II. — Un explorateur apôtre : Champlain
Les morues, aux parages de Terre-Neuve, et, dans le bassin du Saint-Laurent, le trafic des peaux de castors et autres fourrures, demeuraient cependant, pour les pêcheurs et commerçants qu'entraînait l'esprit d'aventure, une belle source de revenus ; et le géographe anglais Richard Hakluyt , dans le séjour qu'il faisait à Paris en 1584, notait avec une avide curiosité ces enviables profits ^ ; bientôt même, dans son livre : les Principales NaçigatiGns,HregTetieTSLC[ae ses compatriotes «se soient purement contentés », sous ces latitudes, d'être des « spectateurs oisifs ^ »y i!.'..'
Henri IV se montra tout prêt à accorder le monopole des pelleteries, canadiennes à ceux qui voudraient travailler pour le peuplement du sol et la diffusion de la foi. Sully n'était pas content : coloniser lui déplaisait ^^, et de son mieux il contrecarrait les desseins de son maître*. Probablement il pensait, avec M. de Bèze et tout ce que
* M. Charles de la Roncière, l'historien de la marine française, soupçonne, d'après de curieux documents trouvés aux archives de la Haye, qu'à l'origine de la « sympathie avouée de Sully pour la Hollande » et de la politique anticoloniale qu'il professait. Il y eut peut-être quelque gratitude pour le beau « lit d'or » que lui avait offert la Compagnie hollandaise des Indes.
la Réforme possédait alors de notables théologiens, que le mot du Christ : a Allez, enseignez toutes les nations », ne s'appliquajt qu'àla première génération des Apôtres et nullement à leurs sucées seurs 11. Mais Henri IV passa" outré", ' eï lour à tour le marquis de la Roche, un catholique, Chauvin, un protestant, furent chargés, le premier comme lieutenant du roi, le second moyennant un bon privilège commercial, de pqrter au Canada la France et le Christ, r,- h -^ ^'
Cette fois encore, les galériens ou condamnés à mort qui s'entassaient sur les vaisseaux du marquis de la Roche représentaient médiocrement notre race et notre foi ; et c'était un étrange choix que celui de Chauvin, au témoignage de Champlain, pour « pulluler la foi catholique, apostolique et romaine que les hérétiques ont tant en horreur et abomination ^^ ». Un gentilhomme bordelais, Antoine du Périer, sieur de Sarlàgues, qui avait accompagné l'une de ces expéditions, attestait à son retour, dans son roman, les Amours de Pistion, qu'il gardait de ce lointain pays un souvenir fort peu attrayant 13. ,,^,^ vv 4 i î.-^
En 1603, cette série de tâtonnements et d'échecs trouve enfin son terme : Champlain entre en scène. Il ne permettra plus que la cour et la ville, que l'État etl'Église, oublient cette terre et ces hommes dont l'Atlantique nous sépare. Il a servi dans les armées de la Ligue, en face de celui qui allait devenir le roi ; désormais, service de l'Église et
service du roi ne font qu'un ; et c'est smr mer, c'est outre-mer, que Ghamplain s'en acquittera. Les Océans lui sont familiers : il a navigué vers les Indes occidentales, vers le Mexique ; il s'est rendu compte, deux siècles et demi avant Lesseps, que de ce qui s'appelle l'Amérique on pourrait faire deux grandes îles, en perçant l'isthme de Panama ^^ : le grand découvreur, comme le grand savant, a le don de l'hypothèse ; et ses voyages sont l'expérience qui la vérifie. Il songe à présent à^ fL, trouver, par le Canada, la route de la Chine ^^. "/ ■
Champlain, lorsqu'il est le maître, discipline ses jJ-o vaissea,uic- comme une sorte de cité de Dieu ; car /> il 'convient -— il a, TM-1ïéèsu^^ "'écrit tout un -=—; traité — que le bon marinier soit « sur toutes choses homme de bien, craignant Dieu », qu'il ne permette à bord aucun blasphème, que soir et matin il fasse faire la prière, et qu'il mène avec lui, si possible, « un homme d'Eglise ou religieux habile et capable, pour faire des exhortations, de ^j^^ temps en temps, aux soldats et mariniers ^^ yaiP' Esprit toujours précis au service d'une âme .tpu-. jours ardente, Champlain laisse assez^dl'essc^r à ses rêves pour ne jamais cesser de voir grand, et les tient assez en bride pour garder le contact avec le réel : l'idéaliste, en lui; oriente le réalisateur, et le réalisateur'%iirvëilTë' l'idéaliste ; et son rare génie d'organisation s'accommode à toutes les tâches, qu'il s'agisse d'appareiller un vaisseau, d'outiller un fort, d'installer des Français dans une
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8 ,, ■' LES ORIGINES RELIGIEUSES DU CANADA, v . !>--
bourgade sauvage ou des sauvages dans le bercail du Pape,
Durant cet été de 1603 où il reconnaît Québec, Trois- Rivières, le Grand-Sault. et l'île qui s'appellera Montréal, et où il constate que « si les terres étaient cultivées, elles seraient bonnes comme les nôtres ^'^ », Ghamplain ne fait pas seulement métier d'explorateur, et de trafiquant, et de cartographe, mais aussi d'apôtre. Se trouvant en présence de sauvages qui 'vénèrent « un Dieu, un Fils, une Mère et le Soleil », il leur enseigne, autant qu'il le peut, « une Trinité en laquelle il n'y a point déplus tôt ou d'après, rien de plusgrand ni de plus petit » ; il leur annonce que leurs prières à cette Trinité peuvent avoir une vertu, et qu'il y a, au ciel, des saints qui prient pour eux^^. Ce dernier détail atteste le caractère catholique du message apporté par Ghamplain. Il épousera plus tard une huguenote , mais elle se fera catholique et catéchiste des sauvages, et même, après son •^'veuvage, Ursuline, et fondera finalement un monastère à Meaux i^. Ge que Ghamplain promène avec lui et fait rayonner autour de lui, c'est la religion traditionnelle de la France.
Sous son regard, le sieur de Monts, gentilhomme protestant de Saintonge, gratifié par Henri IV du monopole du trafic et du titre de vice-roi de la Nouvelle-France, s'en va tenter, en échange de ces précieux avantages, de « faire instruire au christianisme les peuples qui habitent en cette contrée,
gens barbares, athées, sans foi ni religion ^o ». Huguenots et catholiques sont entassés pêle-mêle sur les vaisseaux du sieur de Monts : les deux cultes y ont leurs ministres. H y a huit ans que l'Édit de Nantes est signé : dans la flottille qui gagne, la Nouyelle-France, les deux confessions-^-, ^^ se coùdoientV comme dans la mère-patrie. "^ .? ^
Mais leurrenconîfèest une bagarré, ét^^urterre, hélas ! la bagarre continue. Dans cette presqu'île d'Acadie où le sieur de Monts débarque, Ghamplain, de ses propres yeux, voit « s'entrebattre à coups de poings, sur le différend de la religion», un prêtre de Rome et un ministre de Genève, ^ ( j et « les sauvages prendre parti, tantôt pour run,~'.. tantôt pour l'autre ^^ 4 . Le jour où meurent, presque simultanément, un curé et un pasteur, l'équipage leur creuse une même tombe et se permet les plus macabres bouffonneries, en se demandant si la paix de la mort les mettra d'accord 2^. D'où Ghamplain conclut — cette conclusion ne quittera jamais sa pensée — que « deux religions contraires ne font jamais un grand fruit pour la gloire de Dieu parmi les infidèles que l'on . veut convertir ^3 » .
III. — Un propagateur de l'idée missionnaire : Marc Lescarbot.
Il y avait eu, au gré de Ghamplain, une religion de trop, sur la flottille du sieur de Monts ;
10 LÉS ORIGINES RELIGIEUSES DU CàNÂDÀ
deux ans plus tard, au contraira, tout sacerdoce faisait défaut parmi les passagers qu'était venu recruter en France le sieur de Poutrincourt, gentilhomme catholique de Picardie, pour les conduire, bien vite, à Port- Royal d'Acadie. Cette bourgade — c'est aujourd'hui Annapolis — venait de sortir de terre : pour la première fois, en août 1605, une nation chrétienne avait, dans ces latitudes, fondé une ville. Mais l'Église, où était-elle ? Les sacrements, où étaient-ils ? L'Église et les sacrements étaient absents, et le rôle de prédicateur, dans la petite colonie, ne fut d'abord exercé que par un ancien avocat au Parlement de Paris, Marc Lcscarbot.
C'était vraiment une curieuse physionomie qfte celle de ce Marc Lescarbot, qui fut en son temps un grand apôtre de l'idée missionnaire. Plusieurs historiens,tant catholiques que protestants, se sont trompés sur son compte, en le considérant comme un huguenot de cœur et peut-être de naissance 24. Que n'ont-ils eu entre les mains certain « Discours véritable de la réunion des Églises d'Alexandrie et de Russie à la sainte Église catholique, apostolique et romaine », publié par le célèbre cardinal Baronius, et traduit en 1599 par Marc Lescarbot ? Ils auraient lu, dans la préface du traducteur, dédiée à « Révérend Père en Dieu Messire Geoffroy de Billy, abbé de Saint- Vincent-lez-Laon », un hommage décisif à « l'Église catholique, apostolique . et romaine, romaine, dis-je, qui depuis tant de
îiècles a cette prérogative de se pouvoir dire le 3hef , la mère, la princesse de toutes les églises, la guide de salut, au patron de laquelle les autres Églises saintes, légitimes, orthodoxes et apostoliques, se sont toujours conformées en tou& les lieux de la terre » ; ils auraient lu, à la suite de cet hommage, une sortie de Lescarbot contre « les hérétiques de nos jours ». « Ils en ont beau grogner, s'écriait-il; si ne sauraient-ils, sans se faire montrer au doigt et arguer d'ignorance et obstination, rejeter les indubitables témoigi;ages de mille, onze, douze, treize ou quatorze cents ans 25. »
Il eût suffi, d'ailleurs, de lire d'un peu près son Histoire de la Nouvelle France pour restituer sa conscience à l'Eglise de liome. Il y raconte expressément qu'il fit ses Pâques à Orléans, ayant de partir pour le Canada. Nous le voyons, durant son séjour à la Rochelle, s'en aller entendre,, à une demi-lieue de la cité protestante, les sermons des Gordeliers ; et d'ailleurs, il les trouvait médiocres, car il « s'émerveillait comme en ces places frontières on ne mettait meilleure garnison, ayant de si forts ennemis auprès d'eux 2<5 ». Il y eut à cette époque, dans la société laïque, certains esprits qui s'évadaient des controverses théologiques en se faisant une sorte de christianisme personnel, à demi courtois pour les deux confessions, et qui attendaient peut-être, de cet éclectisme assez arbitraire, une pacification des
consciences. Il est possible que Lescarbot, qui citait la Bible d'après la traduction genevoise d'Olivétan^^, se soit, à certaines heures, laissé gagner par les tendances de cette famille d'esprits. Mais il demeurait fort bon catholique, — un catholique, d'ailleurs, qui avait son franc parler et qui volontiers parlait de sa « liberté gallicane '^8 » « Ce nous est chose honteuse, notait-il à la Rochelle, que les ministres (de la religion réformée) priassent Dieu chaque jour en leurs assemblées pour la conversion des pauvres peuples sauvages *, et que nos ecclésiastiques ne fissent point le semblable 29. »
Un jour, Poutrincourt ayant dit à un ecclésiastique de la Cour de France qu'il y avait, au delà des mers, cent mille âmes à gagnera Jésus-Christ, le prêtre avait répondu avec quelque légèreté : « N'y a-t-il que cela ? comme si ce n'était point un sujet assez grand pour employer un homme. » Lescarbot ne pouvait se rappeler cette réponse sans s'indigner. « Quand il n'y en aurait que la
* Il est curieux de constater que les ministres de la Rochelle ne partageaient pas cette demi-indifférence pour les païens, qui est au dix-septième siècle l'un des traits caractéristiques de la théologie de la Réforme, et sur laquelle M. Warneck, l'historien des missions évangéliques, a écrit des pages d'une haute portée. Cette attitude des ministres de la Rochelle peut être rapprochée de celle du pasteur Charles Drelincourt, de Charenton, qui dans ses Visites charitables et consolations, publiées en 1651, se montrera très préoccupé de l'idée missionnaire. (Jean de Visme, les Précurseurs de l'idée missionnaire en France aux xvi° et xvii* siècles. (Société des missions évangéliques, 1913.)
centième partie, s'écriait-il, voire encore moins, on ne devrait point la laisser perdre. Le bon Pasteur, ayant d'entre cent brebis une égarée, laissera les nonante-neuf pour aller chercher la centième... Ne faut point faire si peu de cas de ces pauvres peuples, quoiqu'ils ne fourmillent point comme dans Paris ou Gonstantinople ^o. »
A la date du 3 avril 1606, dès le lendemain de son arrivée à la Rochelle, Lescarbot faisait imprimer un Adieu à la France^ où s'adressant aux évêques, il leur disait en termes violents :
Prélats que Christ a mis pasteurs de son Église, A qui partant il a sa parole commise, Afin de l'annoncer par tout cet univers, Et à sa loi ranger par elle les pervers.
Sommeillez-vous, hélas ! Pourquoi de votre zèle Ne faites-vous paraître une vive étincelle Sur ces peuples errants qui sont proie à l'enfer, Du sauvement desquels vous devriez triompher? (sic) Pourquoi n'employez-vous à ce saint ministère Ce que vous employez seulement à vous plaire? Cependant le troupeau que Christ a racheté Accuse devant lui votre tardiveté.
Quoi donc ? souffrirez-vous l'ordre du mariage Sur votre ordre sacré avoir cet avantage D'avoir eu devant vous le désir, le vouloir.
Le travail, et le soin de ce chrétien devoir ^^ ?
Pendant que l'avocat Lescarbot faisait courir ces vers dans la Rochelle, il cherchait quelque prêtre qui consentit à faire partie de l'expédition. « Il faudrait, lui répondait-on, des gens qui fus-
14 LÉS ORIGINES RËLlGlEtJSÉS i3tj CANADA
sent poussés de grand zèle et piété pour aller en tels voyages, il serait bon de s'adresser aux Jésuites. » Alors, tout d'un coup, Lescarbot, qui avait à Tendroit des Jésuites les préjugés des hommes de basoche, réfléchissait que le vaisseau « avait presque sa charge ^2 » : il craignait que, sur l'embarcation, le voisinage des Pères ne lui parût trop pesant. Cependant le caractère laïque de l'expédition le chagrinait. Il se disait tout prêt, si les prêtres le voulaient, à emporter avec lui des hosties consacrées, qu'il distribuerait là-bas aux colons et même aux sauvages : on devine sans peine qu'elles lui furent refusées. Il s'en montra mécontent, et se souvenant que saint Satyre, frère de saint Ambroise, portait sur lui l'Eucharistie, il jugeait « chose bien rigoureuse d'hêtre en pire condition que les pre. miers chrétiens ^3 ». Finalement on partit sans prêtre, et sans Eucharistie, et l'on dut se contenter à Port-Royal, où Lescarbot arrivait à la fin de juillet, d'un culte de fortune arrangé par Lescarbot.
« Je ne serai point honteux de dire, écrira-t-il plus tard, qu'ayant été prié par le sieur de Poutrincourt, notre chef, de donner quelques heures de mon industrie à enseigner chrétiennement notre petit peuple, pour ne vivre en bêtes, et pour donner exemple de notre façon de vivre aux sauvages, je l'ai fait en la nécessité, et en étant requis, par chacun dimanche, et quelquefois extra- ^
LES PREMIERES EXPERIENCES d5
ordinairement, presque tout le temps que nous y avons été 34. »
L'éloquence et la bonne volonté de l'avocat Lescarbot ne pouvaient suppléer au sacerdoce absent: Henri IV, en 1607, constatant qu'en Acadie on n'avait encore fait aucun chrétien, prêta Toreille aux armateurs bretons etbasques , fort ] aloux du monopole du sieurde Monts, et révoqua cemonopole. Ce fut un gros chagrin pour Lescarbot : en prose, en vers, il s'attendrit sur l'évanouissement de la grande espérance où Ton s'était complu, Tespérance de « planter là le nom de Dieu et la foi catholique 3ô ». Sa douleur s'épancha dans un poème : les Adieux de la nouvelle France ; elle s'y exhalait en nouvelles invectives contre les prélats qu'il jugeait trop insouciants des âmes d'outre-mer :
Où êtes-vous, prélats, qu& vous n'avez pitié De ce peuple qui fait du monde la moitié ^^ ?
Rentrant en France à la fin de septembre 1607, Lescarbot visitait, au Mont- Saint-Michel, le sanctuaire de l'Archange, mais son imagination, s'envolant au delà des mers, rêvait que des édifices comme le Mont-Saint-Michel, « inutiles pour aujourd'hui, ainsi qu'en la plupart des abbayes de France », pussent, « par les soins de quelque Archimède, être transportés à la Nouvelle France pour y être mieux employés au service de Dieu et du Roi 37 ». L'Archimède, hélas ! ne s'entrevoyait
pas ; l'Acadie demeurait sans église, sans prêtres ! En 1608, Lescarbot rédigeait un appel au pape Paul V, que Poutrincourt signait : il y était question des missions comme d'une œuvre « vraiment chrétienne et pleinement divine », et l'on sollicitait du Pape une bénédiction ^8.
Tous les souvenirs de Lescarbot, toutes ses déceptions, toute son expérience, se condensèrent, en 1609, dans son Histoire de la Nouvelle France, qui devait avoir, en peu de temps, trois éditions. Il y conjurait les Français de « dilater les bornes de leur piété, justice et civilité, pour évangéliser tant de créatures raisonnables formées à l'image de Dieu 39 ».
Un an se passait, et Lescarbot, enfin, faisait retentir un cri d'allégresse : il lançait dans Paris un opuscule sur la conversion en Acadie de vingt et un sauvages, accomplie en trois semaines par un prêtre du diocèse deLangres, Jossè Fléché, qui tenait ses pouvoirs du nonce Ubaldini ^^.
Henri IV et son confesseur le Père Coton voulaient, depuis 1608, qu'on expédiât en Acadie deux Jésuites. Mais Poutrincourt, là-bas, se souciait peu de leur venue ; il ajournait leur traversée, par de savants atermoiements ; et son ami Lescarbot, par cette triomphante brochure, signifiait implicitement à l'opinion française qu'on n'avait pas besoin d'eux, puisqu'en vingt et un jours, — pas un de plus, — un prêtre séculier avait fait, en Acadie, vingt et un baptêmes.
11 y a par-delà, écrivait Lescarbot, les hommes d'Église * de bon savoir que leur zèle de la religion y a portés, lesquels ne manqueront pas de faire tout ce que la piété requerra en ce regard. Or, quant à présent, il n'est pas besoin de ces docteurs sublimes qui peuvent être plus utiles par deçà à combattre les vices et les hérésies. Joint qu'il y a certaine sorte de gens desquels on ne se peut bien assurer, faisant métier de censurer tout ce qui ne vient à leurs maximes, et voulant commander partout *^.
Lescarbot, évidemment, continuait de ne point aimer les Jésuites et de chercher, pour la Nouvelle France, d'autres messagers de la grâce divine. Et c'était vraiment dommage ; car il parlait si éloquemment, si impérieusement, de la nécessité d'un apostolat missionnaire, que sa plume eût assurément fait des merveilles, s'il l'eût mise au* service des desseins apostoliques du Père Coton. Il revenait, dans cette nouvelle brochure, sur le devoir qu'avait la France d'évangéliser les nations.
Je me suis assez plaint en mon Histoire de la Nouvelle France, insistait-il, dé la poltronnerie du temps d'aujourd'hui et du peu de zèle que nous avons soit à redresser ces pauvres errants, soit à faire que le nom de Dieu soit connu, exalté en ces terres d'outremer, où jamais il ne le fut. Et toutefois nous voulons que cela porte le nom de France, nom tant auguste et vénérable, que nous ne pouvons sans honte nous glo-
* Le pluriel étonne ici : [car de ces hommes, Josse Fléché est la seul connu»
48 LES ÔilîôîNÈg RËUGlfitSÊB bXS dANADA
rifléï d'tiné France qui n'est point chrétienne. Je Sais qu'il ne niàûque pas de gens de bonne Volonté pôiir y aller. Mais pourquoi l'Église, qui possède tant de biens; mais pourquoi les Grands, qui font tant de dépenses superflues, ne financent-ils quelque chose pour l'exécution d'une si sainte œuvre ^^ ?
L'heure était proche où l'Eglise, où les Grands allaient « financer quelque chose* ».
4.— La presqu'île d'Acadie; sa marraine Mme de Guercheville ; les missionnaires Biard et Massée
Marié de Médicis,' devenue veuve > né se laisse pas griser par les statistiques de conversions que commentait trioniphalement Lescarboti Ce qu'elle exige, c'est que les intentions du défunt Roi soient respectées : les Jésuites, en octobre de cette même année 1610, devront partir pour Port-Royal. Elle leur donne un viatique de cinq cents écus ; la marquise de Verneuil fait leur chapelle ; Mme de Sôurdis leur fournit le linge ; une pénitente du
* En 1612, Lescarbot, avec un certain Charretier, médecin à Paris, esquissera le programme de la « Société de ceux qui vont planter, moyennant la grâce de Dieu, là foi es tetres ôdcidôfttàlés ». A la tête de cette société devaient être dés «protecteurs ou principaux. », dont chacun donnerait mille écus, armerait dix soldats» et protégerait un certain nombre de laboureurs et d'artisans, de gens de lettres et de magistrats; et, dans la petite colojiie ainsi hiérarchisée, les prêtres prêcheraient. (LeScàIibo*, Histoire de ta Nùavèlte Franôe, éd. Grànt, III, pp. 527-529.)
tÊS PREMIERES ÉXpéRIËNCÉê 49
P. dotoû, Mme de Guêrcheville, pourvoit à tous lés détails de leur départ. « Je trace l'édifice, mon fils le bâtira ^3 j>^ avait dit Henri IV à Boutrincourt. Marie de Médicis avise à ce que la bâtisse commence. A cette aurore du règne de Louis XIII, l'idée de mission s'éveille au fond des âmes, et parfois môme des rêves de croisade y ressuscitent : l'heure est proche où le Père Joseph écrira la Turciade ; Ignace de Loyola, le fondateur de la plus récente milice de missionnaires, est à la veille d'être canonisé, à la demande même de la royauté française. Deux de ses fils vont partir, comme fourriers, pour étudier la Nouvelle-France, et pour y aplanir les voies au Christ ; et Louis XIII et là Reine'mère, personnellement, les recommandent par lettres à Poutrincourt. Le marquis de Biencourt, fils de Poutrincourt, est à Dieppe, équipant le vaisseau qui les emmè-^ nera : ce sont de gros frais, auxquels deux commerçants dieppois participent, moyennant une part de profit dans les pêcheries et dans la traite des pelleteries. Mais ces deux commerçants sont des calvinistes: au dernier instant ils se refusent à transporter des Jésuites*^. La volonté du Roi mort et du Roi vivant, de la Reine régente et du Pape, du nonce et du général du Gesù, est tenue en échec.
Mme de Guêrcheville n'accepte pas cette mésaventure. Elle avait à la cour une sorte d'auréole : on se redisait la haute et courtoise façon dont elle
avait su tenir à distance l'empressement du Vert- Galant. A très bon escient, et non sans regret peut-être, il avait pu dire d'elle, en l'installant auprès de la Reine : « Madame, je vous donne pour dame d'honneur une véritable femme d'honneur^^. ') Ni pharisienne ni prude, elle était honnête femme avec simplicité, par rectitude, avec tin sourire et une révérence, comme l'eût été, si le Roi se fût occupé d'elle, la Philotée de M. de Sales ; et sa façon d'être vertueuse demeurait assez mondaine pour que les mondains s'abstinssent d'en sourire. Le respect même qu'elle inspirait la rendait parfois audacieuse : elle pouvait sans péril jouer le rôle, toujours délicat et subtil, de mère de l'Eglise ; elle allait devenir la marraine de la Nouvelle-France.
« Se peut-il faire, demanda-t-elle, que de petits mercadants soient si outrecuidés ? On punira ces deux Dieppois par leur endroit le plus sensible : on se passera d'eux. » A la cour, sur son initiative, une souscription s'ouvrit : tout de suite on trouva quatre mille livres, qui suffirent pour rembourser aux deux marchands la part qu'ils possédaient dans la cargaison : il fut décidé que cette part serait considéjée comme Favpir des deux Jésuites. On n'avait pas voulu qu'ils fussent des passagers ; voilà qu'ils devenaient des associés, des actionnaires, dans l'entreprise acadienne. L'argent continuant d'affluer chez Mme de Guercheville, elle put former un petit capital, dont chaque année
les missionnaires toucheraient le revenu pour leur entretien.
Le 22 mai 1611, le Père Biard, un savant ^6, et le Père Ennemond Massé, un ascète ^'^, débarquèrent enfin à Port-Royal. Ils abordèrent les populations indigènes : trois mille cinq cents Souriquois dans la presqu'île même d'Acadie, et puis, de l'autre côté de la baie dite Française, cinq mille Etchemins. Ils eurent tôt fait de constater que parmi les cent vingt néophytes acadiens dont un nouvel opuscule de Lescarbot entretenait les Parisiens 4^, certains se figuraient tout simplement, de par leur baptême, être devenus « semblables aux Normands », ce qui dans leur bouche voulait dire Français ; du Christ, ils n'avaient en général aucune idée; et l'un d'eux, fièrement, présentait aux Jésuites ses sept femmes ^9. Biencourt possédait assez la langue de ces sauvages pour causer de trafic avec eux ; mais lorsqu'il s'essayait à leur parler religion, il se sentait « le. gosier tari et la langue nouée ^ » .
Les deux Jésuites, aussi, avaient la « langue nouée », faute de connaître l'idiome du terroir. Massé, sans retard, s'enfonça dans les bois, pour s'habituer, sous la hutte, à causer avec ses futures ouailles. Biard, restant à Port-Royal, se mit à l'école de quelques sauvages qui se révélèrent, tout de suite, les plus indociles des professeurs. Pour qu'un sauvage donnât volontiers sa leçon de souriquois, il fallait qu'il eût « devant lui le plat
rempli et la servistfce dessous ;" car à tel trépied, écrivait plaisamment le Père, se rencontrent les bons oracles ; hors de Jà Apollon et Mercure défaillent aux sauvages. » Même « à tel trépied », hélas ! les oracles ne sont pas toujours bons ; il n'était pas rare que le Souriquois s'amusât à faire articuler au missionnaire des paroles foi't déshonnêtes, que le pauvre Père, ensuite, s'en allait « prêclîottant innocemment pour belles sentences de TEvangile^^ ».
Si pénible qu'eût été l'initiation, les Pères, vers la fin de 1612, furent en mesure de composer un petit catéchisme en « sauvageois » ; et tout doucement ils apprenaient la langue des indigènes en leur enseignant la foi ^^. Au début, raconte le Père Biard, a ces sauvages nous fuyaient et craignaient : désormais ils nous désirent » . Il ne se lasse pas d'insister, en sa Relation, sur la familiarité et hantise qu'ils avaient avec les Français ^^ », sur leur empressement à redire, dans leurs chants et leurs harangues , qu'ils étaient les ce bons alliés, amis, associés, confédérés et compères du Roi et des Français ^^ », sur la joie qu'il avait eue de les « expérimenter fidèles et seçourables^^ : » que des Anglais survinssent, ou bien des Hollandais, ils se montraient, paraît-il, beaucoup plus renfrognés, et même hostiles, Biencourt, à qui Poutrincourt, retourné en France, avait laissé la charge de Port- Royal, aurait voulu que tout de suite on fît d'eux des chrétiens, à la
façon hâtive de Josse Fléché ; les Jésuites résistaient, alléguant les saints canons, qui exigeaient qu'avant d'être introduit dans PÉgUse un adulte sût quelque chose du Christ ^6.
Entre Biencourt et les Jésuites des conflits éclatèrent, s'aggravèrent, menacèrent l'existence même de la colonie. Gliamplain, à deux ou trois reprises, avait fait des démarches auprès du P. Go' ton pour que Mme de Gùercheville et les Jésuites se tournassent vers Québec plutôt que vers l'Aca^ die 5^ ; mais Mme de Gùercheville tenait bon. Cette marraine, même, était devenue propriétaira en Acadie : elle venait d'acheter au sieur de Monts tous ses droits sur la presqu'île *. Elle con^ fera avec Marie de Médicis, avec le duc de Lian-' court : puisque à Port-Royal les Jésuites avaient des ennuis, on allait fonder pour eux, en face de cette même presqu'île, aux Monts de Pentagouët, une autre colonie. Elle s'appela Sainte-Sauveur **. En 1613, la croix s'y dressa. « Voilà le temps des fruits, » songeaient joyeusement les deux missionnaires. Fruits et promesses de fruits furent en un instant balayés, . .
* Le P. d'Orléans écrit à ce sujet dans la Vie du P. Coton, p. 158-159 :« Le zèle de Mme de Gùercheville la porta trop loin; et l'on peut dire que le P. Cotqn la laissa un peu trop faire. Car il en revint quelque temps après au serviteur de. Dieu et à la CompagHie une de ces persécutions qu'on peut éviter quand on pense, ce qu'une longue expérience ne doit jamais laisser oublier, que les Jésuites ont des ennemis. »
** C'est maintenant Penobscot (Bilat du Maine),
Ces lis de France, ces emblèmes de V «idolâtrie romaine, » qui s'installaient en Acadie, offusquaient les Anglais de Virginie.
En deux coups de. main, avec une poignée de corsaires, un aventurier gallois, Argall, saccagea toutes. Les Français de Saint-Sauveur furent emmenés en Virginie, où « cent fois on prépara pour eux la hart et la potence ^^ » : Argall détruisit leur établissement, et détruisit Port-Royal, au moment où les colons étaient aux champs.
L'œuvre de colonisation qu'avait entreprise Poutrincourt, l'œuvre de mission que venait de fonder Mme deGuercheville, étaient anéanties ; et le gouvernement de Marie de Médicis , aux prises avec des difficultés intérieures, dut se tenir satisfait lorsque l'Angleterre lui restitua les prisonniers qu'à rencontre de tout droit des gens elle retenait.
L'idée même de colonisation canadienne avait, en définitive, fait peu de progrès. On avait espéré, de 1600 à 1608, que les monopoles commerciaux l'aideraient à se développer ; puis, tout au contraire, de 1609 à 1613, on avait compté que la liberté du commerce séduirait peut-être quelques Français aventureux ^o. L'une et l'autre expériences s'étaient révélées décevantes.
V. — La « Relation « du P. Biard ; l'idée de mission au collège de La Flèche.
Le p. Biard, rapatrié, profita des loisirs que lui laissait, à Lyon, sa chaire de théologie scolastique, pour émouvoir l'opinion française e» faveur de la Nouvelle-France. La Relation . qu'il livrait à l'imprimeur à la fin de 1615, écrite d'une plume inexperte, est cependant fort nuancée.
Biard souhaite ardemment que la Nouvelle-France se peuple ; mais il ne veut pas que les Français aillent « yeux clos et tête baissée, croyant, par exemple, qu'il n'y a qu'à escrimer d'un gros bâton, à gauche et à droite, pour arrêter autant d'oiseaux dont chacun vaudra bien un canard^* ».
La vie là-bas est dure, il tient à ce qpi'on en soit prévenu. Mais pour en atténuer l'âprelé, les Français de France pourraient beaucoup, par leur générosité ; et ce serait tout profit pour les sauvages, qui ne courraient plus le risque de cette « cruelle exécution », la damnation ! Biard s'échauffe, s'exalte : sous sa plume fiévreuse se multiplient les défaillances de syntaxe ; mais sa prose cahotée garde une belle allure; elle veut subjuguer les consciences indifférentes : .
Le sang de cette exécution (iZ s'agit de la damnation des sauvages) est dessus nos mains, qui ne nous évertuons pas de l'empêcher ; dessus nos pieds, qui ne nous remuons point pour y remédier ; dessus nos
maisons, qui les bâtissons tant superbement sans nous soucier de l'éternelle demeure de nos frères j dessus nos bourses, nos possessions, nos moyens et notre cœur, qui sommes si peu émus de tels spectacles, et contribuons si peu là où le fils dç Notre Seigneur n'a point épargné sa vie ^^.
" La création par Rome de la congrégation de la Propagande allait, sept ans plus tard, rappeler à l'attention du peuple chrétien ses devoirs envers les infidèles, ignorants de Dieu. A côté de quel--ques traités sur l'apostolat des sauvages, dus à des plumes de Jésuites ou de Carmes, cette Relation du P. Biard apparaît, dans le recul de l'histoire, comme un des livres précurseurs, qui préparèrent les esprits à comprendre le geste de Rome.
Tandis que le P. Biard exerçait cette action sur le public, le P. Massé devenait ministre du collège de La Flèche. Cette maison, chère au cœur d'Henri IV, continuait après lui ses progrès : il y eut là, bientôt, de quatre-vingts à cent Jésuites, dont cinquante à soixante scolastiques. Massé causait avec eux, et c'est de la Nouvelle-France qu'il causait ^3. Cette « gloire de Dieu » dont leur parlaient les Exercices de saint Ignace, c'est dans la Nouvelle-France que Massé les invitait à la poursuivre. Leurs imaginations s'envolaient là-bas, et cet élan les y fixait : il leur semblait que c'était là le point du globe où, d'urgence, il convenait que les hommes fissent régner Dieu.
LES PREMIERES EXPERIEîîCES 27
Pour cette tâche lointaine, beaucoup se considéraient comme appelés. Plus tard, il n'y aura parmi eux que peu d'élus ; mais les anciens élèves de La Flèche, au fond de leurs résidences de France, éprouveront tous, en entendant parler de la France d'outre-mer, cette nuance d'enthousiasme que nous laissent certains souvenirs de» jeunesse, et qui souvent prolonge cette jeunesse et parfois la ressuscite.
En cette même année 1615, dans son Traité de l'Économie politique^ le pubîiciste Montchrestien écrivait éloquemment :
C'est une prophétie véritable, que le son de la Parole de Dieu s'épandra par toute la terre. . . Bienheureux ceux-là qui en seront les porteurs ! Dieu nous a faits non seulement hommes, mais hommes pardessus les hommes, et, ce qui vaut mieuic que tout cela, chrétiens I Connaissons l'importance de ce titre, jusques où il va, jusques où il nous porte, et foulons aux pieds toute appréhension, ne craignons point, afin de nous en rendre dignes, de forcer les ondes et les tempêtes pour aller faire connaître le nom de Dieu, notre créateur, à tant dé peuples barbares, privés de toute civilité, qui nous appellent, nous tendent les bras, qui sont prêts de s'assujettir à nous, afin que par saints enseignements et par bons exemples nous les mettions en la voie du salut ^*. -
Montchrestien, tout catholique qu'il fut par ses origines, allait bientôt s'associer aux insurrections huguenotes, et y succomber. Ces « porteurs de la Parole », auxquels il faisait appel, étaient
28 LES ORIGINES RELIGIEUSES DU fiANADA
préparés par les Jésuites dans l'atmosphère de La Flèche : ils s'appelaient Lalemant, Le Jeûne, Vimont, Raguenéau, des noms que nous rétrouverons, trente ans durant, dans l'histoire canadienne. Et déjà, groupés autour de Ghamplain, quelques Franciscains les devançaient dans le bassin du Saint-Laurent, au Nord de cette Acadie où Biard et Massé venaient de jouer un rôle d'avantcoureurs.
VL — Les Franciscains au Canada : le P. Jamet et son programme de peuplement.
Ghamplain, tenace, allait et venait sur l'Océan, parlant de la France aux sauvages et des sauvages à la France. Il se disait en lui-même que « ce serait une grande faute, s'il ne s'employait à préparer quelque moyen pour faire venir ces peuples à la connaissance de Dieu, en leur amenant quelques bons religieux » et en trouvant pour ces religieux quelque argent 6^. Un de ses amis, nommé Houel, contrôleur des salines de Brouage, lui proposa les Franciscains. Le nonce fut encourageant ; les cardinaux et évêques qui composaient, aux Etats généraux de 1614, la chambre du clergé, ripostèrent élégamment aux ironiques invectives de Lescarbot, en donnant tout près de quinze cents livres pour l'envoi de quatre religieux au delà dés mers ^^ ~ et pour l'accomplissement du beau programme de Gham-
plain, qui professait que « c'était une grâce spéciale de Dieu, d'avoir voulu réserver, sous le règne de Louis XIII, la connaissance de son nom à tant de nations qui n'en avaient jamais ouï parler, et que la qualité de Très-Chrétien, appartenant à Louis XIII par- dessus tous les rois de la terre, en serait augmentée ^7 ». Le vicaire général de l'ordre de Saint-François, dans une supplique à Paul V, lui signalait le désir de Louis XIII d'avoir des Pères au Canada, et expriinait le vœu qu'ils y fussent les envoyés de Rome, investis des mêmes pouvoirs qu'avait accordés Grégoire XIII, quarante-deux ans plus tôt, aux Jésuites employés dans les missions : Paul V exauçait ce vœu ®8.
Le 24 avril 1615, à Honfleùr, Champlain et les quatre Franciscains s'embarquaient. À ïadoussac, première escale sur le Saint-Laurent, où ils arrivèrent le 25 mai, un spectacle atroce les attendait. Six jeunes sauvages, appartenant à la tribu des Montagnais, venaient de faire deux prisonniers au cours d'une escarmouche avec une autre tribu ; et sous le regard impuissant des Français, ils lièrent un de ces captifs, lui coupèrent à belles dents les deux index des mains, le firent brûler avec des tisons, puis scalper par leurs femmes, et finalement le lapidèrent, l'écorchèrent, le mangèrent ^9. La sauvagerie s'exhibait, dans toute sa brutale crudité, a la civilisation qui frappait aux , portes. La civilisation
àÔ LES OftlGlNES fiËLlGlËÛSÊS ÙU CaNAOA
n'eut pas peur ; les Franciscains avancèrent. Ce qui s'appelait alors Québec, c'était un ma^ gasin au bord de l'eau, trois corps de logis que longeait un promenoir, un fortin entouré de douves™. Dans la seconde quinzaine de juin, une chapelle s'éôhafàudait, dédiée à l'Immaculée Conception. Duns Scot, jadis, avait rendu hommage à ce privilège de la Vierge ; et l'Université de Paris s*était fait une gloire de cette croyance, longtemps avant que Rome ne l'érigeât en dogme :
les frères en religion de Duns Scot allaient tout de suite proposer aux sauvages de la Nouvelle- France la dévotion qui s'épanouissait en Sorbonne. Cette chapelle voulait être un foyer d'appel, comme aux origines de la France mérovingienne la paroisse, parfois, avait précédé la bourgade. Sans retard, des autels s'improvisèrent. Messe le 24 juin, dans l'île de Montréal, où Champlain avait immédiatement conduit les Pères Denys Jamet et Le Caron : pour la première fois, le sang du Christ s*offràit en terre canadienne. Le lendemain, messe à Québec, célébrée par le ^Père Dolbeau. Le 12 août, dans la lointaine région des Grands Lacs, devant sept à huit cents Sauvages, Le Caron faisait s'immoler le Christel. Il y avait trop longtemps, au gré de ces apôtres,
,' que le Christ rôdait autour du Canada : ils
»•' avaient hâte qu'il entrât, et qu'il allât de
'. l'avant.
^ Leurs impressions étaient complexes. Le hideux
tËs t>HËMites ÊltpÉftiÈiïèÉâ ai
dépècement dont ils avaient à Tadoussâê été les témoins ne pouvait sortir de leurs mémoires ; un Htiron leur racontait avoir vu un village dont tous les habitants avaient été assommés à coups de massue par les Iroquois 72. Mais les visions que le pays leur offrait les consolaient du spectacle que leur donnaient les populations t le fleuve du Saint-Laurent les enchantait, et les terres semblaient s'offrir pour être fécondés.
Le Père Jamet, qui l'année d'avant était supérieur du petit couvent de Montargis, fut tout de suite à l'aise, dans ces profondeurs inconnues du Nouveau Monde i ce déraciné ne se montra point dépaysé. Il savait regarder, analyser, conclure. Dès le 15 juillet, il s'était fait une idée, nette et limpide, de ce qu'il y avait à faire ; il la confiait au Cardinal de Joyeuse, président de la Chambre du clergé j dans une longue lettre qui ne parvint en France qu'après la mort du destinataire '^. Parmi ces sauvages auxquels il s'agissait de porter le Christ j Jamet distinguait les nomades et les sédentaires. Nomades, par exemple, les Montagnais et les Algonquins i « Ils demeurent séparés en divers lieuij écrivait le Père^ et seulement autant de temps qu'ils y trouvent chair ou poissons : ainsi pour le peu que nous les voyons et pour l'impossibilité qu'il y a de demeurer avec eux, nous n'apprendrons jamais leur langue et aucun ne la sait. » Les Hurons, au contraire, étaient des sédentaires ; et bien que l'accès de
leur pays fût rendu difficile par les « sauts », bien que l'idée de s'installer avec eux « pêle-mêle en leurs cabanes » n'eût rien de singulièrement attrayant, Jamet annonçait que son confrère Le Garon, « muni seulement de foi et d'espérance », allait tenter l'aventure. « Dans un an, continuaitil, Dieu aidant, nous le verrons, et saurons de lui s'il y a moyen de faire fruit. »
Jamet ne parlait point en illuminé, mais non plus en pessimiste : il disait froidement, calmement: « Ce qui nous touche le plus, la conversion de ces barbares, est, selon le jugement humain, chose difficile. » Il faisait observer, « au pire », que lui et ses Frères franciscains ne s'étaient point dérangés en vain; car ayant coudoyé, durant la traversée, de « grands jureurs du saint nom de Dieu », ils avaient fait la guerre au blasphème ; et parmi les interprètes et commis de la traite qu'ils rencontraient au Canada, il y avait maints Français « fort libertins, » qui « depuis sept à huit ans peut-être vivaient sans exercice de religion » , et qui ne pensaient pas à Dieu une fois le mois : c'était une clientèle pour les missionnaires. Mais mélancoliquement Jamet, reprenait : « Si en gagnant les chrétiens nous gagnions aussi les barbares, notre contentement doublerait. » .
Pour doubler ainsi son contentement, le « plus assuré moyen » lui paraissait être « les peuplades de Français». Les spéculateurs de France qui
LES PliPMIjÈRÇS gXP^fiîpNQps $0
piaçaient leurs fonds daos l'ei>traprise oanadiéone promettaient au Roi d'anieuer des colons, mai/? c'était une promesse faite du bput des lèvres, et promptement oubliée: le Canada les intéressait comme lieu de trafic, non comme terre de peuplement. « Ils craignaient j écrit Çhamplain, que si le pays s'habitait leur pouvoir ne diminuât, ne faisant en ces lieux tout ce qu'ils voudraient, et seraient frustrés de la plus grande partie des pelleteries qu'ils n'auraient que par les mains des habitants du pays, et peu à peu seraient chassés par ceux qu'ils auraient établis avec beaucoup de dépense. » Le Canada, pour eux, c'était chasse gardée; ils tenaient à distance les colons éventuels, comme des braconniers qui tôt ou tard leur diraient : la chasse est à nous. Çhamplain pensait qu'avec un tel régime le Canada ne pouvait pas devenir, véritablement, une nouvelle France. Et Jamet voulait, comme Çhamplain, que des Français vinssent le peupler, et s'y occupassent de labourage, de pâturage. Près de ces « peuplades de Français » qu'il rêvait de voir s'échelonner sur les bords du Saint-Laurent, Jamet entrevoyait, déjà,« de petites maisons retirées, où demeureraient ies missionnaires ; les sauvages, même les vagabonds, s'apprivoiseraient peu à peu, voyant le fruit du labeur ; ceux qui sont en haut descendraient, et les Français avanceraient tant qu'ils voudraient vers le midi; et ainsi, concluait lePère, nous ]jBs instruirons tous, chacun selon sa portée. »
Jamet promettait « belles terres et bonnes rivières, bonnes chasses et meilleures pêches », à quiconque irait là-bas. Hardiment, ce moine songeait aux enfants que certains parents « contraignaient de se faire moines » pour ne point diviser leurs terres. « Je conseille à ces parente, disait-il, de leur donner ce qu'il coûte à ce faire, et de les envoyer en ces pays » d'outre-mer. Il parlait aussi des dépenses faites par la noblesse, « qui consomme ses terres en superfluités » : en se retranchant un peu de son superflu, chaque famille noble pourrait exporter et installer làbas, à ses frais, « une peuplade de quinze hommes ». Au demeurant, combien de gens en France, « honnêtes hommes » d'ailleurs, mais « coupables pour un ou deux mauvais actes », que l'on pourrait reléguer au Canada, pour concilier justice et miséricorde, et pour qu'ils fussent colOns ! Ainsi, « dans peu d'années, on ferait une seconde France ».
Tel se développait le programme du P.- Denys Jamet ; et le P. Le Garon, déjà, était en route pour le pays des Hurons, avec douze Français"^*. Cet ancien aumônier et précepteur du duo d'Orléans n'avait assurément pris, dans la proximité de la Cour, aucune habitude de mollesse. S'il eût écouté Ghamplain, il eût attendu le printemps pour, s'aventurer au milieu des sauvages ; mais il avait hâte de connaître leur naturel et leur langage, « ayant d'ailleurs un grand contsntementj raconte
Champlain, que l'occasion se présentât pour souffrir quelque chose pour le nom et l'a gloire de notre Sauveur Jésus- Christ '^^ ».
Oui certes, l'occasion se présentait : elle avait même des raffinements de cruauté. Pour atteindre au pays des Hurons, Le Garon dut, plusieurs semaines durant, ramer tout le jour; prendre plus de cent fois son canot sur le dos afin d'éviter les rapides, et courir alors, d'un pied sans cesse meurtri, sur les roches coupantes, jusqu'à ce que la voie d'eau redevint navigable ; avaler, pour toute pitance, une mixture faite d'eau et de farine de blé d'Inde ; endurer enfin, après chaque journée de fatigues, une nuit de luttes contre moustiques et maringouins, ennemis-nés du sommeil. Mais à tout cela Le Garon se résignait, car « hélas ! écrivait-il à l'un de ses amis de France, quand on voit un si grand nombre d'infidèles et qu'il ne tient qu'à une goutte d'eau pour les rendre enfants de Dieu, on ressent je ne sais quelle ardeur de travailler à leur conversion et d'y sa-» criîier son repos et sa vie '^ » . H passa dix mois chez les Hurons, dont cinq avec Ghamplain; il griffonna, tant bien que mal, un premier essai de dictionnaire de la langue huronne, que plus tard, dans son ordre, on conservait comme une relique.
Le Garon et Ghamplain causaient beaucoup avec les Hurons, les entretenant de « notre créance, lois et coutumes » ; et parfois, au dire de Ghamplain, ceu^-çi Uui* l'épondaient î
36 LES OBIGIUES RELIGIEUSES pu CANADA.
Tu dis choses qui passent; notre esprit et que, nous . ne pouvons conaprendre par discours. Mais si tu veu3{; bien faire, d'habiter ce pays, et amener femmes et enfants, lesquels venant en ces régions, nous verrons comme tu sers ce Dieu que tu adores, et de la façon que tu vis avec tes femmes et enfants, de la manière que tu cultives les terres et ensemences, et comme tu obéis à tes lois et de la façon que l'on nourrit les animaux et comme tu fabriques tout ce que nous voyons sortir de tes inventions. Ce que voyant, nous apprendrons plus en un an qu'en vingt à ouïr discourir, et si nous ne pouvons comprendre, tu prendras nos enfants qui seront comme les tiens ; et ainsi jugeant notre vie misérable au prjx de la tienne, il est aisé à croire que nous la prendrons pour laisser la nôtre.
Et Champlain de eonelure : « Leur discours me semblait d'un bon sens naturel, qui montre le •désir qu'ils ont de connaître Dieu '7'', » Qq^ bons Hurons, sans le savoir, appuyaient les suggestions du P. Denys Jamet : il fallait, tout d'abord, peupler le Canada.
YII. — Mission et colonisation : le premier colon, le séminaire pour sauvages.
Il fallait le peupler de catholiques, insistaient les Frauciscains et Champlain, en juillet 1616, dans un colloque qu'ils avaient à Québec avec a six autres personnes des mieux intentionnées pour le bien du pays », colloque que l'abbé Go§selin, l'historien du Canada religieux, saluait naguère comme « la première asseinblée délibé-
LÈS PREMIÈRES EXPERIGNGES 37
raûte tenue par l'ÉgliBe du Canada '^^ ),. Ghamplain i*epaôâait aussitôt la mer, avec Jamet ^t Le Garon, pour rallier à ce programme de peuplement la «Compagnie des Associés », qu'il avait lui-même formée, au printemps de 1614, en vue de mettre en valeur la Nouvelle-France. Mais, parmi ces associés, marchands de Rouen ou bien de Saint- Malo, il y avait des calvinistes, que la diffusion de la foi catholique intéressait peu ; et quelle qae fût leur religion, tous songeaient au commerce et ne songeaient qu'à cela. Que leur parlait^on de culture ? Ils préféraient envoyer des vivres, de France au Canada, pour les cinquante ou soixante agents dont ils avaient besoin là^bas. Au demeurant, ils se sentaient sans cesse menacés par les marchands huguenots de la Rochelle, auxquels naguère le prince de Gondé, vice-rôi du Canada, avait maladroitement donné un passe-port pour la vallée du Saint-Laurent, et cette insécurité dissuadait les « Associés » défaire des dépenses pour la colonisation. Ghamplain, durant son bref séjour en France, ne parvint pas, même aidé par les Franciscains, à modifier sensiblement leurs dispositions ''9.
Du moins créa-t-il la colonie en ramenant un colon ; et pour une fois une hirondelle fit le printemps. Comme l'hirondelle regagne, alerte et fidèle, les latitudes d'où les frimas l'avaient exilée, Louis Hébert, expulsé d'Acadie, en 1613^ par là bourrasque venue de Virginie, s'envolait
38 LES ORIGINES RELIGIEtSES DtJ CANADA
derechef vers cette Nouvelle- France dont Ghamplain lui garantissait l'hospitalité. La migration comprenait sa femme, et même ses trois enfants. Il dira sur son lit de mort, dix ans plus tard, qu'il avait « passé les mers pour venir secourir les sauvages, plutôt que pour aucun intérêt particulier », et que, si tel était le bon plaisir de Dieu, il mourrait pour la conversion de ces « créatures raisonnables, qui pourraient, si elles en avaient la connaissance, aimer un même Dieu que nous ».
Cet ancien apothicaire, qui s'en allaita mille lieues de sa patrie exercer le métier de cultivateur avec une âme d'apôtre, et qui demandait des concessions de terres pour « donner un commencement à une peuplade chrétienne ^o », c'était bien le colon tel que le voulait Ghamplain, tel que le voulait le P. Jamet. Un seul colon, cela paraissait peu de chose ; mais un jour le P. Le Glercq, historiographe franciscain du Ganada, écrira : « Il fut l'Abraham de la colonie, le père des croyants. Sa postérité a été si nombreuse, qu'elle a produit quantité d'officiers derobeetd'épée, de marchands habiles pour le négoce, de très dignes ecclésiastiques, enfin un grand nombre de bons chrétiens, dont plusieurs même ont beaucoup souffert et d'autres ont été tués des sauvages pour les intérêts communs ^^. »
Les Franciscains, eux aussi, commençaient de coloniser : ils défrichaient des terres à Québec ; ils se flattaient de pouvoir, au bout de deux ans.
« nourrir douze personnes sans rien mendier en France, ayant du grain suffisamment pour faire du pain et de la bière, et des cochons assez pour faire lard » , et des anguilles à saler, et « pouvant nourrir poules, oies, chèvres et vaches » ; ils amenaient de France, aussi, en l'une de leurs traversées, un âne et une ânesse, figures nouvelles pour la population sauvage, qui crut avoir affaire à des démons et qui, les entendant braire, s'enfuit « à vau-de-route » dans les bois^^. Les ressources de la terre canadienne, bien exploitées, pouvaient aider les Franciscains à vivre.
Lescarbot reprenait la parole, en 1617, en quelques pages qu'il intitulait : le Bout de Van sur le repos de la France. l\ invitait la France et son roi, libérés de la dictature de Goncini, à christianiser les peuples d'outre-mer. « Nous avons autrefois, disait-il, méprisé les offres de Christophe Colomb, et maintenant nous y avons du regret. La Terre Neuve n'est de si petit rapport qu'elle ne vaille tous les ans un million d'or à la France. Si nous ne l'occupons, un autre nous préviendra (et jà est en campagne), qui en saura bien faire son profit et y attirera vos sujets, ce qui ne peut échoir qu'à la diminution de votre grandeur et à un reproche qui durera avec le repentir tant que le royaume subsistera 8^. » Lescarbot parlait en prophète : il prévoyait le duel qui s'engagerait un jour, dans ces régions , entre Angleterre et France ; il voulait que la France prît les devants. Il n'était-
4Ô tÈë Ofti&INÉS kELiGifitJSES DtJ ÛAIÎADA.
pas jusqu'à la Chambre de commerce de laRochelle (jui n'observât avec insistance, dànâ laréponaeà une supplique de GhamplainS^, que l'on pouvait ft tirer un nombre infini de peuples deà ténèbres de l'impiété et brutales mœurs, les amener à la lumière de la vraie religion et à une vie plus humaine et civile ».
Déjàj Sôus le pavillon de France et par rinitia" tivé franciscaine, des œuvres civilisatrices s'ébauchaient, LeCaron, dans Thiver de 1648 à 1619,6e faisait maître d'école à Tadoussâc, pour les Montagnais ; son confrère Huet, après un bref coup d'oèil êiiT les besoins du Canada, regagnait l'Eurtrpej en VUe d'intéresser à la construction d'un ôoUège pour petits sauvages la générosité fran* çaisé. On voulait ouvrir ce collège à Québec, à une petite demi4ieue du fort, dans le site même Où Ghamplain souhaitait d'édifier une ville, « dô la grandeur presque de eelle de Saint- Denis^ >> — une ville qui s'appellerait Ludovica^ du nom du roi de France, ôt que dominerait un beau temple an Rédempteur^ en commémoration du rachat des pauvres èauvages ^s. Le prince de Gondé, vicéroi du Ganada, et le grand vicaire de Pontoise, Charles des Bôves, fournirent quelques fonds pour lé projet de collège : dès 1620, sous le nom de séminaire Saint-Charles, une bâtisse, àQuébec, re* cevait quelques jeunes indigènes, et d'autres s'expédiaient dans les couvents franciscains de France, pour y être instruits. « Notre séminaire serait
LES PREMIERES EXPERIENCES il
d'une grande ressource, gémissait Le. Garon, si on avait les moyens de fournir à tout ; mais vti la pauvreté du pays, noua ne saurions y nourri* qu'un oertaiti nombre de sauvages ^'5. »
VÎII. — Capitalisme et peuplement î le P. LéBàillif et les « cahiers « du dàiiâda.
Les ambitions mêmes dé la mission témoignaient avec acuité l'urgence delà Colonisation. Le Canada demeurerait pauvre tant que les colons n'afflueraient point. Mais l'unique colon, le colon-type, Hébert, ayant produit plus de grains qu'il n'en avait besoin pour sa maison, recevait l'ordre de ne vendre son superflu qu'à Ift Compagnie des Associés, au prix fixé par elle ; médiocre méthode pour encourager la culture*
« Les anciens marchanda, écrira plus tard le Franciscain Sagard, Ont traité les Hébert avec toutes les rigueurs possibles^ pensant peut-être leur faire perdre l'envie d'y demeurer et à d'autres ménages de s'y aller habiter, qu'en condition desér'viteurs ou plutôt d'esclaves, qui est une espèce de cruauté aussi grande que de ne vouloir pas qu'un pauvre homme Jouisse du fruit de son travail. O Dieu ! partout les gros poissons mangent les pé' tits 87. »
En 1619, on avait obtenu» après de grands efforts, que les Associés promissent d'entretenir à Québec quatre-vingts personnes, et de fournir
vingt-quatre bêches et deux faucilles, du bétail et des armes ; toutes ces promesses s'en allèrent en fumée. Ils laissaient leurs agents molester les sauvages. « Ils pensaient, dit Ghamplain, avoir le gouvernement à eux seuls, et faire, au Canada, comme une république à leur fantaisie ^. » Au demeurant, il leur déplaisait que Ghamplain voulût se mêler de coloniser ; que ne rétournait-il à ses explorations ? Tout lieutenant qu'il fût du prince de Gondé, ils s'essayaient, en 1619, à lui contester le droit de commander à Québec. L'an 1620 leur réservait un double échec ; car Ghamplain rapportait au Canada une commission du duc de Montmorency, le nouveaiivice-roi, qui confirmait ses pouvoirs, et une lettre de Louis XIII, qui lui recommandait expressément d'avoir « soin de la religion catholique ». Les Associés s'étaient agités pour évincer Ghamplain : roi et vice-roi le consolidaient. Cette déception leur annonçait leur .disgrâce: leur groupement dut s'effacer, en 1621, devant une nouvelle compagnie, qui avait la confiance de Montmorency, et que les frères Guillaume et Emery de Caen présidaient 89.
On pouvait espérer qu'en reconnaissance pour le privilège commercial si prestement obtenu, les frères de Caen s'occuperaient des intérêts du roi de France non moins que de leurs capitaux; quant aux intérêts de la foi romaine, il demeurait permis d'être encore perplexe , vu leur qualité de huguenots . Mais la petite colonie, à mesure qu'elle progrès-
lâSS PREMIÈRES EXPÉRIENCES 43
sait, aspirait à déiremr) en face des compagnies financières successivement préposées à l'exploitation du Canada, une puissance d'opinion, dont auraient à tenir compte les autorités de la métropole. Au cours de leurs premières années de vie commune, cette poignée de Français qui n'avaient quitté la France que pour l'élargir en une plus grande France, avaient commencé de se faire une âme collective, et d'élaborer les rudiments d'une politique canadienne. Leur accord et leurs communes requêtes se manifestèrent, en septembre 1621, dans un acte de délégation que Ghamplain, les Pères Jamet et Le Garon, et dix autres Français de Québec, donnaient au Franciscain Le Baillif, pour qu'en leur nom il allât à Paris voir le Roi. Le Baillif emportait aussi une lettre des. Pères ^°.
Il s'en fut exprimer à Louis XllI la crainte de ses commettants, la crainte de ses frères en religion, qu'un jour ou l'autre « le titre auguste de Nouvelle- PVance fût changé en un autre, de Nouvelle-Hollande, Flandre ou Angleterre ». Sur les lèvres de ce moine, comme naguère sous la plume de Lescarbot, retentissait déjà le douloureux et pressant appel que si souvent, cent quarante ans durant, le Canada dut adresser à la vieille France, trop aisément oublieuse des convoitises canadiennes de l'Anglais ; il fut l'un des premiers en date, parmi ces infatigables et indispensables sonneurs d'alarme, que le gouvernement de Louis XV aura le tort de ne point écouter.
ii LES dftlÔÏNÉS BELlG^IEÙSES DU CANADA
A dôtïi l'éprises, le P. Le Bâitlif fut reçu par Louis XIII. A ôéttè hôUi'e crû les huguenots delà Rochelle^ rértoltê» contre le Roi, * faisaient pot^ terau^ sauvages des armes et munitions, en les anirttâiit à couper la gorge aux Français, et à rai'ner leurs habitations ^i^ » Le Baillif croyait pouvoir Souhaiter de Sa Majesté qu'il fût défendu aux frères de Gaen d'installer au Canada des huguenots. En fâitj depuis vingt ans, dans les so^ciétés financières tour a tour constituées, réléraent huguenot était fort influent ; et plus soucieux dé. trafic que décolonisation, il n'avait rien tenté pour réaliser lé rôvô qu'avait jadis formé Golignyy d'une France protestante en Amérique. Aussi M. Salone^ l'historien de la colonisation delà Nouvelle^ France j a-t-il pu dire que par leur insouciance de coloni* sér, les huguenots lurent « les artisans de leur propre disgrâce^ ». Eusisént-ils Voulu^ en 1621, faire réàipiseencê^ et substituer à leur politique de lucre Une politique dépeuplement, l'heure où les Rochélaià menaçaient partout, et même enNou^ Velle-Francej lés intérêts du roi de France ^ n'eût pas été propice pour une telle volte-face, dont Le Baillif^ au nom de ses commettants, voulait prévenir le péril.
Lé Baillif demandait âU Roi l'établissement d'une bonne justice, unegarnision de cinquante hommes, l'argent néceêsairè pour construire un fort, une augmentation d'appointements pour Ghamplain.
11 parlait, enfin, du séminaire pour jeunes êauva-
XE;S PRESIlèRES EXPÉRIENCES 4§
gôs, fit requérait, safts fausse digcrétiou, deux iuUJq Pinq cents éçus par au, pour y entretenir cinquante néophytes ^^.
Tels étaient les « cahiers » de la minuscule colonie française du Canada- Louis XIII, alors très occupé des séditions huguenotes, n'avait pas le loisir d'étudier aussitôt de si nombreuses requêtes : du moins les frères, de Gaen durent-ils s'engager, sur l'ordre du Roi, à faire les frais de l'entretien de six Franciscains, et à installer au Canada, tous les deux ans ^ six familles de laboureurs, charpentiers et maçons, Les lamentations de Champlain, six ans plus tard, témoigneront que pour exécuter ces promesses de colonisation, pourtant bien modestes, la compagnie des frèreç dâ Caen ne montra pas beaucoup d'intelligence, ni de générosité. Bile laissa même Québec sans défense, encore que les Iroquois, très menaçants, fussent assez audacieux pour tenter un jour l'assaut contre le couvent des Franciscains, et pour se venger de leur défaite, en faisant mourir à petit feu deuxHurons, qu'ils obligeaient à manger leur propre chair ^^.
IX. — Lq frère Sagard chez les Hurons. Un premier Mlan : la relation du P. Le Garon.
Parmi ces circonstances passablement ingrates, l'apostolat religieux s'outillait : des postes de missionnaires fonctionnaient à Québec, à Tadous-
sac, aux Trois Rivières, chez les Hurons; la mission de Québec s'enrichissait d'un début de noviciat.
Déjà, semble-t-il, des manuscrits franciscains sur les langues sauvages couraient dans les couvents de France. Il y avait à Montargis, l'ancien cloître du P. Jamet, un jeune frère convers, Gabriel Sagard, qui apprenait la langue des Montagnais. On lui fit, en 1622, passer l'Atlantique : il se rendra compte, bientôt, lorsqu'il abordera les sauvages, que, malgré les bonnes études faites à Montargis, il ne savait pas parler montagnais « à la cadence du pays », et que « pensant baragouiner, il demeurait muet, et eux avec lui^^ ». Un Père franciscain, Nicolas Viel, traversa la mer avec Sagard. Débarquant tous deux dans la baie de Gaspé, ils dessinaient dans l'écorce des arbres, avec la pointe d'un couteau, des croix et le nom de Jésus, pour apposer sur ce pays les armes du Christ. On pes destina tous deux au couvent qu'avaient les Franciscains chez les Hurons 96^ .
Un couvent, vraiment, que le Pauvre d'Assise eût aimé ! Une hutte d'écorces, mesurant vingt à vingt-cinq pieds de long sur douze à quinze de large : une fente, au faîte, laissait sortir la fumée. Ils y aménagèrent trois pièces : i^une servait de cuisine, et de salon pour recevoir les sauvages, et, par surcroît, de chambre à coucher, à la faveur d'une natte de jpiies sur laquelle ils pouvaient
s'étendre, et d'un billot de bois qui leur servait de chevet ; une seconde chambrette abritait leurs outils ; une troisième prit figure de chapelle 9'''. Au jour le jour, les sauvages affluaient : on ne les baptisait d'ailleurs qu'à bon escient, lorsqu'ils paraissaient « touchés, instruits, humanisés », comme l'exigeait une consultation récente donnée aux Franciscains de Paris par les docteurs de Sorbonne, et pleinement conforme à la pratique qu'avaient suivie en Acadie les Jésuites Biard et Massé.
A voiries Hurons assister les malades et les pauvres, et pratiquer l'hospitalité, et se donner pour loi de ne jamais s'impatienter, sinon pour « faire respecter Thonneur des mprts », Sagard eût volontiers salué en eux des âmes^naturellement chrétiennes ; mais c'était d'autre part leur maxime, de ne pardonner jamais ^8 ; mauvaise condition, pour apprendre \q Pater ! Sagard, diligemment, observait leurs mœurs et devinait leurs âmes. Quelques années encore, et la nation huronne s'émiettera, succombera, sous l'implacable poussée des Iroquois. Plus heureux que beaucoup de peuples disparus, les Hurons devront à ce Franciscain d'avoir une histoire : son Grand voyage du pays des Hurons^ qu'il publiera à Paris en 1632, perpétuera le souvenir de l'hiver et du printemps qu'il avait passés chez eux.
Rappelé en France par ses supérieurs au cours dé l'année 1624, Sagard prit congé de ses pauvres
48 LES ORfGINES RELIGIEUSES DU C4NADÀ.
^Ruvages, que son départ affligeait ; « délaissant Dieu pour Dieu par robéissance ^^ », il s'embarqua avec le P. IrénéePiat, qui venait, lui, d'évangér User les Montagnais. Les deux voyageurs emportaient une « relation » , où leur confrère Le Garon s'expliquait franchement sur l'état rejigieiix du Canada. « Je ne vous satisferai pas beaucoup, avouait-il, par le grand nombre de conversions des âmes ; on en fait peu de véritables parmi les sau'vages, » On baptisait de nombreux enfants, quelques adultes moribonds : « Hors de là, disait Le Garon, il y a peu de fruits à faire. » Gar, d'après lui, on se trouvait en présence de nations qui, parmi une infinité de superstitions, a ne s'attachaient à rien par principe de religion » ; leur langue même manquait de termes pour exprimer la Divinité. Il ajoutait que les Iroquois, ayant « plus d'esprit », seraient peut-être « plus capables de concevoir nps vérités » ; mais la politique les mettait aux prises avec nos clients les Hurons, Le Garon sentait que le christianisme, qui défendait d'avoir plusieurs femmes et qui défendait de se venger, étonnait toutes ces peuplades; et du reste, insistait-il avec mélancolie, « il semble que leurs péchés aient répandu en elles un aveuglement et une insensibilité pour toute sorte de religions, que les histpriens ne remarquent point dans les autres peuples du monde 1°° ».
Était-ce une raison de se décourager ? Il faut au
coij-traire, affirmait-il, « s'attacher davantage à Touvrage, et attendre le fruit en patience ». Solennellement, les Franciscains venaient de proclamer « le Patriarche saint Joseph, père, patron et protecteur de la Nouvelle-France » ; et sous cette insigne tutelle ils voulaient qu'au Canada l'Eglise crût et se multipliât.
Mais des Franciscains, la compagnie des frères de Gaen n'en nourrirait jamais plus de six. Il convenait donc de trouver un ordre qui, par luimême, eût des ressources, et qui vînt collaborer avec les religieux de saint François. Le P. Piat avait mission de s'aboucher avec les Jésuites, dès sa rentrée en France, et de leur proposer, comme champ de travail, le bassin du Saint- Laurent.
X. — Les aspirations apostoliques du duc de Ventadour ; les Jésuites au Canada.
Précisément, à ce moment, la vice-royauté du Canada changeait de titulaire. Montmorency, fatigué de ses conflits avec les frères de Caen, voulait vendre sa charge ; son neveu, Henri de Levis , duc de Ventadour, allait l'acquérir loi .
Dans rhôtel qu'il occupait au coin de la rue de Tournon et de l'actuelle rue Saint-Sulpice, ce jeune pair de France menait la vie d'un homme d' œuvres. Tout près de lui, une enfant de quinze ans, Marie-Liesse de Luxembourg-Pinei, qu'on
BO LES QRiaiNES RELIGIEUSES DU C^NA^DA.
lui avait donnée comme femme, deux ans plus tôt. C'était un gracieux ménage, auquel la Cour prodiguait ses sourires , et que l'on réputait heureux. On les savait riches ; on les disait unis. Unis, ils l'étaient en effet, et ce sera l'accord même de leurs âmes, la convergence de leurs vocations exceptionnelles, qui les amènera plus tard à se séparer. . . Marie-Liesse sentira l'attrait du Carmel, et y entrera, tandis qu'Henri, lentement, s'acheminera vers le sous- diaconat.
Un capucin de ses amis, qui publiait un livre intitulé : Ze Triomphe de V amour de Dieu en la conversion d'Hermogène, le P. Philippe d'Angoumois, professait expressément que « les personnes du monde étaient proprement appelées à servir dans le dehors à tous les ouvrages de piété, et que c'était à leur piété que le succès et la récompense de ces bonnes œuvres étaient réservés ». C'est sous l'impulsion de ces maximes queYentadour, quelques années après, fondera la fameuse Compagnie du Saint-Sacrement ^O-. Déjà, sans doute, elles occupaient sa pensée, lorsqu'au début de 1625 le P. Noyrot, Jésuite io^^ i^i yint exposer qu'il y avait au Canada une magnifique mission à soutenir, des sauvages à faire convertir, et qu'il fallait qu'il acceptât d'en être vice-roi. Ventadour consentit.
Quelques jours s'écoulaient, et le Franciscain Piat, fraîchement débarqué du Canada, se présentait à son hôtel, pour demander pfficiellemeivt
qu'on expédiât là-bas des Jésuites. Au cours de l'entretien, le P. Noyrot survenait.
Il était naturel que dans les maisons de la Compagnie la nouvelle de cette démarche franciscaine suscitât une grande joie *. Car les beaux récits faits à La Flèche gardaient leur ascendant sur les jeunes Pères, lorsque à Paris, au collège de Clermont, ils venaient achever leur théologie. Le P. de la Bretesche, qui avait dans ce collège la direction spirituelle, était leur confident : un d'entre eux, nommé Le Jeune, lui racontait qu'en songe, jadis, il s'était trouvé au milieu des Iroquois, et que, sur le point de ^périr, il avait appelé à son secours son camarade Vimont. « Je n'ai pas l'habitude de faire des prédictions, disait à Vimont le P. de la Bretesche agonisant ; cependant je vous affirme que vous verrez une maison de Jésuites à Québec ^^^. »
* On notera plus tard quelque amerturne contre les Jésuites chez les historiographes franciscains de la fin du xvii° siècle, comme Ghrestien Le Clercq ; elle prendra même une expression passionnée dans une Histoire chronologique de la Nouvelle-France, écrite en 1869, et dont l'auteur anonyme, qui se présente comme un officier, est peut-être le franciscain Sixte Le Tac (édit. Réveillaud. Paris, Fischbacher, 1888), M. H. A. Scott {Mémoires de la Société Royale du Canada, 3' série, XVI (1922, p. 42-55), a récemment. discuté les allégations de Le Clercq et Le Tac. Dans le recul, les incidents qui suscitèrent jadis certaines polémiques perdent beaucoup de leur importance, comme on s'en peut rendre compte en observant le peu de place qu'ils tiennent et la sérénité des appréciations dont ils sont l'objet dans les deux monographies du P. Jouve et du p. de Rochemonteix, auxquelles nous sommes ici très redevable.
Subitement, quelques mois après, ces mystérieuses intuitions d'un mourant s'accomplissaient : le vice-roi Ventadour, et les Franciscains, et les autorités de la Compagnie de Jésus, voulaient que, rapidement, cette maison s'ouvrit. Ventadour promettait même de pourvoir aux voyages de six Jésuites.
Le P. Coton vivait encore : il était provincial de Paris ; à ce titre, il eut à désigner lés prochains émigrants. Ennemond Massé, l'ancien missionnaire de TAcadie. Tapôtre de l'idée missionnaire auprès des scolastiques de La Flèche, .était qualifié pour reprendre ces routes d'outremer, que depuis onze ans son geste montrait. On lui joignait un jeune Père de trente-deux ans, Jean de Brébeuf ^o^, rejeton d'une famille normande qui jadis avait combattu avec Guillaume le Conquérant sur la plage d'Hastings, avec saint Louis sur celle de Damiette, vrai type de chevalier suivant l'idéal de saint Ignace : ses traditions familiales, sa vocation de milicien du Christ, armaient son aventureuse vaillance pour tout ce qui lui paraissait être l'honneur de Dieu. Il dut quitter sans aucun regret les grammaires grecque et latine, qu'il enseignait au collège de Rouen, pour aller chez les sauvages étudier d'autres grammaires. Coton nommait, comme supérieur de la mission, le P. Charles Lalemant ^^^^ qui dirigeait à Paris le pensionnat du collège de Clermont : avec deux Frères coadjuteurs,
le petit essaim de Jésuites était ainsi constitué. Le 15 juin 1625 ils arrivaient à Québec, en compagnie d'un Franciscain, le P. Joseph de la Roche d'Aillon 107.
Les Jésuites sentirent qu'Émery de Gaen les accueillait médiocrement. Dans ce Canada où il n'y avait encore que très peu de livres français, un livre, les avait devancés : c'était le pamphlet ■qui s'intitulait \ Anticoton ^o^, et qui était une sorte d'arsenal pour les campagnes contre la Société de Jésus. N'ayant où se loger, ils bénéficièrent d'abord de l'hospitalité franciscaine i^^. Ventadour leur expédia une concession qui les rendait propriétaires de la pointe appelée « fort Jacques Cartier, » et des alentours : ils y plantèrent la croix, et commencèrent à bâtir leur maison de Notre-Dame des Anges, à défricher, à bêcher ; Champlain leur savait gré de besogner ainsi, « comme gens vigilants et laborieux, pour se pouvoir nourrir, et se passer des commodités de France 110 ), (^ar ces « commodités » arrivaient fort mal ; les frères de Caen ne faisaient importer des provisions de bouche que pour les employés de leur société, et fréquemment la famine menaçait. Vingt ouvriers, laboureurs et charpentiers, arrivaient de France, en juillet 1626, amenés par deux autres Jésuites ; il faudra, en 1627 , que tous ces travailleurs regagnent la France, faute de vivres *, Guillaume de Caen
* Antérieurement à 1627, il n'y eut en définitive, au Canada
ayant fait arrêter à Honfleur les ballots de provisions que les Pères de France expédiaient aux Pères du Canada. De plus en plus nettement, la mauvaise volonté dès gens d'affaires se manifestait comme une entrave pour l'idée de colonisation et pour l'idée de mission 1*^ ; ces deux idées, en revanche, se révélaient solidaires, et leurs intérêts apparaissaient connexes.
Lisons, pour nous en convaincre, le mémoire que le 26 novembre 1626 Isaac de Razilly adressait à Richelieu pour l'inviter à faire de la France une puissance coloniale ; dans ce mémoire, l'idée de mission tient une place. Razilly songe à ce « spirituel qui est dans l'Afrique et l'Amérique, où il y a plusieurs millions d'âmes qui ne respirent, sinon d'être instruits de la vrai loi divine ».
Il est besoin, explique-t-il, de grandes sommes de deniers pour travailler à la conversion de ces pauvres .âmes, afin d'introduire des sémiaaires et porter des étoffes pour habiller les peuples nus, lorsqu'ils seront baptisés. Cette bonne œuvre louche à Messeigneurs les Cardinaux, Archevêques, Evêques, Abbés, Prieurs et Prélats, qui pourraient, par leurs bontés, contribuer le cinquième de leurs revenus, et élire dans chacun archevêché gens qu'ils connaîtront fidèles pour l'administration de leurs deniers qui se-
que trois concessions seigneuriales de terres : le Sault au Matelot près Québec, donné à Hébert en 1628 ; le cap Tourmente, donné à Guillaume de Caen en 1624, et Notre-Dame des Anges, donnée aux Jésuites en 1026 (William Biîknett Mlnro, Documents relaling to the seignieurial tenure in Canada, 159S-1854, p. 4, n. 1).
ront employés pour la seule gloire de Dieu et bieû public. Même, du susdit argent, l'on fera embarquer quantité de pauvres pour les transporter dans les pays étrangers où seront les colonies plantées, et on fondera des revenus raisonnables pour faire bâtir des églises, et pour l'entretien^des archevêques et évêques qui y pourront être ; ils auront même droit, comme ils en ont en ce royaume, pour la dîme.
Je sais bien que la charité dans l'Eglise est bien refroidie et que plusieurs aiment mieux jouer leurargent, aller à la chasse, prendre les lièvres, que d'avoir soin de la . conversion des pauvres limes, qui fera que plusieurs ne voudront contribuer volontairement à telles choses. Et pour y remédier, en les faisant participants de ses bonnes œuvres, il conviendra que. de tous les biens d'Eglise qui sont de la nomination du roi venant à. vaquer, que Sa Majesté les donne à charge d'une pension annuelle du cinquième du revenu, pour employer aux saintes * entreprises ci-dessus ^^^.
Razilly, si oii l'eût laissé faire, eût volontiers taxé l'Église de France pour la Nouvelle- France ; il l'eût taxée pour l'intérêt de la foi, il l'eût taxée pour l'intérêt .du royaume.
XI. — ^ Richelieu et les Cent Associés. Victoire dps idées de peuplement et de mission.
En cette même année 1627, Richelieu, sur la demande des Jésuites, consacrait la solidarité entre l'idée coloniale et l'idée missionnaire. L'un des deux Pères qui avaient conduit au Canada
cette équipe de travailleurs si brusquement rapatriée n'était autre que le Père Noyrot, confesseur du duc de Ventadour : revenu rapidement à Paris sur l'ordre du P. Lalemanti^^^ il disait au duc, au cardinal de Richelieu, les amertumes et les pensées des Jésuites de la Nouvelle-France. Ventadour était déjà très mécontent des frères de Gaen, depuis que le Franciscain Le Caron, dix-huit mois plus tôt, lui avait parlé de prières huguenotes^ publiquement faites sur le fleuve Saint-Laurent, et auxquelles les catholiques étaient obligés d'assister i*^. Un factum anonyme, dû sans doute à la plume de Le Caron, s'intitulait : Plaintes de la nouvelle-France dite Canada à la France sa germaine '^'^^. Ces doléances, ces requêtes trouvèrent l'adhésion du vice-roi Ventadour et du cardinal de Piichelieu ; et ce fut le coup de mort pour la compagnie des frères de Gaen.
Richelieu, le 29 avril 1627, signa l'acte d'établissement d'une compagnie nouvelle, dite des Cent Associés ou de la Nouvelle-France, et luimême se mit à la tête de l'entreprise. Les villes de l'intérieur aussi bien que les villes côtières, les jfonctionnaires et les gentilshommes aussi bien que les marchands, participèrent à la fondation de cette compagnie nouvelle : Richelieu souhaitait qu'elle représentât, non seulement l'élément mercantile, mais toutes les forces vives du pays.
Le duc de Ventadour abdiqua sa vice-royauté.
Désormais bénéficiaire du monopole des pelleteries, la compagnie de la Nouvelle-France s'engageait à ne faire passer au Canada que des Français catholiques, à en transporter, dès 1628, de deux à trois cents, et jusqu'à quatre mille pendant les quinze années suivantes ; à se charger, trois ans durant, de la nourriture et de l'entretien des transportés ; à pourvoir pendant quinze ans aux frais du culte et à la subsistance de trois prêtres dans chaque poste de mission. Enfin des avantages considérables seraient faits aux sauvages convertis, qui seraient « censés et réputés naturels français 1^6 »
Le programme autrefois dessiné pour Jacques Cartier, par la plume royale de François I^*", le programme qu*avait, en 1615, esquissé pour le cardinal de Joyeuse le Franciscain Jamet, et dont s'inspiraient encore, en 1622, les requêtes soumises à Louis XIII par le Franciscain Le Garon, trouvait enfin son accomplissement : de son voyage d'aller et retour au Canada, le Jésuite Noyrot avait rapporté les précisions nécessaires et les arguments décisifs ; il avait persuadé Richelieu. L'esprit de capitalisme, qui ne visait qu'à exploiter le Canada pour un intérêt de lucre, devait finalement capituler devant l'idée de colonisation, pour la plus grande gloire de la France, et de Dieu aussi.
Outre-mer, l'apostolat s'essaimait, s'outillait. Le Franciscain Viel, en 1625, avait trouvé la
b8 LES ORIGINES RELIGIEUSES DU CANADA
mort, chez les Hurons, dans des circonstances qui amenèrent ses frères en religion à inscrire son^ nom dans leur martyrologe : trois sauvages l'avaient traîtreusement jeté à l'eaUj et noyé, avec le néophyte Ahuntsic, qui l'accompagnait. Le lieu de cette tragique aventure allait s'appeler le Sault-du-Récollet^i'^. Un missionnaire était mort, mais la mission vivait. Le Franciscain La Roche d'Aillon, après un séjour chez les Hurons, abordait une nation voisine qui s'appelait la Nation Neutre i^^. Le Jésuite Brébeuf avait l'air, lui, de se naturaliser Huron : il suivait ces sauvages à la chasse, montait avec eux dans leurs pirogues, les soignait, leur prêchait. Rebutés par l'austère morale qu'il leur enseignait, les Hurons lui disaient : « Tes usages ne sont pas les nôtres, ton Dieu ne peut pas être notre Dieu. » Chaque matin, il renouvelait son vœu, de souffrir tout ce qu'il faudrait souffrir : voir le message qu'il apportait mis en échec par quelque sorcier, très estimé des sauvages, c'était sans doute,, pour lui, la plus grande des souffrances. En baptisant quelques enfants qui allaient mourir, il peuplait le ciel; mais la terre, elle, quand donc serait elle, en ces parages, peuplée de chrétiens ? Brébeuf, avec une impatience résignée, préparait l'avenir, en traduisant le catéchisme espagnol du P. Ledesma en langue huronne ^^^ : l'instrument d'apostolat, d'avance, serait ainsi tout prêt. Et déjà, des deux côtés de l'Atlantique, s'éveil-
Lés Premières expériences S9
lait, dans la pensée des Jésuites, l'idée d'organiser un collège pour la Nouvelle-France) de demain ; par une anticipation confiante sur les besoins mêmes de la future colonie, ils voulaient, sans retard, passer aux réalisations, ouvrir ce collège à Québec. Pour cela, il fallait de l'argent: le P. Coton, à Paris, commençait d'en recueillir. 11 obtint, en mars 1626, que le marquis de Qamaches, au moment où son fils entrait au noviciat, donnât seize mille écus et une rente annuelle de trois mille livres, « pour le secours et l'institution spirituelle des Canadiens ^^o ». Huit jours après, le P. Coton mourait : sa dernière pensée avait ainsi émigré vers le Canada, pour une plantation nouvelle. On acceptait que les moissons tardassent, mais on était pressé pour les semailles.
Le P. Lalemant, de Québec, écrivait dès 1626 à son frère le P. Jérôme Lalemant : « Je supplierais volontiers ceux qui ont de l'affection pour ce pays, qu'ils ne se dégoûtassent point s'ils n'entendent promptement des nouvelles du fruit que l'oïi espère. La conversion des sauvages demande du temps. Lespremières six ou sept années sembleront stériles à quelques-uns. Ne faut-ilpas des commencements partout 121 ? » Humblement, sans emphase, on enregistrait ces « commencements », l'histoire , par exemple, de cesMontagnais qui confiaient à Ghamplain, pour qu'il les fit instruire, trois filles de leur nation. Champlainles dénommait Foi, Es-
pérance, Charité ; « les sauvages furent très aises, écrit-il, et moi aussi, tant pour le bien du pays comme pour l'espérance que je voyais que c'étaient trois âmes gagnées à Dieu *22 »,
XII. — Un effondrement momentané : Québec perdu; la mission dispersée.
Soudainement ces « commencements » s'effondrèrent. Des Écossais, les frères Kirke, nés à Dieppe d'une mère française, équipèrent une flotte à Londres et prétendirent, en juillet 1628, au nom du roi d'Angleterre, prendre possession du Canada. Il n'y avait alors à Québec, encore, que six familles françaises ^^^ ; mais de France, en ce même instant, arrivaient quatre cents passagers : parmi eux, il y avait le P. Lalemant, qui retournait à sa mission de Québec, et qui amenait avec lui un de ses confrères, le P. Ragueneau ; et il y avait deux Franciscains. Ils avaient échappé, en quittant Dieppe, à deux vaisseaux des Rochelais révoltés, qui avaient fait mine de les attaquer ; ils n'échappèrent pas à la flotte des Kirke. Tous furent capturés : les Jésuites furent expédiés en Angleterre, et plus tard relâchés ; on laissa les Franciscains s'en aller sur une embarcation basque, qui les ramena sur la côte de Galice.
Des Franciscains et des Jésaites, il en restait encore à Québec, avec Ghamplain ; les Kirke, en 1629, visèrent Québec. Cette année-là, encore,
ils avaient auprès d'eux, pour les conseiller et les guider, un huguenot français, nommé Jacques Michel : il leur servait de vice-amiral ; la haine contre les Jésuites, qu'il appelait des ce Judaïstes », et contre « ces chiens de Malouins espagnols », l'avait rendu traître à son pays. Ghamplain, devant le péril imminent, ne permit pas que Bréheuf restât chez les Hurons, ni que Le Caron s'enfonçât chez les Algonquins pour maintenir, en Nouvelle-France, un vestige de l'apostolat français. Lorsqu'il capitula dans Québec, le 19 juillet 1629, il emmena tous les missionnaires avec lui ^^K
Un instant, Ghamplain avait souhaité qu'Hébert s'en retournât en France, ne pouvant plus, disaitil, « espérer en Canada sacrements et secours de la religion ». Mais Hébert resta, avec tous les siens ; le ménage Hébert adopta Espérance, et les Gouillard, gendre et fille d'Hébert, adoptèrent Gharité. Et Gharité disait à Gouillard : « Nous ne t'abandonnerons point non plus que notre père en l'absence de M. de Ghamplain; ce qui nous fera patienter, et ce qui nous donnera de la consolation, c'est que nous attendons le retour des Français 1^5 . »
Michel, à Tadoussac, en présence des compatriotes qu'il avait trahis et momentanément vaincus, palliafsa gêne en crachant l'invective: il prit Brébeuf à partie ; il l'accusa, accusa les autres • Jésuites, d'être venus au Canada pour dépouiller
les castors de leurs peaux, bien plutôt que pour sauver les âmes ; il jurait, conviait ses camarades à noyei; dans le vin la colère où le mettaient ces « sycophantes » de Jésuites. Il voulait être pendu, si la journée se passait sans qu'il eût souffleté le P. Brébeuf. Au cours de l'orgie, la mort le surprit ; et peu de temps après, des sauvages, qui regrettaient le départ de la croix et des fleurs de lis, déterrèrent son cadavre et le pendirent. « Les Jésuites vont crier au miracle ! » murmuraient les Anglais. Le P. Le Jeune, plus circonspect, se contentera de conclure, en sa Relation, qu' « il ne fait pas bon blasphémer, contre Dieu ni contre ses saints, ni se bander contre son roi, trahissant sa patrie 126 ».
Cependant, tout près des côtes canadiennes, une suprême . flottille française luttait contre la tempête; elle ramenait le P. Lalemant, supérieur de la mission; il avait avec lui le P. Noyrot, et deux jeunes Pères, dont l'un sera plus tard une gloire pour l'Église canadienne, Joseph Vimont 127. S'ils eussent pu débarquer dans le bassin du Saint- Laurent, ils n'eussent plus trouvé que des ruines. La tempête, qui de tous ces passagers fit autant d'épaves, leur épargna du moins la tristesse d'une telle vision. Le P. Noyrot fut noyé ; les mêmes messages qui apprirent au duc de Ventadour que la terre confiée naguère à sa vice-royauté avait cessé d'être française, l'informèrent en même temps que son confesseur était mort. Vimont et
un autre Père, jetés sur les côtes du Gap Breton, prirent langue avec les sauvages, quelque temps durant, et la vaillante équipée du Dieppois Charles Daniel, qui capturait en ces parages l'Ecossais Jacques Stuart et qui installait ces deux Jésuites, était célébrée par un de ses soldats, le sieur Mâlapart, dans une brochure parue à Rouen, comme une défaite de l'hérésie et une victoire de la foi romaine ^~^. Légère consolation pour beaucoup de désastres : tandis que les Anglais réexpédiaient à Plymouth, avec Ghamplain, les Jésuites trouvés à Québec, le P. Lalemant, recueilli par une embarcation basque, était ramené à Saint-Sébastien, Ainsi s'égrenait sur l'Océan, dans des vaisseaux de corsaires ou dans des barques de pêcheurs, la mission du Canada ^^^.
Treize Français encore restaient là-bas ^3^, mais il n'y avait plus, dans le bassin du Saint- Laurent, un seul prêtre de France* les Jésuites s'éloignaient sans avoir posé la première pierre du collège projeté ; une cachette aménagée par les Franciscains de Québec et contenant quelques vêtements et objets liturgiques ^^^ attestait le vouloirvivre de notre Église, sur cette terre d'où les Kirke et Jacques Michel l'avaient expulsée, en même temps qu'ils en expulsaient la France — la France « idolâtre* ».
* « Les Français idolâtres >», écrira en 1643 le colonisateur puritain John Endicott (Garneau, Histoire du Canada, I, p. 190, note 27). Au fond du duel anglo-français dont ces régions
Trois ans plus tard, des négociations diplomatiques avec l'Angleterre nous Temettront en possession de l'Acadie et du Canada : alors s'ouvrira, pour ces deux terres, une histoire d'héroïsme et de splendeurs. Vingt-cinq années d'immigration française suffiront, pour que deux peuples naissent, le peuple acadien et le peuple canadien, prédestinés tous deux à un avenir glorieux.
Ce que sera le peuple acadien ; quelle empreinte graveront à jamais, dans ces quatre cent mille âmes qui sont aujourd'hui leur postérité, les cinquante familles françaises débarquées à Port- Royal entre 1632 et 1650 ; comment ce peuple, traîtreusement reconquis par l'Angleterre, victime d'une tyrannie qui voudra rayer son nom de la carte du monde, opposera d'incroyables énergies de redressement, moralement invincibles : M. Emile Lauvrière l'a récemment rappelé avec une érudition très sûre et une généreuse passion, dans cette imposante œuvre d'histoire qui s'appelle la Tragédie d^un peuple.
Laissant l'Acadie suivre son destin, nous essaierons de dire, dans la suite de cette étude, comment mûrirent et bientôt prospérèrent ces deux germes qui n'en faisaient qu'un : Église canadienne, peuple canadien.
étaient l'enjeu, les antagonismes religieux jouaient leur rôle, avoué ou non. L'Ecossais James Stùart « ne pouvait que gâter tout ce pays d'une hérésie à laquelle il est très zélé », lit-on dans la brochure rouennaise qui, en 1630, commémora sa capture par le capitaine Daniel.