‹ Une épidémie de variole à AvignonChapitre 5 sur 15 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les premiers jours de décembre 1902, descendait à Avignon, dans un hôtel de la rue Carnot, un voyageur venant de Marseille, où régnait alors une épidémie de variole. Il tombait malade dès son arrivée : Le diagnostic de varioloïde était porté: l'affection, d'allures très bénignes, évoluait en quelques jours, et peu de temps après notre voyageur quittait la ville complétement rétabli. D’énergiques mesures de désinfection furent prises, nous a déclaré le bureau d'hygiène, et rien ne pouvait alors faire prévoir qu'une maladie aussi légère allait être la source de l’épidémie qui, dans l’espace de six mois, a plongé dans le deuil tant de familles de la vieille cité papale.

La première victime du fléau est en effet le garçon d’hôtel chargé de veiller à la bonne tenue de la chambre de ce voyageur. Touché à mort sans qu'il s’en doute, mais insouciant comme on l’est à son âge, il n'apporte aucune attention aux symptômes de son mal, il ne modifie en rien son genre de vie, accomplit dans l'hôtel sa tâche journalière et dans ses

moments de repos va, comme par le passé, causer et boire

avec ses amis dans les bars des environs. Seule l'apparition des premières pustules va lui ouvrir les yeux et le décider à consulter un homme de l’art. | Mais il est déjà trop tard : lui aussi a fait des victimes. Un journalier de la rue Balance venait à cette époque passer

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quelques jours dans le même hôtel. Sans Le savoir, il y contractait la maladie, et sans se savoir atteint aussi, il retournait à son domicile, ne se doutant pas qu'il allait semer dans tout son quartier les germes de l'épidémie.

C’est que lui aussi nourrissait pour les bars une affection toute particulière : ceux de la rue Fromageon et de la place de l’Horloge notamment recevaient de sa part des visites multiquotidiennes. C’est là qu'il rencontrait le père de la jeune Jeanne F.... Vacciné depuis peu, ce dernier ne prenait pas la maladie, mais l’introduisait dans sa famille d’abord, rue Campane, et de là dans tout son quartier, le vaste et populeux quartier des Infirmières.

C’est dans ces bars aussi qu’il rencontrait des ouvriers du quartier St-Christophe. Plusieurs de ces derniers étaient frappés à leur tour et se chargeaient inconsciemment de propager autour de leur domicile la mauvaise semence.

C’est donc l’infortunée victime d’un voyageur Marseillais, le garçon d'hôtel, qui dissémine la maladie dans le quartier Carnot : un journalier vient à cette époque dans le même hôtel ; frappé par la variole, il la porte à son tour dans le quartier de la Balance, mais en même temps la « passe» à quelques-uns de ses amis, qui vont l’implanter dans les deux quartiers des Infirmières et de St-Christophe. Dès lors l'épidémie de variole était constituée.

L'épidémie a doncéclaté presque simultanément dans quatre des principaux quartiers de la ville, voilà un point nettement établi. Jetons maintenant un simple coup d'œil sur le plan que nous avons exposé dans le cours de ce travail, et un autre fait nous frappera. Seuls, ou presque seuls, ces quartiers ont été contaminés. Les autres, à part celui de la route de Marseille, dont nous parlerons dans un instant, ont été indemnes.

Pourquoi l'épidémie s’est-elle cantonnée dans ces quelques

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fais points de la ville ? Pourquoi y a-t-elle exercé tant de ravages? Tels sont les deux problèmes qu’ilnous paraîtrait intéressant d’éclaircir.

Et nous croyons en trouver la solution dans le genre de

vie que mènent les habitants des quartiers incriminés, dans

leur entêtement et dans les préjugés qui courent sur la vaccination, dans l'encombrement et l’insalubrité des maisons et des rues.

Ce qui paraît être un argument en faveur de notre thèse, c'est que le quartier Carnot n’a fourni que quelques cas de variole. Or, de tous ceux que nous avons nommés, ilest le moins populeux, il est entretenu proprement et les habitants qui l’occupent appartiennent presque tous à la classe aisée. De plus, les quelques malades que l’on note chez lui habitaient des rues sales et étroites, vouées, sur le plan de réfection de la ville, à une démolition prochaine; le quartier ne nous intéresse en somme que parce qu’il est le point de départ de l'épidémie. |

Parcourons, au contraire, le quartier Saint-Christophe, ce foyer des épidémies, comme on l’a si justement nommé. Nous trouvons là des maisons basses, mal aérées, mal éclairées, aux murs humides, aux abords encombrés d’immondices. Presque toutes sont de plain pied avec la rue; quelques-unes même sont en contre-bas. L’étroitesse de ces rues permet aux habitants qui se font vis-à-vis de se donner des poignées

de mains par leurs fenêtres, quand toutefois ces dernières

sont assez larges pour autoriser leurs propriétaires à se permettre de telles marques d'amitié. Ces rues, que le balayeur municipal, dans des tournées qui n’ont rien de quotidien, oublie trop souvent, avec quelque raison du reste, puisque dans quelques-unes il ne pourrait faire circuler son véhicule, ces rues, dis-je, sont sales et encombrées d'enfants qui ne connaissent en fait de bains que ceux qu'ils prennent du

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