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matin au soir dans des ruisseaux noirâtres et empestés, où croupissent des eaux ménagères, que seule la pluie réussira de temps à autre à chasser dans les égouts, et quels égouts!
Une parenthèse s'impose à propos de ces égouts. Ils sont constitués à Avignon par ce qu'il est convenu d’appeler les Sorquelles, ruisseaux plus ou moins grands alimentés par la Sorgue, petite rivière qui n’est en somme que l’épanouissement à travers les plaines du Comtat de la pittoresque Fontaine de Vaucluse. Comme elle, ces ruisseaux sont soumis à des hausses et des baisses de niveau très variables. Ils vont, après avoir cireulé de par la ville, se jeter. dans le Rhône, mais dans leur traversée ils parcourent des plans différents, et lorsque l’eau manquera, certaines parties des Sorguettes seront à sec; d’autres, au contraire, seront encore sous l’eau. Les immondices et les eaux sales n’en continueront pas moins à venir s’accumuler dans ce « vomitorium », s'y dessècheront pour s’y liquéfier à nouveau avec la première pluie ets’y transformer en un magma pestilentiel, véritable bouillon de culture dans léquel se multiplieront tous les microbes de la création: Et tant qu'une crue bienfaisante ne viendra pas balayer toutes ces horreurs, les Sorguettes, autrement dit les égouts d'Avignon, continueront à répandre par la ville les odeurs les plus nauséabondes, à semer aux quatre vents du ciel les germes de toutes sortes de maladies.
Cette rapide description de ce que nous avons vu et qui n'a malheureusement rien d’exagéré nous montre déjà avec quelle facilité une épidémie devait se développer sur un terrain aussi bien préparé.
Et si nous parcourons les quartiers dits de la Balance et des Infirmières, nous nous trouvons en face d’un état de choses analogue. Là aussi, à côté de voies relativement larges et relativement propres, il est des rues étroites, tortueuses, mal entretenues. Ici, dans les Infirmières, nous
Ps AU rencontrons des remises dans lesquelles gitent, entassées les unes sur les autres, des familles entières. Là, dans la Balance, ce sont des hôtels borgnes dans lesquels se donnent rendezvous tous les passagers de la région. Ailleurs, ce sont des chambres louées à la nuit, dont les draps de lit, quand il y en à, el il vaudrait peut-être mieux qu'iln'y en eût jamais, ne vont à la lessive qu'après avoir reposé dans leurs plis la misère de clients trop nombreux et surtout trop variés.
Donc, partout la même cause : le défaut d'hygiène. Et quand, plus tard, l'épidémie aura envahi le quartier de la route de Marseille, presque la campagne, nous constaterons que le mal fera des ravages dans des maisons où les règles de la plus élémentaire propreté sont inconnues. Il frappera des habitations construites à la hâte, divisées en un nombre incalculable d'appartements petits, étroits, dans lesquels s'entassent des familles nombreuses, trop préoccupées par les nécessités de la vie pour penser à se soucier des règles de l'hygiène.
Mais là ne se trouve pas la seule cause de la rapide extension du mal dansles quartiers incriminés. Dans le cours de cette épidémie un fait nous frappa, c’est le nombre d’ouvriers boulangers atteints. Rien ne paraîtra plus naturel quand l’on saura que tous ces ouvriers, pour la plupart habitant des quartiers contaminés, avaient l’habitude de se réunir de temps à autre, dans un restaurant de la rue Fromageon, et plus souvent encore dans certains bars de la place de l'Horloge. C'est là que l’un d’eux, déjà atteint d’une varioloïde à laquelle il n’avait prêté aucune attention, offrit successivement la moitié de son lit à deux de ses compagnons de travail. Ceux-ci acceptaient l'offre, couchaient dans le lit et mouraient quelques jours après de variole confluente. Et il fallut beaucoup d’éloquence pour décider l’auteur involontaire de ces deux morts successives à venir
AGE se faire soigner lui-même. Ne voulait-il pas continuer son travail ! ; |
Dissémination de la maladie par les bars, insouciance des malades, telles sont les deux conclusions que nous pouvons ürer de ce simple fait.
Et en effet, l’interrogatoire de tous ceux qu’il nous a été donné d'étudier nous à permis de constater que beaucoup d’entre eux ne s'étaient décidés à venir consulter un médecin que plusieurs jours après l'invasion de la maladie. Quelques-uns même avaient promené plusieurs jours à travers les rues une éruption bien caractérisée, contaminant à leur insu leurs camarades de travail et leurs compagnons de débauche, dans les longues stations qu'ils faisaient devant le zinc du débitant d’absinthe.
C’est ainsi que nous vimes, un matin, arriver à la consultation de l’hôpital un bonhomme à l'air réjoui. Il nous demanda si nous ne pourrions pas lui donner une pommade capabie de faire disparaître une série de boutons qui le gênaient beaucoup et dont il ne s'expliquait pas la provenance. Peut-être, ajoutait-il en riant, ai-je attrapé « la maranne qui passe en ce moment ». Ces boutons n'étaient autre chose qu’une éruption bien nette de varioloïde.
Un autre malade fait appeler auprès de lui un des médecins les plus courus de la ville. Celui-ci se trouve en présence d’un cas de variole hémorragique des plus graves. Il fait ses prescriptions, prévient la famille qu'il a bien peu d'espoir de sauver le malheureux et promet de revenir le lendemain de bonne heure. Quelle n’est pas sa surprise le lendemain en voyant arriver à sa rencontre, tout réjouis, les parents de celui qu’il ne croyait plus trouver vivant. — Eh bien, docteur, vous vous êtes trompé hier, il est guéri notre malade! — Comment guéri? — Mais oui, la meilleure
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preuve, c'ést qu'il à voulu absolument se lever pour boire le vermouth avec sa mère.
Stupéfait, le docteur monte dans la chambre et se trouve en présence d’un tableau macabre. Le malade, au teint rouge, écarlate, en plein délire, était assis un verre à la main, en face de sa vieille mère, qui ne pouvait pas comprendre pourquoi son fils, après avoir dans un instant de lucidité choqué son verre contre le sien, ne consentait pas à en absorber le contenu ! I avait toutes les peines du monde à décider les parents à faire recoucher ce malheureux, el’signait dès le lendemain son bulletin de décès. 4
L’entourage des malades à pu, lui aussi, par son ignorance, provoquer la naissance de quelques cas. Parlerons-nous de cette personne charitable qui n’a cessé de prodiguer, pendant toute l'épidémie, les soins les plus empressés et les plus désintéressés à tous ceux qu’elle savait frappés où menacés du terrible mal? N’écoutant que son dévouement, elle allait partout, passant d’une chambre dans une autre, sans prendre de précautions, ne se doutant pas qu'elle pouvait, en sortant de l'appartement d’un varioleux, porter des germes de la maladie chez des personnes qu’un tout autre mal retenait au lit Le médecin essaya en vain de lui faire comprendre qu’elle manquait aux règles les plus élémentaires de la prudence et de l'hygiène. Impatienté, 11 lui disait à la fin : «Mais Madame, sur quelles raisons vous appuyez-vous pour m’affirmer ainsi que vous ne risquez pas d'infecter ceux que vous visitez? » Il obtenait cette naïve réponse: « Monsiéur, je me repose sur la Providence ! »
Nous pourrions, si l’espace qui nous est réservé le permettait, multiplier à l'infini ces exemples, qui seraient risibles s'ils n'étaient pas navrants. Mais ce qui est encore plus triste et plus décourageant, c’est de constater quels sont les obstacles sans nombre auxquels on se heurte quand on veut
aborder la prophylaxie de la variole, quand on parle de vacciner.
Que de raisonnements n'a-t-1l pas fallu tenir aux clients habituels de nos consultations hospitalières afin de les décider à se faire vacciner eux et leurs familles? N’avons-nous pas vu un de nos administraleurs les plus zélés, auquel nous sommes heureux de rendre ici un public hommage, organiser dans les cours de l'hôpital une véritable chasse à l'homme, user lui-même de loutes sortes de stratagèmes pour arriver à décider les plus têtus, nous les amener convaincus, plutôt par la force de ses poignets que par la force de ses arguments, et ne Les lâcher que lorsqu'ils avaient reçu, avec la pointe de la lancette, la bienfaisante inoculation.
Nos raisonnements n’ont malheureusement pas toujours été couronnés de succès et c’est ainsi que nous vimes une fois une mère de famille nous faire cette fière réponse : «Sachez, Monsieur, que je préfèrerais voir mourir mes enfants que les faire vacciner en ce moment. »
Car il est encore dans le peuple, en plein XX: siècle, une croyance ridicule: se faire vacciner en temps d’épidémie, c'est s’exposer à contracter le mal. Cette croyance est tellement ancrée, qu'un Jour se présentait à nous un père de famille dont les six enfants n'avaient jamais été vaccinés. I nous apportait l’un d'eux, qui mourait quelques jours après victime de la variole. Et quand nous essayâmes de convainere ce malheureux qu'il était de son devoir de faire vacciner $es autres enfants, il nous répondit qu'il savait fort bien que la vaccination en temps ordinaire élait un préservatif de la variole, mais qu'il savait aussi qu'en temps d'épidémie elle constituait un moyen assuré de la contracter. Et rien ne put le convaincre.
Défaut d'hygiène, encombrement et insalubrité des habitations, insouciance et préjugés ridicules sur la vaccination,
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telles sont donc, semble-t-il, les causes de la rapide extension de la variole dans les quartiers que nous avons signalés au début de ce chapitre. Les autres quartiers de la ville, occupés par une population plus intelligente et plus propre, n'ont pas été touchés par le mal. Les casernes, les lycées, les prineipaux établissements libres, où les règles de l'hygiène sont observées, où les individus sont tous vaccinés, n'ont pas eu un seul cas de variole. Les employés du chemin de fer, qui, de par les règlements de la Compagnie, sont soumis à la vaccinalion et à la revaccinalion, ont été, eux aussi, tous épargnés.
Quoi qu'il en soit, à l'heure actuelle, alors que l'épidémie enfin enrayée a cessé de ravager la ville, il nous est permis, après avoir jeté un rapide coup d'œil sur ce qu'elle à été, d'essayer de tirer une morale de tous les faits que nous venons de passer en revue. I faudrait, dès à présent, dans un but de prophylaxie facile à comprendre, que les gens compétents usent de toute leur influence pour décider les populations ouvrières, ces éternelles victimes des épidémies, à se soumettre à la nouvelle loi sur la vaccination. Il faudrait aussi que les règles de l'hygiène, presque universellement méconnues, fussent mieux enseignées dans les écoles, afin que l'enfant devenu homme püt en profiter et en faire profiter les siens.
Et alors peut-être, quand la propreté, dont le culte compte encore si peu d’adeptes, sera mieux honorée, quand les habitations vastes el bien aérées auront remplacé les taudis qui abritent tant de malheureux, quand la bonne tenue des rues n’existera plus seulement dans les villes légen daires des contes de fées, peut-être alors verrons nous diminuer de fréquence et disparaître enfin définitivement ces, épidémies qui sont, commnie la vartole en particulier, la honte d'un peuple intelligent et civilisé et le tombeau de tant de faibles et de tant de miséreux.