‹ Une erreur judiciaire: l'affaire DreyfusChapitre 11 sur 69 · OPINION DE M. PREYER · texte numérisé non relu

OPINION DE M. PREYER

ii Le bordereau anonyme et les lettres authentiques du capitaine Dreyjus émanent de deux ccrkains différents. Le capitaine Dreyfus n'est pas l'auteur du bordereau (2). ))

Tous les rapports dont je viens de citer les conclusions affirment, sans restriction aucune, que le capitaine Dreyfus n'est pas l'auteur du bordereau sur lequel il a été condamné. Soit qu'ils déclarent simplement que récriture en est différente de celle du capitaine, soit

(1) M. Preyer n'adonné qu'une opinion; il est mort avant d'avoir pu la justifier longuement en un mémoire, ce qu'il avait promis de faire.

(2) Un douzième expert consulté, M. Hurst de Baie, à émis également l'avis que le bordereau anonyme ne pouvait être attribué au capitaine Dreyfus.

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qu'ils soutiennent qu'il est Tœuvre d'un faussaire — et les deux choses se peuvent également soutenir — ils s'accordent, ce qui est le point capital, à proclamer l'innocence du malheureux qui, depuis trois ans,mènela plus misérable des existences en expiation d'un crime qu'il n'a pas commis. Une seule réserve, toute naturelle, se trouve dans ces rapports. J'ai communiqué aux experts le fac-similé de la lettre missive publié par le journal le Matin, Leur devoir était de se demander si cette pièce était vraiment semblable à celle qui avait été soumise aux experts officiels-, l'indépendance de jugement que je les avais prié de garder leur commandait cette réserve. Je puis les rassurer. En communiquant au Matin cette si précieuse pièce, le général Mercier n'a pas commis de faux, et c'est bien l'authentique document qu'il a livré au public, permettant ainsi de faire la lumière à ceux dont la foi en l'innocence du capitaine Dreyfus est restée inébranlable. La seule chose qui autorise les graphologues que j'ai consultés à supprimer de leur jugement cette réserve, c'est qu'on leur remette l'original du bordereau, celui sur lequel ont opéré MM. Bertillon,. Charavay et Teyssonnières. Je puis affirmer que cette communication leur permettra de fortifier encore leur certitude, La reproduction du journal le Matin est, en effet, excellente, elle ne diffère de l'original que par un léger écrasement, dû aux effets des machines rotatives, qui ne compromet en aucune façon la forme des lettres, ni les dispositions générales. La photographie qu'il reproduit n'a pas été retouchée en ce qui concerne l'écriture-, on s'est contenté de faire disparaître les taches noires que produisaient les papiers qui ont servi au recollage. Cela répond à l'observation de plusieurs des rapports-, mais je n'ai pas donné ces renseignements aux experts, ne voulant en aucune façon les influencer.

Donc, au témoignage de trois hommes, dont l'un, policier vulgaire et valet de justice, est suspect légitimement, j'oppose l'affirmation libre de douze hommes de compétence et d'indépendance indiscutables. En vertu de quels principes les ennemis du capitaine Dreyfus les récuseraient-ils? Cène peut être pour des raisons générales et ce n'est pas eux qui peuvent repousser la graphologie en elle-même, puisque c'est sur elle qu'ils s'appuient pour, depuis trois ans, aider à maintenir un innocent à l'île du Diable.

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« On sait, disait V Intransigeant (1), au lendemain de la condamnation du capitaine Dreyfus, en analysant et en s appropriant le rapport Bèrtillon, que la graphologie est devemle une science réelle. En tirer dés conclusions sur le passé j le présent et V avenir de la personne dont on analyse récriture est du charlatanisme. Mais il est acquis que chaque homme adulte a dans son écriture certains traits caractéristiques dont il ne peut se défaire, même en les renversant ou en les contournant. Les graxihologues reconnaissent V identité d'une écriture dissimulée , comme nous reconnaissons un individu rasé ou déguisé. »

« Quiconque^ écrivait le général Mercier dans le Matin du 10 novembre 1896, en réponse à mon premier mémoire, a pu comparer le document avec les vingt-neuf autres pièces du dossier y affirme en son âme et conscience que c'est la même main qui a tracé et la lettre, preuve de la trahison, et les pièces que Dreyfus reconnaît avoir écrites. Ainsi la culpabilité de Dreyfus éclate indiscutablement. A moins d'être aveugle, on ne peut nier que Dreyfus soit V auteur du document que nous reproduisons. C'est ce document et ce document seul, que connaissait la défense, et dont la famille a livré le texte exact, faisant ainsi connaître V importance et V étendue du crime, c'est ce document, disons-nous, qui a entraîné la condamnation de Dreyfus a V unanimité par le conseil de guerre, » Le Matin continuait en exposant les arguments des experts commis, et concluait : « Le doute est-il encore p)Ossible ?■ »

J'ai donc le droit de demander au général Mercier quand il a dit la vérité. Est-ce le 15 septembre 1896, en écrivant dansT Eclair qu'une pièce secrète avait été communiquée aux juges hors la présence de Tavocat et que cette pièce « emxjorta a Vunanimité la décision implacable des juges y>? Ou bien est-ce le 10 novembre 1896, en écrivant dans le Matin que c'était seul le bordereau et par conséquent les expertises d'écritures qui avaient « entraîné la condamnation de Dreyfus a Vunanimité par le conseil de guerre »?

Quoi qu'il en soit, ceux qui sont convaincus de la culpabilité du capitaine Dreyfus n'ont jamais admis que la preuve tirée contre lui des

(1) Intransigeant du 21 décembre 1894.

o2 UNE ERREUR JUDICIAIRE

expertises en écritures fût peu satisfaisante. Je Tai, quant à moi, déclarée nulle parce qu*elle n'était corroborée par aucune autre preuve^ c est, au contraire, cette absence de toute autre preuve qui, en tenant compte aussi des raisons morales intervenant logiquemeat en faveur du capitaine Dreyfus, donne aux expertises que j'apporte tout leur poids. Et, d'ailleurs, je ne comprendrais pas que ceux qui ont trouvé trois expertises, et même une seule, celle de M. Bertillon, suffisantes pour condamner un homme, se refusent à croire que douze expertises puissent l'innocenter.

Suspectera-t-on maintenant l'impartialité de ces experts? C'est là une suspicion dont je ne me permettrai pas de défendre tant d'hommes honorables. Ce qui n'empêche pas que je suis prêt à soumettre à tels graphologues que me désigneraient ceux qui ne voudraient pas accepter uniquement les témoignages que j'ai obtenus, les mêmes documents que 'ai soumis à ceux dont on va lire les rapports. On verra quelles seront leurs conclusions.

Si maintenant quelques-uns infirment la graphologie elle-même, il est de toute évidence que s'ils n'admettent pas en faveur d'un homme des preuves de ce genre, ils peuvent encore moins admettre qu'elles suffisent à faire condamner quelqu'un contre lequel on n'a pas élevé d'autres charges-, ils doivent appeler alors le verdict rendu contre le capitaine Dreyfus une monstruosité sans nom. Il est vrai que sans doute ceux-là, s'ils écartent toute expertise aussi bien favorable que défavorable, veulent retenir comme élément de conviction la lettre secrète tour à tour avouée et niée par le général Mercier. Ces hommes, si scrupuleux qu'ils refusent d'accepter un témoignage graphologique comme incertain, consentent donc à appuyer leur jugement sur une chose qu'ils ignorent? Ils conçoivent, sans remords et sans scrupules, qu'on puisse, d'après des raisons qu'ils ne savent pas, condamner un homme au bagne? Ces procédés ont un nom en Russie : ils s'appellent la relégation par mesure administrative. J'ignorais qu'ils fussent applicables en France.

Quoi qu'on dise, on ne peut échapper à ce dilemme : ou des juges ont condamné un homme en ayant comme unique preuve des expertises contradictoires, et le témoignage de son défenseur l'atteste, ou bien ils l'ont condamné sur des pièces qu'il n'a pu contester parce

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qu'on les lui a dissimulées comme on les a dissimulées à son défenseur. Ou le procédé a été indigne^, ou il a été abominable.

Dans les pages qui précèdent, j'ai exposé la genèse de Taffaire DreyfuS; comment on avait fait l'opinion publique, comment on avait provoqué le jugement, comment, délibérément, sans connaître le crime qui était imputé à un homme, on avait poussé ses juges à renfermer dans un tombeau d'où il ne devait plus sortir. J'ai dit quelle avait été l'accusation, quelles avaient été les charges, les témoignages et les preuves, j'en ai montré le néant et, je le répète encore, j'en appelle au défenseur et même aux juges, libérés sans doute maintenant de la terreur morale qu'on a fait peser sur eux, et que seul un vague respect humain — le respect de leurs erreurs — et les liens hiérarchiques empêchent de parler, j'en appelle, dis-je, au défenseur et à ces juges abusés, trompés, affolés par une meute féroce, et je leur demande à tous de déclarer si je n'ai pas dit la vérité.

A ceux qui sont les ennemis du capitaine Dreyfus, je parlerai aussi. Il en est — je mets à part la tourbe des aboyeurs professionnels—qui, loyalement et sincèrement, sont convaincus de la culpabilité de celui qu'ils appellent le « traître ». Qu'ils se joignent donc aux amis du capitaine pour demander la lumière^ le jugement devant l'opinion, qui^ s'ils ont foi en la sentence prononcée; les confirmera dans leur conviction. Cette lumière, je ne la redoute pas, bien au contraire. Qui donc la craint et veut l'empêcher de se manifester, sinon ceux qui veulent reculer le jour des responsabilités?

Je ne m'adresse pas aux indiiïérents, à ceux dont la quiétude n'est pas troublée par Tiniquité, non plus que parla douleur des autres : ils forment le troupeau^ le troupeau qui suivra. Mais il est des hommes pour qui la liberté et la justice ne sont pas de vains mots. A eux je vais parler. Il n'ont pas le droit de se contenter de théories générales et généreuses, s'ils se refusent à les appliquer. Il me semble que certains hommes doivent causer plus d'horreur que l'égoïste : ce sont ceux qui, préoccupés de l'humanité dans son ensemble, se détournent des infortunes individuelles -, ce sont ceux

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aussi qui ne confèrent qu*à leur propre malheur, ou à celui qui atteint quelqu'un de leur famille, de leur tribu, de leur parti ou de leur secte, le caractère d'une calamité universelle.

Ceux qui ont su se dégager de ces intérêts étroits diront avec moi : Quand la liberté d'un homme est lésée, quand un innocent est jfrappé, c'est là une atteinte à l'éternelle justice.

Ils diront avec moi, car toute cause particulière devient générale, si l'on sait la regarder : Il ne faut plus que d'aussi barbares coutumesjudiciaires puissent subsister dans unlibre pays. Il ne faut plus que désormais on puisse un matin saisir un homme, le retrancher du monde, étouffer sa voix, le condamner dans un cachot clos, sans que rien de ce qui le défend ou l'accuse puisse être connu au dehors. La liberté de tous les citoyens se trouve atteinte par la façon atroce dont quelqu'un a été jugé, et c'est les défendre tous que d'en défendre un seul.

J'ai défendu le capitaine Dreyfus, mais j'ai défendu aussi la justice et la liberté.

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