations effrénées, des fortunes insolentes gagnées sur l’œuvre d’art, des

fraudes éhontées, en face des pires détresses, de misères incroyables de l’artiste...

Il n’y a point à appuyer sur ce contraste béant et farouche : même les amis des artistes s’en sont émus !

Une chose est vendue une fois pour toutes. — Ce ne sont pas seulement les droits matériels qui étaient écrasés sous ce complaisant adage... Mais, encore, à jamais, l’artiste était séparé de son œuvre... L’ancien propriétaire d’un champ pourra continuer à passer devant... L’écrivain peut se relire... Le fabricant peut refaire des chapeaux et le maraîcher planter des me- Ions... Mais les ventes et reventes auront dispersé en cent lieux l’œuvre d’un maître, sans qu’il puisse savoir où... Poignante mélancolie, croyez le, que celle du peintre qui se prive, même pour de la gloire et de l’argent, de la toile encore fraîche comme la fleur de son cerveau, comme la chair de son sang... Et, le plus souvent, c’est pour rien qu’il s’en sépare... Et, plus tard, la tristesse s’accentue, aux heures de doute ou de fatigue, de ne pouvoir confronter son âge mûr aux ardeurs, à la fougue, à la foi de sa jeunesse !... Une chose est vendue une fois pour toutes ! Soit. Mais avec le timbre de garantie ou d’authenticité, avec l’état civil du tableau et de la statue, le père pourra suivre les enfants de son esprit à travers le monde, être rassuré sur leur sort, garder l’espoir de les voir encore, si la nostalgie devient trop forte... Et c’est une considération sentimentale qui s’ajoute, en faveur du timbre , urgent, d’autre part, contre le faux et la fraude...

Mais une chose est vendue une fois pour toutes! Comment faire? Vous connaissez l’antienne!

Eh bien ! il y a à faire qu'une chose ne soit plus vendue une fois pour toutes...

Et c’est le but de tous les projets et pétitions qui circulent en faveur des droits de l’artiste sur l’œuvre d’art, et qui se divisent en deux catégories: ceux qui

s’adressent à l’Etat, et ceux découvrant une solution par mode de convention libre.

Contre l’intervention de l’Etat, des objections de principe et de forme sont soulevées, difficilesà abattre. Il n'est guère possible d’espérer le vote d’une loi reconnaissant une propriété nouvelle, consacrant un privilège; une réforme pareille trouvera des adversaires résolus, non seulement dans les marchands et spéculateurs, mais encore parmi les artistes qui peuvent vouloir conserver les procédés de transaction en usage; enfin, la loi ne peut guère atteindre que les ventes publiques, et en France; le trafic pourra se transporter à l’étranger; et les cessions privées échapperont aux investigations du fisc; il faudrait édicter des pénalités considérables pour réprimer la fraude, etc., etc.

Toutes ces critiques condamnent, d’abord, la motion des Amis du Luxembourg :

«Sur le montant de l’adjudication des œuvres d’artistes contemporains passant en vente publique, un droit de 1 o/o du prix de vente, à prélever sur l’ensemble des droits actuellement perçus par les commissaires-priseurs, sera encaissé au profit des artistes auteurs de ces œuvres, ou, en cas de décès de l’auteur et pendant une période de cinquante ans après sa mort, au profit de ses ayants-droit ».

Et il ne reste de cette proposition que l’effet moral de sa provenance considérable, par les noms dont elle se couvre : ce sont des amateurs, des acheteurs, des spéculateurs nombreux, et des écrivains d’art qui acceptent l’idée d’un droit de suite; c’est énorme; mais la résolution pratique est à peu près inexistante. En effet, que de griefs peuvent s’ajouter au reproche général de s’adressera l’Etat, au point que l’on semble avoir tenté la gageure d’accumuler les difficultés :

1° Ce sont les commissaires-priseurs qui supporte-

raient le poids du nouveau droit ? Il y faudrait leur assentiment. Or, il est dans les probabilités qu’ils ne se prêteront pas de bonne grâce à l’assaut à leur caisse imaginé par les Amis du Luxembourg. Ou bien, ils s’inclineront - en augmentant leurs droits habituels — et percevront 1 °/0 de plus sur l’acheteur;

2« Le droit de suite des Amis du Luxembourg ne frappera que les ventes officielles, par ministère de commissaires-priseurs !

Or, la vente publique est presque accidentelle dans la vie d’un artiste; elle se produit le plus souvent après décès, ou dans le hasard des liquidations de collectionneurs, de marchands, de spéculateurs. La vente publique n’intéresse qu’une portion infime d’artistes, pas deux sur cent, ceux qui ont des traités avec des marchands ;

3« Enfin le 1 % sur les œuvres passant à l’Hôtel des Ventes est tout à fait illusoire; il m’est cruel d’insister pour les généreux rédacteurs de l’article ! Mais il faudrait des ventes ou reventes atteignant cinq millions pour procurer à l’artiste... cinquante mille francs î Je passe ! Mais non sans regretter que les éminents sociétaires des Amis du Luxembourg aient omis de s’occuper de la garantie d authenticité des œuvres vendues... C’est là un problème qui peut passionner des amis de l’art et des artistes...

Les autres projets s’intéressent surtout aux ventes privées, — qui intéressent surtout les artistes.

En effet, c’est au départ, et dans les premières étapes de la vie, que la course est difficile; l’Hôtel des Ventes, c’est déjà la remise ! On est arrivé !

Quand l’œuvre de l’artisle passe en ventes publiques, c’est, le plus souvent, dans une entente avec les marchands ; il est en situation d’imposer, tout au moins de débattre ses prix. Il n’en va pas de même aux débuts, pour les jeunes, soumis aux nécessités de

l’heure, aux hasards de toutes sortes, et dont l’œuvre n’aura sa valeur, une valeur marchande, que plus tard; et c’est la juste part qui devrait leur revenir — que peut leur garantir le droit de suite, réglementé de façon ou d’autre...

(Et, au passage, il faut répondre à l’objection que le droit de suite ne pourrait s’exercer que sur la plusvalue d’œuvres. Non, la réserve d’un droit de l’artiste doit être perçue à toutes les transactions — pour éviter des dissimulations trop faciles, et parce que toute cession constitue toujours une opération avantageuse, pour deux contractants libres, même quand il y a revente à perte : par licitations entre héritiers, ou nécessité d’affaires, en temps inopportun, etc. ; par ailleurs, la perte subie n’a-t-elle pas été compensée par une période de jouissance ? Ou bien, il s’agit d’un amateur réel, qui a acheté, confisqué à son goût particulier une œuvre d’art ; elle aura toujours pour lui même valeur, quand il ne s’en dessaisira pas. Si l’objet a cessé de plaire, ce qui est fort humain, les goûts changent, etc., est-ce qu’en jetant sur le marché, la toile aujourd’hui moins aimée, dont il est pressé de se débarrasser, pour satisfaire à d’autres enthousiasmes, l’amateur ne va pas déprécier la personnalité actuelle même de l’artiste ? Le propriétaire de l’œuvre d’art bénéficie de la cote montante d’un artiste, et en même temps peut l’avilir. N’est-il pas plus normal que, soumis à ces fluctuations, à son détriment, le dommage possible soit atténué dans quelque juste mesure ! Et voilà encore où l’œuvre d’art ne saurait être assimilée à d’autres objets de spéculation. Que l’acheteur d’un immeuble le revende à vil prix, — il ne porte pas préjudice au premier propriétaire. Que le possesseur de l’œuvre d’art la rétrocède à de mauvaises conditions, — et cela suffit pour faire baisser les prix du peintre...)

En dehors de l’appel à l’Etat, et du projet de loi des Amis du Luxembourg, dont la proposition de droit de suite a toutes les apparences d’un droit de fuite , c’est par la convention libre, sur les données fournies par MM. H. -G. Ibels, Théry, Thaller, que Ton peut aboutir, rapidement, sans léser les principes ni les personnes...

Cependant, sous prétexte de respecter indéfiniment les droits qu’il veut maintenir à l’acquéreur, M. Théry, par sa garantie facultative, aux solutions de continuité, selon les acheteurs, risque de voir échouer sa judicieuse tentative... L’acheteur pourra, par une lettre initiale de l’artiste, par une description, une sorte d’état de la chose, une marque moins fragile que la signature et la date, se mettre en possession de titres d’authenticité irréfutables, qui peuvent suivre l’œuvre ; point ne lui sera besoin de recourir à un office de garantie; dans le projet de M. Théry, l’authenticité, payante, peut être remise en doute à chaque intervalle, obliger à des expertises répétées ! 11 y a à compter encore avec la négligence fatale ; c’est une formalité qui peut se remettre, sans urgence, l’acheteur ayant son recours contre le vendeur qui l’aurait trompé ; etc., etc. Le timbre d’authenticité de M. H. -G. Ibels, qui constitue un véritable acte de naissance, dressé une fois pour toutes, me semble bien mieüx répondre au but que l’on se propose! De même, les engagements successifs réclamés de chaque acheteur parM. Thaller, renouvellent la difficulté, les tracas, l’intrusion des agents de la Société intermédiaire à chaque cession. Et n’est-ce pas perpétuer les agissements des spéculateurs, qui ruineront facilement la Société impuissante, en ne traitant plus, eux, qu’avec les artistes restés en dehors de ce groupement restreint? Enfin, ici, comme dans le cas d’un droit de suite établi par une loi , les artistes demeureront libres d’y renoncer, de vendre une fois pour toutes , aux exigences de l’acheteur, — comme

l’écrivain qui vend en toute propriété, à jamais, un livre, pour une somme déterminée.

MM. Théry et Thaller, sous prétexte de liberté et de propriété intangible, arrivent à ne plus envisager que le droit de l’acheteur — alors qu’ils sont partis en guerre pour le droit de l'artiste! Ne pourrait-on concilier ceci et cela ?

Pour moi, en m'appuyant sur les projets précédents et sur les opinions de ma petite enquête, je n’y vois pas de difficultés insurmontables. Mais je suis d’avis, contre M. Théry et M. Thaller, que le droit de suite et le timbre d' authenticité doivent être imposés, et non facultatifs. Ils peuvent être obligatoires — sans contraindre personne : l’exemple est là avec la Société des Auteurs ou la Société des Gens de Lettres — dont les membres ne peuvent donner de pièces ou de reproductions de livres à des théâtres, à des journaux qui n’ont pas traité avec leurs Associations... \

Aux artistes à faire de même; qu’ils se syndiquent, comme le leur conseillent M« F. Desjardins et Me Boncour ; qu’ils s’unissent, comme le propose aussi Me Théry, et comme c’est le fond du projet de M. H. -G. Ibels, pour tirer immédiatement de leur association les féconds résultats des réformes sollicitées.

Ce sera, par exemple, une Société générale des Artistes, exclusivement occupée de la défense de leurs droits.

Pour fonder la Société , il suffit de quelques bonnes volontés — qui entraîneront vite le concours unanime...

Une douzaine de maîtres, prenant la tête du mouvement, suivis chacun d’une douzaine d’amis, d’élèves, composeront tout de suite une masse importante, bientôt la majorité, et, avec quelque délai, la totalité des artistes.. .

Mais, enfin, libre aux indépendants de rester en dehors..

Pour les membres de la Société , par une convention pareille à celle des hommes de lettres et des auteurs dramatiques, ils décideraient de ne rien vendre désormais qu’aux conditions suivantes :

1° Déclaration à la Société ;

2° Paiement d’un droit de timbre 'de garantie, certificat d’authenticité.

Après quoi, toute revente de l’œuvre d’art — pendant une période de... (!) — serait grevée, au profit de l’artiste, d’un droit de suite de 5, 10, 15 % — perçus par les soins de la Société...

(Reste à déterminer le montant du droit d’authenticité, qui frappe, seul, la première vente î Ce droit sera progressif ; on ne peut imposer le tarif unique à un dessin de 50 francs, à un tableau de 5.000 francs. Par exemple 1 °/0, avec minimum de 2 francs, jusqu’à 500 francs; 2»/0 jusqu’à 1.000 francs. Au-dessus de 1.000 francs, jusqu’à 10.000 francs, on pourrait établir un supplément par 1.000 francs. Ainsi, une esquisse de 100 francs, payant deux francs, est plus imposée qu’un portrait de 500 francs ; mais les transactions minimes, plus actives, entraîneront plus de frais généraux que les affaires importantes ; mais, par la répression de la fraude innombrable, le taux du timbre d’authenticité sera bien compensé par le surcroît de bénéfices, arrachés à la concurrence frauduleuse).

Tel est le système qui nous semble simplifier, pratiquement, tant de projets ingénieux.

En tous cas, la Société d’abord, qui, faisant appel

(1) La période de cinquante ans est trop courte, pouvant s’écouler du vivant de l’artiste ; il conviendrait de la prolonger à quatre-vingt-dix-neuf ans, par exemple ; je dis quatrevingt-dix-neuf ans, pour ne pas soulever encore la clameur de nos tenants du vieux Droit Civil.

aux bonnes volontés et aux sûres compétences, arriverait peut-être à simplifier encore.

Les producteurs sont bien maîtres de leurs produits — maîtres de créer ces deux nouveautés — la garantie d'authenticité, le droit de suite.

Libre aux acheteurs de ne pas acheter...

Ainsi, sans léser les principes ni les personnes, la chose vendue une fois pour toutes, n'est plus vendue une fois pour toutes...

Ceci, légalement — sans besoin de fabriquer une loi...

Comme fonctionnement d’association, faute de mieux, la Société des Auteurs fournit des indications immédiates. Comme sociétaires de plein droit, par exemple, tous les artistes ayant exposé aux Salons auront seuls le droit de vote ; puis, comme adhérents, stagiaires, tous ceux qui souscrivent aux statuts ; et deviendront membres effectifs, quand ils réuniront les titres valables, à déterminer, etc., etc.

Comme ddministration, un ou deux agents, un ou deux caissiers, une demi-douzaine d’employés, pour la tenue des registres, — la délivrance d’un bordereau et l’apposition du timbre artistique de M. H. -G. Ibels, par exemple. (Et le bordereau peut être supprimé — avec les livres de la Société, — toujours à même de délivrer copie de l’état civil des œuvres de ses membres).

Un droit d’entrée, insignifiant, une cotisation infime, ne seraient nécessaires que pour la fondation de la Société. Les retenues sur le timbre de garantie et la perception des droits de revente rendraient tout de suite l’association florissante. Et ce serait, bientôt, la personnalité civile, pouvant recevoir des legs ! Une Société générale des Artistes acquerrait vite la toute puissance et la richesse ! A qui mieux qu’à la communauté des artistes pourraient échoir les libéralités, les collections de tant de Mécènes, de tant d’amis de l’art et des artistes. Caisses de secours, de prêts, de

retraites, ne sauraient tarder à être abondamment alimentées...

De la part des artistes affiliés, pas de fraude possible — qui ne leur procurerait aucun avantage, et leur ferait risquer l’amende, les dommages-intérêts, l’exclusion et la perte de droits acquis. — Pourquoi se déroberaient-ils à l’exécution du contrat, qui les défend contre toutes entreprises du client : Je suis de la Société , il faut voir à la Société ? »

Cela ne veut pas dire que la Société devient le marchand unique, pas du tout. Elle enregistre simplement les ventes, effectuées par l’entremise des courtiers, marchands, etc. L’artiste s’entendra, à sa guise, comme il le fait, aujourd’hui, avec ses intermédiaires, leur abandonnant leur tant pour cent légitime, sur les débouchés qu’ils lui ouvrent...

Et « la grève des acheteurs » apparaît tout de suite comme une vaine menace ! Les marchands fermeront boutique, et les amateurs se priveront de peinture, parce que la revente de l’œuvre d’art sera grevée d’un droit — d’un droit futur! Pourquoi? L’amateur réel, qui achète pour sa joie, sans songer à la spéculation prochaine, ne saurait être intimidé ! Que lui importe un droit de suite, puisqu’il achète pour garder. Pour le marchand, en quoi sera-t-il atteint? Ce ne peut être que sur ses gains, qu’il pourrait être touché ! Ce n’est pas lui qui subira l’augmentation, insignifiante pour les petites affaires, et qui ne saurait constituer un empêchement aux grosses transactions. Celui qui, d’abord, pourrait être obligé de supporter une différence, — c’est l’artiste, à qui l’acheteur dira : « Ce n’est pas 500 fr., 1000 fr., que me coûte votre tableau, mais 510 fr., 1050 fr. — avec le timbre d'authenticité : voilà 490, voilà 950 francs. Là sera le déchet. Mais l’artiste réfléchira qu’à la première revente il sera remboursé, qu’à toutes les ventes il percevra, et que, dans le suc-

cès, son revenu pourra devenir la sécurité de sa vie, de celle de sa femme, de ses enfants par la suite.

(Quant à la publicité du prix, — elle ne sera que ce que voudront les contractants : à l'artiste, à l’acheteur qui ont des raisons de majorer, — cela les regarde, et personne qu’eux ne saura la vérité ; la Société ne pourra que se féliciter de voir augmenter ses recettes.

Que l’on soit rassuré sur la menace de grève des marchands. La spéculation ne perd jamais ses droits. Elle ne se laissera pas abattre par la légère formalité d’une déclaration, la taxe d’un timbre. Il faudra toujours quelqu’un pour la publicité, le lancement, les expositions de l’artiste dont le succès, le rendement se préparent ; il faudra toujours des entraîneurs, des managers, des impresarii, d’autant plus légitimes que leur rôle sera rendu plus honnête ; puisqu’avec la réserve de droits futurs de l’artiste, ils ne pourront plus être accusés de le détrousser et de le ruiner jusque dans l’avenir ; puisque les truquages, la contrefaçon, le faux peuvent être désormais anéantis, par le timbre de garantie , d'authenticité; ce n’est pas la Société qui se chargera de diriger les clients vers les ateliers, mais les marchands, à l’affût du talent à exploiter pour les acheteurs en quête d’œuvres d’art; la source des commissions les plus avouables ne sera pas tarie...

On a craint que les formalités fassent s’éloigner l’acheteur particulier, le visiteur du peintre, qui se passe d’intermédiaire!... Mais un commis de la Société se rendra à domicile, s’il y a lieu d’apposer une marque, un timbre ; la déclaration émanant de l’artiste sera envoyée par la poste ; mais ce sont là des futilités, dont on s’embarrasse bien inutilement; par exemple, à la vente déclarée par l’artiste, l’acheteur reçoit un bordereau, un imprimé qu’il n’a qu’à renvoyer aux bureaux, quand il revend, et ainsi de suite ; le détenteur a tou-

jours, en même temps que la toile, son certificat d’origine, pour le transmettre au^sous-acquéreur, etc., etc.)

Et, vraiment, il faut ne pas connaître la clientèle artistique, pour la représenter si facilement rebutable... Elle se compose assez généralement d’hommes rompus aux affaires, où les formalités dépassent quelque peu, qu’il s’agisse de commerce, de banque, de Bourse, les opérations de la Société des Artistes, limitées à quelques lignes d’écriture, à un timbre de garantie, au versement d’un tant pour cent.

On nous représente l’amateur, entrant à l’improviste chez l’artiste ou le marchand, regardant, choisissant, partant, comme s’il emportait un pan de peinture, un bloc de marbre, comme un jouet de treize sous, des baraques du jour de Tan ! On n’achète pas un tableau de cent, mille, dix mille francs, comme un croissant d’un sou, un cornet de frites, ou une poignée de marrons, — à la manière d’un apprenti ou d’un trottin ! L’amateur comme le marchand est un monsieur sérieux, avisé, qui a la pratique du cabinet d’affaires, de l’étude d’avoué, du bureau d’agent de change, — et dont le goût, le plus fréquemment intéressé — pour le nu ou le paysage, ne sera pas circoncis pour une formule et pour une signature! L’amateur est prudent, réfléchi, renseigné ; il examine, tourne, hésite, ne se décide pas, s’en va, revient, se tâte encore, longuement; l’amateur ne s'emballe pas , il en veut pour son argent ; et c’est par erreur que l’artiste, pressé de conclure, ignorant du négoce, des ruses, des supercheries, répugnant par instinct aux bas et lents marchandages, prête son horreur des complications — qui n’en sont pas — au collectionneur qui, sollicité de toutes parts, est conduit, aussi, à se défendre...

Oui, que l’on soit rassuré ! La circulation des œuvres d’art ne sera pas entravée : les œuvres d’art sont des valeurs — au porteur et à lots — qui ne cesseront pas

de paraître au marché, parce qu’elles deviendront, en quelque sorte, nominatives.. .

(La circulation de l’œuvre d’art sera entravée? Mais cela n’affligerait que la spéculation ! Si l’œuvre d’art circule, ce n’est guère qu’au bénéfice des agioteurs — — puisqu’il n’en revient rien à l’artiste... Au contraire, la revente de ses œuvres précédentes empêche la vente de ses œuvres présentes.

Le renom, la confirmation de renommée ? Mais pas du tout... Les amateurs se sont habitués aux toiles anciennes, à la première manière... Pour peu que l’artiste se soit renouvelé, on accable sa production récente d’une comparaison avec le passé... Et ce ne sont pas les acheteurs d’il y a quinze ans, devenant les revendeurs, qui vont vanter l’œuvre nouvelle, déclarer qu’aux débuts le maître n’était pas en pleine maîtrise, et que ce n’étaient que des essais, auprès des réalisations actuelles... De là, tant de coups... de bourse artistique, dont l’artiste ne perçoit que les contre-coups du père François !

Des maîtres triomphent au Salon d'automne, par exemple comme Renoir, et confient amèrement aux interviewers que la collection ne leur appartient pas, qu’elle appartient à un marchand, que c’est le marchand qui expose selon son droit, sans doute ; les marchands paient d’avance, risquent la grosse somme, parfois, sur quelques poils d’un pinceau ; l’artiste peut mourir ou son talent sombrer, sa vogue disparaître...)

Non seulement ce ne sera pas la grève des acheteurs , mais, à mon avis, une augmentation même de la vente qui suivrait la constitution d’une Société générale des artistes. Oui, le marché serait modifié, et dans un sens favorable à l’art et aux artistes, c’est dans le commerce de l’œuvre d’art avec l’étranger... Le faux, la fraude, la contrefaçon comportent encore quelque danger, en France; il suffit d’un hasard pour faire découvrir que

trois Roybet n’étaient qu’un Frédéric Humbert ! Mais les faux expédiés par pleins paquebots à l’Amérique ! Le plus grand marchand de cochons yankees n’a jamais exporté autant de porcs que le Nouveau-Monde a importé de camelotte peinte ou sculptée ! Désormais, le milliardaire américain sera protégé contre l’escroquerie courante, non seulement à son préjudice, mais à celui des artistes dont la signature s’exploite de la sorte, dont la vente originale est ainsi suspendue par trafic de leur réputation, le vol de leur signature... Et l’acheteur d’outremer n’ignorera pas longtemps qu’il peut acheter avec confiance, en exigeant de ses fournisseurs la garantie que tout consommateur exige sur une boîte de corn beef, sur une bouteille de pickles ! Car, toutes œuvres qui n’auraient pas l’estampille de la Société deviendraient suspectes...

Dans tous ordres de services qu’il lui faut demander à l’Europe, à la France, à Paris, l’étranger n’est guidé que par le souci de s’entourer de garanties; il sait trop bien qu’il est une proie facile î Et il va, de préférence, aux sommités qui offrent des références !

Comme avocats, il s’adressera aux bâtonniers, aux membres du Conseil de l’Ordre ! Comme médecins et chirurgiens, aux savants des hôpitaux, des laboratoires, des académies. Et, s’il lui arrivait d’avoir une préférence, en commandant une galerie complète, il y rangera des membres de la Société , lui représentant la certitude d’authenticité...

Non seulement la clientèle ordinaire des artistes ne s’évanouira pas, à la constitution d’une Société, du droit de suite , d’un timbre de garantie , mais encore il y a tout lieu de croire qu’une catégorie neuve d’acheteurs se présentera : ceux, justement, que rebutait, jusqu’à présent, 1 acquisition quasi-mystérieuse de l’œuvre d’art, une foule de gens, confessant leur ignorance, moindre qu’ils se l’imaginaient, — qui n’avaient pas la

sottise de vouloir lutter avec les « connaisseurs», dans les enchères, et fort intimidés à la pensée de frapper directement à la porte de l’artiste...

Par la Société , ils auront une moyenne, l’approximation des prétentions de l’artiste : ils oseront davantage apporter leurs propositions. Nombre de candidats acheteurs, en défiance du marchand, en meme temps que l’atelier du peintre leur apparaissait comme un antre de mystère, s’enhardiront, quand ils sauront mieux que l’artiste ne ferme pas du tout la porte au bourgeois, au simple bourgeois — qui lui ouvre son portefeuille... Ce n’est pas l’homipe de bonne foi, quel que soit son goût, perfectible, que redoute l’artiste ; mais le prétentieux amateur, le prétendu connaisseur, dont il faut ménager l’outrecuidante susceptibilité : voilà l’ennemi ! Et, même l’amateur véritable devient hostile... Iirterrogez le collectionneur de ceci et de celui-ci, de cela et de celui-là ! Chacun sera bientôt un spécialiste, hanté de l’idée fixe, exclusive.

Il semble qu’il faille être initié à des rites secrets* affilié à des sectes hermétiques, pour acheter l’œuvre d’art, dans le refuge de chapelles impénétrables... Ce sera l’histoire des grands magasins ; quand on pourra entrer, voir, sortir, acheter à sa guise — une clientèle libre défilera, qui se hasardera à acheter. Parmi cent mille visiteurs de Salons, combien savent que, pas très cher, ils pourraient acheter le panneau, la statuette qui leur ont plu ; à peine s’ils se doutent que c’est à vendre, que des centaines et centaines d’exposants seraient trop heureux de ne pas avoir à remporter l’œuvre exposée. Comme l’écrit George Auriol dans ses notes exquises : De terre en vigne... : « Le beau n’est pas » l’apanage d’une élite, comme cette élite voudrait » trop souvent, hélas ! le faire croire. L’auberge de la » beauté est ouverte à tous. Entre, écoute et regarde.

» Tu n’es pas plus bête que ton voisin... »

Oui, bien des gens hésitants à franchir le seuil d’un atelier ou à se mettre entre les pattes d’un marchand, pour acheter une œuvre dont l’authenticité même reste contestable, se renseigneront plus volontiers à la Société générale des Artistes...

(D’ailleurs, des artistes pourraient, s’il leur convient, refuser tous renseignements ; encore libre à eux de taire ou de publier leurs tarifs : cela peut être laissé à la volonté de chaque membre ; les minutes peuvent rester fermées, comme chez les notaires, et les agents ne livreraient au public que le chiffre fixé par chaque membre... Mais, peu à peu, sans doute, s’établiraient des tarifs, de cours honnêtes — qui faciliteraient le commerce de l’œuvre d’art, mieux que le bluff des marchands et de l’hôtel des ventes... En tous cas, la Société n’aurait pas d’intérêt à décourager l’acheteur — comme cela se produit dans certaines combinaisons de boutiques où le détenteur, le marchand même d’un artiste s’ingénie à retarder son succès, pour en profiter davantage...

Ainsi l’hypothèse des acheteurs nouveaux n’est pas si chimérique...

Jusqu’à présent, nous n’avons envisagé que différents aspects de ventes privées ou publiques ; mais il faut examiner, aussi, le cas où l’œuvre d’art est échangée contre une autre, ou bien donnée...

Il se peut que l’échange ne constitue pas réellement une opération commerciale ; cependant, cela ne va pas sans causer un dommage aux artistes, et sans procurer un bénéfice aux propriétaires des œuvres échangées; chacun d’eux, pour satisfaire son goût, compléter une galerie à laquelle un nom manquait, aurait dû s’adresser à l'artiste, etc. ; voilà une espèce à examiner; le droit de suite portera-t-il sur les prix totaux, ou la moitié? Puis une soulte peut avoir été prévue. Tout cela peut être élucidé bien facilement...

Mais quand l’œuvre d’art est donnée — et l’on a vu de magnifiques collections dont les pièces s’accumulèrent autour de telles personnalités, de telles fonctions — pas de difficulté. D’autant que le droit de suite ne frappe que la revente. Il ne s’agit donc pas de la taxe d’authenticité, qui sera toujours minime, proportionnelle à l’importance du cadeau. Evidemment, il sera délicat de noter que le don d’une œuvre d’art équivaut à une somme, souvent assez forte — plus difficilement acceptable, quand sa valeur serait précisée... L’artiste ne saurait devenir suspect d’acheter une opinion, une recommandation — lorsqu’il fait acte d’amitié, de reconnaissance, à sa guise... Et telle personne qui reçoit, en amitié, en souvenir, une œuvre d’art, ne va pas être soupçonnée, tout de suite, grossièrement, de vénalité; évidemment, la comptabilité peut devenir choquante, et, cependant, la déclaration doit être faite, par le sociétaire à la Société , pour la garantie d’authenticité ; il va une solution, ménageant les convenances, à chercher ; c’est encore un faible détail.

Et l’artiste donnant, qui peut se demander si l’œuvre qui s’en va, ‘au hasard, n’est pas celle dont la vente, un jour, atteindra quelque gros prix, et, quelle que soit sa générosité, peut avoir l’esprit traversé d’une arrièrepensée, souffrira moins de cette réticence fatale — n’étant plus dépouillé à jamais — avec le droit de suite...

Il peut subsister quelque objection secondaire ; nous croyons avoir répondu à la principale : à savoir que la création d’un droit de suite , d’un timbre d'authenticité , améliorant la situation de l’artiste, et sauvegardant la dignité de l’art, bien loin d’entraver le marché, ne pouvaient que donner un essor plus vaste aux transactions artistiques, garanties désormais contre la fraude et le faux...

Mais, nous le répétons, c’est par Yassociation seule que les artistes imposeront leur volonté légitime, non

par l’Etat qui n’a pas qualité pour se substituer à eux et les contraindre. Le Parlement n’agira jamais que sur leur entente ; or, quand ils s’entendront, iis n’auront pas besoin de lui, pour gérer leurs affaires...

(Ajoutez ceci encore : s’il est difficile d’imposer une loi, il l’est tout autant pour la remanier... alors qu’il suffit à la Société de vouloir, pour remanier, rectifier, assouplir ses procédés aux leçons quotidiennes de l’expérience...)

Mais les artistes ne parviendront jamais.à s’entendre? Ils ne savent que se ruer à l’assaut de la cimaise, se disputer les commandes, rivaliser pour les récompenses, les bourses, les rubans, etc.

Certes, si les artistes apportaient à s’organiser socialement un peu de l’ardeur combative qu’ils déploient parfois en des luttes bien mesquines, la victoire serait rapide...

Evidemment, l’union totale ne s’accomplira pas d’un coup: des artistes, et les plus considérables, justement, peuvent être liés pour toujours par des contrats préexistants. Mais que les artistes dégagés d’attaches commerciales s’assemblent, d’abord. Ce sont les marchands même qui, pour les artistes engagés à vie, réclameront l’admission : toute œuvre d’art, non estampillée par la Société, devenant suspecte. Enfin, les peintres, par exemple, ne doivent pas nourrir des jalousies, des rivalités professionnelles plus aiguës que celles des auteurs dramatiques, des musiciens, des écrivains; la concurrence est aussi effrénée chez ceux-ci que chez ceux-là : ce qui ne les empêche pas d’être tous d’accord, pour la défense énergique de leurs intérêts moraux et matériels...

Car, enfin, et c’est le dernier point auquel il faille s’arrêter, il paraîtrait que la sublimité de l’art, la dignité de l’artiste ne peuvent se ravaler à ces questions d’affaires? Leur répugnance des affaires est fort coin-

préhensible, encore que beaucoup ne pensent pas s’avilir en surveillant le rendement nécessaire de leurs œuvres ! Hélas, d’autres « lutteurs de la pensée » doivent aussi « lutter pour la vie ». Le savant est obligé, d’abord, de s’assurer les moyens de ses recherches. Médecins, ingénieurs, chimistes, courtiers, font de la clientèle, travaillent dans l’industrie, avant de suivre l’étude personnelle... D’illustres compositeurs courent le cachet, tiennent des orgues, dirigent des orchestres, dans l’impossibilité de vivre de leur seule inspiration... Des philosophes, des historiens, des poètes font la classe, sont condamnés à maints emplois, qui n’ont, souvent, que de lointains rapports avec le rêve... Tout cela est mauvais; on peut souhaiter un avenir où la conquête du pain sera moins âpre: encore y faut-il l’effort de tous, et il est regrettable que l’artiste, dans cette marche à l’émancipation sociale, éprouve tant de peine à se mettre en route...

La dignité de l’artiste, le désintéressement de l’artiste ! Mais la dignité de l’artiste ne sera pas ravalée parce qu’il tente de repousser un peu les marchands du temple... La dignité de l’artiste consiste à assurer le bien-être de sa femme et. de ses enfants par le rendement de son travail, par la vente de ses produits ; la dignité est là, mieux que dans l’existence incertaine des faveurs et des hasards où l’artiste se laisse acculer on ne sait par quelle étrange vanité de se croire d’essence supérieure aux autres hommes ! Le désintéressement de l’artiste ne va pas sans le mettre aux prises avec le marchand, l’amateur, les Beaux-Arts, etc.

Dès lors, quand on indique quelqu’un des moyens par lesquels l’artiste peut améliorer la situation économique qu’il dénonce sans treve, pourquoi cette résignation passive, cette incompréhension farouche, voire cette résistance butée ! Hélas ! la routine n’est pas que dans les œuvres ! Trop souvent, elle habite des esprits*

que l’on pourrait espérer plus dégagés des étreintes du passé, plus ouverts à la connaissance de leur époque...

C’est dans le système actuel que la dignité de l’artiste besogneux est éprouvée à toute heure, que sa fierté doit se laisser humilier, comme ne le supporterait pas un de ces ouvriers, dont il méprise les groupements serrés, les associations bienfaisantes, les syndicats hardis d’hommes libres; dans la société d'aujourd’hui, il n’y a plus que l’artiste qui espère de la Providence une destinée meilleure — le dos plié, la main tendue...

La Société redresserait cette attitude, en égalant l’artiste à tous les ouvriers, dont la dignité n’a pas souffert de mettre en commun leurs souffrances et leurs espoirs; pour ceux que les mots effarouchent, devant « les syndicats » ils n’ont qu’à se rappeler « les corporations » ; les grands artistes du passé ne se sentaient pas amoindris de se grouper, comme le rappelle Me Boncour, « et des connaisseurs estiment que l’on ne s’en portait pas plus mal ».

Et puisque les artistes parlent tant d'idéal , faut-il leur faire remarquer que la solidarité en est un autre !...

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