CB
Relation et appréciation des faits relatifs l’épidémie de i 869 dans le Ilindié,
Les faits que nous venons de relater et de discuter sont sans doute très-probants pour nous; mais enfin ils se sont passés presque exclusivement dans une seule localité, dans nne grande ville, dont la population, par suite de causes tout à fait locales, peut être particulièrement disposée aux engorgements glandulaires. 11 y a, dans les grandes villes en général, et surtout dans beaucoup de grandes villes d’Orient, tant de causes d'affaiblissement de la constitution et de dégénérescence de la race, que peut-être cette population de Bagdad, sur laquelle portent les observations du docteur Dutbicul^ est une population éminemment scrofuleuse. La diathèse scrofuleuse, il est vrai, ne locajise pas généralement son action sur les ganglions axillaires et inguinaux. Celte diathèse, quels que soient les climats et les races, a des modes de localisation bien précis. Mais enfin, il y a peut-être une exception pour la ville de Bagdad. Et, d’ailleurs, le docteur Dulhicul est le seul témoin de ces faits; n’esl-il pas prudent, avant de conclure, d’attendre d’autres témoignages. En un si grave sujet, il ne faut rien dire avec précipitation, puisque nous avons, du reste, le temps de
nous prononcer d’après l'ensemble des faits et que ceux que nous avons rapportés jusqu’ici sont loin d’ètre les plus probants et les plus significatifs.
C’est encore la brochure du docteur iN'avanzi qui va nous donner ce complément de démonstration, do preuves, d’authenticité. Cette fois, ce n’est plus un seul médecin qui certifie les faits, c’est le docteur Navanzi lui- même qui fait une enquête officielle, en présence et avec le concours du gouverneur de Hindié, de l’inspecteur sanitaire de Bagdad, M. Paduan, et d’autres fonctionnaires.
Ici, ce n’est plus sur les habitants plus ou moins étiolés d’une grande ville que va porter l’observation, c’est sur les Hadgi-Off, les Hadgi-Nasser et les Kavaktchi, Arabes de Hindié, faisant partie do la grande tribu des Béni-Taraf. « Ces » Arabes sont, en général, bien constitués, forts et robustes. » Ordinairement très-sobres, ils supportent aisément les plus » grandes fatigues. Ils vont presque nus la moitié de l’année, » obligés qu’ils sont, par la nature de leurs travaux, à vivre » dans l’eau pendant plusieurs mois. Pendant les fortes cha- » leurs, hommes, femmes, enfants, vivent en plein air, n’ayant » pour abri, en toute saison, que de misérables cabanes de » joncs et de nattes. Le riz compose presque toute leur nour- » riture ; là où il y a des dattiers, ils vivent de dattes et de » riz. La viande ne leur manque pas, car la plupart de ces » tribus élèvent de nombreux tioupeaux. Ces populations ne )) connaissent aucune des maladies de l’estomac ou du tube » gastro-intestinal. A part les fièvres inlermillenics et les dou- » leurs rhumatismales et névralgiques, elles ne sont sujettes » à presque aucune autre maladie. »
11 est très -difficile, après cette déclaration de la brochure, d’admettre, sur une semblable population, une prédisposition aux engorgements du système glandulaire. Du reste, ce n’est pas la première fois que l’on parle des Arabes de la Mésopotamie ; bien des voyageurs ont décrit leurs mœurs nomades.
leur forte constitution, leur rude existence; à peine vêtus Thiver, presque nus l’été sous un soleil torride (1).
Examinons, en première lieu, les faits qui se rapportent auxHadgi-OIT d’après l’enquête officielle.
A. — D’abord voici le témoignage du chef de la tribu : La tribu des Hadgi-Üfi compte environ 2400 individus mâles répartis en 600 cabanes, L’épidémie a commencé, dans cette tribu, vers le milieu de février ISO?, et a complètement cessé le 14 juin, s’éteignant peu à peu après quatre mois de durée, et étant complètement terminée avant l’époque des fortes chaleurs. Le premier jour il y eut uh malade, le lendemain deux. Le maximum des attaques a été de 10 par jour pendant vingt jours environ. Le nombre total des décès s’éleva à 70, tandis que le nombre total des attaques a été de 73. (11 doity avoir ici une erreur de chiffre, puisqu’il est dit plus haut que pendant vingt jours le nombre des attaques s’éleva à 1 0 par jour). Sur les 70 malades qui ont succombé, 30 environ ont eu de gros bubons aux aisselles, au cou, aux aines. La maladie durait de deux à trois jours, mais au début et à la lin de l’épidémie elle avait une durée plus longue.
Le cheik lui-même qui fait la déposition a soigné et touché plusieurs malades. « La fille de son frère est morte après trois » jours de maladie; elle avait une tumeur au sein et une autre » à l’aine. La tumeur du sein avait commencé par une petite » tache noire qui acquit les dimensions d’un medjidié d’ar- » gent, et qui s’entoura d’un cercle rouge. C’était une tumeur » plate très-douloureuse. La lumetir de l’aine était vohuni- » neuse et douloureuse aussi.
» Deux jours après, le mari de cette femme tomba malade: » le huitième jour, il présenta une tumeur plate pareille à
(1) Quinte-Curce dit, en parlant des chaleurs de la Mésopotamie ; f Et non aliis » quam Mesopotaniiæ regione fervidior seslus existit ; adeo ut pleraque animalia quæ t in nudo solo deprehendit, extinguit lantus est ardor solis, et cœli quo cuncta velut, >'igne torrentur. »
THOLOZAN.
» celle (lu sein de sa femme, 11 y avait chez ces deux malades » fièvre chaude et céphalalgie. Ils avaient un garçon et deux » filles, I/aînée de celles-ci était Agée de onze ans; elle tomba » malade le lendemain de la mort de son père, et succomba » après quatre jours de maladie, consistant en fièvre chaude,
» délire, tumeur à l’aine. Plusieurs malades transpirèrent » beaucoup et se refroidirent avant la mort. »
A Doum, localité voisine, l’épidémie s’est manifestée avant l’inondation du printemps; à lladgi-OIT, après celle-ci. Pendant longtemps l’air avait été lourd, et un mois avant l’épidémie les vents furent forts et « mauvais ». Ils soufflaient de • préférence de l’est, le ciel était brumeux et nuageux, et le froid de l’hiver n’était pas sensiblement piquant. Au plus fort de l’épidémie, la tribu des Hadgi-Off changea de campement. Les terres en culture à coté de l’ancien campement pouvaient rester sous l’eau pendant neuf mois, et se prêtaient merveilleusement, à cause de cela, à la culture du riz. Nous ajouterons en dernier lieu, pour couronner ce témoignage du cheik, qu’il affirme qu’il y a trente-cinq ans et plus il avait observé une épidémie semblable, mais beaucoup plus grave, qui enleva plus des deux tiers de la tribu.
Autant les notes du médecin de Bagdad étaient écourtées et incomplètes, autant le témoignage du cheik des lladgi-Off est plein de faits positifs et précis. Il est difficile, pour un homme étranger aux connaissances médicales, d’être plus net au sujet de la maladie qui nous occupe. Nous en avons tous les sympteunes essentiels : fièvre chaude, céphalalgie, délire noté dans un cas, sueurs copieuses plusieurs fois, avec refroidissement du corps avant la mort, grande et prompte léthalité; dans près de la moitié des cas mortels, bubons parotidiens, sous-maxillaires, axillaires, inguinaux; deux fois tumeur charbonneuse à la région thoracique.
Les récits suivants ne feront que confirmer ce que nous venons de voir.
B. — Témoignage de Mohammed-Clieik-Adar : « Cet Arabe, » âgé de Irente-cinq ans, d’une consliUition robuste, d’untem- » pérament sanguin bilieux, comme presque tous les Arabes n de Hindié, a éprouvé d’abord un malaise général, puis il a » eu de la lièvre avec forte chaleur et céphalalgie. Le second » jour, douleur à l’aine gauche, où peu à peu se forme une » tumeur. La fièvre dure dix jours. La tumeur, après avoir pris » les dimensions d’un œuf de poule, s’ouvre le quinzième jour » et suppure pendant deux mois. Pas de vomissements, pas de » délire, pas de taches d’aucune sorte. Pendant la maladie de » Mohammed, sa femme, qui le soignait et le touchait, n’a été » malade ni alors, ni après. Cependant la femme de son beau- » frère, qui le soignait aussi, tomba malade le quatrième jour, » eut un abcès au cou et une tumeur à l’aisselle. Chez celle » malade il n’y eut ni diarrhée, ni vomissements, mais la pa- » rôle était embarrassée. Le mari de celte femme, qui la soi- » gnail, ne tomba malade ni alors, ni après. »
Nous arrivons maintenant à l’histoire de l’épidémie chez les Karaklchi, d’après le témoignage du chef de cette tribu.
C. — La tribu des Karaktchi est campée depuis cinq ans environ à une heure de distance de la précédente, sous des cabanes contenant une population mâle d’environ 800 personnes. Ce campement est un vrai marais, coupé par des canaux remplis d’eau pendant neuf mois de l’année. L’épidémie y a débuté un mois après avoir commencé chez les Hadgi-Off. On évalue à 230 le nombre total des décès. Un seul individu, dit-on, a survécu. L’épidémie ne dura pas plus de trois mois dans ce groupe de population. Au début, la maladie durait de quatre à' cinq jours, et il en mourait jusqu’à quatre par jour. Pendant la période d’intensité de l’épidémie il y eut jusqu’à dix décès quotidiens. Les symptômes étaient : « Fièvre ardente, » tumeurs au cou, aux aisselles, aux aines, avec perte de con- )i naissance. Ces tumeurs commençaient à paraître le deuxième
» jour de l’alfaque; elles alleignaient la grosseur d’un œuf de » poule; aucune n’a jamais suppuré (1). Quelquefois la soif a » été très-grande; mais il n’a jamais été observé d’autres sym- » ptômes... Le chef de la tribu affirme qu’il a touché presque » tous les malades, ainsi que leurs cadavres, malgré cela il n’a » pas été malade ; mais quatre membres de sa famille sont » morts pendant l’épidémie; son frère a vécu deux seuls jours » après l’attaque. De ses trois enfants, l’un est mort le troi- » sième jour, l’autre le cinquième jour, le dernier le dixième )) jour. Leur mère, qui les soignait incessamment, n’a pas été » malade. »
1), — Récit d’un homme de la tribu des Karaktchi qui a survécu à la maladie : « C’est un sujet d’environ trente ans, de » constitution forte, de tempérament sanguin veineux. Il a » ressenti d’abord des douleurs au bras droit avec démangeai - » son, et la nuit de ce même jour il a eu la fièvre. Un petit » bouton s’est formé plus tard à la face externe du bras qui » avait été le siège de la douleur; Ce bouton agrandi pendant » dix jours, et a acquis les dimensions d’un thalen. La fièvre » avec céphalalgie a duré dix jours. Aucun autre symptôme » n’a accompagné la maladie. Après trois jours d’application » de cataplasmes sur le bouton, la peau s’en est détachée, et » la plaie ne s’est cicatrisée que deux mois plus tard... Pen- )) dant sa maladie, son père, sa femme et ses onfants étaient » restés près de lui. Deux de ses enfants, un garçon et une » fille, ont eu une tumeur au cou; les autres personnes de sa » famille n’ont pas été atteintes. Il n’a eu à déplorer aucune » mort dans sa famille. »
(1) La terminaison par résolution des bubons dans la peste parait être sous la dépendance d’influences épidémiques dont la nature nous échappe [Compendium dé médecine, t. VI, p. 425). Ainsi, tandis que la résolution a été fréquente dans l'épidémie de \foscou (Mertens) et dans celle du Caire et d'Alexandrie (Clôt), elle a été tellement rare en Bgyple, au commencement de ce siècle, que Savavesi ne l'a jamais observée.
On peut voir, d’après la dernière phrase de celle déposition, que lous les individus atteints ne sont pas morts, à l’exception d’un, dans la tribu des Karaktchi. Le témoignage du cheik est donc exagéré sous ce rapport, et si l’enquête avait pu insister sur ce point on aurait probablement appris qu’un certain nombre d’autres individus atteints aussi de la maladie s’étaient guéris dans celte tribu.
E. — Témoignage d’un second Arabe de la tribu des Karaktchi : « Sa femme est morte après quatre jours de maladie; elle pré- » sentait à Taine droite une tumeur qui n’a pas suppuré; elle » n’a eu jusqu’à sa mort d’autre symptôme que la fièvre chaude. » Sa 611e, morte le septième jour de la maladie, avait eu la » Oèvre chaude, la céphalalgie et une tumeur à l’aisselle. Sa O sœur est morte le troisième jour; elle a eu dé la 6èvre et » une tumeur à l’aisselle. Le 61s de cette femme est mort le » septième jour avec les mêmes symptômes. Sur aucun des » nombreux malades qu’il a vus et même soignés, il n’a ob- » servé ni taches, ni boutons, ni d’autres phénomènes sus- » pecls. I)
T. — Témoignage d’un troisième Arabe de la même tribu : « Six autres personnes et lui vivaient sous le même toit. Quatre » sont mortes avec de la fièvre et des tumeurs aux aisselles. » La maladie a duré de trois à quatre jours. Les attaques ont » eu lieu successivement Tune après l’autre. »
G- — Témoignage d’un quatrième Arabe delà même tribu : » Son oncle, la femme de celui-ci, leur 61s et leur 611e sont » morts pendant l’épidémie. Dans ces quatre cas, deux fois la » tumeur était au cou, une fois dans l’aisselle, une fois à Taine. T) La maladie a duré une fois sept jours, une fois douze heures, » deux fois trois jours. Pour tout symptôme il n’a remarqué » que la fièvre et les tumeurs. Quant à lui, qui a soigné tous
» ces malades et louché leurs cadavres, i u’a rien souffert, il » n’a pas clé malade. »
11 nous reste, pour terminer, à faire rhisloire de l’épidémie chez les lladgi-Nasser. Voici, en résumé, le témoignage du chef de cotte tribu :
H. — « Les lladgi-Nasser sont depuis deux ans campés aune «heure de distance des Karaktchi; ils comptent 800 indi- » vidus mâles et 200 cabanes. L’épidémie n’a pas éclaté parmi « eux. S’il y a eu des malades et des morts, ils venaient des » autres tribus. Les seules maladies ont été quelques fièvres » intermittentes. Malgré l’introduction dans leur campement » d’une famille qui a compté quatre décès et cinq cas de ma- » ladie sur un total de quinze personnes, les Hadgi-Nasser n’ont » pas été infectés. »
J’ai dû transcrire ici pi'csque textuellement tous les témoignages qui précèdent, parce qu’ils forment la véritable base de cet exposé, et que c’est eux qu’il s’agit d’interpréter. Je n’ai observé aucun des malades dont il est ci-dessus question, le docteur Navanzi non plus; mais les dépositions des cheiks portent avec elles un tel cachet que je n’ai pas besoin de poser ici la question de leur validité. Il me suffira de faire remarquer que les Arabes, population très- intelligente et qui, de même que toutes les populations, n’aime pas les cordons sanitaires (1), sont portés, dans toutes les enquêtes, à amoindrir le mal plutôt qu’à l’exagérer. De plus, ces tribus n’ont pas de médecins et ne sont guère capables de reconnaître dans les maladies autre chose que les principaux symptômes. C’est à cette ignorance d’une part, à la mauvaise volonté et à la défiance des \rabes de l’autre, qu’il faut attribuer, sans doute, la différence des dépositions fournies au docteur Navanzi et à
Trois mois uprès 1^ début de l’epidemio, on 4 ctabU un cordon sanitaire autour des tribus infectées.
la conuiiissioii de Hagdad, qui l’avail précédé de trois mois sur les lieux.
11 y a donc eu une autre enquête et une premièi-e commission. Cette commission, qui a été témoin de la fin de l’épidémie de Hindié, a émis l’idée que c'était une épidémie de peste. Nous ne sommes donc plus seul de notre opinion ; les médecins de Ragdad, qui ont vu sur les lieux quelques-uns des faits dont il s’agit, sont du même avis que nous. Cela donne évidemment à nos idées une plus grande force, et nous oblige à pénétrer davantage dans les détails du sujet. Nous n’avons point malheureusement le rapport de la commission de Bagdad. 11 aurait peut-être été nécessaire que ce rapport fût imprimé en entier. Nous ne le connaissons que par l’analyse du docteur Navanzi, analyse sans doute fort complète et fort impartiale: mais un résumé ne vaut jamais, pour des questions de cette importance, la narration complète des faits. Le lecteur peut voir souvent dans celle-ci, à travers la pensée et les idées systématiques des auteurs, la violation des faits et des • aperçus particuliers que ne donne pas un résumé.
A défaut du rapport lui-même de la commission de Bagdad en date du 1®’’ juin 1867, nous allons citer les extraits de ce rapport, qui ont élé publiés parle docteur Navanzi. Ils ont trait à l’histoire de quatre malades, dont deux ont été observés directement par la commission.
1" OBSERVATION. — C’était le 24 mai, dans la section de Daoum, où la maladie n’avait pas encore cessé. 11 s’agissait d’un homme âgé de quarante ans, malade depuis sept jours; il avait eu pendant les deux premiers jours de la maladie une diarrhée sanguinolente; « à la fin du deuxième jour il eut la » fièvre h type intermittent, dont les accès se répétaient chaque » heure, et finissaient par une sueur abondante. En outre, il n sentit des douleurs lancinantes aux aisselles sans aucune » manifestation locale. Le mouvement était très-pénible. Cha-
» leur dévorante à l’abdomen, soif ardente, respiration natu- » relie, urine idem. Le lendemain, tache rouge à la face anté- » rieure'du bras droit. Cette tache devient noire, la fièvre » continue, mais les évacuations ont cessé. Les jours suivants, O) la tache noire du bras grandit peu à peu, il y a des secousses » involontaires dans tout le corps. Le cinquième jour, la fièvre » cesse et le malade peut dormir. A l’inspection delà commis- » sion de Bagdad, le charbon présentait un diamètre de quatre fl pouces, il était circulaire, avait une auréole inflammatoire, fl et ofi'rait un commencement de suppuration.
» La commission, dit le docteur Navanzi, oublie de faire » savoir si cet homme s’est rétabli ou s’il est mort, d 11 me semble que ce reproche est hors de propos, car enfin on sait que le cinquième jour la fièvre avait cessé, et si le malade est mort, il est mort des accidents consécutifs, de ceux qui accompagnent rélimination des eschares, et cela n’intéresse pas le diagnostic au même degré que la tache noire et la fièvre, qui cessa le cinquième jour. Nous reviendrons tout à l’heure sur l’interprétation de ce fait; hâtons-nous d’enregistrer les trois autres cas.
2® OBSERVATION. - « Uiie petite fille âgée de cinq ans eut à » l’aine gauche un bubon de la grosseur d’un œuf de pigeon. » Fièvre délirante, langue blanche, fuliginosités aux dents, )) constipation, respiration difficile, yeux rouges et injectés, » urine naturelle. Mort en vingt-huit heures. »
3® OBSERVATION. — La commissioii de Bagdad a appris qu’une petite fille dé quatre à cinq ans avait eu un bubon suppuré à l’aine droite, de la fièvre et du délire. Ses parents l’abandonnèrent, et elle mourut au bout de quelques jours.
4® OBSERVATION.. — Danslati ibu des Hadgi-Off, on fit à la commission le récit suivant : « Une femme, en pétrissant du pain.
)) scnlil soudain à l’aine droite une douleur l'orle et lancinante I) qui fut suivie immédiatement d’un bubon de la grosseur » d’une noix. Ce bubon se résolut à minuit, mais la douleur » devint de plus en plus forte. Fièvre, chaleur dévorante à la » région du cœur, soif intense, langue blanche, parole impos- )) sible, prostration, stupeur, constipation. Le lendemain ma- )j tin elle vomit trois fois de la bile et huit fois du sang. Yeux » gonflés et rouges, fuliginosités aux dents, respiration natu- 1) relie, qui devient embarrassée à l’approche de la mort. » Urine abondante et jaune. Mort au bout de vingt-quatre » heures. »
Ces quatre observations contiennent certains symptômes fort essentiels à connaître, et qui n’étaient pas relatés dans les faits antérieurement cités, tels sont : la gangrène dans un cas, le délire dans deux cas, la slupeur cl la prostration une fois, les yeux rouges dans deux cas, les fuliginosités des dents deux fois, la constipation deux fois, les vomissements une fois. Indépendamment de cela, je trouve dans une note (1) que les symptômes rapportés par les cheiks à la commission de Bagdad, avant qu’ils se crussent menacés du cordon sanitaire, étaient les suivants : Délire, coma, perle de la parole, hémorrhagies, vomissements, constipation ou diarrhée, soif ardente, langue noire; la peau se couvrait de charbons, d’anthrax, de pét^c/i/es quelques heures avant la mort. 11 est vrai que les cheiks, interrogés depuis par le docteur Navanzi, n’ont plus répété la même version, qu’ils se sont obstinés à ne parler presque exclusivement d’aucun autre symptôme que de la fièvre et des bubons, que dans diverses dépositions enfin les chiffres des décès ont varié, singulièrement. ISous avons indiqué ci-dessus les causes de ces variations dans les dépositions des cheiks, nous n’avons pas à y revenir ici.
(1) Page 25 de la brochure.
On peut, sans doute, reprocher à la commission de Bagdad de n’avoir pas recueilli un nombre plus considérable défaits, de n’avoir pas analysé avec plus de rigueur les deux seuls cas dont elle ait été témoin. Est-il juste de l’accuser d'avoir porté un faux diagnostic, et d’avoir commis de grossières erreurs dans l’interprétation des faits? Quand tous les symptômes de ces observations se réunissent ponr nous montrer qu’il y a eu dans la maladie de Hindié une fièvre très-grave, avec symptômes cérébraux caractérisés, délire, coma, stupeur, et avec bubons, charbons, anthrax, pétéchies, etc., le docteur iNavanzi se demande « s’il est nécessaire de faire une analyse minu- » tieuse de ces observations pour démontrer que les symptômes » énumérés dénoncent plutôt la nature pernicieuse de la fièvre, » qui est le fond même, ou, pour mieux dire, toute la maladie » dans ce qu’elle a d’essentiel. » Je ne m’attaque ici aucunement à la forme de cette proposition; je ne prends que le fond de la pensée de l’écrivain. Telle que je la comprends, elle revient à dire que tous les symptômes énoncés par la commission de Bagdad montrent la nature pernicieuse de la fièvre plutôt qu’autre chose; que cette fièvre est le fond même ou toute la maladie dans ce qu’elle a d’essentiel. Mais oui, dirais-je à M. Navanzi, si j’avais eu l’honneur d’être membre de la commission de Bagdad; oui, les symptômes que nous avons énumérés montrent la nature pernicieuse de la fièvre. Cette fièvre, si vous le voulez, est le fond ou toute la maladie dans ce qu’elle a d’essentiel. Mais il faut la caractériser cette maladie, c’est ce que vous demandez vous-même, c’est pour cela que nous avons énuméré le délire, la stupeur, le coma, la perte de la parole, la prostration, les fuliginosités, les charbons, les anthrax, les pétéchies.
Qu’on relise ci-dessus la première observation de la commission de Bagdad que j’ai citée in extenso. A travers certaines hésitations de la rédaction, il est facile de voir qu’on a là affaire à une dysentérie, qui, au deuxième jour, présente une
fièvre (I) avec frissonnements fréquents et sueurs al)ondantes. Après le début de la fièvre, les évacuations sanguinolentes cessent, et il se forme une plaque gangréneuse au bras. Eli bien, malgré la présence de ce charbon, dont l’eschare mesure quatre pouces de diamètre, malgré la continuité du mouvement fébrile, continuité qui résulte bien de l’ensemble de la rédaction, le docteur Navanzi ne craint pas de se prononcer de la manière suivante : « Le premier cafi de la commission » de Bagdad pourrait-il être autre chose qu’une fièvi’e palustre » à forme dysentérique. »
Le second cas de la commission de Bagdad, plus caractérisé encore que le premier, fièvre,, délire, fuliginosités, yeux rouges, bubon à l’aine, ne saurait être aussi, d’après M. Navanzi, «qu’un » cas de fièvre pernicieuse à forme typhoïde, accompagnée de » manifestation morbide du côté du système ganglionnaire Je crains de me tromper dans la lecture de cette affirmation. 11 est impossible que le conseil de santé de Constantinople ait adopté en connaissance de cause cette appréciation diagnostique. Qu’est-ce donc qu’une fièvre pernicieuse à forme typhoïde accompagnée de manifestations morbides du côté du système ganglionnaire ? Est-ce là une forme de maladie qu’on trouve décrite dans les ouvrages de pathologie sous un autre nom que sous celui de la peste? Des milliers d’observateurs ont vu, dans bien des pays, des fièvres pernicieuses ; on peut en rencontrer quelquefois à forme typhoïde, mais c’est rare. Du reste, il aurait fallu dire ici fièvre pernicieuse délirante, et non pas typhoïde. Quant aux manifestations morbides du côté du système ganglionnaire, c’est plus rare encore dans la fièvre pernicieuse. Nous ne dirons pas qu’il n’en existe pas d’observa-
(i) « Il y eut là fièvre à type intermittent, dont les accès se répétaient chaque » heure et finissaient par une sueur abondante ». Les auteurs du Compendium de médecine font remarquer que la fièvre, dans ta peste, est quelquefois accompagnée, surtout au début, de frissons plus ou moins violents, irréguliers, ayant une durée tantèt de trois, quatre ou cinq heures, tantôt d'une demi-heure à une heure. Us ajoutent que, dans certains cas, la fièvre est rémittente.
tion ; niais ccs laits, s'ils ont existé, sont des faits exceptionnels, très- exceptionnels, et probablement mal interprétés. Ils ne formaient pas des groupes naturels comme ceux observés dans le Hindié, groupes dans lesquels on trouve, à côté des bubons, le charbon et la lièvre grave, c’est-à-dire tous les symptômes essentiels de la peste.
La troisième et la quatrième observation de la commission de Bagdad sont appréciées de la merne manière, et, je regrette de le dire, avec la même partialité. Le lecteur jugera si l’expression que j’emploie est trop forte. « Quant au troisième )) malade, il est évident qu’il s’était agi d’une maladie lente à » fond scrofuleux, peut-être même tuberculeux. A cette mala- » die primitive, à marche lente, une fièvre palustre d’un ca- » ractère pernicieux s’est associée pendant que l’épidémie sé- ' » vissait, et cette dernière a emporté le malade en peu de » jours.» Tout est hypothèse dans cette interprétation, le fond tuberculeux ou scrofuleux de la maladie et la fièvre palustre. Pourquoi profiter des termes un peu vagues, dans lesquels est conçue cette troisième observation, pour donner à penser qu’il s’agit d’une maladie scrofuleuse ? Est-ce que les abcès inguinaux sont un des signes ’de cette diathèse ? Pourquoi parler ensuite de fièvre palustre? Y a-t-il un seul mot de cette observation qui donne à penser qu’il s’agisse d’une fièvre palustre?
Enfin, la quatrième observation de la commission de Bagdad est jugée en termes très-succincts, mais en revanche trèsaccentués : « Pour ce qui est du quatrième cas, faut-il être » médecin pour y voir autre chose qu’une hernie enflammée?» Je crois, pour ma part, que la majorité des lecteurs verra, dans cette observation, autre chose qu’une hernie enflammée. 11 m’est bien difficile de comprendre comment, en moins de vingt-quatre heures, une hernie peut développer l’impossibilité de la parole, la prostration, la stupeur, l’injection de la
conjonctive, les fuliginosités des dents. Quant à la disparition si prompte de la tumeur inguinale, on sait que dans la peste certains bubons sont à peine développés qu’ils disparaissent (1).
(1) Grisolle éc.'il ; u Le développement des bubons est en général rapide dans la peste; quelques-uns arrivent promptement à maturité, d'autres sont à peine développés qu'ils disparaissent >. Dans la peste de Londres, d'après Hodges, on vit des bubons qui s'évanouissaient le jour meme où ils avaient paru, reparaiss dent bientôt pour disparaître ensuite et se montrer encore; d'autres fois les bubons qui rentraient se dissipaient sans retour.
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