AVANT-PROPOS
cette aftaire ne démentirent rien de ce que j'avançais; mais c'était là une preuve négative, car on pouvait attribuer ce silence aux nécessités de la discipline et de T obéissance à des volontés supérieures. Un seul homme était en position de se porter devant tous mon garant : c'était Tavocat du capitaine Dreyfus, celui qui avait accepté de le défendre parce qu'il le savait innocent.
J'avais envoyé mon mémoire k M^ Démange. Il tint a me dire son sentiment. La lettre qu'il m'adressa n'était pas destinée à la publicité et je ne songeais pas à ce moment à m'en prévaloir. Aujourd'hui, au moment de publier ce nouvel appel à l'impartialité et à l'équité, je crois devoir rendre public rirrécusable témoignage de celui qui, entre tous, a qualité pour parler. Il confirme ce que j'ai dit hier, ce que je dis encore aujourd'hui : la seule preuve invoquée contre le capitaine Dreyfus est tirée d'expertises d'écritures. On verra ce que vaut cette preuve.
Mais voici ce que m'écrivait M^ Démange :
Paris, 25 Novembre 18 96,
Cher Monsieur^
Je vous remercie de m' avoir envoyé votre seconde brochure: je suis avec vous de tout cœur dans V œuvre désintéressée et courageuse que vous avez entreprise. Comme je vous Vai dit dans la visite que vous m'avez fait Vhonneur de me faire, je n'ai jamais connu d'autres charges contre le capitaine Dreyfus que celles discutées par vous et^ malgré votive affirmation ^ excusezmoi de nepjas oser croire a cette énormité d' une communication faite aux juges en dehors de V accusé et de son défenseur.
Tous mes vœux vous accompagnent , et si je me renferme dans un complet silence vis-à-vis de tous ceux qui ont voulu s'entretenir avec moi de V affaire Dreyfus^ ce n'est pas que ma foi intime en son innocence ait été ébranlée^ mais c'est la seide
Hosted by
manilre pour moi de concilier cette conviction absolue avec le respect que je dois a la chose jugée.
Je vousréitlre^ cher Monsieur^ mes remerciements^ auxquels je joins V expression de mes sentiments les plus distingués.
E. Démange.
J'ignore si, aujourd'hui encore, M^ Démange se refuse k croire qu'une communication secrète ait été faite au conseil de guerre qui jugea le capitaine Dreyfus. Je n'ai pas non plus ici à insister sur ce point.
« Je n'ai jamais connu, dit l'illustre avocat, d'autres charges contre le capitaine Dreyfus, que celles discutées par vous. » Doutera-t-on de sa parole? Qui le pourra, sans objecter qu'on lui a laissé ignorer certains faits ou certaines pièces, c'est-à-dire sans accuser les juges d'avoir failli à leur devoir?
Hosted by
Hosted by
Il y a un an, j'ai montré que le capitaine Dreyfus avait été condamné sur une preuve unique. Je viens aujourd'hui apporter la démonstration évidente que cette seule preuve, invoquée par Taccusation, se retourne irréfutablement et victorieusement contre elle.
On va voir qu'un homme conduit devant un conseil de guerre par la fatalité d'erreurs incroyables, a été, sur les suspicions les plus légères, les moins légitimées, mis en dehors de l'humanité, et l'on s'étonnera que la vérité ai+ mis si longtemps à éclater.
Lorsque, fort de ma conviction certaine, j'ai pour la première fois défendu cet innocent, on n'a pas voulu me permettre de douter de la justice des hommes (1), alors qu'on est toujours disposé à admettre l'erreur, alors que, si justement, on fait bénéficier tout accusé, tout condamné, du moindre soupçon d'innocence. On a fait plus : on a pensé que j'avais commis un crime en n'acceptant pas que des juges spéciaux fussent infaillibles et, si on eût écouté les provocations de ceux qui font métier de patriotisme, j'aurais eu — ironie étrange — a comparaître devant un tribunal, pour avoir parlé au nom du droit. On n'a pas voulu m'y conduire, bien que je l'eusse sollicité moi-même, car on eût été obligé de reconnaître que je n'avais dit que la vérité, et l'aveu eût été cruel pour trop de gens.
Cependant, si Ton a refusé à mes dénonciateurs la satisfaction de me faire asseoir sur les bancs de la cour d'assises, je n'ai pas échappé
(1) J'en excepte MM. P. de Cassagnac, Maurice Charnay et Yves Guyot qui ont, dans plusieurs articles, protesté contre cette étrange conception de Ja liberté de la presse, qui ne permet pas à un écrivain d'aller à rencontre de 1 opinion publique.
Hosted by
aux insinuations de ceux qui, dans la presse, font fonction de justiciers et plus souvent encore de valets de bourreau.
Je devais m'y attendre-, rien ne m'a surpris, ni même indigné, et je n'ai ni à répondre, ni surtout à me défendre. Je ne plaide pas pour moi.
Il faut toutefois se demander pourquoi cet acharnement à ne pas reviser une cause, pourquoi cette obstination à ne rien entendre. La nature du crime qui a été imputé au capitaine Dreyfus ne suffit pas à expliquer une semblable attitude-, c'est ailleurs qu'il en faut chercher la raison. Aux yeux des hommes impartiaux, en effet, le mode qu'on a employé pour condamner le capitaine Dreyfus devrait, à lui seul, frapper de suspicion le jugement.
Quand un homme est accusé, la loi le livre à un inquisiteur dont le pouvoir est sans limites : cet inquisiteur est le juge d'instruction. ^ C'est par cet inquisiteur que ses amis connaissent l'accusation qui pèse sur lui, c'est par lui que la presse en est informée, que l'opinion en est instruite^ et comment peut-elle l'être si ce juge d'instruction, oubliant ses devoirs, se transforme en accusateur public, s'il communique avec les journaux, s'il leur transmet de louches notes de police ou d'apocryphes renseignements? Mais généralement, et quelles que soient les paroles que lui arrache le supplice de l'isolement, ou l'habileté d'un interrogateur sans scrupules, ou dilettante, ou passionné^ un accusé peut encore se défendre au jour du jugement, il peut se faire entendre. On l'a torturé, mais on le laisse parler à tous. Au-dessus de ses juges, au delà d'eux, il peut trouver des auditeurs et faire connaître la vérité. Ceux qui l'écoutent ont sous les yeux les pièces du procès, ils sont à même de se prononcer : l'accusation et la défense se produisent publiquement. C'est là la garantie suprême, l'appel aux consciences et à la raison. Que devient cette garantie, lorsque, après avoir subi l'instruction secrète, celui qui ne de\Tait être aux yeux de tous qu'un prévenu est jugé à huis clos?
Cependant une telle procédure est communément acceptée -, elle satisfait la grande majorité des citoyens, et s'il est une minorité à
qui elle répugne, cette minorité se tait. Contradiction singulière! Les esprits que la culture scientifique et les habitudes critiques ont accoutumés à exercer sur toute assertion le plus minutieux contrôle, ces esprits sont ceux qui acceptent le plus facilement d'asseoir leur jugement sur des affirmations qu'il leur est impossible de vérifier. Ils accordent à des hommes, parce qu'ils sont revêtus d'une fonction publique, un crédit qu'ils refusent souvent aux savants les plus autorisés, aux moralistes les plus experts*, ils le leur accordent d'autant plus grand que la sentence de ces hommes flatte leurs préjugés ou leurs passions.
Supposez maintenant que ces préjugés et ces passions du public soient soigneusement, et chaque jour, surexcités. Supposez un tribunal susceptible, a cause de son inexpérience naturelle, de se laisser tromper sur la valeur des témoignages qu'on apporte devant lui. Imaginez enfin ce tribunal abusé par une autorité supérieure dont il a appris à ne pas douter. Prenez alors, dans une catégorie d'individus plus particulièrement en butte à la malveillance générale, un homme; accusez cet homme d'un crime capable de provoquer les frénétiques clameurs de la foule, parce qu'il est justement odieux entre tous et de nature à léser non pas seulement une individualité^ mais la généralité même-, mettez cet homme au secret et, tandis qu'il est séparé de tous, dans l'incapacité de se défendre^ déchaînez contre lui, à l'aide de tous les mensonges et de toutes les calomnies, les colères et les haines les plus féroces*, faites-le comparaître devant le tribunal dont je viens de parler, et souvenez-vous que l'honneur corporatif de ceux qui en font partie est plus particulièrement touché par le crime dont on accuse celui qui devient leur justiciable; fermez, au jour du jugement, la salle d'audience, empêchez toute voix d'être entendue, et soutenez ensuite que, pour cet accusé, les droits de la défense ont été sauvegardés; affirmez surtout, alors que vous ne connaissez rien de l'accusation, que cet accusé est un coupable !
Il semble que je viens d'accumuler à plaisir toutes les invraisemblances, et c'est vraiment une supposition de cauchemar que celle de si effroyables coutumes judiciaires. Ce qui paraît surtout incroyable, c'est que des hommes soucieux de leur propre indépendance et qui se disent libres, acceptent de telles violations de la liberté et
Hosted by
supportent qu'on puisse ainsi, en attentant au droit d'autrui, attenter à leur personne et à leurs droits.
Cependant toutes les conditions que je viens d'exposer se sont présentées. Un jour, le capitaine Dreyfus a été arrêté, accusé, jugé, condamné, sans que l'on ait su pour quel motif on Tarrêtait, de quoi on Taccusait, comment on le jugeait et pourquoi on le condamnait. Malgré cela, l'opinion publique a, sans hésiter, admis qu'il était coupable, elle l'a chargé de sa colère et de son exécration -, l'instinct même de la défense personnelle n'a poussé aucun de ses concitoyens à se lever et à s'écrier : « Si on arrête, si on juge et si on condamne ainsi, c'en est fait de la liberté de chacun. » Nul n'a dit : « Je ne sais quel crime on fait peser sur cet homme, j'ignore les charges qu'on produit, la façon dont on l'inculpe et celle dont il se défend. Je n'accepte pas qu'il soit coupable, car je ne puis laisser imposer un jugement à ma raison, sans avoir les moyens de le contrôler. »
Si ce protestataire se fût rencontré, on lui eût dit assurément : « Vous êtes un mauvais citoyen, car vous ne tenez aucun compte de la qualité du tribunal qui a prononcé la sentence. Ce tribunal n'est-il pas un tribunal militaire et vous est-il permis d'admettre que les sept officiers qui le composent aient pu se tromper? » C'est là, en effet, la raison dernière, raison étrange, car ceux-là qui professent avec le plus d'acharnement qu'une cour militaire ne peut se tromper, accordent qu'un soldat peut trahir, et c'est un crime que d'imputer l'erreur à un corps dont il est impunément licite d'accuser un membre de trahison. L'armée doit être infaillible quand elle juge. Des hommes vêtus d'un uniforme ont prononcé, chacun doit s'incliner et personne n'a le droit de s'insurger contre un tel despotisme qui choque l'équité et la raison. Ces hommes sont-ils donc d'une autre essence et leur fonction, du jour où ils l'assument, leur confère-t-elle cet exorbitant privilège d'être dispensés d'errer? Qui osera penser ainsi et concevoir dans une nation un groupe d'individus en possession de cette faculté surhumaine, qui consiste à prononcer toujours de justes et irrévocables arrêts? Alors qu'en ce qui concerne leur état propre les militaires sont sujets à la libre critique, alors qu'on peut leur imputer des fautes graves et parfois grossières, on défendra de suspecter leur compétence dans un ordre de choses auquel ils n'ont jamais été préparés. Ce serait là un inexpli-
Hosted by
cable fétichisme auquel personne ne consentirait s'il se contraignait un instant à la réflexion. C'est cependant ce que Ton a objecté à ma défense. A mes raisons, à mes preuves, on a opposé la fiction d'un tribunal inaccessible aux sentiments, aux préjugés, aux conventions et aux disciplines qui pèsent sur les hommes : un tribunal dont les membres seraient, en tant que juges, au-dessus de Thumanité.
S'il faut cependant dire toute ma pensée, je crois que, même jugé par ses pairs et condamné par eux, le capitaine Dreyfus eût rencontré des défenseurs, car il est des esprits assez disposés à reconnaître pour vrai ce que je viens de dire.
S'il n'a trouvé personne pour le défendre, alors même qu'il n'était qu'un accusé, fiiut-il en chercher la cause dans la façon dont on a surexcité, au moment de son procès, cette fièvre obsidionale dont brûlent toutes les nations qui vivent sous le régime de la paix armée? Cela ne serait pas suffisant pour expliquer l'incroyable acharnement qu'on a montré contre lui. Quelle est donc la raison dernière de cette attitude? N'ai-je pas dit que le capitaine Dreyfus appartenait à une classe de parias? Il était soldat, mais il était juif et c'est comme juif surtout qu'il a été poursuivi. C'est parce qu'il était juif qu'on l'a arrêté, c'est parce qu'il était juif qu'on Ta jugé, c'est parce qu'il était juif qu'on Ta condamné, c'est parce qu'il est juif que l'on ne peut faire entendre en sa faveur la yoix de la justice et de la vérité, et la responsabilité de la condamnation de cet innocent retombe tout entière sur ceux qui Tout provoquée parleurs excitations indignes, par leurs mensonges et par leurs calomnies. C'est à cause de ces hommes qu'un tel procès a été possible, c'est à cause d'eux qu'on ne peut faire pénétrer la lumière dans l'esprit de tous. Il leur a fallu un traître juif propre à remplacer le Judas classique, un traître juif que l'on pût rappeler sans cesse, chaque jour, pour faire retomber son opprobre sur toute une race-, un traître juif dont on pût se servir pour donner une sanction pratique à une longue campagne dont l'affaire Dreyfus a été le dernier acte.
Quelques-uns, je le sais, m'ont reproché de faire intervenir dans cette affaire pareille question. Quand je publiai mon premier
Hosted by
mémoire, on a regretté hypocritement que j'eusse porté la discussion sur un tel terrain. Je ne Ty ai pas portée et ce n'est pas moi qui l'y ai mise. Qui a songé à reprocher à Voltaire d'avoir dit que Calas était protestant, que c'est comme tel qu'il fut condamné, comme tel que l'opinion publique s'opposait à la revision de son procès? Voltaire n'est plus là, mais il y a un Calas encore.
On va me dire que la colère et l'acharnement qu'on a montrés contre Dreyfus, on les eût montrés contre tout autre qui eût été accusé d'une pareille infamie. C'est ce que je nie, et il me suffit, pour justifier cette négation, de rappeler ceux qui, avant et après lui, furent condamnés pour trahison et qui, même libres depuis, n'ont pas songé a se défendre. Quand l'adjudant Châtelain fut accusé d'avoir dérobé et vendu à l'étranger des armes nouvelles dont la possession à ce moment semblait d'une capitale importance, son affaire, les incidents de son procès et sa condamnation furent commentés par toute la presse comme la plus vulgaire et la plus ordinaire des affaires de vol. Un journal comme le Drapeau^ moniteur de la Ligue des Patriotes, ne faisait pas même mention du procès*, les autres se bornaient à de courtes notes recommandant la plus grande réserve tant que l'instruction ne serait pas close, plaidant en faveur de Châtelain les circonstances atténuantes, enregistrant enfin sans commentaires la condamnation qui l'avait frappé (1). L'adjudant Châtelain n'était pas un officier, objectera-t-on. Je passe, et n'insiste pas sur cette distinction subtile. Puis-je ajouter cependant qu'il n'était pas juif?
En octobre 181)0, le lieutenant Jean Bonnet, rayé des cadres, était arrêté à Nancy sous l'inculpation de trahison : l'enquête prouvait qu'il touchait de l'étranger une pension mensuelle, qu'il livrait quotidiennement des documents intéressant la défense nationale : et le tribunal correctionnel le condamnait à cinq ans de prison. C'est aux « nouvelles des départements » qu'il faut, dans les journaux parisiens, chercher de courtes notes sur l'affaire du lieutenant Bonnet, dont on mentionna à peine la condamnation.
Je n'ai pas vu dans les polémiques rappeler souvent le traître
(1) Voir notamment l'Intransigeant, le Petit Journal, la France, la Cocarde^ etc . , du 16 décembre 1887. au 10 mail888.
Hosted by
Bonnet. Ceci ne prouve pas cependant encore que ce fût la qualité de juif qui excita contre Dreyfus Taniraosité publique. Deux faits postérieurs à sa condamnation suffisent à le démontrer.
En octobre 1895, la Libre Parole annonçait qu'un juif du nom de Schvvartz venait d'être arrêté sous l'inculpation d'espionnage, et le moniteur de l'antisémitisme commençait une campag-ne qui s'arrêta brusquement lorsqu'on ne put contester à Schwartz sa qualité d' « Aryen ». En mars 1896, la même Libre Parole apprenait au monde que « le juif Maurice Lévv-Mayer » avait détourné de ses devoirs le sergent-fourrier Boillot, du 153^ de ligne, à Toul, et l'avait amené à lui livrer des documents qu'il transmettait à l'Allemagne. La chose avait été découverte parce que Boillot — pris sans doute de remords — avait dénoncé son corrupteur. Le journal de M. E. Drumont altérait sciemment la vérité, espérant ainsi ameuter de nouveau l'opinion publique, jusqu'au jour où il fut reconnu que le sergent Boillot avait faussement accusé M. Lévy-Mayer. Dans une note de troisième page, la Libre Parole annonça que M. Lévv avait été remis en liberté, et désormais ne parla plus du sergent espion, dont elle ne relata pas même la condamnation.
M'est-il permis de soutenir, après ces exemples, qu'en poursuivant le capitaine Dreyfus, ce fut le juif que l'on poursuivit? Ne pourrais-je pas d'ailleurs encore citer le cas du capitaine Guillot? Celui-là trahissait depuis de longues années, il avait fui sans que nul eût connu sa fuite. Arrêté, condamné, on ne suscita pas contre lui les haines et les colères-, il put parler, on ne le couvrit ni de boue, ni d'insultes, on le laissa se défendre, et quand il fut condamné, je n'ai entendu personne déclarer que la patrie était en danger par son fait, je n'ai entendu personne le vouer à Texécration de tous; on ne l'a pas traîné aux gémonies, et depuis, dans les tirades chauvines, il n'est pas question du traître Guillot. Il n'y a qu'un traître en France, c'est le « traître Dreyfus ».
Le crime des Châtelain et des Bonnet, le crime des Schwartz et des Guillot, n'est-il donc pas le même que celui dont on a faussement chargé le capitaine Dreyfus? Y a-t-il deux morales en France, une indulgente et douce quand il s'agit d'un chrétien, l'autre féroce et ' sans pitié quand il s'agit d'un juif? Quelle est cette hypocrisie atroce qui veut voir, dans les fils d'Isr*aël seuls, des criminels sans excuse
Hosted by
12 UNE ERPvEUH JUDICIAIRE
et qui sait tout admettre, sauf qu'un juif puisse être innocent?
Il est beaucoup de bons esprits, je le sais, qui m'accorderont difficilement que c'est en tant que juif qu'a été condamné le capitaine Dreyfus. Cela n'a rien qui m'étonne, puisque ceux-là même qui l'ont jadis poursuivi comme tel avec tant d'âpreté osent lâchement nier, quand on parle de lui, qu'ils aient cédé à un odieux fanatisme, ou à un absurde préjugé, ou, chose plus abominable encore, à la peur qu'ont su inspirer les aboyeurs antisémites. Mais les faits sont là, ils sont patents, indéniables, ils prouvent de quelle conspiration, de quelles menées Dreyfus fut la victime, et pour ceux qui se refusent à croire, il faut les rappeler. Ils tiennent d'ailleurs si étroitement au procès que, si on les laissait dans l'ombre, on ne pourrait le comprendre.
Si j'évoquais même uniquement la campagne antisémite générale entreprise depuis quelques années par une catégorie d'individus, ce ne serait pas suffisant pour expliquer les causes qui préparèrent la foule à se ruer un jour sur un malheureux dont elle ne connaissait rien, pas même le crime dont on l'accusait. C'est après une campagne particulière contre les juifs dans l'armée qu'un tel hallali fut possible. Cette campagne, menée dans la Libre Parole par un officier qui, bassement, garda l'anonyme, fut close par la mort du capitaine Mayer, car l'indignation publique ne permit pas à ceux qui l'avaient ouverte de la continuer. Mais elle laissa des traces et les instigateurs de celui qui avait écrit déjà (le 23 mai 1892), dans la Libre Parole : « Le militaire reconnaît, dans le juif, l'espion qui trafique sans pudeur des secrets de la défense nationale, » n'étaient pas prêts à la laisser tomber, ils n'attendaient qu'une occasion pour la reprendre : cette occasion leur fut donnée, ils surent en profiter.
Je vais maintenant me reporter aux débuts même de l'affaire. La façon dont elle fut engagée en put faire présager l'issue. Juif, le capitaine Dreyfus fut indéfendable de par la volonté de la canaille antijuive ^ de par son ordre, de par l'inexplicable terreur qu'elle exerçait, il ne fut pas même permis de faire un
appel au bon sens et à Téquité (1). Du jour où elle eut révélé l'arrestation et la détention du capitaine, elle frappa par avance de suspicion toute défense. La gazette de Tantisémitisme et ses alliées les feuilles cléricales, mentant sans scrupules, bâtirent une immense conspiration juive, dont le but était d'arracher un traître au châtiment mérité et dont le moyen était la corruption.
Le premier journal qui annonça l'arrestation du capitaine Dreyfus fut la Libre Parole. La nouvelle lui en avait été apportée le 28 octobre par une lettre anonyme. Le 29 octobre 1894, le journal de M. Edouard Drumont demandait s'il était vrai qu'une arrestation importante eût été opérée.
Quelques journaux reproduisirent cette note, mais seule la Libre Farole était instruite; l'auteur de la communication anonyme savait ce qu'il faisait et qu'en allant frapper à la porte de M. Drumont sa victime ne saurait échapper. Le l"'' novembre, la feuille antisémite annonçait à grand fracas « l'arrestation d'un officier juif ». « Des dimanche (le 28 octobre), nous étions avisés au journal de cette arrestation, mais étant donnés la gravité des accusations, le nom et la qualité du coupablej nous voulions, et on comprendra notre réserve, attendre le résultat de Vinstruction,., » On avait attendu deux jours! Mais la vraie raison de ce court silence n'était pas celle qu'invoquait la Libre Parole, car elle n'était pas capable, en la circonstance, d'accorder même ce minimum de réserve. La vérité est que le dimanche elle ne savait rien encore, sinon l'arrestation d'un officier Israélite*, de Taveu même de celui qui faisait les premières révélations, la Libre Parole n'avait reçu de note précise que la veille même de la pubhcation de son article sensationnel, et cette note, le journal ne craignait pasdela reproduire : « L'officier français arrêté pour trahison est attaché à V état-major du Ministère de la guerre, disait ce communiqué anonyme. H passe pour être en mission. L'affaire sera étouffée par ce que cet officier est juif. Cheîxhez parmi les Dr ey jus, les Mayer ou lesLévy, vous trouverez, Arrêtédepuis quinze jours, il a fait des aveux complets et on a lapreuve absolue qu'il a vendu
(1) Quelques écrivains indépendants le firent cependant, tels : M. Clemenceau dans laJmtice^ M. Bergerat dansTe Journal^ et M. Paul de Cassagnac qui, dans V Autorité, protesta toujours contre l'instruction secrète, le huis clos et soutint jusqu'au jour dw jugement que Dreyfus pouvait être innocent.
Hosted by
nos secrets a V Alleiiiagne. Quoi qu'on dise, il est au Cherche^ Mldîj mais j^ds sous soi nom; on veut le faire réfugier à Mulhouse, ou réside sa famille. »
Comment, alors qu'au Ministère de la guerre, un cercle très restreint savait Tarrestation du capitaine Dreyfus, des renseignements aussi précis parvenaient-ils à la Libre Parole? Comment, pendant toute la durée de rinstruction, eut-elle connaissance des rapports de police, qu'aurait dû seul posséder Tofficier chargé d'instruire Taffaire : le commandant Du Paty de Clam; de ces rapports anonymes et mensongers, que lors du procès l'accusation écarta et rejeta? Qui, à côté des racontars les plus odieux^ des nouvelles les plus fausses et les plus hostiles, transmettait à ce journal des pièces appartenant à Finstruclion?
Dès les débuts de l'affaire, nous voyons se produire ces deux aiïirmations mensongères : le capitaine Dreyfus a fait des aveux; on a contrehii des ijreuves absolues. Il avait si peu avoué qu'au lendemain du rejet de son pourvoi le ministre de la Guerre lui envoyait M. Du Paty de Clam pour obtenir son aveu et que les journaux, à la suite de cette entrevue, inséraient une note officielle, disant que « V ex-capitaine Dreyfus^ n'ayant pas voulu faire d'aveux^ serait traité avec la plus extrême rigueur (1) ». Celui qui, héroïquement, sans baisser la tête qu'il avait le droit de porter haute, subit la dégradation en ne cessant de protester de son innocence, n'a jamais reconnu avoir commis même une imprudence, et il ne pouvait le faire, puisqu'il était innocent.
Quant aux « preuves absolues » de sa culpabilité, on verra tout à l'heure ce qu'il en était.
Néanmoins, pendant les premiers jours où l'arrestation du capitaine Dreyfus fut connue, la légende se forma et l'on sait l'influence qu'elle exerça sur tous les esprits. Un homme était au secret, on ne savait rien du crime dont on l'accusait, rien des charges qui pesaient sur lui ; et cependant on acceptait d'emblée qu'il fût coupable et on tenait pour certain qu'il avait avou3. Le juif était
(1) Journaux de décembre 1894.
Hosted by
livré sans défense^ on pouvait « marcher » puisque, dès Fabord, on avait écarté de lui les sympathies en interdisant^le doute même.
La Libre Parole du 1" novembre regrettait déjà qu'on ne {)ût fusiller celui qu'elle appelait le dernier des misérables[et s'écriait en parlant de la trahison : « Si douloureuse que soit cette révélation, nous avons cette consolation que ce n'est pas un vrai Français qui a commis un tel crime. » On va maintenant profiter de l'aubaine heureuse, on va pouvoir reprendre contre lesjuifs dansjl'armée la campagne interrompue jadis, et on la reprend. Le 3 novembre, M. Edouard Drumont, sous le titre V Espionnage juif j invoque « la fatalité de la race » et déclare que les coupables véritables sont non les juifs, mais ceux qui leur permettent de.se charger de telles fonctions. « Pourquoi confiez-vous vos secrets a ceux cjui vous trahiront toujours^ » s'écrie-t-il, et il conclut en demandant que les juifs soient chassés de l'armée. Le 6 novembre, autre article plus net et plus clair encore : « Les Juifs dans V armée, » dans lequel M. Drumont rappelle la campagne de 1892, la déclare « prophétique », et demande de nouveau qu'un juif ne puisse être officier. C'est là la constante conclusion des antisémites et leur journal publie successivement la liste des officiers juifs attachés au Ministère de la guerre, la liste des officiers juifs à Saint-Cyr, la liste des officiers juifs dans la marine. Il demande que les juifs soient exclus des écoles de l'Etat. « Api^es une défaite^ écrit ^VI. Drumont (6 novembre 1894), il n'y CLurait pas lin officier juif J'ttt-il personnellement irréprochable, qui pourrait se faire écouter de ses soldats et les empêcher de crier : Dreyfus! Dreyfus! »
Toutefois, s'il n'y eût eu contre le malheureux capitaine que les objurgations et les clameurs frénétiques d'un maniaque que l'idée fixe conduit, l'opinion eût pu se ressaisir; mais il ne fut pas seul. Un vent de fanatisme souffla sur tous et ceux qui furent témoins de la chose purent évoquer les scènes d'antan, quand au moindre signe funeste on courrait sus au juif, le paria et la victime expiatoire. A peu d'exceptions près, la presse se montra antisémite- ceux des journaux qui avaient demandé qu'on attendît avant de condamner quelqu'un dont on ignorait le crime, furent insultés et en butte a toutes les insinuations. Ils se turent, ou se joignirent à la meute.
Des personnages juifs influents, dit la Cocarde (4 novembre), ont
Hosted by
essayé d'arrêter le procès. Dreyfus, dit la France (5 novembre), est « l'agent de ce pouvoir occulte, de cette haute juiverie internationale qui a décidé la ruine des Français et l'accaparement de la terre de France ». La Libre Parole soutient ce chœur : « Qui maintenant, s'écrie-t-elle, refuserait de crier avec nous : « La France aux Français? » Elle ajoutait (5 novembre) : <i 11 est bon que le public sache que, quoi qu'elle en dise, toute la juiverie se considère comme responsable du traître. »
L'Echo de Paris se demandait quelle somme le « traître » avait pu recevoir pour prix de son forfait, et celui qui posait la question répondait : « Trente deniers, ça suffît. » Car il fallait réveiller le vieux préjugé légendaire, rappeler ce Judas qui a déjà tant servi, et la Croix (7 novembre) publiait un dessin qui représentait l'Iscariote embrassant Jésus et le capitaine Dreyfus vendant la France. « La plume cède aujourd'hui la place au crayon, disait-elle, et le croquis cicontre dira plus vite et plus éloquemment ce que nous pourrions écrire. Le même sujet est traité au Pèlerin (touchant accord !) par un autre artiste, car tout le monde se rencontre naturellement cette semaine à GethSèmani pour y flétrir Judas. Cependant il n'y a pas parité. Judas appartenait au peu^M de Dieu et il était l'apôtre choisi par le Maître. L'officier juif 71' appartenait pas à la nation française et ceux qui l'ont introduit dans l'armée sont les véritables coiopables. Lui agit comme le loup dans la bergerie et le cliat dans la cage, il a le droit de dire à ses rabbins qu'il a trahi par patriotisme, puisque la France reste toujours le défenseur du Christ sur toutes les plages, malgré les défaillances de ses gouvernants. Le Franc, c'est dans le monde l'ennemi par essencedupeupledélcide. Coimnentdeux races, destinées par Dieu à une lutte mortelle, peuvent-elles porter les armes ensemble ! C'est un non-sens que l'affaiblissement du sens moral a pu seul engendrer. » Ce journal ne s'en tenait pas là. « Le salut, disait-il, peut nous venir d'un malheur qui nous paraît comme une imvimsegrâceproposée ala Francc.Par unepermissionprovidentitlle, un capttainejuif d'artillerie, sorti, comme tantd' autres officiers jmfs, de V Ecole polytechnique, où ils sont souvent professeurs, Dreyfus aéléarrêté... Cet officier était riche et Vargentpour lui était un surcroît. C'était l'ennemi juif trahissant la France.
Hosted by
« Il est arrêté htalgré mille ^protections occultes , qui sont parvenues à cllssiïnah r V arrestation près de quinze jours.
« Si la guerre eiht éclaté, il fût resté Vhomnie de confiance dans les bureaux du ministère, envoyant avec sécurité ses frères d'armes à la mort dans des embûches préparées par ses soins,
« Or, il a pu être arrêté malgré les protections occultes et presque invi nciblr s qui entoure nt le monde juif chez nou^,
« Ce fait est assurément un des plus considérables de notre temps. Si on ne parvient pas a nouveau a le mettre sous le boisseau, c'est peut-être la fin delà conjuratioi^ qui rend inutiles tant d'efforts pafrlotiipies,
« Il y a un dernier coup a tenter, et puisque la Providence permet de justifirr si bien avec ce Dreyfus ce quon dénonc^ait depuis longtemps, /unis demanderons, pjoitr la France, un service a nos lecteurs.
« A^os corresj^un.dants nous ont plusieurs fois signalé le danger des foncfioanaires étrangers dans certaines situations, p)res de la fronlilr^, nous n'en avons pas pris note ; le moment est venu de dressi I' leur liste, et de demander a l'opinion s'il est pjossible de laisser notre frontilre a la merci d( tant de Cornélius Herz.
« Parmi ces juifs, il y a d'honnêtes gens; eh bien, ils cornqjrendront que leu)' plare n'est pas là; ignorent-ils la situation internationale de Irurs coreligionnaires?
« Oii s'étontH qvrils soient parvenus ainsi si nombreux a la front l'ère, comme oi^ s'étonne de trouver Dreyfus dans les bureaux de la Guerre pou I' diriger l'espjio nuage,
« Des ministre s français de la Guerre devaient-ils donner une telle place a un juif?
« Âh! que le tsar avait autrement V intelligence de la situation quand il les expulsait en masse de son armée et de son empire! »
Et ie Moine; rédacteur habituel de cette feuille, laissait deviner tous ses désirs et toutes ses espérances en écrivant (14 novembre)': « L'heure est enfin venue de ne plus accepter qu'un officier juif est un officier français, »
18 UxNE ERREUR JUDICIAIRE
La Vérité (3 novembre 1894) renchérissait encore :
« Quand on a su à Paris, disait-elle, qu'il s'agissait d'un juif, Vindignation Va emporté sur la tristesse. Pourquoi aussi, demandait-on, laisser un Juif au bureau des renseignements confidentiels? C'était la jjremière idée qui venait a V esprit. S'il faut être juste pour les juifs, parmi lesquels il en est qui portent avec résignation le poids de la malédiction jetée sur leur race, ce n'est pas moins un crime que de leur confier la clef de nos serrures de sûreté,
« Dans l'armée, oh ils commencent à sinftltrer, ils sont déiJlacés et on le leur laisse comprendre, en dépit de l'esprit de camaraderie,
« Et quand on songe que, théoriquement, Von s'inquiète du caractère, de la profession, de V entourage du moindre candidat au grade de sous-lieutenant de réserve, avant de Vadmettre a entrer, comme enfant du second lit, dans cette grande famille militaire, on peut s'étonner de la facilité avec laquelle sont confiés des postes de confiance a un officier qui a contre lui cette tare héréditaire : Juif de caractère, de race, d'entourage, de.., travaux divers! Ce qui prouve, une fois de pAus, que les vertus militaires ne s'apprennent pas dans les traités de mathématiques. »
L'article que M. Judet publiait dans le Petit Journal était d'une portée plus grave que tous ceux que je viens de citer; il empruntait cette gravité au caractère du journal qui le publiait et ne passait pas pour être un organe antisémite, la présence d'un Israélite dans son conseil d'administration^ et à une des plus hautes places, écartant naturellement cette pensée. Je dois reproduire cet article, car il représente exactement ce que fut l'opinion moyenne. Le voici :