‹ Une erreur judiciaire: l'affaire DreyfusChapitre 4 sur 69 · CE N^EST PAS UN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

CE N^EST PAS UN FRANÇAIS

Les malheurs se suivent souvent. Au moment même ou nous perdions V empereur Alexandre 111, nous venions d'ajjprendre qu'un capitaine de notre état-major était accusé d'intelligence avec nos ennemis.

(1) Petit Journal du 3 novembre 1894.

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V opinion i^ibblique est douloureusement émue par ce forfait, le plus abominable de fous.

Varrestation pour crime de haute trahison d'un homme qui portait Vunifoinne d'officier et qui aurait communiqué à V étranger les secrets de la défense nationale a consterné l'armée. Ni V armée ni le jmys n'admettront qu'un Français ait pu oublier ses devoirs et son honneur au point de livrer sa patrie.

Il faut bien reconnaître que le capitaine Dreyfus était attaché au 2Jremier bureau de Vétat-major général , que son grade, que son poste, que les affaires d'une importance capitale dont il était chargé, que les pièces, les dossiers dont il avait la clef, lui donnaient le moyen de servir utilement V ennemi, de faire a la France un mal irréparable.

Mais comment expliquer Vaberration monstrueuse qui entraîna V inculpé a exploiter sa haute mission jwur fracturer les armoires de la mohilisation et y introduire les agents de la Triple-Alliance^

Hélas ! nous craignons une i^éponse passionnée! Le peuple renie Dreyfus comme compatriote; les ojflciei^s protestent contre Vusurpation d'un grade conféré h un camarade qui s'est glissé dans leur intimité par contrebande.

Cest un grand malheur pour les israélites que U capitaine Dreyfus soit Juif.

A tort ou a raison, V indignation vengeresse de quiconque a la flerté de se dire Français d'origine ne pjourra se soulager qu'en refusant aux galons de Vofficier déchu le droit de cité légitime; elle s élèvera contre son imprudente admission dans les rangs de VarméCy souillée par la présence d'un traître.

Nous sommes loin de partager les sentiments fanatiques de ceux qui condamnent la fortune des juifs, qui dénoncent la source de leur succès extraordinaire comme suspecte, qui ftdminent contre leurs agissements financiers et leur influence tiniverselle.

Nous sommes encore moins partisan de la confusion établie entre des querelles religieuses et la concurrence commerciale : nous n'anathématisons personne et nous déplorons le caractère intempérant de certaines polémiques qui mêlent toutes lesquestioiis

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et s' attaquent a toutes les personnes. Nous détestons les haines sociales, f élément maudit de guerre civile.

Nous sommes pourtant forcés de reconnaître que plusieurs Israélites ont gardé de leurs habitudes traditionnelles a travers les siècles une sorte d'internationalisme tenace : c'est parmi eux une petite minorité , car la plupart sont devenus des nôtres; seulement il est pénible de constater parfois des divergences de vues, des différences de conscience, des oppositions de mœurs qui font paraître ces individus exceptionnels comme des étrangers jyarmi nous.

Le préjugé défavorable, dévelojJpé par des exemples fâcheux, s'est tristement accru depuis quelques années : beaucoiq:) de citoyens de bonne foi sont enclins a attribuer aux juifs des fautes dont le plus grand nombre est innocent, de leur reprocher des resxjonsabilités graves dans la corruption publique ou dans nos difficultés extérieures.

Pour remonter un pareil courant, il est indispensable que les victimes de la malveillance générale s' observent avec unsoin scrupuleux, qu'elles soient au besoin imjjitoyables, quand leurs coreligionnaires se laissent emporter par de vieilles pratiques incorrigibles.

Il n'est que temps : car toutes nos calamités finiraient par leur être attribuées, N avons-nous pas assisté, ces jours derniers, d la diffusion d\tn bruit singulier qui fait remonter la maladie mystérieuse de V empereur de Russie a un assassinat lentf Ne réjMet-on pas sans autre preuve qu'il aurait été empoisonné par les juifs, comme représailles des persécutions essuyées par leurs tribus et de leur exjnilsion du territoire russe ?

Nous n' enregistrions cette rumeur non fondée, qui circule de bouche en bouche, que pour mieux établir le péril actuel.

Ce n est pas l'arrestation d'un officier israélite, pour divulgation et vente de documents du Ministère de la guerre, qui contiendra les ressentiments j calmera la méfiance, dissipera les soupçons, apaisera les colères.

Il est évident que la nation entière désesxjérait de Vavenir, si elle se figurait qu'un Français^ de lipiée indiscutable, est des-

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cendii auxbassesses Ignobles dont Vatavismeclu capitaine Dreyfus n' a ijeut-ètre pas deviné toute V horreur.

V armée aussi ^ vouée au culte des intérêts siqoérieurs du pays^ qui d'avance a consenti le sacrifice de sa vie pour barrer la route a VinvasioUj pour protéger la frontière cV autant plus sacrée qu'elle est mutilée^ Varmée éprouve un mouvement de dégoût et de révolte : elle ne se consolerait jamais d'avoir supporté la présence d'un espion qui serait authentiquement de la grande famille militaire j au lieu d'être entré chez elle par un faux certificat de naissance, de s'y être maintenu par escroquerie en abusant de la bonté et de la confiance de ses camarades,

IL est lamentable que seul un jugement pjartiellement inique jjaraisse capable d'affranchir la conscience nationalej de la délivrer du poids qui pesé sur elle et qui pousse a la fatalité de cette terrible conclusion :

« Non, le capitaine Dreyfus ne peut pas être, n'est pas un Français ! »

Seul donc un juif peut trahir, et c'est le juif qu'on désigne à la vengeance de tous, c'est lui qu'on charge de tous les crimes et de toutes les hontes, et c'est seule la qualité de juif de celui qu'on accuse de trahison qui peut consoler un peuple d'avoir été trahi. Cependant, la conscience nationale n'avait pas été opprimée quand Châtelain, quand Bonnet avaient trahi, elle ne l'a pas été davantage quand plus tard ont trahi Schwartz, Boillot et Guillot^ et il fallait Dreyfus pour faire peser sur elle ce poids insupportable. Quand tous ceux dont je parle furent reconnus félons, la nation entière « n'a pas désespéré de l'avenir » et cependant elle devait en « désespérer si elle se figurait qu'un Français de lignée indiscutable est descendu aux bassesses ignobles dont Vatavisme du capitaine Dreyfus n'a peut-être pa^ deviné toute Vhorreur » — ces bassesses ignobles dont les Guillot et les Schwartz, les Bonnet et les Boillot se sont rendus coupables sans qu'aucun écrivain pût exciper de je ne sais quel atavisme légendaire.

Et c'est quelques jours après qu'on eut connu l'arrestation du capitaine Dreyfus que se produisaient ces violences, alors qu'on ne savait rien et qu'on ne pouvait rien savoir, alors qu'à court de nou-

22 UNE ERHEUll JUDICIAIRE

velles et de renseignements le reportag-e aux abois inventait les histoires les plus extravagantes et les moins vraisemblables, excitant le chauvinisme, affolant les esprits simples.

« Nous recevons des monceaux de lettres, disait la Libre Parole, r indignation des premier s jours n'a pas diminué» et elle insérait la missive d'un militaire qui ne pouvait qu'augmenter cette indignation factice et la porter à son extrême limite : « Il s'est glissé dans notre état-major général, disait cet officier en parlant du capitaine Dreyfus, il a rampé Jusque dans [les bureaux du Ministère de la guerre pour surprendre les secrets de la défense, les voler, copier et expédier à V ennemi (pU n'attendait peut-être {et il ne l'ignorait jjas, qui saitffi) que ses derniers renseignements pour mettre le pied sur notre sol. »

Ces hommes qui ne connaissaient pas l'accusation ne pouvaient supporter même l'idée que cet inculpé fût innocent. M, Millevoye disait : « Si on Vacquitte étant criminel, le iJeuple saura faire Justice. » S'il demandait le lynchage, d'autres plus modestes exigaient impérieusement la mort de celui dont le crime était encore ignoré de tous.

Jamais pareil acharnement, pareilles fureurs ne se manifestèrent. La presse et le public donnent à celui qui maintenant remonte dans le passé l'impression d'une foule sauvage dansant une danse de scalp autour du poteau où est attaché un homme. On perdait à ce point la notion, non seulement de l'équité, mais du simple bon sens, qu'on attribuait à un capitaine d'état-major la connaissance de tous les secrets de la défense du pays; il semblait qu'il eût tenu dans sa main et livré la sécurité delà nation, la vie de tous, et que sa mort seule pût délivrer chacun d'un hallucinant et terrible cauchemar. On reste confondu devant une aberration pareille, qui n'a pas d'exemple, qu'on n a jamais vu se produire, à l'annonce d'aucun crime, d'aucune trahison, si formidables fussent-ils. Et ces affolés craignaient que leur victime n'échappât. Ils voyaient des dessous dans l'instruction, ils sentaient des pièges, des influences. On veut sauver le traître parce qu'il. est juif, répétait-on, et on ignorait en€ore;s'il était, un traître. La Patrie du 8 novembre publiait l'incroyable note suivante : «Nous avons, reçu hier dans, nos bureaux une cUWjation d'officiers en retraite,^décorés cU la.Légion d^hoji^

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L'AFFAIRE DREYFUS -^o

neur, venus pour proteste!^ contre les lenteurs apportées a Vinstruction dirigée contre le traître que Von sait. Ils noies ont déclaré que si la lumierela plus complète n était pas faite a bref délai sur les agissements du coupable et que si le châtiment exemplaire (^ue mérite son forfait se faisait trop attendre, les officiers retraités, décorés de la Légion d'honneur, étaient prêts à manifester publiquement leur indignation contre de tels atermoiements, » On ne se bornait pas à cela-, on recherchait quel pourrait être le châtiment assez sévère pour le forfait qu'on supposait avoir été commis-, on trouvait trop douce la peine des parricides, on rappelait les tortures que les Chinois infligent aux traîtres et le Petit Journal du 9 novembre publiait la lettre suivante, choisie, disait-il, parmi « les plus modérées qu'il avait reçues » :

Monsieur N..., au Petit Journal,

A propos de la 2M)iition des traîtres en Chine, dont voas indiquez le châtiment féroce, vous ajoutez ceci : « En France, pour les traîtres, nous avons la dégradation publique et le feu de peloton. Cela suffit, » Eh bien! non. Monsieur, cela ne suffit pas! Assez de sensiblerie comme cela! Il y en a trop en France pour les criminels et surtout pour les ignobles gredins qui vendent leur pays! Le châtiment est trop doux. Si j'étais son juge, eh bien! moi, qui ne ferais pas le moindre mal a un animal, je commencerais jmr V enfermer dans une cage en fer, comme une bête fauve, et je leferais passer ainsi devant le front de plusieurs régiments au Champ-de-Mars. La, chaque officier viendrait lui cracher au visage. Ensuite^ la dégradation et le feu de peloton. Je le répète, c'est encore trop doux pour les traîtres à la patrie.

Un lecteur du « Petit Journal », vrai patriote.

Certes l'on sait que la férocité humaine n'a pas de bornes -, qui cependant ne se sentira rougir de honte en la voyant se manifester ainsi, sans que ceux qui devraient les premiers essayer de l'atténuer, l'aient su blâmer! Au contraire, ils en ont accueilli la manifestation, ils l'ont approuvée. Mieux encore, ce sont eux qui l'ont déchain,éQj,.ce sont eux qui ont affolé cette foule tremblante de

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peur à l'idée qu'elle était vendue, cette foule qui bientôt hurlera à la face du capitaine Dreyfus innocent ses clameurs atroces : « A Veau! a Sa tory! a mort le juif! » terrible écho des haines anciennes, couvées dans les obscurs replis de la conscience et du cœur (1).

Et ces manifestations ne suffisaient pas. On en- organisait d'autres de nature à peser plus sûrement sur les esprits; des meetings antisémites se tenaient en Algérie, dans lesquels on demandait que prompte justice fût faite contre le capitaine Dreyfus et contre les juifs. On répandait les bruits les plus propres a exciter les colères. Le ministre de la Guerre est, dit-on au début, le valet de la finance juive. « Les juifs ne cessent tV Intriguer X)Our sauver Dreyfus, annonce la Libre Parole du 7 novembre. On a soustrait des pièces du dossier, on cherche a trier le conseil de guerre. C'est du reste la haute juiverie qui, contrairement à Vavis de ses chefs, a imposé Dreyfus au ministre de la Guerre, C'est à se demander si les juifs ne r avaient pas xdacé exprès au poste qu'il occupait à V état-major génércd dans V espoir très arrêté qu'Uferait un jour cequ il a fait. »

(1) Il ne faut pas croire que cette férocité se soit calmée, car voici ce qu'où pouvait lire dans le Réveil algérien (journal clérical i du 19 juillet 1897 :

« Nous recevons (F an de nos plus honorables concitoyens Vintéressante lettre suivante qu il nous prie cVhisérer :

<■: Oraii, 18 juillet 1897.

« Monsieur le Rédacteur en chef du Eéveil algérien,

« Nous avons la, il y a quelques jours, qudques-uns de mes amis et moi, une nouvelle qui nous a comblés ds joie. Un lieutenant, du nom de Dreyfus, parent proche ou éloigné, mais à coup sûr parent du misérable traître en renom, s est fracassé le crâne dans une chute de cheval.

« Nous ne savons si cet officier! (dire que ces gens- là se rencontrent dans far méel) attendait, comme son cousin, le grade de capitaine et V accès des bureaux de l'étatmajor, pour livrer nos plans à l'ennemi; mais la nouvelle de sa mort nous a fait danser en rond unejoy-use bourrée et a corroboré notre foi en la patrie.

<< Notre premier élan de joie apaisé, nous avons songé a la généreuse bète antijuivt, qui a si dignement concouru à Véliniinationdes juifs puissants de V organisation militaire que nous réclamons fous.

« Qu'est devenu ce glorieux cheval? C est ce que nous nous sommes demandé avec inquiétude.

« Nous craignons fort que le Lantiéri de là-bas n'exerce contre lui des poursuites et ne le traduise devant les juges correctionnels.

<< Aussi avons-nous recours, monsieur le Rédacteur. en chff^ à la publicité de votre estimable journal, pour faire connaître au maître actuel de la vaillante bête qu'un groupe d'antijuifs oranais a Vintentiun de la lui acheter pour lui ménager Vexistence douce qu'elle a si bien gagnée.

« Veuillez agréer, etc.

• « Un AISTIJUIF CRANAIS. »

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La Patrie et les journaux patriotes répètent ces assertions-, ils montrent la corruption s'exerçant partout, sur les bureaux de TEtat-Major, sur les juges du conseil de guerre, sur tous ceux qui, de près ou de loin, sont mêlés à l'affaire, car c'est Li une conception propre aux chauvins et aux antisémites. Pour eux, le Français est un animal naturellement corruptible, toujours prêt à se vendre H « la juiverie internationale », si celle-ci veut y mettre le prix.

Les faits sont maintenant connus de tous, je n'ai rien à y ajouter; ils parlent d'eux-mêmes. Quel est l'homme, de bonne foi qui osera désormais dire que ce n'est pas comme juif que le capitaine Dreyfus fut poursuivi, jugé et condamné? Qui osera dire encore que c'est moi qui ai voulu introduire dans le débat une question religieuse qui lui était étrangère? Ce n'est pas moi qui ai choisi ce terrain, il m'a été imposé.

Sans doute je sais ce qu'aura d'humiliant, pour les esprits sincères et larges, cette pensée qu'on a pu abuser d'eux ainsi, et le remords de s'être laissé entraîner par les passions les moins conciliables avec les tendances de notre temps.

Aconstaterque le fanatisme n'est pas mort, qu'il est aujourd'huiplus vivace encore qu'il y a un siècle et qu'après tant d'années écoulées, un homme peut encore être poursuivi pour sa confession, l'âme se pénètre d'une douloureuse et profonde amertume- l'espoir de la fraternité future semble sombrer en elle ou tout au moins reculer dans le lointain avenir. Qu'à l'aurore d'une ère nouvelle ait pu se produire ce qui marqua le déclin d'un âge il y a plus de cent ans, voilà qui confondra tous ceux qui ignoraient cette cause et s'étaient fiés, pour la connaître, sur le jugement d'au trui.

On objectera toutefois que ceux qui s'acharnèrent contre le capitaine Dreyfus ne furent pas ceux qui l'inculpèrent, et Ton s'étonnera que ceux qui étaient en possession de la vérité n'aient rien fait pour enrayer ce torrent de fureur et de haines. S'ils se turent, c'ej^t qu'ils subirent eux aussi le terrorisme antisémite et n'osèrent y résister. Mais, de tout cela, un homme est responsable et il ne doit pas échapper à cette responsabilité. Cet homme est le général Mercier, alors ministre de la Guerre* c'est sur lui, sur ce général

politicien que doit retomber le poids de Finiquité commise, car il tira profit de l'exaltation patriotique-, il essaya, en la flattant, de restaurer son autorité compromise et sa popularité entamée. Quand tout à l'heure j'exposerai les faits, on verra sur quelles faibles présomptions, sur quels témoignages contradictoires cet homme, agissant comme un magistrat suprême, ordonna l'arrestation du capitaine Dreyfus. Il n'eût fait que cela qu'il serait coupable seulement d'une légèreté impardonnable, mais il fit plus et, par crainte, il devint l'auxiliaire et le complice de ceux qui, avec son aide, ont conduit au bagne un innocent.

Pour comprendre cette incroyable conduite, il faut se remémorer la situation politique du général Mercier avant l'affaire Dreyfus. Quelle était-elle? L'affaire Turpin (1) l'avait déconsidéré dans les milieux chauvins*, pour tous ceux qui m'ont accusé de manquer de respect à l'armée parce que je ne voulais pas reconnaître l'infaillibilité d'un conseil de guerre, il était un général médiocre, peu soucieux des intérêts de la défense nationale^ prêt à la compromettre pour les plus basses des raisons. Aux yeux des journaux d'opposition il était « Vhomme au flair cVaiHilleur », chaque jour en butte aux violentes attaques de la Patrie et de la Libre Parole, de la Presse et de V Intransigeant, Sa position dans le cabinet Dupuy était compromise. L'affaire Dreyfus fut pour lui le moyen de se relever. Vit-il tout d'abord le parti qu'il en pourrait tirer? Je ne le crois pas, et c'est moins de machiavélisme que de lâcheté morale qu'il faut l'accuser; il ne sut pas résister aux sommations et aux mises en demeure de la presse antisémite, il en subit les injonctions et acheta son repos par les concessions qu'il consentit a lui faire, alors qu'il s'agissait de l'honneur et de la vie d'un homme.

Au début du procès, on l'accusa de vouloir, pour complaire « a la juiverie internationale », étouffer le procès, et ce ne fut que lorsque, sortant de son rôle, il consentit à peser du poids dé son autorité sur ceux dont il était le supérieur hiérarchique et qui étaient prêts à devenir des juges, qu'on désarma et qu'il fut couvert de louanges par ceux-là même qui l'avaient insulté. Il

(1) C'est de la deuxième affaire Turpin que je veux parler. L'affaire de la mélinite s'était déroulée sous le ministère de M. de Freycinet.

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n'épargna rien pour être digne de ce triomphe, il multiplia les notes et les communiqués officieux, il se laissa interviewer par le Journal le IT novembre, par la Patrie le 18, par le Figaro enfin le 28. Que disait-il? Il affirmait que les pièces qui lui avaient été communiquées lui avaient révélé d'une façon irréfutable la culpabilité du capitaine Dreyfus et qu'il n'avait pas hésité à faire son devoir en ordonnant de l'arrêter : « lia fallu six semaines au général Mercier^ déclare la Libre Parole désormais ralliée (18 novembre), pour vaincre toutes les résistances accumulées devant lui par lajuiverie. »

Le temps n'est plus où ce journal, accusant le général Mercier de vouloir à tout prix épargner le châtiment à un traître, s'écriait : « Sans la note publiée par nous il y a trois jours ^ Dreyfus était sans cloute sauvé. » Maintenant le général Mercier a capitulé devant les antisémites, il a obéi à leurs menaces : il est leur homme. Ils sont déterminés à le défendre contre tous, il leur a jeté la proie qu'ils demandaient, il leur est sacré. Désormais, il est le soldat intègre qui, résistant aux ministres « inféodés a lajuiverie cosmopolite », a voulu, d'une volonté inébranlable, faire rendre la justice. Tout s'est brisé contre sa détermination. Il a menacé de s'adresser à la France, à la patrie outragée, et son énergie, sa loyauté ont forcé la main à ses collègues. Depuis, il a eu à subir tous les assauts, toutes les supplications, toutes les menaces : il est resté inébranlable. Seul, il résiste aux injonctions de l'Allemagne, il incarne l'honneur, le devoir, le patriotisme, en présence des ministres vendus à l'ennemi. On représentait ces derniers comme acharnés contre le général patriote, et on les mettait au défi de se débarrasser de lui : « Il faut être avec Mercier ou avec Dreyfus, » disait Vlntixcnsigeant, et ceux qui, il y avait un mois à peine, le traînaient dans la boue la plus abjecte, le portaient maintenant au pinacle et faisaient de lui un héros. « Avec lui, écrivait-on, le général Mercier a tous les Français sans distinction de partis. »

Il mérita cette approbation de ceux qui menaient, contre un prévenu qu'ils eussent dû respecter, la chasse féroce qu'on a vue. Dans l'interview qu'il se laissa prendre par un rédacteur du Figaro, M. Léser, il disait (28 novembre) :

« J'ai soumis à M. le président du conseil et a mes collègues les rapports accablants qui m'avalent été communiqués et, sans

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aucun retard j V arrestation du capitaine Dreyfus a été ordonnée. On a écrit a ce sujet beaucoup d'inexactitudes : on a dit, notamment, que le capAtaine Dreyfus avait offert des documents secrets au gouvernement italien. C'est une erreur. Il ne m 'est pas pjermis d'en dire davantage^ puisque Vinstruction n'est pas close. Tout ce que l'on peut répéter j c'est que la culpabilité de cet officier est absolument certaine et qu'il a eu des complices civils. » M. Léser ajoutait : « A V état-major de Varmée, on sait, de source certaine, que Dreyfus était ^ depuis pAus de trois ans, en relations avec les agents d'un gouvernement étranger qui n'était ni le gouvernement italien, ni le gouvernement austro-hongrois. Mais, si Von a les preuves matérielles de son infamie, on n'a pas réussi jusqu'à pjvésent a démontrer qu'il ait été payé (1). »

Rien de tout cela n'était vrai. Le général Mercier n'avait en sa possession, comme nous le verrons tout à l'heure, que des expertises contradictoires. Quant aux « rapports accablants » dont il certifiait l'existence, ni l'acte d'accusation, ni le dossier n'en contiennent trace. On n'y trouve rien, ni sur les complices civils, ni sur les prétendues relations du capitaine Dreyfus avec les agents d'un gouvernement étranger. Le général Mercier altérait la vérité, et, en prenant ainsi parti contre un accusé qui était mis dans l'impossibilité de se défendre publiquement, il commettait l'action la plus odieuse, la plus inique, la plus déloyale et la plus lâche. Il violait les principes les plus élémentaires de l'équité, il essayait d'imposer d'avance une sentence- il subornait la justice, frappait d'impuissance la défense, trompait l'opinion- il contribuait à créer autour de l'accusé une atmosphère hostile et à former un courant de conviction qui devait amener la condamnation.

Et ce rôle qu'il avait assumé, il persista à le jouer après que le capitaine eût été condamné. Sorti de la vie politique, il continua la

(1) Le Temps du 29 novembre inséra une rectification, disant que le ministre n'avait pas tenu ces propos, car « il ne pouvait émeUre mi avis sur la solution d^une cause déférée à la justice militaire », et qu'il n'avait pu parler de complices civils, car si ces complices avaient existé la cause eût été justiciable de la cour d'assises et non du conseil de guerre. M. Léser, dans le Ftgaro du 29 novembre, répondit qu'il uvait commis une erreur de rédaction eu parlant « de complices civils », le général Mercier ayant dit seulement que « des jjersonn's civiles avaient été mêlées à cette ajffaire », mais n'y étaient pas « impliquées, au moins pour le moment », Cette rectification faite, il maintenait énergiquement qu'il avait fidèlement rapporté les propos du ministre de la Guerre et aucun démenti ne suivit son affirmation.

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campagne qu'il avait entreprise au mépris de toute équité^ il inspira des journaux, communiqua directement avec eux, leur livra des documents et des notes, servant ainsi — bien que ce fût loin de sa pensée et de ses désirs — les défenseurs de l'homme qu'il avait fait condamner et contre lequel il ne put jamais réunir que les plus misérables des présomptions.

Car enfin, que produisait-on pour justifier de telles et si étranges fureurs, quelles étaient les accusations qui pesaient sur celui qu'on poursuivait aussi atrocement, pour qui les cœurs étaient fermés a la pitié, les oreilles closes à toute légitime tentative de défense? Je vais une fois encore exposer les faits -, ce que j'ai dit dans mon premier mémoire, je vais le redire ici, car il importe que ce soit redit, il faut que tous ceux qui me liront, tous ceux qui liront les nouveaux témoignages que j'apporte en faveur de celui qui attend le jour où il lui sera permis d'être un homme, il fimt que tous ceux-là sachent la vérité.

Qu'on ne s'attende pas à des révélations nouvelles, je n'en ai pas à faire. Il a paru impossible à ceux qui m'ont critiqué, et même à des hommes dont la sympathie m'était acquise, que j'eusse tout dit. C'est qu'ils ne pouvaient pas croire qu'on eût pu condamner un homme à une peine aussi terrible et infamante sans avoir de sa culpabilité des preuves péremptoires et certaines*. Je n'ai rien caché de la vérité.

Quelque inimaginable que cela paraisse, il n'y a jamais rien eu contre le capitaine Dreyfus que ce que j'ai exposé et ce que je vais répéter. J'invoque pour cela Tirrécusable témoignage de l'avocat de grand talent et de grand cœur qui a défendu courageusement, fort de sa conscience et de sa conviction, celui de qui tout le monde se détournait, celui dont il n'a jamais cessé de proclamer hautement l'innocence. C'est à lui que j'en appelle et c'est à lui que je renvoie ceux qui encore douteraient.

En 1894, — si nous en croyons la déposition d'un homme qui figure comme témoin à charge au procès du capitaine Dreyfus et dont le témoignage fut considéré comme décisif, le commandant Henry, attaché au bureau des renseignements de la Guerre, — des documents

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et des notes intéressant la défense nationale étaient dérobés au ministère et livrés à des puissances étrangères. Ce fait n'était pas anormal et, pour s'en rendre compte, il suffit d'étudier les procédés de l'espionnage international, nécessité et corollaire du militarisme.

Pourquoi cependant provoqua-t-il, à ce moment précis, une émotion plus vive? Parce qu'on savait que la trahison était due à un officier. Comment le savait-on? Parce que, selon la déposition du commandant Henry, une personne honorable l'avait affirmé. Quelle était cette personne honorable? Personne ne l'a jamais su, on a refusé de la nommer, de la faire comparaître et témoigner, de telle sorte que la première base de l'accusation est l'affirmation d'un homme resté inconnu, et dont les assertions n'ont jamais pu être contrôlées. Le conseil de guerre n'eût-il pas dû récuser un tel témoignage, témoignage suspect et louche à cause du mystère dont il était entouré et de l'impossibilité d'en connaître la valeur, puisqu'on ignorait celui qui le portait? Comment accepta-t-il donc de former son jugement sur l'équivoque et obscure déclaration d'un homme parlant au nom d'un tiers qu'il ne pouvait citer?

Quoi qu'il en soit, à la suite des indications de cet X mystérieux, une surveillance sévère fut, dit-on, établie dans les bureaux du ministère- tous les officiers de Tétat-major furent suivis de près. On ne découvrit rien, jusqu'au jour où le colonel Sandherr, chef de la section de statistique, eut remis au ministre de la Guerre, général Mercier, une lettre non signée, bordereau d'envoi d'un dossier. Les écritures des officiers attachés aux bureaux furent alors examinées; on les compara avec celle du bordereau et, comme on n'arrivait à aucun résultat, on fit appel à M. le commandant Du Paty de Clam, qui avait, paraît-il, des connaissances graphologiques. Le commandant Du Paty de Clam ayant, après examen, affirmé que l'écriture de la lettre était semblable à celle du capitaine Dreyfus, le bordereau fut soumis successivement à deux experts, M. Gobert, expert de la Banque de France, et M. Bertillon, commissaire de police, chef du service de l'identité judiciaire. M. Gobert, après étude des écritures, déclara que la lettre incriminée pouvait être d'une personne autre que la personne soupçonnée. M. Bertillon déclara que la même personne avait écrit toutes les pièces qui lui avaient été communiquées. Nous reviendrons plus tard sur ces expertises et sur les experts

eux-mêmes. Pour le moment, nous nous bornerons à constater que raecusation possédait comme seule pièce à conviction une missive que le capitaine Dreyfus était accusé d'avoir écrite.

En possession de ces deux rapports contradictoires, le ministre de la Guerre ordonna l'arrestation du capitaine Dreyfus. Sans hésitation, legénéi\al Mercier faisait emprisonner un homme sur l'opinion d'un expert en écritures. La conduite passée du capitaine Dreyfus permettait-elle d'agir ainsi? Avait-on réuni contre lui des charges telles que l'expertise de M. Bertillon en fût simplement une confirmation? Non. Kien dans la vie du capitaine Dreyfus n'autorisait Tombre môme du soupçon. D'une honorable famille alsacienne de Mulhouse (1) , il était entré, àdix-huit ans, à l'Ecole polytechnique, avait été un des plus brillants élèves de l'Ecole de guerre, et ses ennemis n'ont jamais pu le représenter autrement que comme un officier actif et ambitieux.

Il n'était pas besogneux, mais riche. Il était marié^ père de deux enûints, et l'accusation elle-même a établi que son existence était la plus régulière des existences. Jamais elle n'a pu prétendre qu'il ait eu des relations suspectes, une correspondance anormale, des habitudes de vie mystérieuses. Le jour où on l'a arrêté, rien ne pouvait le faire soupçonner : il a suffi de l'attestation d'un aliéné de la graphologie pour jeter dans un cachot quelqu'un dont l'honorabilité, la probité étaient inattaquables.

Le 15 octobre 1894, le capitaine Dreyfus, convoqué au Ministère de la guerre, fut mis en état d'arrestation par M. Cochefert, chef de la Sûreté, et par le commandant Henry, attaché au bureau des renseignements du ministère. Cette arrestation avait été précédée d'une comédie mélodramatique imaginée par le commandant Du Paty de Clam. Elle avait consisté à dicter au capitaine Dreyfus une lettre contenant quelques-unes des phrases renfermées dans le bordereau qu'on l'accusait d'avoir écrit. M. Du Paty de Clam, fin psychologue, prétendit avoir remarqué un certain trouble chez le capitaine Dreyfus*, sa main, affirma-t-il, tremblait en écrivant.

(1) Contrairement aux assertions de certains journaux, la famille du capitaine Dreyfus est française. Le capitaine a trois frères et trois sœurs. Son frère aîné, M. J. Dreyfus, a quitté l'Alsace et s'est établi à Belfort pour permettre à ses enfants de rester Français. Les deux autres, MM. L. et M. Dreyfus, ont tous deux fait leur service dans l'armée française. Les trois soeurs du capitaine ont épousé des Français et habitent la France.

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Ce trouble n'exista jamais que dans Fimagination de M. DuPaty de Clam, caria lettre écrite par le capitaine Dreyfus sous la dictée du commandant est écrite d'une main ferme, sans l'ombre d'une hésitation ni d'un tremblement. Il a été dit que, dans son émotion profonde, le capitaine Dreytus avait écrasé sa plume, éclaboussant d'encre la feuille. Le papier n'en porte pas de traces, et dans ces quelques lignes si claires, le dernier mot est écrit aussi nettement, d'un élan aussi droit que le premier.

Cependant, on n'a pas craint de dire que cette agitation insolite manifestée par le capitaine Dreyfus avait décidé de son arrestation. Il suffît, pour répondre à une assertion pareille, de rappeler que la scène dont je viens de parler eut lieu le 15 octobre, tandis que le mandat d'arrêt est daté du 14 octobre, alors que l'accusation n'avait pas d'autre élément que l'affirmation d'un expert en écritures. Quel est le magistrat qui eût fait jeter en prison quelqu'un sur un tel témoignage^ et quelle conception faut-il avoir de la justice pour inculper celui contre lequel se lève un seul homme, de compétence douteuse et de qualité telle qu'il eût dû être récusé? On m'a reproché de ne point assez vénérer l'armée, et je suis obligé de supposer que ceux qui m'ont adressé ce reproche ont pour tout militaire un respect profond. Est-ce en vertu de ce respect qu'ils acceptent si facilement qu'on ait pu saisir un officier et le livrer à l'opprobre de tous sur la foi d'un policier?

Arrêté, le capitaine Dreyfus fut conduit à la prison militaire du Cherche-Midi. Dès qu'il fut écroué, on perquisitionna a son domicile. La perquisition ne donna aucun résultat. Tout fut examiné, cependant, la correspondance du capitaine, ses livres de dépenses ménagères. On ne trouva rien.

Le capitaine n'était à ce moment cju'un prévenu. Le commandant Du Paty de Clam était, par délégation du Ministère de la guerre, commis officier de police judiciaire et chargéderinstruction. Pendant dix-sept jours le capitaine Dreyfus fut mis au secret et il fut défendu à sa femme d'informer de son arrestation ses parents même les plus proches. Pendant dix-sept jours, il ignora l'accusation qui pesait sur lui, ce qui entre dans les procédés coutumiers de l'instruction. Que fut-elle en la circonstance? Elle consista uniquement à interroger, sur les points les plus divers, le capitaine Dreyfus et sa

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femme/Aucun témoin ne fut entendu. Quant à Tenquête, elle fut confiée à des agents qui élaborèrent des rapports à ce point mensongers qu'aucune de leurs indications ne put être retenue par le ministère public.

L'homme qui dirigea cette instruction, M. Du Paty de Clam, mérite de prendre place à côté des Laflfemas et des Laubardemont. Il avait de la justice une conception inquisitoriale qu'il appliqua indifféremment au malheureux qui lui était livré et à M"'^ Dreyfus elle-même; il se montra le plus habile et le plus félin des tourmenteurs et se soucia toujours moins de rechercher la vérité et la lumière que de manifester sa passion et son instinctive haine. Un homme, un pauvre hère qui a déshonoré la tribune du Parlement en y venant faire métier de pourvoyeur de prison et en y apportant les plus basses, les plus lâches et les plus mensongères calomnies, calomnies qu'il n'a jamais osé produire alors qu'il n'était plus couvert par l'immunité parlementairo et qu'il ne pouvait plus accuser et salir impunément, — M. André Castelin, député de l'Aisne, tout en demandant qu'on me livrât à des juges, a déclaré que pas « un Français n avait le droit de parler d'un officier de notre armée » comme je l'avais fait. Faut-il donc excuser chez un homme, parce qu'il est revêtu d'un uniforme, ce que l'on réprouverait chez tout citoyen, chez tout magistrat? Comment jugerait-on celui qui tourmenterait une femme espérant lui arracher l'aveu de la culpabilité de son mari? Comment jugerait-on celui qui, l'insulte aux lèvres, ne reculerait devant aucune torture morale pour faire avouer à un homme le crime dont il est accusé? On le jugerait comme j'ai jugé M. le commandant Du Paty de Clam. On dirait de lui qu'il a oublié tout devoir d'humanité, de pitié et de justice. Je n'ai pas dit et ne dis pas autre chose de M. Du Paty de Clam.

Après les dix-sept jours de la pseudo-enquête à laquelle il s'était livré, la conviction de cet étrange juge d'instruction était faite-, elle ne reposait sur aucun fait, mais seulement sur des impression s personnelles. Celles-ci suffirent pour que le parquet du conseil de guerre fût saisi-, un second juge d'instruction fut nommé et chargé d'établir le rapport d'accusation. Ce juge, commandant Besson d' Ormescheville, reprit l'enquête et cita vingt-deux témoins. Leur audition, cette enquête et les enquêtes policières reprises; durèrent deux mois.

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Quand elles furent closes, elles n avaient pas donné de résultats, elles n'avaient apporté aucune charge, et lorsque le capitaine Dreyfus fut envoyé devant le conseil de guerre, il était, comme au premier jour, accusé sans preuves, sur des affirmations d'experts en écritures, d'avoir écrit un bordereau d'envoi^ mentionnant des documents livrés à une puissance étrangère.

J'ai montré par des faits certains et irrécusables comment on avait trompé l'opinion publique et j'ai établi où elle en était lorsque le capitaine Dreyfus comparut devant ses juges. Dans quelles dispositions ceux-ci se trouvaient-ils?

Depuis un mois, on s'efforçait, par tous les moyens, d'exercer sur eux une pression. On répandait le bruit qu'ils étaient sans cesse sollicités en faveur d'un traître et qu'on n'épargnait rien pour les séduire. « On a offert un million au commissaire rapporteur pour qu'il émette un doute, » disait la Libre Parole (14 décembre). On promet de l'avancement aux autres officiers, affirmaient la Patrie, la Croix, tous ceux auxquels il fallait une condamnation.

Tout, la clameur publique^ les insinuations déshonorantes, les paroles mêmes de celui qui, ministre de la Guerre, était le magistrat suprême, tout s'employait à imposer une sentence à l'esprit des juges. Quelles conditions pour rendre la justice ! Leur livra-t-on au moins, quand ils furent dans la salle d'audience, les éléments nécessaires pour qu'ils pussent se former une conviction? Le dossier, que seul connaissait le colonel président, comme c'est la coutume dans tout conseil de guerre, ne pouvait leur fournir aucune preuve, car il n'en contenait aucune, et ils durent se fonder sur les paroles et les affirmations de ceux qui, comme le commandant Henry, vinrent leur déclarer que ces preuves existaient, sans pouvoir cependant les leur donner. Quand ils entrèrent dans la salle du conseil, ils étaient sous l'impression de la terrible campagne de presse menée. Les crimes que — sur la foi d'ailleurs des communiqués officieux ou des rédacteurs militaires, tous plus ou moins à la dévotion du Ministère de la guerre — les journaux imputaient à Dreyfus, étaient innombrables. Il avait des relations suivies avec les attachés mili-

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taires de certaines puissances étrangères, il avait livré les graphiques de mobilisation et les fiches de concentration, communiqué des renseignements précis sur les armements nouveaux et la situation des troupes. On précisait même. Il a vendu, disait M. Léser {Figaro du 4 novembre), « Us documents ayant trait à la concentration des 14^ et 15' corps d'armée sur la frontière d'Italie.» Il « connaissait les noms des officiers en mission^ disait le Petit Journal^ il les dénonqait et les signalait. Ces offi^ciers déclarèrent qiCils étaient trahis. On cacha désormais leurs noms a Dreyfus et ils réussirent dans leurs entreprises. On envoya alors M. Cocheferten Italie, il revint avec les preuves absolues. « L'Intransigeant àowiydAi des noms : «Le ministre de la Guerre sait maintenant d n'en pas douter ^ annonçait-il, que c'est h Dreyfus qu'on doit l'arrestation de M"^' Ismert, aujourd'hui détenue dans les prisons d'Allemagne, celles de MM. Degouy et Delguey, les deux officiers de marine récemment graciés par Guillaume II, celle du capitaine Eomani et de tant d'autres. C'est au point que la Gazette de la Croix publiait, il y a quelques jours, tous les noms des officiers français chargés de missions, non seulement en Prusse, mais en Italie et en Autriche. « Dans ce même numéro (8 novembre), M. Henri Rochefort rapportait une conversation qu'il avait eue avec un attaché du Ministère de la guerre de passage à Bruxelles. « Depuis longtemps, disait cet inconnu, le ministre soupçonnait ce Dreyfus. Il est et a toujours été un espion. » « Dreyfus, qui pénétrait partout, ajoutait M. Rochefort, et que l'attaché avec lequelje causais connaît parfaitement, a livré a l'Allemagne non seulement les plans de mobilisation, mais, chose peutêtre encore plus grave, ce qiion appelle « l'horaire », la marche des trains avec leur destination, le jour et l'heure où ils amèneront des troupes dans un endroit déterminé. « La Libre Parole prétendait tour à tour qu'il existait au dossier de l'affaire une correspondance du capitaine Dreyfus avec le major Schw^artzkoppen, attaché militaire allemand, et qu'ils se rencontraient dans un café du boulevard Saint-Germain. Quant à l'Echo de Paris, journal dont les attaches avec le Ministère de la guerre sont avouées, il se piquait d'être plus précis encore. Selon lui (17 novembre 1894), en présence du général de Boisdeffre (que le capitaine ne vit jamais d'ailleurs, à

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aucun moment de l'instruction pas plus qu'au jour de l'arrestation), « Dreyfus ne sut que pleurer j » et il avoua. « Il était en relation avec un officier allemand résidant a Bruxelles et c'est a lui qu'il livrait les pièces relatives à la mobilisation. Il faisait des absences fréquentes sans autorisation. Pendant une de ses absences on vit que des pièces confidentielles manquaient. On fit une perquisition dans son bureau et on trouva, écrite de la main du capitaine, la liste des documents qui avaient disparu . Des correspondances de son écriture, saisies et existant encore au dossier, prouvaient ■ces relations. A un moment donné, Dreyfus a cherché a nier la paternité de ces lettres, et, bien que V état-major nait aucun doute sur leur origine, V officier instructeur ordonna une expertise d'écriture. Les résultats de cette exp)ertlse, nous pouvons Vaffirmer, sont écrasants pour Dreyfus. » Quand on n'affirmait paS; on insinuait. V Intransigeant (7 novembre) prétendait que pendant le séjour du capitaine Dreyfus à l'Ecole de Pyrotechnie de Bourges des soupçons s'étaient « élevés contre lui au sujet défaits très graves qui se sont passés dans cette ville en 1890 ». Il contait qu'à cette époque on avait expérimenté à Bourges un fusil nouveau du capitaine Praslon et que, quelques mois après, plusieurs puissances étrangères adoptaient un fusil de même calibre \ que plus tard on constata, au cours d'expériences sur de nouveaux obus, que la poudre en>vait été falsifiée. «Nous ne prétendons pas, concluait ce journal, que le capitaine Dreyfus soit V auteur des divulgations commises a propos de certaines expériences au polygone de Bourges, nVqull ait falsifié les obus. Nous rappelons seulement les faits auxquels, coïncidence singulière, le nom d'Alfred Dreyfus fut quelque peu mêlé. » •

Si un seul des faits que nous venons d'énoncer, d'après les journaux accusateurs, eût été vrai^ ils eussent été chacun une preuve de culpabilité. Or, pas un seul n'a été invoqué contre le capitaine Dreyfus au moment de son procès, pas un seul n'est cité, même pour mémoire, dans le dossier^ non plus que dans l'acte d'accusation, non plus que dans le rapport du commissaire instructeur, rapport qui, je l'espère, sera publié un jour et attestera la vérité de ce que j'avance. Donc, ou les journaux qui énuméraient et publiaient ces charges mentaient, ou bien ils accueillaient sans contrôle les infa-

L'AFFAIRE DREYFL" s 37

mies colportées contre un prévenu sans défense; ce qui était abominable, ou bien ils étaient trompés par les communications intéressées des officieux du ministre de la Guerre. Que la presse puisse ainsi se faire l'auxiliaire de ceux qui poursuivent un homme, que sans demander que la vérité d'une accusation soit prouvée d'une façon irréfutable, elle aide à l'établir et à perdre ainsi un malheureux dont elle ignore s'il est ou non coupable, c'est là une choLo indigne, et cependant elle se produit tous les jours et elle ne peut que toujours se produire, tant qu'un prévenu sera, par l'instruction secrète, séparé du monde, tant que, dans toute affaire criminelle, l'accusateur aura ce droit de parler qu'on refuse à l'accusé. Mais jamais, et pour les causes que j'ai déjà exposées, on n'avait poussé aussi loin ce système de dénonciation et de calomnie, que dans l'affaire du capitaine Dreyfus. Et je n'ai pas parlé des mensonges abjects que propageait la Libre Parole. Elle avait, en effet, affirmé (16 novembre) que le capitaine Dreyfus s'occupait d'affaires véreuses, qu'il était compromis dans une affaire de chantage à Marseille (le confondant ainsi volontairement, car elle ne pouvait en ignorer, avec l'ancien directeur du journal la Nation qui avait été poursuivi pour ces faits), et elle disait impudemment : « Longtemps avant sa trahison j Dreyfus avait déjà fortement endommagé sa réputation d'honnête homme. »

Quant aux mobiles qui avaient pu pousser le capitaine Dreyfus à trahir, on les appréciait aussi diversement. Il a trahi par dépit de n'avoir pas été envoyé en mission à l'étranger, affirmait le Matin (2 novembre); d'autres soutenaient qu'il avait voulu se venger de ses camarades, sans d'ailleurs indiquer les motifs de l'animosité qu'il aurait pu nourrir contre eux. Ceux-ci insinuaient qu'en sa qualité d'Allemand (il était Alsacien) il avait voulu servir sa vraie patrie et qu'il n'était entré dans l'armée que pour trahir — ce qui, selon la conception chauvine, en aurait fait un véritable héros^ acceptant l'opprobre pour le bien de son pays.

Enfin un « haut fonctionnaire », toujours anonyme, disait à un rédacteur du Petit Journal (2 novembre) : « Le cas de M. Dreyfus est des plus simples ^ il a trahipour de V argent. » Pour peu d'argent, précisait V Intransigeant à\i même ]o\iv. Quanta la Libre Parole, fidèle à ses principes, elle disait (14 novembre) : « Sa trahisoji serait

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wmwiwre purement juive, V œuvre cV ingratitude et de haine par laquelle les juifs ont toujours remercié les nations qui les ont accueUiis. »

C'est ainsi que chaque jour on faussait Topinion, c'est ainsi qu'avait pu se faire celle des officiers désignés pour être des juges. Combien la vérité était loin de tout cela, et cette vérité je l'établis, je le répète, d'après le rapport du commandant Bessond'Ormeschevilleet d'après le réqeisitoîre du commandant Brisset, commissaire du gouvernement. Quand le capitaine Dreyfus comparut, le 19 décembre 1894, devant le conseil de guerre, aucune des charges qu'on avait si cornplaimmment énumérées ne s'élevait contre lui. Après quatre jours de débals à huis clos, il fut constaté qu'il n'avait aucune relation suspecte, que les voyages à l'étranger, les placements de fonds dont il ne pouvait justifier, les besoins d'argent, les habitudes de jeu, la fréqueïîtation des femmes, étaient des légendes. Le commandant Brisset, requérant contre l'accusé, déclara qu'il ne pouvait attribuer de mobiles à sa trahison, il écarta tous les mensonges, toutes les calomnies contenues dans les rapports de police, il reconnut la parfaite probité du capitaine Dreyfus, son honorabilité absolue, la régularité et la simplicité de sa vie.

De quoi l'accusait-il donc? D'avoir livré des documents a une ambassade étrangère. Sur quoi s'appuyait-il? Uniquement sur une lettre, sorte de mémorandum contenant la liste des documents livrés. Le rapport Besson d'Ormescheville avait cherché à établir — sans y réussir, toutefois, autrement que par des suppositions insoutenables, — que le capitaine Dreyfus avait pu posséder les documents énuméréspar le bordereau accusateur. Le ministère public ne retenait même pas ces hypothèses, et son réquisitoire se terminait par ces mots : c< Cette lettre missive {le bordereau incriminé) est de l'écriture du capitaine Dreyfus, M. le commandant Du Paty de Clam Va affirmé, MM, Bertillon, Charavay et Teyssonnilres Vont affirmé h leur tour; je déclare qu'il est de sa main, vous le déclarerez aussi et vous condamnerez cet homme, » C'est donc uniqïiement à des témoignages d'experts en écritures que s'en référait l'accusation, et encore ces témoignages ne s'accordaient-ils pas. II est vrai que dans son réquisitoire le commandant Brisset ne

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mentionnait même pas les experts défavorables à Taccusation : MM. Gobert et Pelletier.

Que le capitaine Dreyfus, après deux mois d une enquête qui n -amena aucune découverte, fût uniquement accusé d^avoir écrit ce bordereau^ ses ennemis, ceux qui avaient montré contre lui le plus d'acharnement, le reconnaissaient eux-mêmes : « Il est exact, disait V Intransigeant, que c'est sur une pièce unique, sorte de bordereau indiquant une liste de documents a livrer, que repose Vaccusation. Nous croyons même pouvoir donner, d'après ce que nous affirmait une aimable assistante qui Va, avant Vouverture de Vaudience, aperçite sur le bureau du conseil de guerre, derrière lequel elle était placée, le sens général de cette pièce. Dreyfus y parle d'un rendez-vous manqué et y annonce l'envoi prochain des documents dont il donne la liste. La pièce se termine par cette phrase : Je vais partir en manœuvres. »

J'ai publié dans mon premier mémoire le texte véritable de ce bordereau, dont l'exactitude a été confirmée par la publication d'un fac-simile de la pièce elle-même, dans le journal le Matin du 10 novembre 1896. Nul, depuis sa publication, n'a tenté d'ailleurs d'en nier l'authenticité, et elle n'était pas niable puisque c'était M. le général Mercier, détenteur (à quel titre?) de plusieurs pièces relatives au procès Dreyfus, qui l'avait communiqué au Matin, de même qu'il avait communiqué à l'Eclair certains faits et documents sur lesquels nous reviendrons tout à l'heure (1). Il me sera permis à ce propos de faire observer que c'était celui qui s'était avec le plus d'énergie opposé à la publicité des audiences, sachant que devant tous la lumière aurait éclaté, amenant l'acquittement du capitaine Dreyfus et la condamnation du ministre de la Guerre, qui, sans preuves, par légèreté d'abord, par lâcheté et tactique de politicien ensuite, l'avait laissé poursuivre, il me sera permis, dis-je, de faire remarquer que c'est M. le général Mercier qui le premier a violé le huis clos nécessaire selon lui au salut de la France, comme si le salut d'une nation pouvait dépendre d'une iniquité!

Je reproduis encore ici le texte de ce bordereau (2) :

(1) J'avais imputé à tort ces communications à M. Bertillou. Je dois reconnaître que je m'étais trompé.

(2) On en trouvera le fac-simile sur une feuille hors texte, à la fin de ce volume

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