CHAPITRE PREMIER
Aucun règne après celui | de saint Louis n'a plus d'éclat que le règne de Louis XIII, dans l'histoire de la France religieuse. Une terre douze fois grande comme la mère Patrie, s'ouvra alors à nous, au delà de l'Océan : marchands et capitalistes s'y intéressent, ainsi qu'on s'éprend d'une bonne occasion, mais la France religieuse, elle, considère le Canada comme un domaine ouvert à l'apostolat ; et, pour le convertir et le civiliser, elle veut d'abord le peupler. Le rêve datait de François I<^ : l'Église du temps de Louis XIII, en se transplantant, le réalise. Elle opère sur le vieux tronc français une magnifique incision ; et de la
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sève ainsi prélevée, on voit éclore un grand peuple.
Cette page d'histoire s'achève dans les premières années du gouvernement personnel de Louis XIV; et l'événement qui l'achève la consacre : c'est l'établissement au Canada d'un évêque, ce Montmorency-Laval dont chez: nous, en l'été de 1923, le centenaire fut solennellement fêté^. Notre récit doit commencer au premier calvaire dressé par Jacques Cartier sur une colline canadienne ; il s'arrêtera au moment où cette terre, grâce au défrichement parallèle du sol et des âmes, sera jugée digne de devenir, officiellement,. une province de la chrétienté.
L — Les prédications de Jacques Cartier et le programme de François V.
Lorsque, entre 1534 et 1541, le Malouin Jacques Cartier naviguait à trois reprises vers le Canada, il cherchait une route vers les Indes, ou vers la Chine. Pantagruel, aussi, cherchera bientôt cette même route, en authentique disciple de Cartier ; car Rabelais en personne fera séjour à Saint- Malo, pour apprendre à Fécole de cet homme de mer « les termes de la marine et du pilotage », et pour en « chamarrer ses bouEfbnnesques lucianismes et impies épicuréisiries ^ ». Le disciple n'héritera pas de toutes les préoccupations du maître : l'énergie de Cartier n'était pas seulement
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soutenue par l'esprit de curiosité, mais aussi par certains desseins religieux, peu familiers à Pantagruel.
Ce Cartier, à ses heures, était un prédicateur. Prédicateur par signes, lorsque, le 24 juillet 4534, ne parlant pas encore la langue dès sauvages, il les groupait autour de la croix de trente pieds qu'il avait élevée, s'agenouillait devant elle, leur montrait cette croix, et puis le ciel, et se réjouissait fort de les sentir « émerveillés » ^. Prédicateur par interprètes, lorsque, en 1535, avec Taide de deux indigènes un peu frottés de français, il donnait à comprendre aux habitants de Stadtaconé, — plus tard Québec — que le prétendu dieu qu'ils invoquaient n'était qu'un « mauvais esprit qui les abusait», et que c'était en Jésus-Christ qu'il fallait croire ^.
Il voulait faire place à six hommes d'Église" parmi les deux cent soixante-seize passagers qui, d'après le programme de sa troisième traversée,^ devaient composer l'équipage^, François 1'^'^, dans l'acte même de commission cru'il lui donnait, fai? sait mention de divers sauvages, amenés delà-basj et instruits par les soins du Roi « en l'amour et crainte de Dieu et de sa sainte loi et doctrine chrétienne », et destinés à s'en retourner outre mer, « en compagnie de bon nombre de sujets français de bonne volonté, afin de plus facilement induire les autres peuples d'iceux pays à croire en notre sainte foi ». Pour « augmentation du saint et
sacré nom de Dieu et de notre mère Sainte Eglise catholique », la volonté royale était donc que Cartier partît, et que « bon nombre » de colons le suivissent 6. L'agent de l'Espagne à Saint-Malo s'inquiéta de ces préparatifs ; mais François I^'^ avait dit au grand commandeur d'Alcantara, dépêché par Gharles-Quint : « Le soleil luit pour moi comme pour les autres ; je voudrais bien voir la clause du testament d'Adam qui m'exclut du partage du monde '^. » Il n'y avait, dans l'Europe de ce temps-là, aucune altitude d'où l'on put opposer une riposte à de telles paroles, tombant des lèvres d'un roi de France. Un continent nouveau s'offrait : François P"" y réclamait sa part de profit, comme sa part de travail : le profit serait pour son peuple, et le travail, pour Dieu.
Le voyage de Cartier fut une déception : l'illusion d'un Eldorado s'évanouissait; ce qu'on avait pris pour de l'or n'était que de la pyrite de fer ; on avait, hâtivement, traité des pierres brillantes de pierres précieuses. Les prisonniers dejd|g,it^ com mun dont on projetait de faire dés colons n'a-^ valent offert aux Iroquois ef aux Hurons, alors riverains du Saint-ILiaurent, qu'un assez vilain exemplaire de la civilisation chrétienne. A la fin de 1543, il n'y avait plus un Français au Canada : adieu la civilisation, adieu l'essai de mission î Du vaillant effort de Cartier, il ne restait que des renseignements d'un prix inestimable, recueillis en ses relations de voyage, et que cet acre et nocif pro-
verbe : « Ceci est faux comme un diamant du Canada. »