‹ Une épidémie de peste en Mésopotamie en 1867Chapitre 1 sur 6 · UNE · texte numérisé non relu

UNE

Introduction.

Je crois devoir appeler rattention sur un fait pathologique et sanitaire fort intéressant et peut-être fort grave, qui vient de se passer dans les plaines de la Mésopotamie, aux environs de Bagdad, dans les villes de Hillé, Méched-AIy, Kerbéla, à quelques journées de marche seulement de la Syrie, dont les communications avec l’Europe sont aujourd’hui si nombreuses et si rapides.

Pendant les années 1866-67, le bruit se répandit plusieurs fois, à Téhéran, que la peste existait aux environs de Bagdad. Ce n’étaient pas seulement les pèlerins persans et les caravanes qui nous portaient ces nouvelles, c’étaient des voyageurs anglais, des employés du télégraphe anglo-persan, tous gens fort dignes de foi, qui nous rapportaient en Perse ce qu’ils avaient entendu dire dans la colonie européenne de Bagdad. Le médecin en chef de la ligne télégraphique, mon ami le

docteur Baker, en communication journalière avec Bagdad par le télégraphe, avait particulièrement appelé mon attention sur ces nouvelles ; mais je savais qu’il existe à Bagdad un service médical sous les ordres de l’intendance sanitaire de Constantinople, et je pensais que tant que le conseil supérieur de santé de cette ville ne prenait aucune mesure énergique, il n’y avait rien à craindre et rien à faire.

Les faits, pendant ce temps, ont suivi leur évolution naturelle. Une épidémie étrange, une fièvre très-grave, accompagnée de bubons dans plus de la moitié des cas, après avoir décimé plusieurs fractions de la grande tribu arabe des Béni- Taraf, a disparu après cinq à six mois de durée. Nous avons le temps de prendre haleine ; profilons-en pom’ passer les faits en revue, pour en chercher la signification, pour en déterminer l’importance, et pour essayer d’en fixer les moyens prophylactiques.

La peste! dira-t-on. Les épidémies de peste se localisentelles? ne sont-elles pas toujours contagieuses et ne se communiquent-elles pas toujours au loin quand elles ne sont pas cernées par les quarantaines et les cordons sanitaires? Je veux annoncer d’avance que je ne me prononcerai qu’avec réserve sur ces questions. Heureux ceux qui les résolvent sans peine et sans hésitation ! La certitude absolue est une rencontre rare en médecine, et en général dans les sciences physiques. Selon moi, il est probable que la peste, comme toutes les autres maladies zymotiques, est susceptible de présenter de grandes et de petites épidémies, des cas graves et des cas légers. Il est vrai que je n’ai pas vu la peste, je n’en parle que d’après le témoignage des historiens. Je rapproche ces données de celles que j’ai observées relativement à d’autres maladies épidémiques, je les compare entre elles et je vois tant de ressemblanees entre toutes ces affections, dans leur mode de développement, dans leur marche, dans les théories auxquelles elles ont donné naissance,^ dans Içs mesures qu’on a voulu adopter pour

en arrêter les progrès ; je suis si frappé de ces analogies que force m’est de conclure qu’il est très-probable, et conforme à touleslesindiiclions pathologiques, que la peste otfre de grandes et de petites épidémies, des cas graves et des cas légers.

Mais cela est une simple vue de l’esprit. Passons aux faits. D’abord, quel est le caractère de l’observateur ou de l’écrivain auquel nous allons emprunter les données relatives à la discussion? Quelle est son expérience ? Dans quelle position se trouvait-il sur les lieux? Y allait-il en observateur isolé et désintéressé, ou bien y était-il envoyé en vertu d’un mandat administratif? J’ai hâte de le dire, je ne soulèverai pas ici ces questions si elles n’étaient toutes à l’avantage de l’auteur qui a publié les documents dont je vais me servir, dans une brochure que j’ai sous les yeux depuis quelques jours. Le docteur Kavanzi, secrétaire du conseil de santé de Constantinople, membre dudit conseil et de l’intendance sanitaire ottomane, est à priori un des hommes les plus aptes à nous fournir des renseignements positifs et précis. Il vit au milieu d’une corporation qui compte dans son sein des hommes d’un vrai mérite; il est, par la nature même de ses fonctions, rompu à toutesles questions relatives aux maladies épidémiques et contagieuses, à lem- observation, à leur prophylaxie. 11 a de plus été envoyé spécialement de Constantinople en Mésopotamie pour taire une enquête sur l’épidémie de Hindié (t). L’auteur remplit donc bien toutes les conditions requises pour nous faire connaître des faits qui ont donné lieu depuis quelques années à tant de suppositions différentes (2).

Au-cles«ous de Mussejjib se détache de la rive droite de l’Euphrate un large canal appelé canal de Hindié ; il passe à l’ouest de Mudjellibeh et dos ruines, de Babylone ; par le travers de la ville de Hillé ou Hillah, il arrose le pays appelé Hindié ou Hindiah et porte ensuite ses eaux abondantes à Méchcd-Aly, près des ruines de Koufa.

!%) Rapport sur l’épidémie de Hindié, dans l’Irak -Arabi, en 1807, par le docteur Navanzi, lu au conseil de santé et adopté dans la séance du 17 mars 1868. Constantinople, 1 868.

Avec tous ces avantages, si l’on remarfjue (jiie le docteur Navanzi n'a pas été assez précis dans ses conclusions, c’est peut-être à cause du mandat môme dont il était porteur. Quelle que soit notre indépendance, l’esprit ne se dégage pas tout à fait des liens intellectuels et des idées de corporation. Mais Dieu me garde de penser que l'auteur ait eu conscience de ces influences. Existent-elles du reste? Et à quel titre émettrais-je une semblable supposition, si je ne faisais ici à mon tour une sorte d'enquête qui m'oblige de mettre sous les yeux du lecteur toutes les nuances de ma pensée?

Les maladies les plus graves ont toutes généralement leurs cas légers ou de moindre gravité. C’est surtout dans l'étude des épidémies que cette vérité se démontre et qu'elle nous a frappé depuis longtemps. Une épidémie se compose presque toujours d’une série de cas dont l’acuité et l’intensité s’échelonnent depuis les cas les plus légers, jusqu’aux cas les plus graves. L'observation médicale a depuis longtemps reconnu et enregistré ces faits. Mais la science sanitaire ne pouvant les coordonner avec les errements administratifs ni les faire entrer dans le cadre de ses descriptions, il est resté à ce sujet dans la pratique, à propos de la peste, comme à propos du choléra, comme à propos de la fièvre jaune, des hésitations, des doutes, des obscurités.

Par rapport à la peste, par exemple, on prescrit les mesures restrictives les plus sévères dès que la nature de la maladie est reconnue.

Mais les épidémies de peste, comme la plupart des autres épidémies, ne se généralisent pas toujours sur de grandes étendues de pays; elles restent quelquefois localisées dans certains foyers, elles ne sont pas toujours envahissantes. Ces cas ne constituent-ils pas des épidémies de peste? Ne faut-il pas leur appliquer les mesures sanitaires prescrites en cas de peste ? Sont-ils toujours facilement reconnaissables et peut-on les distinguer d'avance des cas isolés et peu nombreux qu’on

observe au clébul des grandes épidémies de peslc ? Telles sont les q^ueslioiis soulevées dans ce travail et auxquelles j’ai cherché à donner les solutions qui me semblent les plus conformes à la vérité.

Déflnition de la peste. — Peste sporadique, peste bénigne. — Disparition de la peste en Orient depuis vingt-trois ans.

Les meilleurs écrivains s’accordent à définir la peste une maladie fébrile avec bubons ou gonflements des glandes lymphatiques, anthrax, charbons et pétéchies (1). Dans la pratique, dit Grisolle, on doit reconnaître qu’il y a dans la peste une forme bénigne et une forme maligne... Une maladie fébrile débutant en général brusquement, sévissant sur un grand nombre d’individus à la fois, et qui, au milieu de symptômes typhoïdes graves, s’accompagne de bubons, d’anihrax, de pustules gangréneuses, ne peut être que la peste. Après cette déclaration si positive, le même auteur ajoute : « 11 se montre ü’ès-souvent » dans les pays d’Orient une peste sporadique; celle-là peut )) régner toute l’année, ne paraît jamais être contagieuse, ne » se lie pas, comme celle qui est épidémique, à la constitution » médicale du pays (2). »

(■i) La peste, dit M. Littré, est une fièvre caractérisée par des bubons, des charbons, des pétéchies. [Répertoire général des sciences médicales, 184i.)

(9) GrisoWe, Pathologie. Paris, 1857, p. 78 et suiv. — Prus, dans son «apport, dit : « On voit la peste presque tous les ans, en Égypte, sous forme sporadique, et • presque tous les dix ans sous forme épidémique. i

Voilà, dépouillée de ce qu'elle a de purement classique, la description de la peste par un auteur dont personne ne conteste l'exactitude et le bon sens pathologique. Qu'est-ce que c'est que cette peste sporadique dont parle Grisolle d'après les observateurs qui ont décrit les épidémies de peste et les constitutions médicales pestilentielles? Dans le sens de tous les auteurs, c’est une vraie peste au point de vue pathologique. Tous les symptômes de la maladie épidémique s'y reproduisent, seulement ils y sont généralement atténués; et comme la maladie ne se montre que par cas isolés, car elle n'est pas épidémique, on dit alors qu'elle n'a pas la propriété contagieuse. Gela n'est pas tout à fait prouvé pour moi. Cette peste sporadique, a-t-on bien cherché pour voir si elle n'était pas encore un peu contagieuse ?

Depuis' bien des années, on n'entend plus parler de peste épidénnque, fort heureusement. Et depuis la même époque on ne rencontre plus cette rareté nosologique qu'on avait appelée la peste sporadique. Pourquoi cette disparition des deux formes de la maladie? Ce ne sont plus les observateurs éclairés qui manquent aujourd'hui en Orient, surtout en Égypte, à Constantinople et dans les autres grandes villes de la Turquie. Si, pendant une longue série d’années, on n'a signalé en aucun point des pays d'Orient la peste sporadique, c’est sans doute qu'elle ne se montre plus à Constantinople, à Smyrne, au Caire, à Alexandrie, etc., etc. Il devait en être ainsi d’après les lois ordinaires de l'analogie. Quand une maladie épidémique disparaît, elle laisse assez souvent derrière elle comme une queue de cas plus ou moins légers qui continuent à se montrer pendant une certaine suite d'années. Quelquefois, et cela s’observe surtout quand les fléaux épidémiques sont de ceux qui se montrent à de longs intervalles, cette série de cas isolés qui prolongent le mal, cette sorte de menace que nous avions sans cesse devant les yeux, disparaît, elle aussi.

Qu’est- il advenu du fléau pendant ces périodes d’assoupis-

sement et, on devrait peut-être dire, d’anéantissement? Les germes ou les semences, les miasmes, les principes spécifiques, n’existent-ils plus? Attendent-ils une nouvelle création de toutes pièces, ou bien restent-ils dans cette sorte de sommeil dans lequel certains principes organiques peuvent conserver pendant longtemps, comme dans une sorte de léthargie, toutes leurs propriétés? Questions obscures sur lesquelles il faut jeter seulement un regard et passer. Nous ne savons rien des pays, des localités, des réceptacles dans lesquels résident les principes spécifiques des maladies, nous. ignorons s’ils subsistent dans un état de mort apparente. Nous ne sommes pas plus éclairés sur les conditions qui leur donnent une nouvelle vie après un certain cycle d’années.

Depuis 1841, on n’a pas observé de cas de peste à Constantinople, ni dans les provinces européennes de la Porte, ni dans les possessions contiguës de la Russie et de l’Autriche. Mais dans différentes parties de l’Asie Mineure, à Erzeroum, par exemple, et dans la Syrie, cette maladie se montra jusqu’en 1 843. On l’observa jusqu’en 1844 ou 45 en Égypte.

Cette entière cessation de la peste, dans tout l’Orient, même sous sa forme sporadique, a été attestée par de nombreux observateurs. C’est un fait acquis à la^cience aujourd’hui. Ni la commission envoyée par le gouvernement russe, en Égypte, en 1844, ni celle envoyée par le gouvernement autrichien en 1 849, ni les médecins sanitaires que la France entretient en Orient depuis 1851, n’ont rencontré, ni entendu parler de cas de peste épidémique ou sporadique. La seule exception est celle qui a trait à l’explosion qui eut lieu entre Alexandrie et Tripoli, à huit heures de distance de la ville de Benghasi, dans un campement d’Arabes, vers le milieu d’avril 1858. Au commencement de mai, la maladie atteignit Benghasi, dans le mois de juin, elle y affecta une marche violente (1). Elle dé-

(1) En mai 1858, il y eul à Benghasi 95 décès ; en juin, 542 ; du 1" au 15 juillet, 169. La mortalité était d’environ 60 pour 100. Celte épidémie do Benghasi apparut

clina ensuilfi peu à peu, fUspnrul momentanémenl du 7 dëcembre au 1 0 février 1 8S9, reparut ensuite au printemps avec une moindre intensité, et ne cessa complètement qu’au mois de juin. Au début de cette épidémie de Benghasi, on la regardait comme un typhus; ce ne fut que deux ou trois mois plus tard que le vrai diagnostic fut établi.

Comme le district de Benghasi est borné au sud, à l’est et à l’ouest par des déserts et au nord par la mer, il est très-facilement isolable. Des mesures restrictives furent prises aussitôt que possible par l.es médecins éclairés et dévoués envoyés suites lieux par la Porte. Le mal ne s’étant pas étendu à d’autres localités, on ne manqua pas de dire qu'on l’avait étouffé dans son berceau. On a fait sans doute pour en amoindrir les ravages et pour le localiser, tout ce qu’il était possible de faire ; mais avant de dire qu’on en a arrêté les progrès, qu’on en a

enrayé la marche, il faudrait savoir si cette épidémie était de

celles qui sont envahissantes. Quel est le critérium de ces épidémies, à quoi les reconnaît-on d’avance? Personne n’a songé à résoudre celle difficulté (1). Sait-on si celte épidémie de Benghasi n’a pas été une épidémie de peste localisée, indépendamment peut-être des mesures prises pour la restreindre? Je ne dis pas par là que ce ne soit pas la vraie peste. Je crois, au contraire, que c’est celle-là dont il s’agit. Je suis d’avis que la vraie peste peut être, comme toutes les maladies analogues, sporadique, endémique et épidémique. Par le mol endémique j’entends qu’elle ne se montre que dans un certain nombre de localités dont elle ne sort pas pour se porter au loin. 11 y a des maladies qui sont constamment endémiques dans certains

à la suite de quatre années successives de famine. Il y eut en même temps une épianotie qui fit périr beaucoup de bœufs. (Gazette médicale d' Orient.)

(l) Si j’insiste sur celle question, c’est que des écrivains renommés ont employé, dans ces derniers temps, cette épilbèle envahissante pour dislin^er les épidémies de choléra en deux catégories de nature tout à fait dilTérente. Supposez que des mesures restrictives n'aient pas été prises à Benghasi, cl que, malgré cette incurie, la maladie ne se soit pas étendue., cela changerait-il la nature de l'épidémie de Benghasi?

pays, c’est-à-cliie qui s’y montrent invariablement chaque anne'e dans certaines saisons, il y en a d’autres qui ne deviennent endémiques qu’à certaines époques et pour un certain laps de temps. La peste me paraît être de celles-là.

En faisant abstraction de cette petite épidémie de Benghasi, la peste qui, pendant une période de près d’un siècle, s’était toujours rencontrée en Orient, soit comme épidémie, soit comme endémie annuelle, a donc tout à fait cessé ses ravages depuis une vingtaine d’années environ (I). a Quelque curieux » que puisse paraître ce fait, il n’est pas rare dans l’histoire » des maladies épidémiques, dit un écrivain fort bien informé » sur toutes ces questions (2). Cette immunité prolongée n’est » pas un gage sûr de l’extinction de la peste dans les posses- » sions ottomanes (3). n

L’exposé suivant va faire voir que cette prévision, fondée sur une étude consciencieuse de la marche des épidémies, s’est réalisée en t 867 aux environs de la capitale de la Mésopotamie, dans un campement d’Arabes, comme à Benghasi. Dieu veuille que les autres éclosions de peste, s’il y en a encore en Orient, soient toutes sous cette forme d’épidémie localisée.

(1) U faut noter qu'en Égypte il n’y eut pas lie peste sporadique et très-peu de peste endémique entre 1824 et 1834. De 1804 à 1811 inclusivement il y eut une cessation complète de la peste sur tout le liltorul de la Mediterranée. (Gavin Milroy.)

(2) Gavin Milroy, Sketch of the geography of lhe plague during the présent century. London, 1864.

(3) Il n'est pas question ici du Maliamurrec ou peste bubonique de l’Inde, dont la dernière explosion, à ma connaissance, a eu lieu, de 1850 à 1852, à Gurvvhal et è Kumaon, dans l'Himalaya.

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Interprétation des faits relatifs la constitution médicale qui régna d Dagdad et dans la Mésopotamie de 1856 ù 1867.

Si le diagnostic des maladies sporadiques est la partie la .plus importante de notre art, celui des maladies épidémiques doit être le fondement de la science sanitaire. Une erreur isolée d’un médecin praticien ordinaire est sans doute une chose regrettable; un manque de précision et de justesse dans les appréciations du médecin épidémiologiste est une faute des plus graves. Dans ce cas, on se trompe sur un fait général, et l’importance de l’erreur commise ne s’apprécie pas seulement par le nombre des cas, mais par le danger de l’omission des mesures préventives et prophylactiques.

Depuis I 856, des phénomènes insolites se présentaient dans la constitution médicale de quelques points de la province de rirak-Arabi, et surtout de Bagdad. Ces faits ne sont sans doute pas relatés par les médecins sanitaires avec tous les détails nécessaires, ni toute l’exactitude voulue. Ils laissent peut-être à désirer quelquefois au point de vue de la compétence des observateurs, mais le Conseil supérieur de santé de Constantinople qui, depuis dix ans, a eu amplement le temps de se

THOLOZAN.

renseigner, les a adoptés, et tels qu’ils sont, nous les acceptons ici.

Je passe sous silence les observations des docteurs Barlolelli et Belleli qui ont trait aux années 1849 et 18.52, et dans lesquelles il n’est question que des fièvres intermittentes souvent pernicieuses.

« Le 6 août 1 856, le docteur Duthiciil observe, à Bagdad,

» une fièvre grave, simulant la fièvre typhoïde, à forme ady- » namique, accompagnée de tumeurs glandulaires au cou,

» aux parotides, aux aisselles et ailleurs. La durée de cette » maladie est de huit à dix jours. Le traitement antiphlogisti- » que est efficace. Le 18 août 1 858, le même observateur » décrit que les maladies d’apparence typhoïde avaient beau- » coup de tendance à se terminer, celte année, par des en- » gorgemenls lymphatiques ou de véritables bubons, soit aux » régions parotidiennes et soiis-raaxillaires, soit aux régions » axillaires et inguinales. Plus de cinquante cas de ce genre » sont constatés par le docteur Dulliiciil pendant toute l’épi- » démie de cette année. Les bubons apparaissaient en quatre » ou cinq heures. Toutes les plaies finissaient par gangrène. » Point de tumeurs charbonneuses; causes septiques mani- » festes, — absence de contagion, — fréquence des maladies » dermiques à Bagdad, notamment l’eczéma et les abcès. » 'l'hermomètre à 55 degrés centigrades au soleil (1) ».

On se demande comment des faits aussi importants et aussi palpables ont pu rester sans commentaires depuis près de dix ans. La nature de la maladie qui régna à Bagdad dans les étés 1856 et 1858 ressort tellement bien des symptômes consignés dans ces deux rapports du docteur Dulbicul, que le doute est à peine possible pour les esprits non prévenus. C’était bien la peste, sous sa forme bénigne sans doute, en manifestation sporadique, endémique, ou sous forme d’épidémie saison-

(1) Brocluire du docteur Navanzi, p. 10.

nière. Toutes ces qualifications ne changent rien aü diagnostic de la maladie, elles indiquent seulement sa fréquence dans ses rapports avec le temps et avec Tespace. C’était la peste, que nous croyions disparue pour toujours. La voilà ressuscitée, sous une forme bénigne heureusement, mais dans la capitale d’une grande province, en rapport constant, par les courriers et les caravanes, avec la Syrie et Constantinople à l’ouest, avec la Perse et l’Asie centrale à l’est, avec l’Inde par les bateaux à vapeur qui descendent le Tigre. Heureusement que la maladie resta localisée. On en conclut, avec assez de raison, en apparence du moins, qu’elle n’était pas contagieuse; que si, par malheur, elle s’était étendue au loinj on n’aurait pas méconnu alors ses propriétés contagieuses et l’on aurait sans doute avoué que c’était la peste. Dans l’intérêt de l’humanité et de la science, je combats cette manière de procéder; elle me semble illogique, contraire à tous les principes de saine hygiène et de vraie pathologie. Depuis tant de siècles que la médecine est cultivée scientifiquement, on s’est attaché à distinguer les maladies les unes des autres d’après leurs symptômes; on leur a donné un nom d’après les phénomènes particuliers qu’elles déterminent chez l’homme malade. Que ces maladies soient contagieuses quelquefois ou toujours, cela ne change pas leur espèce. Pour diagnostiquer la peste et le choléra, attendrez-vous que ces maladies se soient communiquées au loin?

On dit qu’il y eut, en 1858, à Bagdad, absence de contagion. Comment a-t-on pu le déterminer sûrement? Les meilleures autorités reconnaissent la contagion de la fièvre typhoïde. Est-il facile de mettre cette contagion en évidence à Paris, à Vienne, à Constantinople, à Bagdad et dans toutes les grandes villes? Pourquoi vouloir que cette constatation soit plus facile pour la peste?

Je continue le récit épidémiologique du docteur tldthicul : « Le 24 novembre 1 858, on signale une épidémie de typhus

I) à Kerkuk (1). Cinq h six décès par jour sur une population » de trente mille âmes. Beaucoup de fièvres typhoïdes à Bag- » dad. Chaleurs fortes jusqu’au 15 novembre. Point de pluies. » Les deux tlcuves n’ont pas grossi.

» Cn 1 859, le 2 février, on écrit ; Continuation des huhons, » des abcès et des anthrax bénins à Bagdad. Céphalalgie et )) fièvre variable, mortalité nulle. »

Le lecteur incrédule désirerait peut-être quelques exemples de ces bubons sans fièvre ou avec fièvre légère qu’on observe dans certaines constitutions médicales pestilentielles; le docteur Duthicul nous en donne un exemple bien marqué dans sa Deschiption des maladies du commencement de l’année 1859. Chicoyneau, Verny et Souiller (2) comprennent, dans leur cinquième classe des cas de peste, « les malades qui, sans » sentir aucune émotion et sans qu’il parût aucun dérangement » dans les fonctions , avaient néanmoins des bubons et des » charbons qui s’élevaient, tournaient en suppuration et deve- » naient quelquefois squirrheux ou se dissipaient par voie de » résolution sans laisser aucune suite fâcheuse. C’est ainsi o, disent-ils, « que nous avons vu un très-grand nombre de per- » sonnes qui, sans abattement des forces et sans changer de a façon de vivre, allaient et venaient dans les rues et dans les » places publiques, se pansant elles-mêmes avec un simple » emplâtre. » Rensa (3) dit « avoir vu des malades qui sup - » portaient la peste à tel point qu’ils ne se mettaient pas au lit, » qu’ils mangeaient de bon appétit, qu’ils buvaient, dor- » niaient, marchaient et même nettoyaient et pansaient leurs » propres bubons. » «Le bubon », dit Brayer (4), « peut être » considéré comme un symptôme caractéristique et pathogno- » monique de la peste. Quelquefois il constitue presque toute

(1) Kerkuk, au nord de Bagdad, à l'ouest de Soubimanieli et par la même latitude.

(2) Observations et réflexions sur la peste de Marseille.

(3) Relation historique de la peste observée en Autriche, en 1712-13-14.

(4) Brayer, Neuf années à Constantinople.

» la maladie à lui seul, et lorsqu'il n'existe pas, il est souvent » difficile de se prononcer avec certitude sur la véritable na- » ture des phénomènes que l’on observe. » Aubert dit que le bubon est surtout regardé comme le signe caractéristique de la maladie. Le second signe caractéristique de la peste, d’après le même observateur, est le charbon qui se montre a.ssez rarement seul. Les pétéchies ne sont, au dire de cet auteur, qu’une indication caractéristique de la maladie au dernier degré et un signe presque certain de la mort(1). Dans la peste de Benghasi, en 1858, les bubons furent le symptôme le plus constant de la maladie. S’ils manquaient, ce qui arrivait rarement, c’est dans les cas les plus graves (2). Vers la fin de l’épidémie de Benghasi, on n’observait presque plus de pétéchies et les charbons étaient rares; quant aux bubons, ils ne manquaient jamais, et ils finissaient presque tous par résolution (3).

«Ces quatre symptômes», dit Grisolle(4), «bubons, anthrax, » charbons et pétéchies, peuvent exister simultanément ou J) isolément. Les premiers sont ceux qui manquent le plus ra- » rement; on les voit, dans quelques cas bénins, constituer à » eux seuls presque toute la maladie et n’être point accompa- » gnés de fièvre; celle-ci, du moins, est si légère et de si » courte durée, que les malades ne sont pas même obligés de » s’aliter et qu’ils continuent de pouvoir vaquer à leurs af- » faires. o «Dans des cas assez fréquents», dit Wood en parlant de la peste, « la maladie est extrêmement légère et même » sans fièvre. Les malades peuvent marcher (5), et ne se plai- » gnent d’autre chose que de bubons à l’aine ou à l’aisselle. » Quelquefois ces malades ne restent au lit qu’à cause de la

(1) Auberl, De la peste ou typhus d' Orient.

[i) Gaiette médicale d' Orient, 1858-59, p. 106.

(3) Ga»ette médicale d'Orient, i858-5ÿ, p. 139.

(1) Grisolle, loc. cit.

(5) Wood, A Ireatise on lhe practice of Medicine, by G. B. Wood.

B douleur provoquée dans la marche par la lésion locale. Dans » d’autres cas, il y a plus ou moins de fièvre avec les bubons et » quelquefois de légers anthrax {slight carbuncles), mais sans )) symptômes malins ; et la maladie se termine favorablement » en deux semaines environ. »

Ces citations, si ei^plicites, n’ont pas besoin de commentaires ; continuons notre revue. Le 1 2 octobre t 859, on écrit de Bagdad : « Quelques cas de fièvre grave avec parotides; >) nul soupçon sur la nature de ces maladies, qui ne sont pas » accompagnées de bubons, comme il en avait été observé au » commencement de cette année. Mortalité ordinaire.»

Il y avait donc eu des soupçons sur la nature des maladies observées au commencement de 1859, et, à plus forte raison, on a dû en avoir en 1856 et en 1858. En face de ces soupçons, si le docteur Duthicul est toujours le seul observateur dont les rapports soient envoyés de Bagdad, c’est que l’Intendance sanitaire de Constantinople a pleine confiance en lui, c’est qu’il mérite cette confiance, c’est que les rapports émanés de lui sont conformes à l’exacte observation. 11 ne saurait en être autrement. Qu’on note bien, du reste, qu’il ne s’agit pas ici d’un fait passager, d’une coïncidence fortuite; c’est une constitution médicale parfaitement dessinée, qui commence durant l’été 1856 et se reproduit d’une manière plus prononcée dans l’année 1858. Cette année, les observations du docteur Butbicul comprennent plus de cinquante cas de ce genre. Au commencement de 1859, la nialadie se continuait encore, comme nous l’avons vu, avec une atténuation piarquée (1).

(4) Je regrelle de ne pas avoir, en Perse, la collection do la Gazette medicale d’Orient, où se trouve un travail intéressant sur la topographie médicale de Bagdad. A défaut des renseignements importants que nous fournirait sans doute ce mémoire, je cite ici in extenso une note du docteur Duthicul, à propos des maladies observées à Bagdad dans cette même année 1859. Le 2 juin, le thermomètre centigrade était, à Bagdad, à 11 degrés. La nuit, un vent du sud apporta dans cette ville des exhalaisons caractéristiques des marais. Le lendemain, vent du nord. A la suite de ce changement météorologique, il y eut un grand nombre de malades, jusqu'à cent par jour.

L'été de 1 860 (I juillel), des fiiils analcgiies se repi odiiiseiil :

« Fièvres larvées il Uagdad et à Kerbila. Sur 61 lualadcs, le » docteur Duthicul eu a observé I 0 avec des bubons dès le sc- » cond jour, qui sont complètement développés en vingt- » quatre heures, et tous suppurés dans l’espace de quatorze » à quinze jours. Sur 4 de ces 10 malades, nombreuses pété- » chies; point d’anthrax. Après un mois, on ne constate plus » de cas de ce genre. M malades avaient eu, dès le début,

» des hémorrhagies par le nez, par les bronches, le rectum » ou la vessie. Ces maladies, bien traitées, n’ont pas fait de » victimes. Le sulfate de quinine et les toniques ont été très- » efficaces. »

11 aurait sans doute mieux valu que l’observateur qui rapporte ces faits si intéressants eût énuméré les symptômes de la fièvre, plutôt que de dire « fièvres larvées » , ce qui est une expression très-vague (1). Ce qui est surtout à relever dans le règne pathologique de l’été 1860 à Bagdad et à Kerbila, ce sont ces 10 cas de fièvre avec bubons complètement développés dans les vingt-quatre heures. Cette fièvre, qui s’accompagnait de bubons dans un sixième des cas, a du reste été bénigne. Les toniques et le sulfate de quinine ont fait merveille; les malades bien traités ont tous guéri. Sans contester l’efficacité des toniques et du sulfate de quinine dans ces cas, je ferai cette observation que si a les maladies bien traitées n’ont pas fait de victimes », c’est sans doute en partie tà cause du traite-

Les malades prdsenlaient quelquefois des vomissemenls seulement; d’autres fois, il y avait en même temps des douleurs abdominales que la pression augmentait, des déjections alvines au nombre de trois à trente par jour, souvent de la céphalalgie ; les yeux étaient ardents, la langue grisâtre, il y avait des douleurs lombaires et quelquefois une courbature générale; l'abattement était notable, anxiété, fièvre d’intensité variable. {Gazette médicale d’Orient, 1859-00.)

ft) Les fièvres larvées, dit Grisolle [Traité de pathologie, 1 857, p. 1 54) , sont celles dont les accès ne sont marqués par aucun des trois stades des fièvres régulières, mais seulement par un symptôme plus ou moins grave, qui se rcproluit à des intervalles déterminés. Ces affections périodiques, dites fièvres larvées ou masquées, ne sont arcompagnées d’aucun phénomène pyrétique. '

nient rationnel, en partie à cause du peu de gravité du mal. Ce peu de gravité ressort, du reste, de quelques-unes des observations antérieures.

L’année 1 861 , les mêmes, maladies sont encore obsei-vées à Bagdad : « 8 mai. Fréquence des tumeurs ganglionnaires. » Cette disposition dure depuis trois ans (Fauteur aurait dû » dire depuis 1 856). Les engorgements glandulaires, surtout » au cou et aux aisselles, accompagnent les fièvres rémittentes » qui y prédominent. Ces bubons, traités à temps, ne snppu- » rent pas, mais .tous guérissent très-lentement. Aucun doute » sur la nature de ces maladies, elles résultent d’une infec- » tion paludéenne, n — Cette fois, le médecin sanitaire ne s’est pas borné à observer les faits, il les interprète. Tout nous importe dans cette relation, et la simple narration des faits et leur interprétation. On a remarqué que l’année précédente l’observateur a parlé de fièvres larvées sans en caractériser les symptômes, mais en insistant sur l’efficacité du traitement par le sulfate de quinine. Cette année, on constate que les fièvi’es rémittentes prédominent, (ju’elles s’accompagnent d’engorgements glandulaires au cou et aux aisselles. « Aucun doute », dit-on, « sur la nature de ces maladies». Je crois que l’on va nommer la peste. Quelle est mon erreur! (( Ces maladies résultent d’une infection paludéenne. »

Sous quebiue forme abrégée que l’on décrive les constitutions médicales, une semblable assertion aurait sans doute besoin d’être appuyée de quelques preuves. « Elles résultent » d’une infection paludéenne», c’est vouloir dire qu’elles sont de la nature des fièvres inlermiUenles palustres; qu’elles ne sont qu’un degré, qu’un mode de manifestation de cette intoxication, que ïorti a décrite en termes si frappants dans un ouvrage qui a passé à la postérité. Mais ni Torti, ni les observateurs modernes qui ont éclaiié ce sujet, jadis si obscur, des fièvres à quinquina, ni personne de tous ces médecins distingués qui ont étudié ces maladies en Europe, en .\sie.

en Afrique, eu Amérique, iiersomie n’a signalé la présence de bubons cervicaux, axillaires, inguinaux, dans ces alVeclions. Aelle seule, la présence de ce syiiiplôme pathognomonique de la peste suffirait pour faire admettre que les fièvres l'émittentes qui prédominèrent à Bagdad en 1861 n’étaient pas des fièvres à quinquina, n’étaient pas des maladies palustres.

Dans la peste, on observe quelquefois cette (orme rémittente de la fièvre d’une manière bien caractérisée. Voici ce que dit, à ce sujet, un des pathologistes distingués de notre époque, ^Yood, qui, désintéressé dans la question, n’a fait que résumer le témoignage des observateurs spéciaux : « Les » symptômes ne sont pas d’une violence uniforme pendant » tout le jour. Comme dans la plupart des autres maladies fé- » briles, ils offrent, dans la peste, des l’émissions et des exa- » cerbations qui, ordinairement, ont lieu deux fois dans les » vingt-quatre heures; la rémission le matin et vers le soir, » l’exacerbation au milieu du jour et pendant la nuit. La » rémission du matin et l’exacerbation nocturne sont, engéné- » ral, les plus marquées. Quelquefois l’abaissement des sym- » ptômes, dans la rémission, est si considérable qu’il peut si- » muler la convalescence. La diminution del’excitalion fébrile » est souvent accompagnée de transpiration, et quand celle-ci U est considérable le troisième ou le cinquième jour, on la » considère comme un symptôme favorable. A partir de celte » époque, les exacerbations reviennent avec une violence » moindre, et il y a un amendement graduel, quoique la ma- » ladie puisse continuer une semaine ou deux encore avant » que la convalescence soit établie (1). »

Après cette citation, il n’est pas besoin de faire ressortir tout ce qu’a d’extraordinaire l’assertion si tranchante du docteur Duthicul. 11 est évident, pour moi, que si ce médecin avait observé sans idée préconçue, s’il s’était laissé guider par

(1) Ouvrage cité, article Peste (Plague).

les seules inclicalions pathologiques, il serait arrivé, comme nous autres, à diagnostiquer la peste. Mais le docteur Duthicul est médecin sanitaire de la Porte Ottomane. En cette qualité, il doit décréter, au besoin, des mesures d’isolement très-graves dans l’exécution; de plus, dans le cas actuel, il a afl'aire à une maladie localisée, dont les propriétés d’expansion ne se sont révélées par aucun fait, dont le caractère n’a rien de bien grave. Que faire en cette circonstance ? Si vous dites que. vous observez des cas de peste, les règlements sanitaires vous prescriront l’exécution des mesures d’avance décrétées. Vous jetterez l’efl'roi et la consternation partout, peut-être fort mal à propos. La position du médecin sanitaire, dans ces cas, n’est donc pas celle d’un observateur impartial. Il est lié vis-à-vis l’administration et par l’administration. Ceci n’est pas la faute des personnes ni des corporations, c’est la faute de la science sanitaire elle-même qui, dans l’état actuel, est singulîèrement embarrassée quelquefois au milieu de doctrines souvent contradictoires et d’assertions quelquefois hasardées. Soyez sûr que si les règlements sanitaires de la Turquie disaient positivement qu’en cas de peste endémique ou d’épidémie localisée de peste, il n’y aura pas de mesures restrictives, les cas que nous avons signalés auraient été appelés de leur nom véritable.

J’ai dû faire cette digression pour bien établir, dès le début, la nature pathologique de la maladie et ne pas permettre au doute de s’insinuer dans nos appréciations avec ces appellations vagues de fièvres larvées et de fièvres rémittentes. — Nous n’avons aucun renseignement sur les maladies des années 1862 et 1863. En 1864, le 28 décembre, le docteur Duthicul écrit : « l’iusieurs cas de fièvres pernicieuses chez des » personnes venues des localités avoisinantes et particulière- » ment de la frontière de Perse. Symptômes typhoïdes pré- » dominants. Des fièvres larvées et pernicieuses dans presque » toute la Mésopotamie. Engorgements glandulaires observés

» à Bagdad. Fièvres graves à Bassorali, augnionlées par Farri- » vée d’une grande caravane de l’erse. Un bon Iraitenienl » conjure tout danger. »

« 1863, 3 avril. Fréquence des fièvres rémillenles avec » engorgements glandulaires et du foie, dans Bagdad. Guéri- » son par le sulfate de quinine. Maladie analogue à Hané- » guine (1). Faux bruits de peste. Nul caractère contagieux.» Le 27 mai, on écrit : « Fièvres graves à Bagdad; fièvres ty- » phoïdes et fièvres rémittentes avec engorgements glandu- » laires, sans aucun danger. » Le 4 juin : « Épidémie de fiè- »^vres continues simples avec paroxysmes à Bagdad. Point » d’engorgement glandulaire. Fjèvre typhoïde à Bassorah avec ■ » parotides. Traitement par le sulfate de quinine, »

(( 1867. 15 mai. Les fièvres rémittentes deviennent déplus » en plus fréquentes, et elles s’accompagnent souvent d’abcès » multiples avec des symptômes très-graves. Une femme, at- » teinte de fièvre grave, ayant présenté quatre abcès, a fait » crier à la peste. »

Il eût été, pour le moins, très-utile d’indiquer où siégeaient ces abcès et quelle était leur nature ; n’étaient-ce pas des abcès glandulaires? Quand une femme, prise de fièvre grave, a fait crier à la peste, parce qu'elle était atteinte de quatre abcès, il fallait indiquer avec précision la région occupée par ces abcès et le temps qu’avait pris leur évolution. On aurait su alors à quoi s’en tenir sur ces faux bruits de peste. On ne comprend pas que les autorités sanitaires de Constantinople, si compétentes sur ces questions, n’aient pas provoqué de plus amples explications. Si elles les ont provoquées, elles doivent avoir des renseignements. Ces renseignements n’auraienl-ils pas dû être publiés in extenso à côté de ceux que nous avons sous les yeux ?

En résumé, il résulte de la publication faite par le docteur

(1) Hanéguine, près de la fronlière turco-persaiie, sur la route de Bagdad à Kermoacbab.

iNavanzi des rapports des médecins sanitaires de l’Irak-Aral) que, dans les étés des années 18d6-58-60, et qu’au printemps 4861-65, et probablement aussi 1867, une fièvre grave en certaines années, moins gi ave ou tout à fait bénigne dans d’autres, a régné d’une manière épidémique à Dagdad et une fois aussi à Rerbila. Celte fièvre, qui a revêtu, une année, la forme typhoïde adynamique, une année la forme larvée, d’autres fois la forme rémittente, une autre année la forme typhoïde et la forme rémittente, s’accompagnait, dans un bon nombre de cas, d’engorgement très-aigu des ganglions du cou, des aisselles et des aines, avec suppuration rapide dans quelques cas, résolution lente dans d’autres. Tous les faits mentionnés sont compris dans ces deux propositions. Chacun est libre d’en tirer les conclusions que son esprit lui suggérera. Quelques-uns voiÆlront peut-être encore voir dans ces faits des fièvres rémittentes résultant d’une infection paludéenne. Mais, quand la fièv7-e grave revêtait, comme en 1 856, la forme Ixjphoïde adynamique, accompagnée de tumeurs glandulaires aux parotides, au cou, aux aisselles et ailleurs; quand le traitement antiphlogistique était efficace; était-ce là aussi une fièvre à quinquina? Quand, dans l’été 1 858, les fébricitants d’aspect typhoïde présentaient des bubons développés en quatre ou cinq heures; quand toutes les plaies finissaient par gangi’ène ; quand il y avait des causes septiques manifestes; était-ce là aussi une forme de fièvre palustre?

Enfin, admettons que la nature de ces fièvresnous soit inconnue; qu’esl-ce que c’est que ces localisations si extraordinaires sur les ganglions du cou, des aisselles, des aines, qui forment des tumeurs développées en quatre ou cinq heures, ou bien suppurent très-rapidement, ou bien se résolvent très-lentement ? Jusqu’ici des phénomènes semblables ne se sont rencontrés que dans la peste. Pour quelle raison donc n’admeton pas définitivement l’existence de cette maladie? On me répondra, sans doute, que c’est parce qu’elle n’était ni contagieuse, ni grave. J’ai fait voir pourquoi il était presque ira-

possible de reconnaître, dans une grande ville comme lïagdad, la contagion de la maladie, quand celle-ci n'est pas très-généralisée, ni très-grave. J’ai cité, à ce sujet, l’exemple de la fièvre typhoïde. Je vais plus loin maintenant, je suppose que ce soit la peste épidémique; est-on bien sûr de pouvoir en suivre, dans une grande ville, et surtout dans une grande ville musulmane, la filiation des cas, de manière à établir positivement qu’il y a, oui ou non, contagion? Ne sait-on pas que dès qu’une maladie épidémique s’est tant soit peu généralisée dans une grande ville, il est presque impossible de suivre la contagion dans sa marche si complexe et si cachée?

.\insi, dire que la maladie n’est pas la peste, parce qu’elle n’est pas contagieuse, ce n’est pas faire une objection sérieuse , puisqu’on a enregistré, dans les annales de la science, bien des cas dans lesquels, au milieu des épidémies de peste les plus graves, on n’a pas pu préciser les voies suivies par la contagion (I).

(l) Cullen a dénni la pcsle : < Typhus maximo coniagiosa, cum summa dobililalc , Il inccrici morbi die eniplio bubonum vel antbracuni. a II n'a pas dit : u Seinper cun- I lagiosa. »

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