‹ Une erreur judiciaire: l'affaire DreyfusChapitre 5 sur 69 · TEXTE DU DOCUMENT · texte numérisé non relu

TEXTE DU DOCUMENT

« 5^/75 nouvelles rn indiquant que vous désire^;^ me voir, je vous « adresse cependant Monsieur quelques renseignements intéressants.

(( j° Une note sur le frein hydraulique du 120 et la manière (( dont s'est conduite cette pièce.

(( 2^ Une note sur les troupes de couverture (quelques modifica- « iions seront apportées par le nouveau plan).

(( ;° Une note sur une modification aux formations de Vartil- <( lerie.

(( 4^ Une note relative à Madagascar.

<c 5° I^ projet de manuel de tir de r artillerie de campagne (14 « mars 1894).

(( Ce dernier document est extrême ment difficile à se procurer (( et je ne puis l'avoir à ma disposition que très peu de jours. Le (( Ministère de la guerre en a envoyé un nombre fixe dans les corps <( et ces corps en sont responsables, chaque officier détenteur doit « remettre le sien après les manœuvres. Si donc vous voulez y « prendre ce qui vous intéresse et le tenir à ma disposition après, <( je le prendrai. A moins que vous ne voulicT, que je le fasse (( copier in extenso et ne vous en adresse la copie,

« fe vais partir en manœuvres. »

Comment ce document tomba-t-il entre les mains du ministre? D'après des récits plus ou moins véridiques, il aurait été trouvé dans les papiers de rebut de Tambassade d'Allemagne, papiers qu'un domestique avait coutume de vendre à des chiffonniers qui n'étaient autres que des agents du bureau des renseignements du Ministère de la guerre. Ce bordereau était écrit au recto et au vei-so d'une feuille simple d'un papier filigrane spécial, dont on n'a trouvé aucun spécimen au domicile du capitaine Dreyfus. Ce papier était dénature à servir à des décalques. La feuille en était déchirée en quatre morceaux irréguliers, qu'on a soigneusement recollés à

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Taide de bandes placées derrière, et dont on a livré diverses photographies, en plusieurs états, aux experts (1).

Quelle était maintenant la valeur accusatrice de cette « lettre missive », comme elle est désignée couramment dans le procès? Pour que cette valeur fût sérieuse, il ne suffisait pas que des experts reconnussent que la lettre avait été écrite par Dreyfus, d'autant que, d'après les experts à charge eux-mêmes, récriture du bordereau n'était pas semblable absolument à celle du capitaine. Il eût fallu, outre ces témoignages, démontrer qu'il avait eu en mains les documents énumérés par la « lettre missive », ou qu'il avait possédé les éléments nécessaires pour envoyer une note sur chacun d'eux. Or, le commissaire du gouvernement, commandant Brisset, a avoué qu'au cours de l'instruction aucune preuve n'avait pu être fournie sur ce point. En ce qui concerne le « projet de manuel de tir de Vartillerie de campagne », énoncé par la « lettre missive », l'acte d'accusation disait : « Le capitaine Dreyfus a reconnu^ au cours de sonpremier interrogatoireyS'en être entretenu d plusieurs reprises avec un officier supérieur du deuxième bureau de V état-major de r armée, » L'acte d'accusation mentait. Le capitaine Dreyfus avait affirmé qu'il avait parlé de toute autre chose avec cet officier supérieur, le commandant Jeannel- il demanda qu'une confrontation eût lieu, on refusa, comme on refusa de faire comparaître le commandant Jeannel lors du procès. Pourquoi? Parce que le commandant Jeannel aurait confirmé les dires du capitaine Dreyfus, ce qui n'empêcha pas l'affirmation mensongère de subsister dans l'acte d'accusation, bien qu'il n'existât dans le dossier, et qu'il n'ait été produit dans l'affaire, aucune charge autre que l'existence même Ju document.

S'est-on demandé quelle nécessité pouvait pousser un officier de l'état-major général — j'insiste là-dessus — trahissant son pays à accompagner ses envois de documents d'un mémorandum commercial?

A-t-on recherché comm3nt un tel bor Jereau, avec les renseigne-

(1) La photo,:^rapliie d'après hi'(ajî'o a écé fait le cliché du Matln^ cliché fort exact, a été retouchée de façou à ^.' lij/jr Ijs traces du travail de réparation, traces qui se maiiifestaieut par do loii^uci baaJes noires coupaat irrégulièrement la photographie. On a ensuite, pour exécuter le cliché, rajouté bout à bout les deux photographie-, fûtes séparément, du recto et du verso. C'est dans cet état que j'ai reproduit ce document.

42 U N E E Px R E U R J U D I G I A I R E

nrentsqa^I meationnait était parvenu à son destÎQataire mystérieux, puisqu'on n a jamais pu montrer un intermédiaire quelconque ayant pu servir à le transmettre. Il établit cependant dès le début les rapports de celui qui l'écrit avec un personnage étranger. « Sans nouvelles mJindlquant que vous désirez me voir, » dit la lettre missive en commençant, et elle impose immédiatement à Tesprit de tous le fait que l'anonyme pratique coutumièrement le métier d'espion. Il aurait donc dû exister des traces de ses relations, en un mot, d'autres témoignages de la trahison que cet unique bordereau, seule preuve invoquée contre le capitaine Dreyfus.

« Je vais partir en manœuvres, » conclut la lettre missive et il a été établi qu'en 1894, date à laquelle elle a été écrite, le capitaine Dreyfus n'a pas pris part aux manœuvres.

Pourquoi ce fait incontesté n'a-t-il arrêté ni les officiers du bureau des renseignements, ni le ministre de la Guerre, ni les juges

militaires ?

Supposa-t-on quel'écrivain avaitvouludissimulersa personnalité,

mais alors il eût été plus simple pour lui de livrer les documents sans les accompagner d'un bordereau. Au contraire, le bordereau semble faire parade de cette personnalité d'officier. Dès lors, deux hypothèses sont seules possibles.

Ou la lettre incriminée est l'œuvre d'un faussaire désireux de se couvrir en rejetant la suspicion sur un autre, ou elle est à la fois une lettre d'envoi et une lettre de proposition. Ce qui porterait à adopter plutôt cette seconde hypothèse, c'est la façon dont la missive insiste sur le titre d'officier, titre destiné a donner de l'importance aux renseignements, que l'anonyme propose de livrer, et la manière équivoque dont elle parle du manuel de tir de rartillerie de campagne' (1).

Gès deux hypothèses permettent aussi d'expliquer l'origine du bordereau. Trouvé, comme on le sait, dans le panier à papier d'une ambassade étrangère, il y a été jeté ou comme une pièce sans importance,

(1) « Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer, et je ne puis ravoir k ma disposition que très peu de jours. Le ministre de la (ruerre en a envoyé un nombre fixe dans les corps et ces corps en sont responsables, chaque officier détenteur doit remettre le sien après les manœuvres. Ài c^onc vamvmile^ y prendre ce qui vous intéresse etle tenir à ma disposition après, je le prendrai à moins que vous ne vouliez que je U fasse copier in extenso et ne vous en adresse la copie. »

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émanant d'an agent dont les services ne pouvaient plus désornïais être utilisés, ou dans le but de sauver un vrai traître, et de lancer de cette façon lé bureau des renseignements du Ministère de la guerre sur une fausse piste.

Telle était donc la base de Taccusation : une feuille de papier, bordereau d'envoi de provenance louche et inexpliquée, déefeirée en quatre morceaux et recollée. On ne sait ni à quelle date il est parti des mains de celui à qui on l'attribue, ni à quelle date il est parvenu à Taccusation. A qui était-il adressé? La défense aussi bien que les juges l'ignorent. Nulle charge n'appuyait rattributtoa qui était faite au capitaine Dreyfus de cette lettre missive. Kenqiïe sa première phrase fût : « Sans nouvelles mHncUquant que V€us désirez me voir, » ce qui, pour l'accusation au moins, devait signifier que le capitaine Dreyfus voyait le correspondant mystérieux auquel il écrivait, on ne pouvait apporter contre lui la preuve d'une relation suspecte quelconque. Cependant, au dire du ministre de la Guerre, on le soupçonnait depuis longtemps, on le filait, on épiait ses moindres actes, tous ses pas et toutes ses démarches. A moins qu'on ne l'ait pas surveillé du tout, et qu'on l'ait arrêté, comme je l'ai dit, sur les rapports contradictoires de deux experts en écritures! Il faut choisir et, quoi que l'on choisisse, l'unique accusation qui subsiste est celle d'avoir écrit un bordereau, les seuls témoignages sur lesquels on se base pour condamner sont les conclusions d'experts qui ne parvenaient pas à s'entendre.

J'ai écrit que sur d'aussi faibles preuves on n'eût pas osé conduire le capitaine Dreyfus devant un conseil de guerre, s'il n'eût été juif et si la pression de la bande antisémite n'y avait contraint um ministre sans caractère et sans courage. Mais, même juif, ce censeil de guerre l'eût acquitté si, dans la chambre des délibérati*©ns du conseil de guerre, le général Mercier, au mépris de toute justice, n'eût fait communiquer aux juges une pièce qui, selon lui, établissait la culpabilité du capitaine Dreyfus. L'existence de cette pièce, ignorée de l'accusé, ignorée de son défenseur, c'est le général Mercier lui-même qui l'a révélée à tous. Il le fit dans le journal V Eclair du 15 septembre 1896, dans le but, disait-il, de faire cesser les doutes qui pouvaient subsister dans l'esprit de quelques-uns sur la culpabilité du capitaine Dreyfus. Sa conscience, qui ne lui avait pas

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reproché d'avoir obtenu, par de tels procédés, la condamnation d'un homme, ne sut pas l'empêcher de revendiquer comme un titre une aussi indigne action. Il s'en fit une sorte de gloire et n'hésita pas, une fois encore, à se présenter comme le sauveur de la patrie.

On sait quelle était cette pièce. D'après V Eclair, c'était une lettre chiffrée écrite par l'attaché militaire allemand à Paris à un attaché militaire italien-, lettre contenant cette phrase : « Décidément^ cet animal de Dreyfus devient trop exigeant. » Ces détails n'étaient pas exacts. Le général Mercier, qui avait menti jadis en se faisant interviewer, mentait encore et communiquait au journal qu'il avait choisi et qui n'était pas responsable de sa mauvaise foi, des renseignements en partie feux. La lettre soumise aux membres du conseil de guerre n'était pas chiffrée, elle était écrite en français, et ne contenait pas le nom de Dreyfus, mais l'initiale D.

Elle est d'une nature absolument invraisemblable. Voit-on, en effet, cet attaché militaire allemand, ayant réussi à gagner à son gouvernement un capitaine d'état-major, agent précieux qu'on doit sauvegarder, s'empressant de parler de lui dans une lettre, alors qu'il devait craindre de faire la moindre allusion à un pareil auxiliaire? Et il s'est rencontré sept hommes prêts à tenir pour véridique une semblable histoire et pour, sur un document pareil, conlamner quelqu'un! Ces sept hommes, il est vrai, ont trouvé naturel de prononcer leur verdict sur un document caché à l'accusé et à la défense. 11 faut dire à leur décharge que le général Mercier le leur a imposé au nom de prétendus intérêts supérieurs dont il ne lear a du reste pas permis de juger. Quelqu'un d'ailleurs, lorsque le fait a été révélé, a-t-il protesté contre une si monstrueuse violation des principes de la justice (1)? On a laissé passer sans rien dire cette abominable chose, sans s'apercevoir qu'on permettait ainsi aux juges futurs de se réclamer de ce jugement pour la renouveler. ]Si'a-t-on pas senti qu'en attentant aux droits d'un seul on attentait aux droits de tous, et que désormais tout gouvernement pouvait se permettre, pour obtenir la condamnation de ceux qu'il désirerait éliminer de la vie publique, de peser par tous les moyens

(1) Je dois faire exception pour MM. Maurice Charnay et Paul de Cassagnac qui, dans le Parti ouvrier et V Autorité, ont protesté.

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sur l'esprit, sur la décision et sur la sentence d'un tribunal? Autrefois, on admettait que de prétendues raisons d'Etat pouvaient être supérieures aux droits de Tindividu, à la justice même, et la fiction du salut de tous servait à cacher les abus du pouvoir comnae rignominie des juges. Il est permis désormais de dire qu'on a laissé ceux qui dirigent la République faire de même. Cependant, il s'agissait là des garanties qui sont dues a la liberté de chacun, et non pas seulement du capitaine Dreyfus-, mais la force du préjugé était si grande, si forte la crainte de paraître Tami des juifS; que nul n a osé être Tami de la vérité et de la justice. . )

J'ai parlé du fait lui-même, de l'infamie du mode de jugement employé contre un homme- discuterai-je plus longuement la lettre mystérieuse elle-même ? Pour la discuter, il faudrait la connaître dans son entier, et ceux qui la détiennent sont plutôt disposés à prétendre désormais qu'elle ne fut jamais communiquée qu'a la publier. Sa publication, tous les amis du capitaine Dreyfus la demandent, et si ceux qui croient fermement à sa culpabilité sont convaincus qu'elle apporterait une preuve de plus, pourquoi ne se joignent-ils pas à ceux qui réclament la lumière complète? Qu'on produise cette pièce, et la nécessité de reviser ce procès apparaîtra à tous les esprits qui ne sont soucieux que d'équité et que n'aveugle aucune passion basse.

Il est vrai qu'après avoir révélé l'existence de ce document, on a affecté de l'Ignorer. En communiquant au journal le Matin^ le 10 novembre 1896, le fac-similé authentique du bordereau, ce bordereau qu'un soi-disant intérêt de défense nationale avait interdit de montrer publiquement lors du procès, le général Mercier donnait comme « x^'^^uvô matérielle et irrécusable du forfait » de Dreyfus, cette lettre missive et les expertises d'écritures qui l'attribuaient au capitaine. Abandonnons donc momentanément Texistence de la pièce secrète. Il reste un fait, fait que ne dément aucun des ennemis du capitaine Dreyfus : ce sont des expertises en écritures et uniquement elles qui l'ont fait condamner. Parlons donc de ces expertises.

J'ai dit qu'au début même de 1 affaire, avant l'arrestation du capitaine Dreyfus, deux experts avaient été consultés : MM. Gobert et Bertillon. Ils avaient émis tous les deux un avis différent et^ sur

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cette divergence, on avait arrêté celui que nul autre indice ne désignait. Après Tarrestation^ trois autres experts furent commis : MM. Charavay, Teyssonnières et Pelletier. Un d'entre eux, M. Pelletier, conclut à rinnocence, les deux autres, MM. Charavay et Teyssonnières, à la culpabilité. Mais le rapport le plus important, celui qui semble avoir fait, du moins sur le général Mercier et sur M, DuPaty de Clam, Teffetle plus décisif, c'est celui de M. Bertillon, rapport qu'il a complété après l'arrestation à tel point que sa déposition devant le conseil de guerre dura près de trois heures. C'est donc de lui, tout d'abord, que nous allons nous occuper. Avant d'examiner son rapport, il importe de parler de sa personne. Simple policier relevant du Ministère de l'intérieur, eifronté charlatan, ayant organisé, d'après les idées des autres, ce service de torture qu'on appelle le service anthropométrique, auxiliaire de geôlier et condamné a une basse besogne quotidienne, M. Bertillon eût dû être récusé par la défense. Un policier ne peut être libre, il est au service d'un gouvernement, ce qui aliène son indépendance, et son rapport est une chose suspecte. Indépendamment de ces raisons légitimes de suspicion, le personnage est une manière de détraqué, un homme à système, prêt à conduire quelqu'un au bagne ou à Téchafaud pour démontrer l'excellence de ses théories.

Devant les juges, il a affirmé que, sur la culpabilité du capitaine Dreyfus, aucun doute n'était possible et, sans hésitation aucune, il l'a déclaré l'auteur du bordereau. Quelle foi peut-on avoir dans un témoignage si singulier, et quelle inconscience suppose-t-il chez celui qui, un an après le procès Dreyfus, appelé à témoigner dans une affaire de faux en écriture, refusait de reconnaître coupable un clerc d'huissier qui avouait avoir fait ce dont on l'accusait, disant pour sa justification :

« Je 71 affirme jamais V authenticité d'un écrit. On peut, quoique cela ne soit pas sans présenter de bien grandes difficultésy établir à peu p)rls certainement^ dans certains cas^ quune pilce est fausse et encore ne doit-on accepter, sous réserves, une telle conclusion que lorsqu'elle est confirmée par des preuves d'ordre matériel. Mais aujourd'hui que la graphologie, que je ne considère, bien entendu, que comme la science de l'écriture et non au point de vue des appréciations aux-

quelles elle sert de prétexte sur le caractère des scrlpteurSj s'est réjMnclue et qu'elle permet, par une analyse minutieuse, de s'assimiler une écriture, a la condition d'avoir le tour de main nécessaire, les faussaires ont beau jeu, et il n'est pas douteux que tels ou tels documents, reconnus même judiciairement pour authentiques, ne l'étaient point et —je l'ajoute, a la décharge des experts, qui donnèrent des conclusions conformes — qu'ils ne pouvaient pas être graphiquement reconnus faux.

« C'est pourquoi je m'abstiens toujours, quant a moi, de conclure, mécontentant cV indiquer des probabilités (l). »

M. Bertillon n'a pas su se contenter de ces probabilités^ il a affirmé « Vauthenticité d'un écrit ». Pourquoi, sinon parce qu'il s'est laissé dominer par un parti pris injustifiable, ce que prouvent ses arg-uments, dérivant tous d'une hypothèse a priori? Comme le bordereau accusateur et l'écriture de Dreyfus présentent d'incontestables dissemblances, M. Bertillon suppose que le capitaine a volontairement déguisé son écriture, qu'il y a introduit des modifications, et il le montre décalquant sa propre écriture pour la modifier légèrement. La folie d'une telle hypothèse est fiagrante. Comment, voilà un homme qui trahit et il ne trouve rien de plus ingénieux, lorsqu'il écrit à ses complices, que d'altérer son graphisme, de décalquer ses propres écrits! Plus même, il va (c'est le rapport de M. Bertillon qui l'affirme) chercher dans un de ses travaux anciens déposé au ministère, des mots qu'il reporte ensuite dans sa correspondance. Ce graphologue, faisant fonction de ministère public, ne suppose pas un instant que l'écriture qu'il étudie puisse être falsifiée-, il ne lui paraît pas évident, puisqu'il trouve des mots de récriture authentique du capitaine Dreyfus s'appliquant rigoureusement sur des mots du bordereau, qu'il est en présence d'un faussaire, de quelqu'un qui a voulu perdre celui qu'on accuse. Et pourquoi cette conclusion ne s'impose-t-elle pas à lui, comme elle s'est imposée à d'autres, sinon parce que M. Bertillon est parti de cette idée : « Le capitaine Dreyfus est coupable (2). »

Tout son rapport n'est d'ailleurs que le développement de cette

(1) Voir le Journal des Débats du 23 septembre 1895.

(2) Voir page 243 la critique du rapport de M. Bertillon par M. Georges Iloctès.

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hypothèse absurde, et toutes ses déductions prétendent la renforcer. Les mots officiers et in extenso , dit-il, ont été relevés sur un document émanant des archives de la Guerre et que le capitaine Dreyfus reconnaît avoir écrit de sa main; on les a calqués sur gélatine, et ces décalques ont couvert exactement tout ou partie des mêmes mots du bordereau. Quant aux différences qu'on remarque, elles sont mises là, prétend-il, pour détourner les soupçons. Par exemple, dans les mots avec double « s », le capitaine Dreyfus a l'habitude de mettre un « fy> long d'abord, un petit « s » ensuite- dans le bordereau il a fait le contraire, se réservant ainsi, en cas de découverte, un moyen de défense. De même, au lieu de mettre, comme dans son écriture habituelle, des déliés au commencement des mots, il les ajoute à la fin dans le bordereau. Ainsi voilà un homme qui, d'après M. Bertillon, calque quelques-uns de ses mots et en dénature certains autres-, il se livre à cet incroyable travail, et il n'a pas songé à ce qui eût été moins long et plus sûr pour lui, à découper des lettres imprimées dans un journal ou à se servir d'une machine à écrire. Cette série d'hypothèses n'indique-t-elle pas chez M. Bertillon un fâcheux équilibre mental, ce dont on ne doute pas lorsqu'on rapproche de son rapport écrit sa déposition orale?

Avant de développer les conclusions de son rapport, M. Bertillon fit distribuer aux juges du conseil de guerre et aux assistants un dessin qu'il prétendait être le schéma de l'affaire Dreyfus elle-même. Ce dessin représentait une sorte de pentagone, ou plutôt de cœur, désigné sous le nom d'arsenal, relié par deux chemins, qualifiés de chemins souterrains, à une sorte de citadelle crénelée au centre de laquelle sont inscrits les mots : « Tir a longue portée^ feux de tous côtés, » Cette citadelle se rattache à un rectangle figurant le but. A la gauche de ce rectangle sont tracés six demi-cercles; c'est, selon les indications écrites de M. Bertillon : « Le jjïan de défense venant de la gauche. » Chacun des intervalles de ces demicercles est rempli par une légende indiquant les moyens de défense imaginés par « le traître » en cas de découverte. Cette composition, infiniment précieuse pour renseigner chacun sur Tétat d'esprit de M. Bertillon, est intitulée : « Coup monté. »

Outre ce curieux tableau, qui ne laissa pas de surprendre les

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membres du conseil de guerre, M. Bertillon fit circuler aussi deux petites cartes superposées dont la supérieure, jouant dans une sorte de coulisse, pouvait recouvrir Tinférieure. Sur l'une d'elles était écrit le mot « adresse », sur l'autre le nom « A. Dreyfus ». M. Bertillon voulait^ a l'aide de ce petit appareil, démontrer la culpabilité du capitaine Dreyfus. Pour arriver à ses fins, il faisait jouer rapidement les deux cartes l'une sur l'autre et convainquait ses auditeurs qu'au bout d'un temps fort court il leur était impossible de distinguer les deux mots qu'elles portaient. Il est indifférent, disait-il, que la superposition de leurs lettres soit impossible au repos, il suffit de retenir la confusion qui s'établit entre les deux mots lorsqu'on les fait glisser l'un sur l'autre. Craignant de n'être pas compris, il ajoutait qu'euphoniquement la constatation était la même et qu'en prononçant alternativement et avec volubilité le mot « adresse » et le nom « A. Dreyfus » on arrivait aies confondre et à dire l'un pour l'autre, ce qui, d'après cet étonnant expert, prouvait leur identité.

Une pareille déposition n'eût-elle pas dû amener l'acquittement du malheureux, victime d'un pareil halluciné? Il en eût peut-être été ainsi devant le conseil de guerre, si ce conseil n'avait pas eu à compter avec la pression exercée par le général Mercier et par l'opinion. Il est cependant surprenant qu'aucun des juges n'ait réclamé pour M. Bertillon le bénéfice de l'irresponsabilité, après que celui-ci eut prétendu avoir trouvé dans l'écriture du bordereau le prix dont avaient été payés les documents !

Que valent les autres rapports et comment ont opéré les deux autres experts hostiles, MM. Charavay et Teyssonnières? Ils ont pris simplement dans les pièces de comparaison qui leur étaient fournies, c'est-à-dire dans les lettres et travaux authentiquement écrits par le capitaine Dreyfus, quelques mots ayant une ressemblance avec des mots du bordereau ; cela leur a suffi. Ils ne se sont aucunement préoccupés des dissemblances^ leur rapport n'est pas, comme celui de M. Bertillon, l'œuvre de déséquilibrés, mais l'œuvre d'incompétents à la conscience légère^ n'ayant aucune idée des méthodes et des procédés de la graphologie et envoyant au bagne un homme, sur la foi de leur science incertaine, sans trouble et sans remords.

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Se sont-ils tous servis, au moins, de pièces de comparaison normales? Comment procède-t-on ordinairement dans des expertises d'écritures? On donne aux experts le document qu'il s'ag-it d'identifier et des spécimens de l'écriture courante de celui ou de ceux qui sont soupçonnés d'avoir écrit ce document. Cela n'a pas suffi pour le capitaine Dreyfus, car il était dit qu'en tout des mesures exceptionnelles seraient prises à son égard. Certaines des pièces de comparaison ont été obtenues par des procédés qui permettraient de déclarer coupables vingt personnes sur cent prises au hasard. M. Du Paty de Clam, dans son ingéniosité inquisitoriale, a fait écrire au capitaine jusqu'à soixante fois et plus des phrases ou des parties de phrases de la « lettre missive », par exemple le mot « manœuvres » et la phrase : « Je vais partir en manœuvres, » l'obligeant à écrire tantôt assis, tantôt debout, tantôt ganté, tantôt mains nues, tantôt lentement, tantôt avec rapidité. S'il l'avait osé, il lui aurait demandé sans doute d'imiter l'écriture du bordereau anonyme. N'est-ce pas un moyen semblable à ceux employés dans les formes judiciaires de jadis? Au lieu de torturer physiquement un accusé, on le torturait moralement jusqu'à ce qu'on eût obtenu de lui une imitation graphique qui satisfit à peu près l'accusation. Sera-t-il permis, après cela, de flétrir ceux, qu'ils portent ou non l'uniforme, qui se font les tourinenteurs et les bourreaux des hommes livrés à leur autorité toute puissante; et ce dernier tableau n'achève-t-il pas de prouver l'indignité de ceux qui ont pris au procès Dreyfus une part active : qu'ils s'appellent Mercier, ou Bertillon, ou Du Paty de Clam?

Dans ces « corps (V écritures » que l'on a fait exécuter par le capitaine Dreyfus, de tant de façons différentes, il devait forcément s'en trouver un moins dissemblable du bordereau que les autres. Je me sers à dessein de cette expression : « moins dissemblable, » car il n'y en eut aucun qui fût ressemblant. Mais, sur les soixante fois environ qu'a été écrit le mot « manœuvres », ce mot ne comportant rien de typique dans sa forme, à cause de la banalité des lettres qui le composent et qui ne prêtent pas à des complications graphiques, il y en a eu un qui, isolé des autres, se rapprochait quand même quelque peu du mot « manoeuvres » de la lettre missive. Mais il ne suffit pas.

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en expertise d'écritures, qu'une chose soit similaire (1). J'ajouterai même, d'accord en cela avec tous les maîtres de la graphologie, que ce qui est obtenu exceptionnellement et par des procédés artificiels ne saurait compter. Que si des experts, dans le cas présent, l'eussent voulu retenir, ils auraient dû le faire avec équité et dire : « Sur soixante fois, le capitaine Dreyfus a écrit une fois le mot « manœuvres » à peu près comme celui du bordereau ; il y a donc contre lui un soixantième de preuve par h peit prh, »

Au lieu de raisonner ainsi, les experts officiels ont pris dans les pièces de comparaison, que l'accusation a fait fabriquer par l'accusé, tantôt une lettre, tantôt une fraction de lettre, et ils les ont présentées comme des preuves de la culpabilité du capitaine.

Il s'est évidemment passé dans leur esprit un phénomène d'inconscience qui n'est malheureusement pas rare chez des experts assermentés. On leur demande un rapport ; ils ont le sentiment que lorsque la justice, quelle qu'elle soit, demande un rapport, ce n'est pas pour innocenter quelqu'un. Sollicités par un juge d'instruction, ils comprennent ceci : « Voici deux écritures que le juge suppose être de la même main, il nous demande de faire tous nos efi*orts pour confirmer sa supposition. » Il ne leur vient que rarement l'idée de plaider l'innocence, et^ d'ailleurs, s'ils le faisaient, ils ne seraient pas davantage dans leur rôle, qui est uniquement d'expertiser, c'est-à-dire d'établir rigoureusement les dissemblances et les ressemblances de deux écritures, et non de bâtir des actes d'accusation.

Il est vrai que, généralement, la compétence des experts en écriture s'étend à tout, sauf à la graphologie.

Dans Tafifaire Dreyfus, à qui s'adresse-t-on ? A M. Bertillon, un policier suspect ; à M. Teyssonnières, un ancien graveur et agentvoyer que rien ne préparait au rôle d'expert ; a M. Charavay, qui peut se prononcer — et encore! — sur les écritures de ses collections d'autographes. Qu'on ne croie pas que j'accorde une valeur supérieure à MM. Gobert et Pelletier qui ont déposé des rapports favorables à la défense-, ils ont des titres égaux à ceux de leurs collègues. C'est, du reste, la nullité proverbiale des experts attachés

(1) Voir le rapport de M. Crépieux-Jamin, p. 67. , i

aux tribunaux qui fait de la profession d'expert la plus justement décriée des professions.

Lorsque, par la bienveillance involontaire de M. le général Mercier, j'ai été mis en possession du fac-similé de la lettre missive attribuée au capitaine Dreyfus, j'ai résolu de faire appel, pour qu'ils puissent déterminer le bien ou le mal fondé de cette attribution, non seulement à des experts d'une renommée incontestable, mais encore et surtout à des savants, à ceux qui ont contribué à faire de la graphologie une science rigoureuse, ayant ses règles et ses lois. Je les ai pris en France et à l'étranger ; à l'étranger, parce que je pensais qu'ils seraient pea accessibles aux préjugés-, en France, parce que la conscience de ceux auxquels je m'adressais les rendait propres à juger équitablement.

Ces hommes sont, en France, MM. Crépieux-Jamin et Gustave Bridier- en Suisse, MM. de Rougemont et Paul Moriaiid -, en Belgique, M. E. de MarnefTe -, en Angleterre, MM. de Gray Birch, Th. Gurrin et Schooling- en Amérique, MM. Carvalho et iVmes-, en Allemagne, M. Preyer.

MM. de Marnefîe, de Gray Birch, Gurrin et Schooling sont tenus, chacun dans leur pays, pour des experts et des graphologues éminents; il en est de môme de MM. Ames et Carvalho. Je n'ai pas à dire ce qu'était M. Preyer, le savant physiologiste, mort récemment, et dont la Psychologie de V écriture a apporté de si importantes contributions à la science graphologique.

Lee noms de MM. Paul Moriaud, professeur de droit à l'Université de Genève, et de Rougemont sont fort connus en Suisse -,' les sentiments plutôt antisémites de ce dernier, sentiments publiquement manifestés, étaient, vu sa haute conscience, un garant de plus de son impartialité.

Les philosophes et les hommes de science qui se sont occupés de graphologie connaissent tous M. Gustave Bridier, un très ingénieux et très subtil psychologue. Quant à M. Crépieux-Jamin, dont M. Tarde (1) a dit qu'il « incarnait la graphologie », tout le monde a lu son livre sur V Ecriture et le caractère^ « ouvrage tout

(1) Revue philosophique du 1®*'' octobre 1897, étude sur « la Graphologie », par M. Tarde.

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pénétré du suc d'observatioTis accumidées et coordonnées dans le plus judicieux esprit (1), » et les ennemis mêmes du capitaine Dreyfus n'ont pas été les derniers k reconnaître le talent de celui que M. Edouard Drumont a proclamé (2) : « un esprit sagace, h la fois Imaginatif et attentif, » auteur d'un « volume tout à fait exquis, plein d'observations charmantes, de fines déductions, d'aperçus parfois un peu subtils mais toujours curieux, » * En m'adressant à ces experts et à ces graphologues, je les ai priés de faire œuvre indépendante. Cependant j'avais tout à redouter d'eux. La crainte de l'opinion publique, la force du courant plus hostile au capitaine Dreyfus qu'il ne l'était à la veille de la condamnation, pouvaient les impressionner défavorablement. Ma conviction était si forte que je déclarai à chacun d'eux que son rapport serait publié tel qu'il me serait présenté, qu'il conclût à l'innocence ou bien à la culpabilité du capitaine. Je ne pouvais compter que sur deux choses : leur science et leur impartialité. N'étant pas couverts, comme c'est la coutume, par l'accusation, ils ne pouvaient, par égards pour eux-mêmes, donner des rapports insuffisants. Ils devaient, comptant sur la critique de tous, ne se servir que d'arguments judicieux, et ils étaient placés dans cette alternative, ou bien de perdre leur réputation professionnelle par un mauvais travail propre à satisfaire Topinion publique, ou bien d'apporter des études approfondies et sûres dont les conclusions, quelles qu'elles fussent, seraient valables, abstraction faite des préjugés et des colères.

L'opinion des douze experts en écritures que j'ai consultés a été favorable. On lira leurs rapports qui sont, in extenso, annexés à ce livre- mais je veux ici relater les conclusions de chacun.

(1) Idem.

(2) Libre Parole du 17 novembre 1895

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